PRONONCÉ AU BANQUET DE
Sir Louis-Napoeéon Casault, le 19 juin 1894.
Monsieur le Président,
Messieurs,
En me levant pour proposer la santé du Barreau, je ne puis vous dissimuler toute la satisfaction que j’en éprouve dans mon esprit et’dans mon cœur : dans mon esprit, parce que je suis fier d’avoir à faire l’éloge de la noble profession à laquelle vous appartenez : dans mon cœur, parce que ce soir enfin nous allons être tous du même avis.
Songez que depuis des années je suis condamné à vous faire presque tous les jours des discours que je sais être pénibles et désagréables pour quelques-uns de vous, et vous comprendrez quelle est ma joie d’avoir à parler, ce soir, sans faire de peine à personne.
Et puis, quelle différence entre les discours du Palais, où je fais de vains efforts pour vous convaincre que vous avez tort, et celui-ci quej’adresse à des auditeurs convaincus d’avance, dans une véritable réunion de famille ! Car nous appartenons tous à la même grande famille; et nous, juges, ne sommes vis-à-vis de vous
que des frères aînés, par l'âge, le plus souvent, par la sagesse, toujours.
Quand je regarde autour des tables de ce banquet, il me semble que nous avons droit d'être fiers de notre famille; et tout mon regret, c’est que nous ne puissions pas fraterniser ainsi plus souvent.
Si Sa gracieuse Majesté voulait m’en croire, elle ferait tous les six mois un nouveau chevalier qui serait choisi quelquefois parmi les juges, le plus souvent parmi les avocats, de manière à nous fournir l’occasion de banquets semestriels.
Avouez d’ailleurs que le menu d’un dîner est une agréable diversion au rôle des enquêtes et mérite; et quoique nous dînions moins souvent que les hommes politiques, nous ne sommes pas plus incompétents qu’eux en pareille matière.
Pour ma part je trouve que le bref de sommation (*) qui vient de nous être signifié contient, malgré sa forme poétique, un compte de particularités tout à fait suffisant, et je ne vois pas comment le plus normand, je veux dire le plus gourmand d’entre vous, pourrait y faire une exception à la forme.
Mais laissons de côté ces badinages, et n’oublions pas que nous sommes une réunion d’hommes sérieux.
La profession à laquelle vous appartenez est, à mon avis, la plus belle, la plus noble, la plus élevée
(*) Le menu de ce dîner était sous forme de bref de sommation, spirituellement composé.
dans l’échelle sociale. Car vous exercez par état le ministère de la parole, qui est le plus grand de tous.
La parole est une création de Dieu si grande qu’une des personnes divines elle-même a voulu s’appeler de ce nom : le Verbe. Et quand le Verbe a voulu faire l’homme à son image, il lui a donné la parole.
Or ce ministère de la parole, il est surtout grand et beau quand il est mis au service du Droit et de la Justice, — et c’est là votre rôle. — Ce puissant attribut vous le faites servir à toutes les nobles causes. Vous l’employez à défendre l’honneur, la fortune et quelquefois même la vie des citoyens. Vous en faites un rempart pour les faibles, une arme pour les opprimés, un frein contre les puissants, un guide pour les aveuglej, une lumière pour les magistrats, un secours et une gloire pour la patrie !
Quel noble et glorieux labeur ! Et que vous avez raison d’en être fiers !
Sans doute, comme toute autre carrière, la vôtre a ses rudes travaux, ses déboires, ses amertumes, ses échecs, ses défaillances. Mais, en revanche, vous avez vos jours de triomphe; et c’est alors qu’il est beau d’entendre s’échapper de vos lèvres les généreux enthousiasmes, les brûlantes invectives, les cris de l’innocence opprimée !
Vous l’avouerai-je ? Il est des jours où j’envie votre sort et voudrais être à votre place. Car, sous bien des rapports, votre état est préférable au nôtre.
Sans doute, notre position est des plus honorables.
Mais que de travaux obscurs, ignorés et de pur dévouement elle nous impose ! Quelles graves responsabilités elle place sur nos épaules ! Quelles entraves elle apporte à notre liberté d’action ! Quelle sourdine à notre voix, et même quel bâillon à notre bouche dans certaines occasions où nous voudrions parler !
