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MESDAMES, MESSIEURS

A tort ou à raison, j’ai la réputation d’être un ennemi des femmes. Est-ce pour cela, et pour me convertir que l’aimable vice-présidente de ce Conseil (*) m’a gracieusement invité à prendre part à cette soirée ? Je la soupçonne ; elle est bien assez habile pour cela, et je dois avouer qu’elle ne pouvait trouver un meilleur moyen de conversion.

Si j’en ai vraiment besoin, et si le ravissant tableau que j’ai en ce moment sous les yeux ne me convertit pas, c’est que je suis destiné à mourir dans l’impenitence finale.

Mais non, je ne suis pas un ennemi des femmes. Je les aime, au contraire, beaucoup ; je les aime comme il convient de les aimer, sans leur prodiguer de fades adulations, et avec tout le respect qui est dû a leur dignité.

Reprocher aux femmes les défauts inhérents a la

(*) Madame R. Thibaudeau.

nature humaine n’est pas prouver qu’on ne les aime pas. Au contraire, qui aime bien châtie bien. Et voilà pourquoi je me plais à mêler aux éloges que je leur décerne dans mes discours des épigrammes plus ou moins piquantes, et plus on moins appuyées sur la vérité.

Que voulez-vous ? La perfection n’est pas de ce monde, et la femme n’appartiendrait pas à la nature humaine, si quelques défauts ne se mêlaient pas à ses brillantes qualités.

Du reste, il en est de même de l’homme, dont les défauts sont nombreux et très grands. Seulement, il a la suprématie.

C’est un privilège plein de responsabilité, dont il n’aurait pas voulu peut-être, mais qu’il a bien été obligé d’accepter.

Il y a des hommes qui en concluent que les femmes leur sont inférieures à tous égards. Cette conclusion manque de logique ; et de ce que l’homme a la suprématie, il ne s’en suit pas du tout que la femme ne lui soit pas supérieure sous bien des rapports.

La vérité, c’est que les deux sexes diffèrent radicalement, et que chacun a des supériorités qui lui sont propres.

Comparons un peu ces deux êtres si différents l’un de 1 autre, et si attrayants l’un pour l’autre. Bien des raisons expliquent à la fois cette différence radi-

•cale de nature, et cette attraction mutuelle ; mais je me contenterai de vous en signaler une seule : leur origine différente.

Voici comment la Bible, qui a tout dit sur toutes choses, raconte cette origine dans le poème pastoral de l’Eden.

L’homme a été créé le premier, et c'est pour lui, dit la Bible, que la femme a été faite ensuite, parce qu’il n’était pas bon que l’homme fût seul ! Et certes, Dieu avait bien raison ; car l’homme, sans la femme, serait devenu une brute, et il le deviendrait encore sans elle.

Mais la femme n’a pas été pétrie delà même matière que nous. Dieu l’a formée d’une matière déjà organisée, perfectionnée, vivante, et par conséquent plus noble.

De là la supériorité de sa nature envisagée à certains points de vue.

Ainsi, mesdames, il est incontestable que vous êtes moins matérielles que nous, et qu’il y a en vous plus de spiritualité, plus d’idéal, plus d’élan vers les manifestations supérieures du Beau.

Nous avons la force et la grandeur; vous avez la beauté, la grâce, l’éclat.

Nous avons la sensation, vous avez le sentiment. Nous vivons dans le réalisme; vous nagez en plein idéa~ lisme, vous planez dans les hauteurs du surnaturel. La terre est notre domaine ; le ciel semble être le vôtre. C’est pourquoi la femme est généralement plus religieuse, et surtout plus pieuse que l’homme.

Les mêmes différences se manifestent entre les deux esprits.

Celui de l’homme est plus vaste, plus solide ; celui de la femme est plus brillant, plus vif, plus délicat.

L homme juge de3 couleurs: la femme, des nuances. L’homme comprend, la femme devine. L’homme a le raisonnement, la femme a l’intuition. Les moindres sons-entendus, les réticences, les interlignes, les gestes, les attitudes, les jeux de physionomie, qui échappent a l’homme ont un sens clair pour la femme.

Dans l’ordre moral, sa supériorité est incontestable. C’est pourquoi sa chute est toujours plus profonde que celle de l’homme. Elle tombe plus bas parce qu’elle part de plus haut.

