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SUR LE MÊME SUJET, PRONONCÉ A L’UNIVERSITÉ LAVAL

Excellence,

Mesdames, Messieurs,

S’il m’est permis de juger de vos sentiments par les miens, vous êtes, en ce moment, sous le charme. Les brillants artistes que vous venez d’entendre, et l’œuvre admirable qu’ils interprètent si bien ont remué délicieusement vos cœurs.

Mais aussi quel grand événement ils rappellent ! Et quel artiste, tant soit peu doué de génie, ne se sentirait pas inspiré par ce nom illustre de Christophe Colomb, et par sa merveilleuse découverte?

Cette épopée où le génie de l’homme, le cœur de la femme, et la Providence des nations jouent chacun son rôle, est pleine d’enseignements sublimes que tout un long discours ne suffirait pas à faire ressortir ;

(*) C’étaitdans le printemps de 1892. A la demande de S. E. le cardinal Taschereau, les artistes de Québec avaient organisé une grande soirée musicale à l’Université Laval pour venir en aide à l’Hospice du Sacré-Cœur, Ils exécutèrent alors avec un grand succès le ‘‘Christophe Colomb” de Félicien David; et M. le juge Routhier prononça pendant l’entre-acte le discours de circonstance que nous insérons ici.

mais je ne veux en tirer, ce soir, qu’une leçon très courte qui me semble convenir aux circonstances.

Cette leçon, la voici en deux mots : c’est que le glorieux événement dont nous faisons mémoire n’aurait pas été accompli si le génie de Christophe Colomb n’avait pas été servi par une foi inébranlable, et s’il n’avait pas rencontré sur ses pas cette charité inépuisable et fécondé qui distingue les grandes âmes, et qui, émanation de la Puissance Créatrice qui se nomme aussi Charité, fait sortir du néant toutes les grandes choses de ce monde.

Reportons-nous, Messieurs, à cette année mémorable de 1492.

Il y avait plus de trente siècles que les marins sillonnaient les mers. Il y en avait quinze que le Christ s’etait incarné. Le monde civilisé était devenu chrétien ; et cependant la moitié du globe terrestre lui était encore inconnue.

Les uns croyaient qu’ils habitaient le dessus de la terre, mais qu’il était impossible d’atteindre le dessous, et que si l’on parvenait aux antipodes on serait précipité dans l’espace infini.

Les autres croyaient a la rotondité du globe ; mais alors, disaient-ils, l’océan Atlantique est comme une montagne colossale, et les navires qui en dépasseraient le sommet seraient entraînés vers l’Occident, et ne pourraient jamais remonter.

Quant aux navigateurs, ils ne s’aventuraient pas au delà d’un certain horizon connu, et tous étaient

convaincus que cet océan terrible qu’ils entendaient mugir au loin devaient avoir des vagues gigantesques, des gouffres sans fond, et des cataractes infranchissables. Aucun d’eux ne s’était jamais dit: “ Au delà de cette Mer Ténébreuse , il doit y avoir des continents ignorés ; je veux les découvrir ! ”

Mais voici qu’un marin génois, le fils d’un cardeur de laines, se met enfin en tête ce projet audacieux.

On se moque de lui, on le traite de fou, une commission de savants réunie à Salamanque, la grande métropole scientifique d’alors, proclame l’expédition projetée un rêve impossible. Mais la foi de Colomb dans l’existence d’un monde à découvrir n’est pas ébranlée.

On l’accuse d’impiété, en prétendant qu’il contredit les Ecritures; on le raille, on le calomnie, on le menace. Mais rien ne l’arrête; il a la foi, cette foi inébranlable et ardente qui transporte les montagnes. Il croit que Dieu n'a pas fait notre globe pour que la moitié en reste inconnue !

Il croit que le Verbe en descendant parmi les hommes a voulu être connu de toute la terre.

Il croit que les accents divins qui ont rempli la Judée doivent prolonger leurs ondes sonores au delà des mers, et réveiller les peuples endormis dans les ombres de la mort. Il croit en la Providence qui l’inspire, et dont l’heure a sonné pour accomplir ses desseins. Il croit à son génie qui le presse de suivre l’inspiration d’en haut.

Mais, hélas ! la vie terrestre est ainsi faite que le génie de l’homme, pour accomplir de grandes choses a besoin de cet auxiliaire méprisable et vil qu’on appelle l’or. O misère ! Trop souvent, le génie, ce don divin, le génie qui peut tout, ne peut rien sans argent ! Le génie qui a des ailes et qui ne demande qu’à s’envoler vers l’infini, ne peut mouvoir ses ailes sans un mécanisme doré qui lui donne le mouvement !

Puissance mystérieuse de l’or, à la fois vil et grand, tout-puissant pour le bien comme pour le mal, faisant trop de mal pour qu'on s’y attache, faisant trop de bien pour n’être pas précieux !

