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LE CANADA

DISCOURS PATRIOTIQUE PRONONCÉ A OTTAWA, A L’OCCASION DE LA FÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISTE, EN 1894.

Mesdames, Messieurs,

Le spectacle que vous avez donné, hier, à la capitale du Canada, et que vous donnez encore ce soir, n’est pas seulement réjouissant pour les yeux ; il est consolant pour le cœur.

Je suis particulièrement charmé de voir Son Excellence le Gouverneur Général du Canada rehausser par sa présence l’éclat de cette démonstration. Le représentant actuel de Sa Majesté Britannique est une de ces âmes d’élite qui se prodigue pour témoigner ses sympathies à toutes les races, et c’est son exemple qui me fait un devoir de répondre aujourd’hui à votre appel.

Si j’avais obéi au besoin de repos que j’éprouve, après mes durs labeurs de ces derniers mois, et si j’avais compté les travaux nombreux et impératifs qui me sollicitent, je ne serais pas ici ce soir. Mais quand votre zélé Président m’a demandé le secours de ma parole au nom de mes sentiments patriotiques, il m’a semblé que j’étais un simple soldat dans la

grande armée nationale et que le clairon des batailles m’appelait en avant.

Il m’a été imposible de rester sourd à la voix du patriotisme que j’ai senti vibrer dans tout mon être, et je suis venu, sans trop savoir ce que j’aurais à vous dire, mais avec l’espoir que l’âme de la patrie entrerait en communication avec la mienne, et me dicterait des accents dignes de vous et de la circonstance.

Qu’est ce donc, Mesdames et Messieurs, que cette puissance mystérieuse qui nous commande en certaines occasions, et que nous appelons le patriotisme ?

C’est une des forces les plus formidables de la nature morale et psychologique.

Voyez, par exemple, ces milliers d’hommes rangés en bataille, et qui, l’arme au poing, s’élancent à travers la fumée de la poudre et les jets meurtriers de la mitraille, au-devant d’une batterie monstrueuse qui vomit la mort. Est-ce une force brutale, matérielle, qui les pousse ainsi en avant? — Non, c’est à une force d’attraction qu’ils obéissent; c’est un aimant qui les attire.

Mais quel est donc cet aimant?

O mystère de la nature humaine, énergie latente mais irrépressible du sentiment national, ce qui attire invinciblement vers la mort ces masses d’hommes armés, c’est ce chiffon de diverses couleurs que vous voyez flotter au bout d’un long bâton !— C’est cette loque symbolique et sacrée devant laquelle toutes les races se prosternent et qu’elles appellent un drapeau !

Et, reraarquez-le bien, ces milliers d’hommes qui s’élancent à la suite de ce drapeau ne se demandent pas s’il est en soie, ou s’il est en laine, s’il est rouge, ou bleu, ou blanc, s’il se compose de deux ou de trois espèces d’étoffes différentes : C’est le drapeau cela suffit.

C’est la bannière qui renferme dans ses plis les gloires du passé, et les vivants souvenirs des ancêtres r C’est l’emblème de la patrie, c’est son image visible; et pour défendre cette image contre les profanations de l’ennemi, ces milliers d’hommes sont décidés à mourir !

Voilà ce qu’est le patriotisme dans son expression la plus éloquente, et dans son plus glorieux symbole. C’est tout ce qu’il y a de plus idéal parmi les sentiments de la nature humaine. C’est l’amour naturel le plus fort, le plus constant, le plus indestructible qui puisse s’emparer du cœur de l’homme et le posséder.

Mais quel est l’objet de cet amour ? Quel est l’être moral d’où cet amour dérive son nom, et que nous appelons la patrie ?

La patrie ! mot extraordinaire dont on sent toute la douceur, et qu’on se plaît à prononcer sans trop savoir pourquoi. Mot magique qui vient naturellement sur les lèvres de l’homme, comme le nom de la mère sur les lèvres de l’enfant, et qu’il prononce en pleurant sur la terre de l’exil, et avec des cris de joie quand il en revient! Mot puissant, qui soulève les nations et bouleverse les empires !

La patrie ! c’est le sol béni qu’ont habité les ancêtres, qu’ils ont conquis et colonisé, qu’ils ont fécondé de leurs sueurs et de leur sang! C’est la terre sacrée où dorment les aïeux, et qui nourrit les descendants ! C’est la ville, ou l’humble village, où vous avez reçu le jour ; c’est le clocher de l’église qui, comme un index mystérieux, vous invite à lever les yeux vers la patrie des patries !