Son enveloppe délicate et transparente laisse mieux voir son âme, dont les ailes sont toujours tendues vers les hauteurs. Elle a plus d’aspirations que nous vers le surnaturel, vers ces mondes mystérieux dont ^lle sent plus que nous la réalité, et qui l’attirent davantage. C’est qu’elle n’a pas été pétrie d’un peu de boue comme nous, mais qu’elle a été tirée miraculeusement du côté même de ce chef d’œuvre de la création qui se nommait Adam.

Cette mystérieuse origine de la femme explique à la. fois son ascendant sur nous, notre pouvoir sur elle, et le genre d’union qui doit exister entre les deux.

Son ascendant ; car l'homme auquel il manque une côte est incomplet, et tout naturellement il la recherche pour la remettre à son côté ; cette côte absente l’attire et de cette attraction nait le pouvoir de la femme sur l’homme. Elle ne demande pas mieux au fond que de reprendre sa place auprès du cœur d’Adam. Mais comme il y a aujourd’hui des multitudes d’Adams et d’Eves, l’embarras des côtes et des côtés qui se recherchent est très grand et il se produit de déplorables erreurs, la côte ne trouvant pas toujours le côté auquel elle appartient. De là, les mauvais ménages ; je sais qu’ils sont rares, mais il y en a !

Cette formation très caractéristique de la femme symbolise encore, il me semble, notre souveraineté sur elle.

De même que la côte est placée sous le bras de l’homme, de même la femme est sous l’autorité du mari. Le bras, symbole de la force et du pouvoir, la domine. Mais il la domine, non pas seulement pour revendiquer ses droits, à lui, mais pour la protéger et la défendre.

En même temps, le voisinage du cœur et de la côte indique quel amour doit les unir, sans les confondre, ni les assimiler. L’homme et la femme se complètent l’un l’autre ; et leur union doit laissera chacun le caractère qui lui est propre.

Si intime que soit leur alliance, il faut que l’homme reste homme, et que la femme reste femme.

Voilà l’être humain complet, homme et femme. C’est la condition de l’ordre.

Il y a désordre chaque fois que l’homme devient femme, ou que la femme se transforme en homme, ou cherche à le devenir.

Il y a dans l’histoire un exemple navrant du premier de ces désordres : c’est celui de Samson.

J’en parle avec une certaine répugnance en présence de plusieurs de mes collègues, parce qu’il appartenait à notre confrérie, étant juge en Israël. Mais nous ne lui ressemblons pas du tout sous plusieurs rapports : nous ne connaissons pas Dalila, et quand nous avons des adversaires au Palais nous ne luttons pa3 contre eux avec des mâchoires d’ânes.

Samson n’est pas seulement un homme ; c’est l’homme nature. C’est la virilité, la force, le courage, la valeur, la puissance. Il est l’espoir et la gloire de son peuple. Il est la terreur des ennemis qui malgré leur nombre sont impuissants contre lui.

Qui donc va le vaincre ? Une femme. C’est cette faiblesse qui va triompher de cette force !

Dalila c est la femme perverse avec ses séductions, ses voluptés, ses caresses félines, ses trahisons. C’est la coquetterie, la fausseté, l’intrigue, la corruption.

Elle s’empare du géant et elle en fait un nain. Non seulement elle lui ravit sa force en lui coupant les

cheveux, mais elle le fait enchaîner et lui fait crever les yeux !

Hélas ! cette lamentable histoire se renouvelle tous

les jours. N’avez-vous pas souvent rencontré sur votre chemin de ces Samsons aveugles et enchaînés ? Que d’hommes admirablement doués subissent cet esclavage de Dalila, et y perdent leur vertu, leur force, leur jeunesse, leur génie et même . leurs cheveux !

Ils ont cessé d’être des hommes !

Le mal est moins grand, quand au lieu d’un homme efféminé il s’agit d’une femme qui s’efforce de devenir homme.

Mais c’est tout de même une aberration déplorable et qui ne manque pas d’excentricité. C’est une infidélité à la grande et glorieuse mission de la femme qui est de faire des hommes, et non pas de se faire homme elle-même.

Est-ce à dire qu’il faille interdire à la femme le vaste champ des connaissances humaines ? Non certes. Je crois, au contraire, que les femmes ont le droit et même le devoir d’acquérir dans ce domaine glorieux toutes les supériorités qui conviennent à leur nature — mais à une condition : c’est qu’elles soient supérieures comme femmes !