Qui donc va fournir à Colomb ces ailes dorées qui lui sont necessaires pour s’envoler vers les terres nouvelles que son œil d’aigle aperçoit au delà des brouillards de la Mer Ténébreuse ?

Sera-ce quelque millionnaire de ce temps-là ? Quelque soldat heureux enrichi des dépouilles des ennemis qu’il a vaincus ? Sera-ce quelqu’un de ces marins qui ont remporté de leurs lointains voyages tous les trésors de Golconde ? Ou quelque monarque opulent que ses conquêtes ont porté au sommet des grandeurs humaines ? Non, ce sera une femme, une de ces femmes dont le cœur tient lieu de génie, dont les vertus font la force, et qui ont l’intuition des grandes choses mêmes qu’elles ne comprennent pas !

Ce sera une reine que les circonstances ont placée sur l’un des plus beaux .trônes du monde, mais dont le trésor est vide, parce qu’elle en a dépensé les mil-

lions à expulser les fils de Mahomet du sol bien-aimé de sa patrie.

Que va-t-elle donc faire cette femme à l'âme vibrante et au cœur ardent, pour accomplir l’œuvre que le génie a rêvée ?

Ah ! Mesdames, regardez-la bien ; elle arrache les pierres précieuses qui ornent son diadème, elle dépouille son cou des diamants qui l’entourent, elle entasse les uns sur les autres dans son écrin royal tous ces vains hochets de la vanité et elle dit au génie : tiens, prends ces trésors, et cours à la conquête de ton nouveau monde. Tu m’assures qu’il existe ; mes savants le nient, et moi, je n’en sais rien ; mais une voix mystérieuse qui sort de mon cœur me dit que Dieu t’inspire : Va ! et que le ciel te conduise !

O grande reine Isabelle, c’est une des joies de ma vie d’avoir contemplé de mes yeux, dans la cathédrale de Grenade, cet écrin précieux, qui nous a valu la découverte d’un monde. Sois-en bénie.

Et dire, Mesdames, que si cette femme n’avait pas voulu sacrifier un succès de vanité à son prochain bal de cour, l’Amérique ne serait peut-être pas découverte !

Voilà donc à quoi tiennent les plus grandes choses, et les résultats incalculables qu’un simple acte de charité peut produire.

Et maintenant, voyez-le, ce noble et audacieux génie, poursuivant sa course étonnante à travers des mers jusqu’alors inexplorées. Il a triomphé de

l’ignorance, des préjugés, de l’envie, de la calomnie, de la pauvreté, de tous les petits hommes qui ont voulu lui barrer le chemin. Il n’a plus en face de lui que les éléments.

Les grandes brises du Levant creusent profondément l’Océan, et il admire ces superbes soulèvements des flots que le roi prophète appelle mirabiles elationes maris ; mais il y a quelque chose qu’il admire davantage: c’est le grand livre du firmament ouvert sur sa tête, dans lequel les astronomes de Gênes lui ont appris à lire dès l’âge de douze ans, et qui déroule maintenant des pages nouvelles à ses regards ébahis !

Encore quelques jours de navigation et la moitié du globe terrestre va surgir à l’horizon. Il en a le pressentiment, et il croit entrer en collaboration avec le Créateur, en révélant aux hommes un monde nouveau qui leur est inconnu.

Mesdames et Messieurs,

Il y a parmi nous un vieillard illustre et vénérable qui a voulu être aussi, dans la sphère où s’accomplit sa destinée, un collaborateur de Dieu. Un jour, il a entendu retentir à ses oreilles un concert bien différent de celui qui nous est donné ce soir ; c’étaient les cris de détresse, et les plaintes touchantes de plusieurs centaines d’enfants orphelins et de vieillards infirmes qui montaient jusqu’aux portes de son palais, et qui imploraient sa pitié.

Profondément touché, il se mit à l’œuvre, et bientôt

les pauvres déshérités purent trouver dans un hôpital fondé par lui le logement, la nourriture, le vêtement, les soins et l’éducation morale dont ils avaient tant besoin.

Mais voici que son œuvre assaillie par une épreuve douloureuse, est menacée de périr et son trésor est vide.

Sa charité fait donc appel à la vôtre comme le génie de Colomb à celle des souverains d’Espagne. Il ne s’agit pas d’une terre nouvelle à découvrir, ni de quelques rivages lointains à explorer. Il s’agit de donner des mères à de pauvres petits qui n’en ont pas, de vêtir ceux qui sont nus, de donner du pain et des soins à de pauvres vieillards infirmes.

Resterons-nous sourds à cet appel, laisserons-nous périr cette œuvre essentiellement québecquoise ?

Non, certes, nous ne permettrons pas que la postérité puisse dire un jour, qu’en 1892, la vieille cité de Champlain, en même temps qu’elle célébrait le 400e anniversaire de la découverte de l’Amérique, refusait de s’associer à Son Eminentissime archevêque dans sa collaboration aux œuvres divines, et laissait tomber en ruine une institution éminemment patriotique et sociale.

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