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ELOGE DE L’ART, DES ARTISTES ET DE L’IDEAL

Mesdames, Messieurs,

Le grand fabuliste LaFontaine, surnommé le Bon , quoiqu’il fût très malin, a raconte dans une fable, qu on est convenu de trouver charmante, mais qui me semble vilaine, la démarche infructueuse de la cigale auprès de la fourmi, sa voisine.

Vous connaissez tous ce tableau malicieux d une malheureuse aventure:

La cigale ayant chanté Tout l’été,

Se trouva fort dépourvue,

Quand la bise fut venue.

Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine Chez la fourmi, sa voisine,

La priant de lui prêter Quelque grain, pour subsister Jusqu’à la saison nouvelle.

— “Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l'août, foi d’animal,

Intérêt et principal.”

La fourmi n’est pas prêteuse,

C est la son moindre défaut.

‘ Que faisiez-vous au temps chaud,

Dit-elle, à cette emprunteuse ?

—Nuit et jour, à tout venant,

Je chantais, ne vous déplaise.

'Vous chantiez, j’en suis fort aise,

Eli bien ! dansez maintenant !

Mesdames et Messieurs, cette fable est, à mon avis,

one calomnie atroce et contre la cigale et contre la fourmi.

’Vous partagerez mon opinion quand' vous ferez réflexion que la cigale remplit sa mission en chantant, comme la fourmi est fidèle à la sienne en travaillant et économisant.

Vous serez de mon avis, surtout ce soir, si vous songez que l’apologue cache une allégorie, que la cigale représente ici l’artiste, et que la fourmi symbolise le peuple des travailleurs de la glèbe et de tous ceux qui peinent courageusement et lionorablemeut à faire fortune.

Pour moi, c’est précisément parce qu’elle chante toujours, parce qu’elle est une infatigable artiste, que j’aime la cigale; mais j’aime aussi la fourmi— surtout la fourmi canadienne— parce que, si économe qu’elle puisse être, elle est aussi prêteuse et obligeante; et quand la cigale, la fidèle chanteuse, vient à sa porte crier famine, non pas pour elle-même, mais pour les enfants orphelins, pour les vieillards infirmes, pour les pauvres auxquels la maladie interdit tout travail,

pour tous les déshérités de la fortune, la fourmi québecquoise ne lui répond pas “eh bien! dansez maintenant!” non, elle lui répond: “Chantez encore, et je vous donnerai; chantez toujours, et je vous ouvrirai ma bourse et mes greniers.”

Et pourquoi la cigale ne serait-elle pas la bienvenueauprès de la fourmi ?

Chanter, n’est-ce pas aussi travailler? Et pour arriver à bien chanter, ne faut-il pas le travail le plus ardu et le plus persévérant?

Demandez-le plutôt à la grande artiste que vous venez entendre, et qui est devenue l’une de nos gloiresnationales.

D’ailleurs la cigale a-t-elle vraiment autre chose à faire en ce monde ?

L’histoire naturelle nous apprend que c’est un insecte, mais un insecte qui a des ailes, qui aime la lumière éblouissante, qui adore le soleil et ses chauds rayons. C’est un insecte qui vibre sous la caresse d’un rayon lumineux, comme la harpe éolienne au moindre souffle de l’air; qui chante spontanément comme les artistes, comme les poètes, comme les orateurs, et qui n’a été créé que pour chanter ; qui, dans sa chanson, bénit le ciel dont la chaleur mûrit les raisins, dore les moissons et fait épanouir les roses ; qui ne se nourrit pas de mouches et de vermisseaux, mais d’un peu de rosée, c’est-à-dire de cette goutte d’eau pure qui descend du ciel, et qui, au lieu de tomber sur la terre souillée, se pose et se parfume dans le calice des fleurs!

c est 1 insecte ami du laboureur, qui le suit dans son champ pour lui répéter sa chanson, le distraire dans son labeur, et lui annoncer l’heure du dîner,* c’est un insecte qui ne vieillit pas, parce qu’elle n’a ni chair, ni sang, image de ces grandes artistes qui restent toujours jeunes parce que leur vie est chaste, et dont le type est si rare dans le monde des coulisses, que 1 Europe a dû venir jusqu’en Canada pour en trouver un modèle! Oui, la cigale ignore la vieillesse et les maladies ; elle se desseche presque subitement sur larbie natal quand l’eté finit, et elle meurt de ne pouvoir plus chanter quand le soleil s’en va réchauffer d’autres latitudes.

Ah! je ne suis pas étonné que les poètes les plus illustres de l’ancienne .Grèce, Homère, Anacréon, Theocrite, aient célébré la cigale dans leurs chants, et je me demande pourquoi l’abbé Delille etLaFontaine l’ont vilipendée.

Je n’en sais rien, mais je crois le deviner. C’est que tous deux avaient des femmes fort acariâtres, qui les tourmentaient sans cesse, et qu’ils auront confondu les gronderies perpétuelles de leurs charmantes moitiés avec les chansons des cigales.