Je le répète, vous avez vos jours de triomphe au Palais, et les applaudissements de la foule au dehors. Mais le magistrat n’a, pour le reposer de ses veilles laborieuses, que le témoignage de sa conscience et les calmes satisfactions du devoir accompli.
Protecteur des droits, des biens et des personnes, •des petits et des grands, des faibles et des puissants, des pauvres comme des riches, ennemi de la fraude, des abus et des crimes, il poursuit son œuvre bienfaisante sans bruit, sans faste, sans, éclat. Courageux labeur, mal rétribué, mais grande et noble mission, ■qui lorsqu’elle est dignement remplie, fait du magistrat l’auxiliaire de Dieu même, le grand Justicier de ce monde.
Telle est, Messieurs, la haute idée que nous devons tous avoir de la magistrature et du barreau. Notre mission est commune. C’est vous qui faites les lois, puisque vous siégez en grand nombre dans les chambres et les ministères, et c’est nous qui les interprétons avec votre aide.
Et voilà pourquoi nos rapports devraient toujours être marqués au coin du respect mutuel et de l’har-
.monie.
Vous avez droit d’attendre de nous la justice. Nous vous la devons. Mais nous avons aussi droit à la vôtre, et c’est en rendant j ustice à nos efforts que vous augmenterez notre courage et notre zèle.
Vous avez droit à notre travail ; mais nous avons droit à votre aide, et vous nous aiderez puissamment en préparant bien vos causes, non pas seulement en dernier ressort, mais en première instance, et de manière à ne pas nous laisser ignorer le véritable nœud du litige.
Vous citez quelquefois avec complaisance le vieux brocard qui vous donne 24 heures pour maudire vos juges, mais il faudrait s’entendre là-dessus; ce droit n’existe que dans le for intérieur, et il ne vous est pas permis d’en sortir. Je trouve surtout reprébensible l’avocat qui communique ses malédictions intérieures aux journaux, quoique l’on puisse parfaitement y faire la critique juridique de nos arrêts.
Par bonheur, il y a pour tous des compensations en ce monde et nous recueillons quelquefois des éloges qui nous font oublier les injures. Ainsi, avant hier, un avocat qui n’est pas le premier venu, qui occupe une très belle position au barreau, est venu me dire que j’avais rendu un jugement de Salomon. Naturellement, j’avais jugé en sa faveur.
C'est une ‘de nos consolations de nous voir ainsi proclamés des Salomons par les avocats qui gagnent leurs causes.
Tl est certain que nous faisons de notre mieux pour
imiter Salomon, comme juge et non comme mari ; car sous ce rapport, il a laissé une réputation assez mauvaise, et l’on ne sait pas encore s'il n’a pas été condamné par le juge suprême, en dépit de ses bons jugements.
A propos, Messieurs, je vous demande la permission de vous rappeler qu’il faudra rendre compte au jugement dernier même des paroles inutiles ; cela vous regarde. Mais ce qui nous regarde et qui est bien plus grave, c’est qu’il nous faudra rendre compte des jugements que nous aurons rendus, et cela me préoccupe bien plus que les malédictions des 24 heures. Mais je me propose de m’en décharger sur la Cour d’Appel. Voici ce que je dirai au Juge des juges :
“ Vous me reprochez tel jugement ; mais la Cour d’Appel l’a renversé, il n’en est résulté aucun mal. Vous me reprochez tel autre ; mais la Cour d’Appel l’a confirmé ; prenez-vous-en à elle.”
Je sais bien que c’est surtout ceux que la Cour d’Appel aura confirmés qui me seront reprochés ; mais enfin je pourrai toujours plaider absence de malice et cause probable.
Dans tous les cas, Messieurs, et quelle que soit la valeur des jugements que nous rendons, je n’hésite pas à dire qu'ils n’ont jamais des motifs inavouables, et qu’ils ne devraient jamais troubler les bons rapports de courtoisie et de respect qui doivent exister entre nous.
Ce n’est pas en vain que le barreau et la magistra-
ture sont tous deux placés sur les hauteurs ; il convient que les bruits delà plaine n’arrivent pas jusqu’à eux.
Vous savez, Messieurs, que les cimes des Alpes sont au-dessus de la région des nuages, et que le soleil illumine perpétuellement leur inaltérable sérénité.
Eh bien, il faut que le barreau et la magistrature ressemblent, dans leurs rapports mutuels, à ces cimes sereines. Ils doivent dominer l’atmosphère troublée où grondent les orages populaires. Car c’est ainsi que nous pourrons assurer au peuple le double bienfait qu’il attend de nous : Une législation éclairée et une justice impartiale.