La patrie ! c’est l’ensemble des grandeurs et des gloires du passé ; c’est le trésor des vieux souvenirs «et des vieilles croyances ; des inoubliables promesses •d’amour et des espérances immortelles !

La patrie! c’est l’héritage de famille, tantôt modeste ■et tantôt opulent, mais toujours aimé, conservé précieusement pendant des siècles, et que l’on chérit •d’autant plus qu’il a coûté plus de larmes et plus de sang ! C’est la religion que vous avez sucée avec le lait de vos mères ; c’est la langue que vous avez balbutiée sur leurs genoux ; c’est le sang que vous avez "tiré de leurs veines ; c’est le patrimoine d’amour, ■d’espérance et de foi qu’elles vous ont légué en mourant !

Oui, Mesdames et Messieurs, la patrie, c’est tout ■cela, et plus encore. Et toutcela se résume pour nous dans un nom qui nous est cher à tous, et qui, malgré son origine sauvage, nous semble doux comme un rayon de miel — le Canada !

Le Canada est un géant, presque aussi grand que l’Europe entière, étendu en travers de l’Amérique du Nord, baignant sa tête dans l’océan Atlantique et ses pieds dans le Pacifique, allongeant son bras droit presque jusqu’au pôle, touchant de son bras gauche les étoiles de la grande république Américaine, et la face tournée vers le ciel, c’est-à dire vers l’Infini et les régions de l’Idéal !

Quel pays splendide, n’est-ce pas ? Et pourquoi donc les deux races qui l’habitent ne pourraient-elles pas vivre dans l’harmonie ? Est-ce qu il n’est pas assez vaste pour les contenir toutes les deux ? Est-ce qu’il ne produit pas assez pour les nourrir ?

Dira-t-on qu’il manque de soleil ? — Mais lorsque les habitants de Vancouver voient se coucher le soleil dans la belle saison de juin où nous sommes, celui de la Nouvelle-Ecosse est bien près de voir briller l’aurore !

Sans doute, notre soleil manque de chaleur en certaines saisons, et il ne fait guère mûrir le raisin, ni fleurir l’oranger, mais il est assez chaud pour mûrir les blés, et il ne l’est pas assez pour amollir le courage et les cœurs.

Sans doute, notre pays n’a pas la variété de richesses et de ressources des contrées du midi ; mais il a de vastes régions qui produisent les céréales ; il a des forêts immenses, des houillères inépuisables, des

richesses minières abondantes, des rivières et des lacs remplis de poissons, des voies d’eau incomparables, des chemins de fer qui relient les extrémités au centre, des communications directes avec l’Europe, d’un côté, avec l’Asie, de l’autre.

Que faut-il de plus pour que nous devenions une grande nation ?

Je sais que nous avons contre nous les rudesses, les rigueurs, et tous les désavantages des climats septentrionaux ; mais n’oublions pas ce que l’histoire nous enseigne ; que l’avenir appartient aux peuples du Nord.

Pour devenir, avec le temps, une des grandes puissances de ce continent, une seule chose nous manque quelquefois, c’est l’union, c’est l’harmonie entre les races ; c’est un patriotisme éclairé qui ne s’inspire que de justice et de fraternité, et qui sache respecter les droits et les libertés de tous.

Voilà la condition de nos progrès futurs et le seul élément qui puisse nous faire défaut dans la solution du grand problème de notre avenir national.

Car il ne faut pas perdre de vue la situation toute particulière que la Providence nous a faite.

Le Canada n’est pas seulement une réunion d’Etats possédant chacun une demi-souveraineté. C’est un dualisme national, c’est-à-dire une réunion de deux peuples également jeunes et vigoureux, fils de deux

races nobles et glorieuses, différents par le type, par le caractère, par la langue et par la religion.

Lequel des deux est supérieur à l’autre? — Ni vous, ni moi, ne serions des juges impartiaux en pareille matière ; et il y a autant de justice que de générosité à reconnaître que chacune des deux races a ses qualités et. ses défauts.

Mais s’il y a des Canadiens- Français qui n’admettent pas entre les deux races égalité de vertus, il n’y en a pas qui ne reconnaissent pas l’égalité des droits; et je crois que sous ce rapport nous sommes généralement plus justes à l’égard des Anglais qu’un grand nombre d’eux ne le sont vis-à-vis de nous.

Une opinion généralement accréditée parmi eux nous considère et nous représente comme une race inférieure. Un grand nombre vont jusqu’à s’étonner que nous occupions une place si importante, et que nous prétendions jouer un rôle dans la Confédération.