Je ne puis pas vous en offrir un plus parfait exemple que celui que vous avez sous les yeux, dans la personne de l’organisatrice de ce Conseil des Femmes.

Inutile de vous la nommer; vous m’avez compris. Elle a le savoir d’un homme avec toute la grâce, toute la délicatesse et tout le charme de la femme.

Ceux qui, à l’origine, ont regardé cette organisation féminine d’un mauvais œil, se sont imaginés qu’elle avait pour but et pour objet d’établir je ne sais quel régime d’égalité entre les deux sexes, et de faire prévaloir ce que l’on appelle les droits de la femme !

C’était une erreur et une injustice.

Ecoutez ces belles paroles tombées des lèvres éloquentes de Madame la Présidente, à la première réunion de ce Conseil tenue à Ottawa, en avril 1894.

“I believe there is still an idea abroad that this Women’s Counciî is in reality only a cover for a plan of campaign for what is publicly known as Woman’s Rights.

“ That has been a very unfortunate terra. It is an example of 011e of those names which has done so much harm to the cause it is supposed to designate. It has damaged many pure and noble efforts, and we must remember that, according to its popular interprétation, it is a false term ; and I assure you it points to aims far lower than those our Council was formed to further.

Will you therefore try to believe and remember that we are not seeking to agitate for rights ; we do not Avish for opportunités of glorifying our own sex at the expense of the other j we are not desirous of pushing ourselves to the front at ail times and seasons. But there is one right which we do claim and seek to obtain, and that is the right of understanding more about our duty, and how we may best do it.

“ Women’s duties and not Woman's rights that is to be our cry.

“ But with that cry we would lift our banner and ■seek earnestly to help every woman to a higher sense of her duty towards herself, towards ber home, towards lier fellow- créatures, towards ber country, in furtherance of the application of the Golden Rule, which we hâve taken as the basis of our Council.”

Il me semble que de telles paroles auraient dû faire tomber tous les préjugés ; et j’en pourrais citer ■d’autres non moins sincères qui démontrent clairement que le but du Conseil des Femmes n’est pas de jeter la femme hors de sa voie naturelle, ni de l’arracher à son intérieur domestique pour la lancer dans les agitations d’une espèce de vie publique.

Non, pas du tout. Le Conseil des Femmes n’a pas même pour objet de faire des femmes savantes.

Mais si les travaux et les études de ces Conseils, dans le champ d’activité qui convient à la nature féminine, avaient pour résultat de développer et d’orner davantage les facultés intellectuelles de la femme, où serait le mal ?

Je ne connais aucun décret qui condamne la femme à l’ignorance, et je suis même d’avis que beaucoup de femmes ignorent beaucoup de choses qu’elles devraient savoir.

Il y a des gens qui ne comprennent que la femme pot-au-feu. Certes, je respecte beaucoup la femme pot-au-feu, et j’apprécie ses œuvres; mais il est

absurde de vouloir que la femme ne soit pas autre chose.

J e demande, à ceux qui partagent ces idées, quelle opinion ils ont de sainte Catherine de Sienne, par exemple, dont le savoir était tel qu’elle a été rangée parmi les docteurs de l’Eglise. Je leur demande de me dire ce qu’ils pensent de tant de femmes illustres qui ont fait la gloire de leur époque, et pris une si large part au mouvement de la civilisation. Je leur demande enfin s’ils ne trouvent pas blâmable que Jésus, pendant sa vie publique, se soit entouré de femmes, et les ait dans une certaine mesure associées à son ministère.

A ce sujet, permettez-moi de vous rappeler la touchante histoire de la Samaritaine, dont l’à-propos ne manquera pas de vous frapper dans la circonstance qui nous réunit.

Jésus était Juit. Or les Juifs et les Samaritains étaient ennemis. Les Juifs se prétendaient seuls orthodoxes, et considéraient les Samaritains comme des héritiques avec lesquels ils ne devaient avoir aucun rapport.

Jésus n’avait pas ces idées étroites de ses compatriotes, et dès le début de sa vie publique il voulut faire comprendre à ses disciples qu’il était descendu sur terre pour sauver toutes les nations, les Samaritains comme les Juifs.

Un jour, allant de Judée en Galilée, il voulut passer par la Samarie, et y jeter la semence de vérité. C’était d’ailleurs le pays aime de ses ancêtres, le berceau des

patriarches Abraham, Isaac, .Jacob, et le tombeau de Joseph, son glorieux aïeul.