Us avaient d’autant plus tort que, s’il faut en croire les naturalistes, ce sont les cigales mâles qui chantent, et non les femelles, qui n’ont pas de voix.

Si j étais malin, je dirais : heureux peuple des cigales dont les femmes sont muettes ! Mais je ne le dirai pas ; je n ai pas le droit de le dire ce soir, dans cette bril-

lante réunion où le beau sexe est mieux représenté que le mien, tant sur la scène que clans l’auditoire.

Quoi qu'il en soit, il est un grand poète du Midi, Autran, qui a noblement vengé la cigale des injustes attaques de LaFontaine. Ecoutez cette jolie épître à l’insecte ailé :

“ O fille du soleil, qui, la chaleur venue,

Recommences chez nous ta cantate connue ;

Chanteuse aux longs couplets, aux refrains toujours prêts, Préférant la lumière à l’ombre des forêts,

Et vivant tout le jour oisive, mais frugale,

Dis-moi, qu’avais-tu fait, ô ma pauvre cigale,

Au copi-te d’Esope, à ce rimeur sournois,

Qui, dès ses premiers vers sur le sol champenois,

Te montre allant prier la fourmi, ta voisine,

De te prêter le grain qui manque à ta cuisine;

Et n’ayant obtenu ni grain, ni petit ver,

Grelottant de misère à la bise d’hiver?

Tu le laissas parler, ne daignant lui répondre ;

Deux mots pourtant auraient suffi pour le confondre- Moins discret, j’aurais dit peut-être à ce conteur :

« Bonhomme, d’où prends-tu ce récit imposteur ?

Quand la bise revient et sévit à la ronde, j'ai fini ma chanson et ne suis plus au monde ;

On me recherche en vain, soit dans le sillon creux,

Soit parmi les rameaux et l’olivier poudreux ;

Je ne suis plus alors, moi, l’artiste qu’on vante,

Qu’une membrane vide ; et fussé-je vivante,

Je n’irais point d’ailleurs, pour en faire un repas,

Quêter ni grain, ni ver, dont je ne mange pas.

Fabuliste distrait dont la bévue est grande,

Apprenez que je vis seulement sur ma lande,

De la brise qui passe et de l’azur du ciel.

Sobre, je suis la sœur de cette mouche à miel Qui du parfum des lis et des roses s’enivre,

Et dont le nom se trouve à peine en votre livre.

Vous songiez trop, poète, aux animaux gloutons;

Vous parliez trop des loups courant sus aux moutons;

Vous avez moins connu l’exquise poésie

Des insectes ailés qui vivent d’ambroisie,

Et quand l’apre saison revient les tourmenter

Aiment mieux expirer que de ne plus chanter.”

Mesdames et Messieurs, vous avez saisi, n’est-ce pas tout 1 apiopos de cette réhabilitation de la chanteuse des champs dans la fête intellectuelle et artistique qui qui nous réunit ce soir ?

Vous avez deviné que c’est l’Art, sous ses formes multiples, chant, musique, poésie, éloquence, que j’ai voulu defendre contre les dédains et les mépris des hommes trop positifs.

Vous avez compris que c’est le moment de venger l’idéal, trop souvent méconnu, quand il est si admirablement représenté ce soir ; quand nous avons parmi nous une femme à la voix d’ange, dont les chants ravissent l’oreille, un ange au cœur de femme, qui

prend pitié des malheureux et qui vient les couvrir ■de ses ailes.

Est-ce que l’occasion n’est pas bien choisie pour vous dire que les artistes, chanteurs, musiciens, poètes, orateurs, ne sont pas des êtres inutiles en ce monde, ■et que leur mission sociale est d’un ordre supérieur et réel ?

Oui, sans doute, un peuple comme le nôtre est et ■doit être une fourmilière, c’est-à-dire, une réunion d hommes laborieux, sobres, économes, prévoyant le lendemain, et réservant pour les mauvais jours une part du fruit de leurs labeurs.

Mais parmi ces fourmis qui travaillent, il faut des cigales qui chantent, c’est-à-dire des artistes dont les oeuvres rendent l’idéal visible et embellissent notre vie. Sur cette terre d’exil, bagne où l’homme est condamné aux travaux forcés, il faut des voix qui nous rappellent la vraie patrie, comme ces chants d’oiseaux qui rappellent le pays natal aux malheureux proscrits. Au milieu des luttes pénibles que les travailleurs livrent à la nature et qui les courbent vers la terre, il faut des amants de l’idéal, qui les relèvent et qui les transportent sur les sommets, où le soleil est plus ardent et la lumière plus vive.

Et, n’allez pas vous imaginer que ces âme3 choisies,

Qui portent le flambeau sacré des poésies. (x)

qui chantent leurs aïeux, leur patrie, leur Dieu, ne contribuent pas au progrès des nations. N’allez pas croire qu’il soit moins nécessaire pour l’avenir d’une race de cultiver les arts et les lettres que de défricher le sol. Ce serait une grave erreur.

