REPONSE
Monsieur le bâtonnier,
Messieurs,
J’apprécie très hautement l’insigne honneur que vient de me conférer le gouvernement de mon pays, et vous en rehaussez encore l’éclat par la belle manifestation dont je suis maintenant l’objet de votre part.
La nouvelle position que j’occupe est élevée en dignité, et grande par elle-même; mais elle emprunte un lustre éclatant aux hommes éminents qui l’ont occupée avant moi; et quand j’ai passé, il y a un instant, devant les portraits de mes prédécesseurs, je les ai salués bien bas avec une émotion que vous comprendrez, et avec une fierté dont vous admettrez la légitimité.
Ils étaient grands, messieurs, (ne lésinons pas sur les épithètes) ils étaient grands, les Meredith, les Stuart et les Casault auxquels j’ai l’honneur de succéder.
Mais “ succéder ” n’est pas synonyme de “ remplacer,” hélas! et je n’ai pas l’orgueil de croire que je puisse être le continuateur de ces hommes.
Je ferai seulement tous mes efforts pour les suivre de loin, et je vous donnerai, messieurs, dans la mesure de mes facultés et de mes forces, le travail patient, persévérant, consciencieux, dont ils m’ont donné l’exemple, et toute la bienveillance qu’ils vous ont eux-mêmes témoignée.
Je dis “ bienveillance ” et je désire qu’elle soit mutuelle. Vous nous la devez, messieurs, à mes collègues et à moi, puisque vous n’avez pas le droit d’exiger de nous l’infaillibilité.
Les anciens, vous le savez, représentaient la déesse de la Justice avec un bandeau sur les yeux et une balance à la main. Le bandeau signifiait évidemment que le magistrat ne, doit pas voir la personne des plaideurs, c’est-à-dire ne doit avoir aucun égard à leur personnalité ; mais les anciens avaient beaucoup d’esprit, et je les soupçonne d’avoir glissé une épigramme sous ce bandeau de la Justice, et d’avoir voulu faire entendre que souvent le magistrat non seulement ne voit pas les personnes, mais ne voit pas non plus les plateaux de la balance, ce qu’il est pourtant essentiel de voir.
Il est malheureusement trop vrai que la justice humaine est “ toujours courte par quelque endroit,” et qu’elle commet des erreurs graves et nombreuses.
Je me dis parfois que si on faisait une collection
des erreurs judiciaires on en formerait une bibliothèque considérable. Aussi vous dirai-je que pendant ma longue carrière de trente et un ans sur le banc, j’ai toujours senti grandir en moi deux sentiments qui se font contraste: Le sentiment des redoutables fonctions que nous remplissons et des responsabilités qu’elles entraînent, et le sentiment de notre impuissance à
nous assurer, dans certain cas, que justice est bien rendue.
Et cette observation, je l’applique non seulement aux tribunaux de première instance, mais aussi aux tiibunaux d’appel, quoiqu’il doive y avoir, et qu’il y ait sans doute plus de garantie là qu’ailleurs.
Que voulez-vous ? cet état de choses est inhérent à la nature et à la faiblesse humaine, et personne n’y peut apporter remède. Cela doit nous inspirer, à vous comme à nous, une défiance salutaire de la capacité de notre intelligence et de notre savoir, et cela doit nous imposer en même temps le grand devoir de la bienveillance mutuelle.
Je ne vous demande donc pas la foi dans nos lumières, mais je vous demande la confiance dans notre bonne volonté et dans notre impartialité.
Critiquez, si vous le voulez, nos arrêts, juridiquement et courtoisement, mais ne nous imputez jamais, jamais, de motifs inavouables.
Vous ne devez pas espérer gagner toutes vos causes.
Si chacun de vous gagnait ses causes, qui donc perdrait les siennes ? Et quand vous avez le malheur
CONEEKENCES ET DISCOUKS
de perdre une cause que vous croyiez bonne, vous trouverez peut être une compensatien en en gagnant une mauvaise.
Vous me dites que vous avez le respect du droit et je n’en doute pas. Joignez-y le respect de la magistrature, quoique nous ne prétendions pas être des incarnations du Droit.
C’est d’ailleurs un de vos devoirs d’état, et vous êtes même intéressés à placer et maintenir la magistrature, aussi haut que possible dans l’échelle sociale, puisque vous êtes tous appelés (je dis appelés) à en faire partie tôt ou tard.
Quelles qne soient donc vos luttes et vos querelles du dehors, ne les introduisez pus dans cette enceinte, et quand vous y entrez dites avec Cicéron : “ Cedant arma togæ,'1' que les armes fassent place à la toge !
Avant de revêtir cette robe quasi sacerdotale de l’avocat, déposez vos armes à la porte, sauf à les reprendre eu sortant.
Il faut une atmosphère calme et sereine pour rétablir l’harmonie entre les plaideurs, et s’il existe quelque part sur terre une société idéale, c’est là où la paix et la justice se tiennent embrassées comme deux soeurs.
Je vous remercie, monsieur le bâtonnier, des paroles trop flatteuses que vous m’avez adressées, et de l’éloge tout spécial que vous avez fait de ma culture des lettres et de l’art oratoire. C’est mon opinion bien arrêtée que les fonctions de l’avocat et du magistrat
sont pour une très grande part l’exercice du grand ministère de la parole, et je ne saurais vous recommander avec trop d’instance de joindre l’étude des lettres à celle des lois.
Je veux en terminant exprimer l’espoir que vous garderez en mémoire les paroles que je vous ai dites, comme je garderai le souvenir du témoignage que vous me donnez de votre haute estime et de votre attachement.