Jusqu’ici, Messieurs, je ne vous ai rien dit du barreau de Québec, en particulier. C’est que je crains vraiment de blesser votre modestie bien connue. Sérieusement, j’ai une très haute opinion du barreau de Québec, et je m’étonne quelquefois de la forte proportion d’hommes capables qu’il renferme. Us sont nombreux parmi nous, les avocats éminents qui savent parler d’une façon harmonieuse la langue de la chicane.
Naturellement chacun a son talent propre et ses aptitudes particulières; et quand je vois devant moi, dans une même cause, trois ou quatre avocats de renom, les uns procureurs et les autres conseils, je me rappelle ce brocard d’un ancien : “Où la peau du lion ne peut atteindre il faut coudre celle du renard ! ” Ces types existent à Québec, et quand je les vois accou-
plés au Palais, je me dis : voilà une cause qui va probablement me donner du travail, mais du travail intéressant, et des jouissances intellectuelles.
Vous savez sans doute que les avocats français les plus éminents sont généralement normands, et l’on raconte qu’autrefois les avocats de Paris bien avisés allaient chercher femme en Normandie, que le vulgaire appelait le grand pays de la chicane , et que les avocats nommaient la terre classique de la procédure. Evidemment ils voulaient que le toit conjugal devînt une école de procédure et d’éloquence judiciaire.
Naturellement les femmes normandes se préparaient en conséquence, et l’histoire ajoute qu’un avocat célibataire, se trouvant un jour en Normandie et passant près d’un jardin, y entendit une jeune fille qui déclamait des vers harmonieux. IP prêta l’oreille et fut ravi: elle récitait la coutume de Paris, mise en vers. Il va sans dire qu’il l’épousa, et dut être le plus heureux mari du monde !
Eh bien, je crois que beaucoup d’avocats de Québec sont Normands ou Saxons-Normands, ou ont épousé des Normandes— car ils sont remarquables.
Messieurs, je ne puis finir sans vous féliciter de l’heureuse idée que vous avez eue d 'honorer notre chef par un banquet. Cette démonstration est juste, elle est belle, et elle servira à resserrer les liens de confraternité entre nous.
Je salue en lui l’homme intègre, le jurisconsulte savant, le travailleur infatigable qui allie toutes les
énergies de la jeunesse à l’expérience des vieilles années.
Il y a des gens de son âge auxquels je ne voudrais pas adresser ce compliment, qu’ils ont une verte vieillesse, parce que ce serait une satire. Les gens diraient : hélas! oui ils sont trop verts! Mais notre chef, sir Louis-Napoléon Casault, n’est pas de ceux-là.
Il est dans l’ordre que la vieillesse mûrisse. C’est sa condition naturelle et normale. Les fruits qui restent verts au temps de la maturité sont en retard et mauvais.
Or pour bien mûrir, il faut un mélange de soleil, d’ombrage et de pluie Mais une fois que le fruit est mûr, il n’a plus besoin que de soleil.
Celui que nous honorons ce soir à connu, comme nous tous, les jours d’orage et les jours de soleil. Mais quand l’âge de la maturité est arrivé, il a rencontré sur son chemin une compagne digne de lui, Saxonne- Normande, je crois, et depuis lors, il n’a plus eu que des jours de soleil.
Voilà pourquoi, il est resté jeune; et quand je songe à faire mon testament, je me demande si je ne devrais pas le nommer mon exécuteur testamentaire. Son savoir et son expérience seraient précieux à mes heritiers dans la gestion de l’immense fortune que j’espère leur laisser après moi, grâce à l’augmentation des salaires que nous attendons toujours patiemment.
Et maintenant, messieurs, nous allons boire ensemble au Barreau, à sa prospérité, à ses succès, à sa gloire.
Buvons à l’harmonie durable entre le Banc et le Barreau, et pour que ce vœu se réalise, n’oublions pas le devoir de demain. Aujourd’hui c’est la fraction du pain ; aujourd’hui ce sont les libations du vin de l’amitié ; mais demain que sera-ce? Faisons en sorte que ce ne soit, ni entre vous-mêmes, ni entre vous et nous, une éponge trempée de fiel et de vinaigre.
Messieurs, au Barreau !