Qu’est-ce donc, MM., qu’être Canadiens-Français? —

— Je vais vous le dire, non pas pour vous l’apprendre à vous, mes chers compatriotes ; non pas pour l’apprendre au noble représentant de Sa Majesté, dont je connais les idées larges, l’esprit éclairé et le cœur généreux ; mais pour éclairer certains esprits naturellement bienveillants que le fanatisme a pu aveugler.

Etre Canadiens - Français, MM., c’est être Anglais par l’allégeance, Français par l’origine, catholique par la foi.

Or, être catholique c’est appartenir à la société la

plus glorieuse de l’histoire ; c’est remonter dans le passé jusqu’aux origines mêmes de l’ère chrétienne ; c’est se rattacher à travers les siècles, par une suite merveilleuse de génies et de saints, au chef le plus illustre que les sociétés humaines aient jamais connu, puisqu’il était à la fois homme et Dieu.

Etre Français, c’est être issu d’un peuple dont le nom est écrit en lettres d’or dans les annales de la civilisation, et dont les gloires impérissables se sont quelquefois voilées mais jamais éclipsées!

Etre sujet anglais, c’est reconnaître comme suzeraine la Reine auguste qui fait l’étonnement et l’admiration du monde entier, et dont l’empire, semblable à l’anneau colossal qui entoure la planète Saturne, enlace notre globe de ses possessions sans limites !

Etre Canadien-Français, c’est avoir au sein du monde civilisé trois grandes capitales : Rome, Paris, et Londres. Rome, où le Canadien-Français voit son chef dans la foi, le grand pontife auquel il dit “ Mon Père ” et qui lui répond “ Mon fils ! ” Paris, qui est pour lui l’ancienne mère patrie qu’il aime toujours, et dans le rayonnement de laquelle il gravite irrésistiblement ; Londres, qui résume sa nouvelle mère patrie, qu’il sert loyalement, pour laquelle il a verse son sang plusieurs fois, et à laquelle il a juré fidélité et obéissance.

Voilà ce que vous êtes, Canadiens-Français qui m’écoutez ; et je ne vois pas ce que vous pourriez envier aux autres races.

Lors donc que vous rencontrerez un Anglais sur votre chemin, saluez-le; car il est votre frère cadet dans la grande famille nationale. Serrez loyalement sa main ; car il a comme vous de nobles aspirations, des vertus sociales solides et de brillantes qualités.

Mais s’il vous regarde du haut de sa grandeur, s’il jette sur vous un regard de mépris; oh! alors relevez la tête et regardez-le bien en face. Dites-lui ce que vous êtes et ce que je viens de vous dire. Diteslui que le Canada français existe, et qu’il a droit à l’existence en vertu des traités, et de la constitution du Canada.

Dites-lui que le Canada français est régi par des lois qui lui viennent de la France, et que la vieille France avait reçues des plus illustres empereurs de Rome: Justinien, Constantin et Théodose.

Dites-lui que le Canada français parle la langue de Corneille et de Bossuet, de Racine et de Molière, de Lamartine et de Chateaubriand, la langue des Lettres et des Arts, la langue de la diplomatie, la langue de la noblesse dans tous les pays d’Europe — mais qu’il parle également dans les villes la langue anglaise, qui est la langue commerciale du monde.

Dites-lui que nous avons été les premiers maîtres de ces immenses territoires, qui sont aujourd’hui le Canada, que les rives du grand fleuve et des grands lacs gardent le souvenir de nos héros et de nos missionnaires, que l’histoire du Canada doit à nos aïeux tout son intérêt et tout son lustre, que nous nous

multiplions un peu partout au Canada et aux Etats- Unis, depuis l’ancienne Acadie jusqu’aux bords du Mississipi et jusqu’aux Montagnes Rocheuses, et enfin, que si nous disparaissions comme race, le Canada perdrait son caractère le plus pittoresque et le plus original.

Grâce à Dieu, il ne manque pas parmi les Anglais d’intelligences d’élite et de nobles cœurs qui comprennent parfaitement ces choses, parce qu’ils nous connaissent mieux et parce qu’ils ont étudié notre histoire. Rien n’est plus agréable que de fraterniser avec eux.

Mais il en est qui nous méconnaissent, et qui méconnaissent en même temps les lois générales de l’ethnogénie qui se déduisent de l’histoire des peuples.

