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AU MOYEN AGE PROJET DE RESTAURATION

Les corporations ouvrières ne sont pas une création du moyen âge.

Leur origine remonte aux premiers temps de l'antique royauté de Eome, Depuis Numa jusqu'aux empereurs de la Décadence, la ville de Rome nous offre le spectacle du commerce et de l'industrie répartis en différents corps de marchands et d'artisans, ayant leur législation intérieure.

Cette institution, implantée dans tous les pays de l'Europe où s'établit la domination romaine, y survécut à sa chute ; et les Francs, s'emparant du sol de la Gaule, trouvèrent dans les institutions existantes les éléments de leur monarchie et de leur organisation sociale.

Les corps de métier, embrassant dans leur organisation et leur activité tout le travail industriel de la nation aussi bien que le débit de ses produits, acquirent dès lors une importance toujours croissante dans le développement de la prospérité publique. Leur histoire, étroitement liée à celle de la nation,

traverse les mêmes vicissitudes de prospérité et d'infortune, de gloire et d'obscurcissement; la succession des dynasties, les guerres féodales, l'affranchissement des communes eurent sur leur vie et leur développement un contre-coup nécessaire ; mais, à partir de Philippe-Auguste, leur mouvement progressif est assuré, et nous les voyons ainsi arriver au règne de S. Louis, où elles reçoivent de ce grand roi leur forme définitive et la vigoureuse impulsion qui leur a permis de rendre, pendant plusieurs siècles, d'incomparables services à la société française.

Il importe de remarquer sous quelle forme se produisit, dans l'organisation définitive du travail industriel et du commerce, l'intervention de l'Etat,

Les coi*porations, existant de droit naturel, n'avaient pas à demander à la Couronne une autorisation légale, dont peut strictement se passer une association qui poursuit, par des moyens légitimes, une fin bonne et utile. Mais comme les intérêts et les droits de la production et du débit ont des rapports nombreux et nécessaires avec les intérêts et les droits de la communauté sociale et de l'Etat qui la gouverne et la protège, le pouvoir civil avait le devoir d'intervenir dans l'organisation du travail, afin de protéger tout à la fois les intérêts du producteur et ceux du consommateur, et faire observer aux uns et aux autres, dans leurs relations mutuelles, tous les devoirs de la justice. A cette époque de foi et de subordination chrétienne, le pouvoir devait aussi faire observer et respecter, dans les communautés ouvrières, les lois de l'Eglise, et favoriser sa bienfaisante action sur les associations comme sur les individus.

Un roi tel que S. Louis, dont le génie législatif et l'es-

prit chrotieu ont fait l'admiration des siècles, ne pouvait méconnaître, dans l'organisation corporative, la nécessité de concilier harmonieusement ces devoirs et ces droits. Qu'il l'ait fait avec succès, un rapide coup d'œil jeté sur la constitution et l'histoire des corporations va nous l'apprendre.

Pour accomplir son œuvre, S. Louis s'adressa à Etienne Boyleau, prévôt de Paris, homme dont la probité et l'esprit de justice sont restés longtemps légendaires. Ce magistrat, de concert avec les anciens des diverses corporations de Paris et presque sous leur dictée, codifia, pour ainsi dire, les anciennes coutumes des corps de métier. Complétant ou corrigeant les anciens statuts par de nouveaux règlements, appropriés aux besoins de l'époque, il rédigea ce fameux Registre des métiers, qui a gardé son nom et qui, sanctionné par l'autorité royale, est resté jusqu'à la Révolution la base de toute la législation des métiers.

Il contient les statuts de cent une corporations, embrassant dans leurs cadres tous les corps de la vaste armée du travail, les plus nobles comme les plus humbles, depuis les peintres verriers et les marchands drapiers, jusqu'aux cuisiniers et aux barbiers, abstraction faite des ouvriers agricoles.

Tous ces groupes avaient cela de commun, que leurs membres étaient divisés en trois ordres hiérarchiques, avec des droits et des devoirs respectifs, que des épreuves juridiques réglaient le passage d'un ordre inférieur à l'ordre suivant, et que tous jouissaient d'une administration et d'un gouvernement intérieurs. De plus, chacune de ces corporations se doublait d'une confrérie religieuse, qui en était comme l'âme, faisant circuler dans ses membres la sève de la foi et de l'esprit chrétien.