Il fit halte à la porte de Sichem, l’ancienne capitale de la Samarie, et il s’assit sur la margelle du puits de son ancêtre Jacob, promenant ses regards sur cette terre, théâtre de tant de merveilles.

A cette heure solennelle de sa vie, qui donc va-t-il appeler pour commencer son œuvre d’évangélisation, au milieu de ce peuple ostracisé par les Juifs ? Quel médiateur va-t-il charger d’annoncer sa venue ?

Quelque chef du peuple sans doute? — Non, une femme.

—Une sainte femme, alors ?

— Non, une femme dont la vie a été mauvaise, mais que le remord poursuit sans doute, et pour qui l’heure du pardon et du salut est arrivée.

Voilà le premier missionnaire que Jésus-Christ va associer à son œuvre. Cette femme vient à lui, et il commence à l’instruire, en jetant dans son cœur cette parole mystérieuse et profonde : si scires donum Dei i si tu connaissais le don de Dieu.

Elle ne comprend pas d’abord ; mais quelques mots suffisent à l’éclairer, et, dès qu’elle a compris, elle court à la ville disant et répétant à tous ceux qu’elle rencontre : venez et voyez, il y a près du puits de Jacob un homme qui est peut-être le Messie !

La ville est mise en émoi par les appels réitérés de cette femme. La foule se rend au puits de Jacob, elle fait à Jésus un bon accueil, et bientôt elle croit en lui !

Voilà comment les pins hautes missions peuvent être remplies avec succès par les femmes ; et cette mission de la Samaritaine elle est aussi la vôtre, mesdames.

A chacune de vous ce devoir incombe de faire mieux connaître aux hommes, à votre mari, à votre père, a vos freres, à vos enfants, ce don de Dieu que vous avez reçu comme la Samaritaine, et qui n’est autre chose que la Foi. Et cette mission que chacune de vous remplira dans sa famille, votre association la remplira vis-à-vis de la nation.

Vous le savez, les hommes sont trop souvent distraits par les réalités de l’existence, absorbés par le travail, par la lutte, par la fièvre de s’enrichir, par les mille batailles de la vie, et alors ils oublient la vie supérieure de l’ordre surnaturel: c’est à vous de la leur rappeler a tous les âges, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse.

Et que d’œuvres vos Conseils ne pourraient-ils pas accomplir ! L’homme isolé est bien impuissant ; mais par l’association son pouvoir est centuplé. Eh bien, ce que vous ne pourriez pas faire isolément, votre association le fera.

La piété humaine, la charité, le dévoûment, le sacrifice, 1 amour, sont les vertus propres de la femme. Mettez ces vertus au service de votre bien aimée patrie, et travaillez à son bien-être et à sa prospérité dans toutes les sphères d’action ouvertes à votre activité.

Aidez, favorisez, développez les œuvres d’instruction

de charité, de moralisation, d’union et de paix sociale et nationale.

Les préjugés, les intérêts, les luttes de partis nous divisent et nous affaiblissent : faites des œuvres d’apaisement et d’harmonie.

L’amour du pays natal, le patriotisme désintéressé, le dévoûment à la chose publique, qui ont fait la gloire de nos aïeux, diminuent visiblement dans la génération actuelle : rendez-nous, mesdames, ce patriotisme généreux des ancêtres, et ces belles vertus qui font le bonheur et la grandeur d’un peuple.

Tournez surtout vos sollicitudes vers le foyer domestique, et ramenez-y l’ordre et la paix. Faites y régner le véritable amour.

Hélas ! vous le savez trop, cette fleur exquise, parfumée, bienfaisante, qui doit embellir nos demeures, la littérature contemporaine est en voie de la flétrir à jamais.

A vous de nous rendre l’amour idéal et pur, et de replacer sur son piédestal de chasteté ce dieu de la femme et de la famille.

Voilà certes un vaste programme, et dont l’exécution n’est pas sans difficultés. Mais tenter de le remplir serait déjà glorieux, et c’est une tentative généreuse que nous attendons de vous.

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PRONONCÉ AU DINER OFFERT PAR LES CITOYENS DE QUÉBEC A L’AMIRAL RIVET ET AUX OFFICIERS DE SON ESCADRE LE 11 SEPTEMBRE 1903.

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