Us s’imaginent qu’il est impossible de former une seule nation avec deux éléments qui ne sont pas entièrement homogènes. C’est une erreur, et pour s’en convaincre, il suffit d’étudier un instant les lois de l’histoire et celles de la nature.

Est-ce que la Belgique n’est pas une nation formée de deux races différentes parlant la langue wallonne et la langue française ?

Est-ce que la Suisse n’est pas une union politique de trois groupes, français, allemand et italien, parlant trois langues différentes, appartenant les uns au catholicisme et les autres au protestantisme ?

Est-ce que l’Autriche-Hongrie n’est pas un dualisme national réunissant sous un même sceptre dix ou douze races différentes, parlant diverses langues et professant les croyances les plus variées ?

Et que d’autres je pourrais vous citer ! Mais toute l’histoire atteste que la plupart des nations ont été formées d’éléments hétérogènes, comme leurs drapeaux sont formés de lambeaux de soie ou de laine de différentes couleurs, cousus ensemble.

La pierre et la brique ne sont pas homogènes, et toutes deux sont employées dans les constructions les plus monumentales et les plus solides. Que faut-il pour les unir? — Un peu de ciment, voilà tout.

Eh ! bien, le ciment ne doit pas manquer entre les deux races qui se partagent le Canada. Car il y a d’abord entre elles un but commun d’activité, une aspiration commune à former dans le Nord de l’Amérique une grande nation, sous le protectorat plus ou moins prolongé de l’Angleterre.

Il y a de plus entre les deux races une multitude d’intérêts communs, et des croyances religieuses communes, vraiment fondamentales. Car tous deux croient à la Bible, le Livre des livres, et à la divinité de Jésus- Christ, le Roi suprême des nations. Toutes deux ont reçu de l’Homme- Dieu les grands principes de charité, de fraternité, de tolérance et de justice, qui ont régénéré toute l’humanité et qui peuvent produire l’unité où il y a diversité, le calme où il y a trouble, l’harmonie où il y a discorde. Enfin, la Constitution a établi

pour les deux races uiT modus vivendi qui est bien approprié à notre situation et qui devrait assurer l’union; car elle consacre l’autonomie des provinces, et elle reconnaît aux minorités certains droits et privilèges.

Si cette constitution était toujours respectée, si elle était interprétée avec droiture îl la lumière delà justice et de la vraie liberté, nous ne verrions jamais se produire ces chocs douloureux qui ébranlent les assises mêmes de la Confédération-, et mettent son existence en danger.

Oui, Messieurs, tout le secret du développement harmonieux et pacifique de notre pays est là : il faut d’une part, que l’autonomie des provinces soit respectée, et d’autre part que chaque province respecte les droits et privilèges des minorités.

Je ne veux pas et je ne dois pas descendre dans l’arène politique. Vous me pardonnerez donc de ne pas faire l’application de ces principes aux événements qui agitent les esprits depuis quelques années. Mais j’ai bien le droit de vous dire que toutes les tentatives de fusion et d’assimilation forcées sont, dans une certaine mesure, des violations du pacte fédéral, et ne produiront pas du tout l’effet qu’on en attend.

Elles retardent notre marche progressive parce que nous perdons en luttes stériles un temps précieux ; mais bien loin de nous fusionner, elles nous divisent, elles raniment en nous le sentiment national, et tendraient plutôt à nous désaffectionner de l’allégeance britannique.

L’assimilation est, du reste, impossible ; et ceux qui en font le rêve n’ont évidemment pas lu notre histoire. Car notre passé leur aurait appris les insuccès de leurs devanciers, à des époques où nous comptions à peine quelques milliers d’individus, sans puissance, sans richesses, sans influence, disséminés sur des terres à peine défrichées. Non, Messieurs, la fusion n’est pas possible et elle n’est pas nécessaire. L’union seule est possible et nécessaire pour faire des deux races une grande nation.

Quel est maintenant le devoir des Canadiens-Français, et quelle attitude convient-il de prendre dans les circonstances difficiles que nous traversons ?

Est-ce une attitude d’agression et de combat ? — Non certes. Est-ce une attitude de chien couchant ? Non plus.