Les trois ordres, qui semblent correspondre à des degrés analogues dans la chevalerie et les universités, étaient ceux de maître, de compagnon et d'apprenti. Le maître, c'était le patron, le chef d'industrie de ce temps-là, sur une moindre échelle et avec un beaucoup plus modeste capital que les industriels d'aujourd'hui. Le compagnon, appelé aussi sergent et valet, répondait à notre simple ouvrier, travailleur salarié, sorti de l'apprentissage et aspirant à la maîtrise, ou passant toute sa vie, faute d'argent ou de capacité, dans les fonctions de simple ouvrier. Enfin Vajyprenti, qui apprenait le métier sous la conduite d'un maître et se préparait au oompagnon n âge.

Au-dessus de ces trois degrés, formant comme le corps de la corporation, nous voyons la tête qui la gouverne et la dirige. C'est le conseil des gardes du métier ou prud'hommes, chargés de gérer ses finances, de veiller à la fidèle exécution des statuts et au maintien du bon ordre, et de promouvoir en toute chose le progrès du commerce et de l'industrie. Ils constituaient même un tribunal intérieur devant lequel on portait toutes les causes ne relevant pas de la justice criminelle, et ils pouvaient imposer aux délinquants des amendes et des corrections bénignes. Le serment garantissait leur fidélité à remplir tous leurs devoirs, d'où le nom de jurés qu'on leur donnait également.

La corporation ainsi constituée, quelle était sa vie intérieure, les relations mutuelles de ses membres et ses rapports avec le reste de la société ?

La corporation était une vaste famille d'ouvriers chrétiens, ou plutôt une association de plusieurs familles d'ouvriers chrétiens. Chaque maître se considérait comme le père de ses

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ouvriers ; son atelier ou sa boutique était la maison, sa table, la table de ses apprentis, quelquefois même de ses plus anciens compagnons. Le nombre des apprentis, pour chaque maître, était très limité, " car " disent les statuts, " plus et plus d'apprentis un mestre prendrait, ne serait profit ni au mestre ni à l'apprenti. Ce mestre serait trop chargé, les enfants perdraient leur temps et leurs pères leur argent ". Ajoutez à ces raisons l'inconvénient moral des agglomérations d'enfants, l'encombrement du métier, un surcroît de dépenses yjour le patron, et vous comprendrez la sagesse de cette limitation.

La même sagesse avait dicté les conditions d'apprentissage et les rapports du patron et des apprentis. Un contrat, passé devant les gardes du métier, contiait à un maître l'éducation professionnelle d'un enfant ou d'un jeune homme, La stricte exécution de ses clauses était confiée à ces mêmes gardes, qui devaient veiller également à ce que le maître procurât les intérêts moraux et matériels de son apprenti : car, remplissant à son égard les fonctions de père ou de tuteur, il en assumait toutes les obligations. C'est lui qui devait le conduire à la messe du dimanche, l'écarter des mauvaises compagnies et des mauvais lieux, lui donner même un entretien convenable, le tenant, disent les statuts, " comme doit l'être tout fils de prud'homme." Devenu ainsi membre de la famille de son maître, l'apprenti, n'ayant aucune dépense à faire, ne recevait non plus aucun salaire. Il trouvait dans cette mesure une sauvegarde contre les tentations de son âge. Il trouvait aussi dans un long apprentissage les garanties d'une éducation professionnelle sérieuse, et ce n'était, en certains métiers, qu'au bout de dix ou douze ans que l'aspirant était enfin admis au compagnonnage.

Les compagnons ou valets, avons-nous dit, se subdivisaient en deux classes. Les uns, travaillant toute leur vie comme simples ouvriers, restaient au service du même patron ou allaient de l'un à l'autre, — et l'on nommait ces derniers valets roulants ; les autres se préparaient à la maîtrise. Tous étaient salariés; leur engagement se faisait toujours publiquement, pour éviter les fraudes et les irrégularités ; un contrat en stipulait les conditions, et le respect de la justice défendait à tous les maîtres de détourner du service d'un collègue un compagnon ainsi engagé. On exigeait de plus des garanties de sa moralité passée et le serment de garder loyalement les statuts de la corporation : l'honneur du corps et l'intérêt même de l'individu dépendaient de ces conditions.

L'aspirant à la maîtrise, après avoir été, pendant un temps déterminé par les règlements de chaque métier, le compagnon de travail de son maître, devait, pour devenir son égal et prendre place au rang des maîtres, subir la grande épreuve du chef-d'œuvre.