Mais, voyez donc la France: n’est-ce pas la meilleure part de sa gloire d’avoir su marcher à la tête de la civilisation en cultivant les arts et les lettres?

N’est-ce pas un des titres les plus glorieux de l’Eglise catholique d’avoir été pendant les siècles de barbarie la protectrice des sciences, des lettres et des arts ?

Sans doute, la prospérité matérielle et la richesse (*)

(*) Louis Verni lot.

sont des forces qu’une nation doit acquérir; mais elles ne suffisent pas à lui donner la grandeur et l’éclat.

Il y a quelque chose qui est plus puissant que les dollars, ce sont les idees. C’est par elles qu’un peuple grandit, progresse et devient glorieux.

Etudiez donc la matière elle-même, et dites-moi où se trouvent les forces mystérieuses et incalculables qui accomplissent ses admirables évolutions ? Elles se trouvent dans ses éléments les plus immatériels et les moins visibles !

Voyez cette locomotive qui emporte avec une vitesse vertigineuse une longue file de lourds chariots. Où donc est le secret de sa force? Est-il dans ce mécanisme qui semble lui donner le mouvement? Est-il dans cette bouilloire qui respire bruyamment et qui mugit comme une bête fauve? — Non, le secret de sa force est dans un peu de vapeur presque immatérielle, comprimée dans un tube.

Et qu’y a-t-il de plus beau en ce monde que la lumière ? Qu’y a-t-il de plus puissant que l’électricité ? Et, cependant, ce sont des fluides invisibles, impondérables, qui semblent n’avoir rien de matériel.

Le même phénomène se retrouve dans les êtres vivants. Sans doute, il leur faut un corps et des organes, mais c’est l’esprit qui les habite qui leur donne le mouvement et la vie.

Eh ! bien, Mesdames et Messieurs, il en est de même pour les nations. Ce sont leurs éléments les plus immatériels qui leur assurent la vitalité, l’influence et l’illustration.

Les races vraiment glorieuses sont celles qui gravitent autour de cet astre qu’on appelle le Beau, splendeur de l’Infini, et qui en reflètent l’éclat, comme les planètes rayonnent de la lumière qu’elles empruntent au soleil.

Regardez ce globe obscur que nous habitons: il est opaque, brumeux, enveloppé d’ombres, de déserts incultes, de forêts noires, d’océans pleins de tempêtes, de villes enfumées ; et, cependant, quand les habitants des autres planètes abaissent vers nous leurs regards, ils demandent à leurs savants : quelle est donc cette belle étoile qui scintille là-bas dans le bleu firmament, comme un diamant dans un écrin de velours ? Et les savants répondent : c’est la Terre !

Voilà comment les rayons du soleil transforment notre sombre séjour en un globe lumineux.

Or, je dis que les peuples aussi deviennent des astres quand ils se rapprochent assez du Beau idéal pour en refléter les rayons ; et je ne ferai que rendre a la race canadienne-française un hommage mérité en ajoutant qu’elle a déjà manifesté pour les Beaux-Arts des aptitudes et des attractions incontestables.

Voila pourquoi je garde une confiance inébranlable dans notre avenir national.

Je crois très fermement qu’après avoir produit des artistes comme Albani, des musiciens comme Gagnon, Lavallée et Desève, des peintres comme Hamel, Bourassa, et leurs disciples, des sculpteurs comme Hébert, des poètes comme G'rémazie, Fréchette et Lemay, des

dateurs comme Chapleau et Laurier, des écrivains comme Garneau, Chauveau, Taché, Casgrain et vingt autres, notre race a conquis le droit de cité sur les bords du St-Laurent, et que les accents glorieux de de notre langue ne cesseront jamais d’v retentir !

Si les rudes et courageux colons qui, traversant les mers, vinrent fonder ici le berceau d’une France nouvelle, pouvaient sortir de leurs tombeaux et prendre paît a nos grandes fêtes, dont le triple caractère est toujours religieux, intellectuel et artistique, il me semble qu’il nous diraient :

Jtnfants, nous sommes contents de vous. Sur le sol que. nous avons arrosé de nos sueurs et de notre sang, vous recueillez les fruits de la paix que nos guerres vous ont achetée. Vous cultivez à la fois vos terres et vos intelligences, vous entretenez un doux commerce avec les Lettres sans négliger celui des affaires, vous favorisez le double culte du progrès industriel et des Beaux-Arts: c’est bien, nous sommes contents de vous.

“C’est un peuple d’agriculteurs et de lettrés, de travailleurs et d’artistes, que nous avons voulu former, et, dans la couronne qui brille à votre front nous voyons déjà s’entrelacer les épis de froment et les feuilles de laurier. Nous sommes contents devous, et, grâce à ce double travail qui féconde à la fois le sol natal et le génie national, vous ressemblerez un jour à ces pins séculaires de vos forêts dont les racines plongent profondément dans le sol et dont la tête se perd dans le ciel.”

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