Il ne faut ni attaquer, ni menacer ; mais il ne faut plier l’échine qu’autant que l’exige un salut loyal. Il faut réclamer avec fermeté, mais avec patience, frapper aux portes et non les enfoncer, protester toujours et savoir attendre, sans ligue et sans autre devise que celle de la couronne britannique elle-même : “ Dieu et mon Droit. ”

C’est le seul motto qu’il convient d’opposer aux irritantes déclamations du fanatisme, parce que ce sont probablement les seuls mots français que les fanatiques comprennent. Et si les protestations et les

réclamations persistantes de ceux qui souffrent étaient considérées par les persécuteurs comme des provocations, il faudrait leur répliquer par cette autre devise française qu’ils doivent comprendre puisqu’elle est inscrite sur les armes d’Angleterre : “ Honni soit qui mal y pense !”

Il va sans dire que ce n’est pas aux hommes politiques que je m’adresse en ce moment. Eux seuls sont les juges de l’attitude que la situation et les circonstances leur permettent de prendre, et je n’ai pas la prétention de leur donner des conseils, moins encore de leur faire des leçons. C’est notre attitude comme race que j’ai voulu indiquer et définir.

Et maintenant quel devoir la situation impose-t-elle à chacun de nous? — C’est de raviver, de développer, d’exalter dans tous les cœurs le sentiment patriotique et national.

Mais ici, Mesdames, c’est à vous surtout que je fais appel, à vous qui êtes les vraies éducatrices de la première enfance. C’est à vos sentiments de mères, de Canadiennes-Françaises et de chrétiennes que je m’adresse :

N’oubliez pas d’apprendre à vos enfants dès leur plus tendre enfance à aimer leur race et leur patrie. Parlez-leur souvent de leur nationalité, de ses origines, de ses grandeurs et de ses gloires. Racontez-leur ses malheurs, ses luttes chevaleresques, ses victoires et ses défaites, ses rêves d’avenir et les hautes destinées que la Providence lui réserve.

Dites-leur comment le petit peuple dont ils descendent est né au bord du St-Laurent, et comment, nouveau Moïse, il y a été sauvé par deux filles d’un Roi plus grand que tous les pharaons, l’Eglise, fille de Dieu, et la France, fille aînée de l’Eglise!

Dites-leur comment il a traversé la mer Rouge de la conquête, comment son corps ensanglanté laissé pour mort sur le dernier champ de bataille a été ramassé dans un drapeau blanc fleurdelisé, et placé dans un tombeau sur lequel la fière Albion écrivit : ci-gît la Nouvelle- France, 1763 !

Dites-leur que l’Angleterre plaça des gardes autour du sépulcre, et que ces gardes ne dormirent pas puisque cette période de notre histoire est celle du despotisme militaire ; mais qu’un jour, en présence des gardes étonnés, la pierre du tombeau se leva, le mort ressuscita, et sortit du sépulcre revêtu de ses armures. Il avait entendu résonner le clairon des batailles, et il allait combattre !

Mais pour qui donc, grand Dieu? — Ah ! Messieurs, les siècles futurs refuseront de le croire : il allait combattre pour cette Angleterre qui le persécutait, mais à laquelle il avait juré fidélité.

Esclave de son serment, fidèle à l’honneur jusqu’à la mort, il a combattu deux fois pour l’Angleterre contre le peuple jeune et prospère qui lui présentait le drapeau étoilé, et qui lui promettait la liberté et l’indépendance !

Messieurs, les Anglais qui peuvent oublier ces deux

dates — 1775 et 1812— sont des ingrats qui, par bonheur, sont rares.

Un quart de siècle passa ; et les représentants d’Albion, se défiant de la loyauté du ressuscité, songèrent à lui tisser de nouveaux liens. Un jour, ils l’attachèrent au lion britannique avec une chaîne que l’on appela V Union des deux Canadas — en se disant tout bas: “quand le lion aura faim, il mangera son compagnon de chaîne ! ”

Mais le lion britannique n’eut pas les instincts de fauve qu’on lui supposait ; et, après quelques années, il fraternisa avec sa victime.

Eh! bien, Mesdames et Messieurs, je soutiens que cette fraternité doit continuer, clans l’intérêt des Anglais comme dans le nôtre. Car si ceux qui excitent aujourd’hui le lion britanique réussissaient à prévaloir, et si le noble animal allongeait les griffes, voici ce qui arriverait : la victime pousserait des cris, et, en entendant ces cris, l’aigle Américain fondrait sur le Canada et le lion britannique serait mangé !

Ce serait, à mon avis, un grand malheur; et nous devons nous conduire de telle façon que si jamais ce malheur arrive ce soit la faute des Anglais et non la nôtre. (*)

* Quand ce discours fut prononcé l’agitation soulevée par la question des Ecoles au Manitoba était très vive. C’est ce qui en explique le ton, et les allusions à peine voilées.

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