Que ce mot ne vous effraye ni n'éveille en vous l'idée d'une œuvre compliquée, surpassant la conception et les forces d'un simple ouvrier et inventée pour fermer au grand nombre l'accès de la maîtrise. Le chef-d'œuvre était simplement la preuve de la capacité professionnelle d'un individu. Aspirant à servir la société par l'exercice de son métier, l'artisan devait au préalable lui prouver qu'il méritait sa confiance, et que la poursuite de ses intérêts privés ne se ferait pas au détriment de l'intérêt général. Ce qu'on exige aujourd'hui pour l'exercice des professions libérales, on le demandait également alors au négoce et à l'industrie, et les relations d'affaires comme les relations sociales y gagnaient une sécurité et une confiance mutuelle, devenues plus rares aujourd'hui.

Le chef-d'œuvre, exécuté en un temps donné, sous la surveillance des gardes du métier, était ordinairement déterminé par les statuts. C'est ainsi qu'on demandait aux chapeliers " un chapeau frisé d'une livre de laine, un autre chapeau d'agnelin du pays, lesquels chapeaux devaient être parfaits en leur rondeur"; aux menuisiers, un coffre, une chaise et un dressoir; et un barbier, fût-il homme de génie, devait seulement " savoir bien mouiller et rèser suffisamment, au dire d'ouvrier, bien peigner, bien fouiller et bien rogner la barbe, et cela pendant huit jours, i\ l'hôtel des mestres." Après cela, s'il ouvrait boutique à Eouen, il avait le droit d'écrire sur son enseigne : " Ici on fait le poil proprement."

Son chef-d'œuvre était-il accepté, l'ouvrier, devenu maître, célébrait son succès dans un joyeux banquet, et après avoir payé au trésor royal le droit de maîtrise, à la corporation sa quote-part des dépenses communes, il pouvait ouvrir boutique ou atelier en quelque ville du royaume qu'il voulût. Car presque partout l'organisation corporative étendait ses réseaux ; bien qu'elle n'ait jamais été obligatoire et que l'industrie libre ait toujours subsisté à côté d'elle, elle jouissait pourtant de si grands privilèges et offrait de si grands avantages qu'on devait la préférer à la liberté.

Quels étaient donc ces avantages et ces privilèges, destinés à attirer et attacher le travailleur aux associations corporatives ?

Les avantages venaient de la corporation elle-même et de ses relations avec la société.

Les liens corporatifs, nous l'avons vu, faisaient de tous les associés les membres d'une même famille. Ils trouvaient dans ces relations la satisfaction d'un besoin de notre cœur,

qui recherche l'affection et l'assistance de ceux qui nous entourent et partagent notre sort ; les règlements corporatifs, en limitant sagement la concurrence, ne détruisaient pas l'émulation, tous visant à livrer au même prix le produit le plus parfait ; l'obligation du chef-d'œuvre donnait au mérite le droit de se produire et de se faire apprécier, tout en laissant aux moins capables la faculté de gagner honorablement leur vie sous la conduite de patrons justes et bienveillants ; les forts protégeaient les faibles ; les riches secouraient les pauvres ; la confrérie, ajoutant le lien religieux aux nœuds déjà si forts de la corporation, apportait aux âmes et aux corps les remèdes et les secours de la foi et de la charité. C'était la confrérie qui prenait soin des malades, des orphelins et des veuves, assistait les mourants, ensevelissait les morts, répandait partout l'esprit surnaturel. Car ces grands corps étaient tout imprégnés d'esprit chrétien. La charité s'unissait à la justice et à la loyauté, pour inspirer les mesures qui protégeaient la faiblesse contre les excès du travail, la pauvreté contre les convoitises du lucre; c'est ainsi qu'on voit les statuts défendre le travail du dimanche et de la nuit, interdire l'usage de matières inférieures dans la confection des produits, fixer à un prix modique les articles de nécessité commune ; les gardes du métier confisquaient au profit des pauvres les denrées qui n'avaient pas le poids légal, et brûlaient sans pitié les œuvres mauvaises ou déloyales.

