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MESSIEURS

Je ne m’attendais pas à l’honneur qui m’est fait. Mais vos appels réitérés m’imposent le deyoir de dire quelques mots.

Le sentiment qui domine dans cette manifestation, et que je crois devoir exprimer, c’est la joie que nous éprouvons de voir flotter dans le port de Québec les couleurs françaises à côté des couleurs anglaises.

C’est “l’entente cordiale” entre deux grands peuples qui semble réalisée, et dont nous, Canadiens-Français et Anglais, avons depuis longtemps donné l’exemple dans la province de Québec. Ce spectacle est surtout réjouissant pour nous, Canadiens Français parce que des liens puissants, de nature différente, nous unissent à ces deux grandes nations qui fraternisent.

Messieurs nos hôtes l’ont constaté par eux-mêmes. Nous formons ici un dualisme national, curieux à ob-

server, et qu’on ne s’explique pas très bien de l’autre côté de l’Atlantique. On paraît n’y pas comprendre que nous puissions être à la fois très attachés à la France, et des sujets loyaux de l’Angleterre.

Cet état d’âme me semble pourtant facile à comprendre.

L’Angleterre a notre foi, notre allégeance, notre dévouement, et elle peut compter sur notre fidélité. Et pourquoi ? — D’abord parce que c’est notre devoir, et que la France elle-même nous a appris qu’avec le devoir on ne transige pas. En second lieu, parce que c’est notre intérêt, notre intérêt matériel et notre intérêt national, qui trouvent sous le drapeau britannique la protection dont ils ont besoin.

En troisième lieu, parce que l’Angleterre nous a donné la liberté, et nous a appris à nous en servir.

Car (j’en demande pardon à nos aimables hôtes) la France nous a bien appris à aimer la liberté, mais elle ne nous en a pas enseigné la pratique. Cet enseignement nous le tenons de l’Angleterre.

Et c’est une des raisons pour lesquelles nous préférons le régime colonial anglais au régime français. Nous chérissons la liberté, et la France ne pourrait pas nous la donner, en vertu de cet axiome qu’on ne donne pas ce qu’on n’a pas.

Mais il y a bien d’autres choses précieuses, et même indispensables, que nous avons reçues de la France, et qui nous font un devoir de l’aimer.

Ne l’oublions jamais, elle nous a donné la vie natio-

nale. C’est elle qui nous a engendrés à la vie des peuples. Elle nous a donné sa langue, qui peut avoir des égales, mais n’a pas de supérieure. Elle nous a donné sa foi, la foi chrétienne et catholique, que nous gardons comme le plus précieux de ses dons et que nous tacherons degarder toujours (disons-le tout bas) mieux qu’elle. Enfin, elle nous a donné son génie national, qu’une culture intelligente développera un jour chez nous, comme il a été développé chez elle.

N’est-ce pas assez, messieurs, pour justifier notre attachement a la France et notre joie de recevoir sa visite dans les eaux du St-Laurent ?

Mais, en vous, messieurs nos hôtes, nous ne saluons pas seulement la France ; nous saluons et nous fêtons la marine française, qui n’est pas la plus puissante,, mais qui est bien la plus glorieuse du monde.

La marine d une nation n’est pas seulement uneforce pour elle ; elle la grandit et elle l’élève, parce que l’état de marin est le plus noble et le plus grand de tous les états, après celui du sacerdoce.

Quand je compare le marin et le prêtre, le navire de guerre m’apparaît comme un autel sur lequel le marin immole sa vie pour sa patrie.

Messieurs, je m honore d’appartenir à la magistrature de mon pays. C’est uue haute dignité ; mais celle du marin est plus élevée.

Dans la vie qu’il mène à travers le monde, le marin ne suit pas les sentiers battus du vulgaire. Il n’habite presque pas la terre. Il marche toujours, entre deux

infinis, le ciel et l’océan, les yeux tournés vers les étoiles qui lui montrent sa route, et vers l’accomplissement de sa sublime mission, qui est de protéger, de défendre, de faire respecter sur toutes les mers le pavillon de sa patrie.

Cette mission le grandit, parce qu’elle le met en face des grands spectacles et des grands dangers ; et elle l’élève, parce qu’elle lui impose le plus dur des sacrifices : vivre loin de son pays, c’est-à-dire, se condamner à l’exil.

Heureusement, il emporte avec lui, dans ses courses lointaines, un morceau de la patrie. Car le navire de guerre est un prolongement du sol national, et partout ou il est, là est la patrie. Le pont du £‘Tage,” c’est la France, et le ‘‘Tage” est dans notre port !

Réjouissons-nous donc. Vive la France ! Et vive la marine française, la plus glorieuse du monde.

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