Cette loyauté, non moins favorable au travail honnête qu'à l'intérêt des consommateurs, assurait aux corporations l'estime et la confiance publiques. Aussi pouvait-on être fier d'appartenir à ces honorables corps de métier ; et ces corps euxmêmes occupaient-ils une place importante dans la vie

de la nation. Dans les grandes fêtes religieuses, les corporations, rangées autour des croix de leur paroisse et des bannières de leurs patrons, s'en allaient chantant des psaumes, à la suite du Saint-Sacrement et des reliques, le long des rues bordées de leurs boutiques, vers ces immenses cathédrales qu'elles avaient bâties et ornées de leurs sculptures et de leurs vitraux, image d'une société où le Christ régnait en maître sur les âmes et sur les œuvres.

Honneur et force de la société dans la paix, les corporations étaient encore son rempart et sa défense dans la guerre. Organisées dans toutes les villes en milices communales, ou les vit, sous Philippe-Auguste, combattre et vaincre à Bouvines, chasser les Anglais de la Guienne, sous Charles V, et plus tard, à Paris, au temps de la Ligue, supporter héroïquement trois années d'un siège impitoyable, plutôt que de voir monter sur le trône de S. Louis un roi huguenot. Par tout le royaume, elles prenaient leur part de l'administration communale, nommant par leurs délégués une partie des échevins de chaque ville ; et aux jours de grande nécessité publique, quand le roi convoquait les Etats généraux, les corps de métiers et de marchands élisaient une grande partie des députés du tiers état.

Ainsi fortement constituées, soutenues par la protection et les privilèges du pouvoir et jouissant de la faveur publique, on comprend que les corporations ouvrières aient été, pendant plusieurs siècles, florissantes et prospères, et qu'elles aient longtemps maintenu l'ordre et la paix dans toutes ]es régions du monde du travail ; et l'on ne peut douter qu'une telle organisation n'ait eu une grande influence sur l'essor de l'industrie française, dont la supériorité était partout reconnue

au commencement du siècle dernier. Mais ce qui fait leur grand mérite aux yeux de l'historien, ce sont les services qu'elles ont rendus à la classe ouvrière elle-même ; ce sont les bons rapports qu'elles ont établis entre les patrons et les travailleurs, cette solidarité morale qu'elles ont créée entre gens du même métier, qui s'entendaient pour poursuivre leur intérêt sans préjudice à celui d'autrui, et en tenant compte, dans la production industrielle et le commerce, de tous les droits de Dieu et de l'humanité. Ce caractère est relevé d'une manière frappante par un écrivain qui n'est pourtant pas suspect de tendresse pour les institutions du passé.

" L'esprit de charité, dit Louis Blanc, avait pénétré au fond de cette société naïve, qui voyait S. Louis s'asseoir à côté d'Estienne Boileau, quand le prévôt des marchands rendait la justice. Sans doute, on ne connaissait pas encore cette fébrile ardeur du gain qui enfante quelquefois des prodiges, et l'industrie n'avait pas cet éclat, cette puissance qui aujourd'hui éblouissent; mais du moins la vie du travailleur n'était point troublée par d'amères jalousies, par le besoin de haïr son semblable, par l'impitoyable désir de le ruiner en le dépassant. Quelle union touchante, au contraire, entre les artisans d'une même industrie ! Loin de se fuir, ils se rapprochaient l'un de l'autre pour se donner des encouragements réciproques et se rendre de mutuels services. Grâce au principe d'association, le voisinage éveillait une rivalité sans haîne. L'exemple des ouvriers diligents et habiles engendrait le stimulant du point d'honneur. Les artisans se faisaient en quelque sorte une fraternelle concurrence. "

Ce tableau restreint présente les beaux côtés de l'histoire

des corporations. Cette histoire, comme celle de toutes les institutions humaines, offre aussi des défauts et des défaillances ; et si les corporations eussent toujours été irréprochables, peut-être existeraient-elles encore. Mais, à l'époque de leur suppression, de graves abus, des vices réels s'étaient glissés dans leur organisation et dans leur administration.

Le principal de ces abus vint du Pouvoir qui, chargé de les protéger, les exploita, au contraire, au profit du trésor. Possédant une bonne partie de la richesse publique, les corporations offraient à l'Etat une source abondante de revenus ; leur organisation facilitait singulièrement la perception des impôts. Aussi furent-elles souvent taxées sans ménagement par des princes soucieux de faire face au plus vite aux besoins d'une politique dispendieuse ou même à l'organisation de leurs fêtes, à la satisfaction de leurs plaisirs. Les droits de maîtrise et les droits d'entrée furent élevés à outrance ; on créa un certain nombre de maîtrises vénales, et ce fut là un germe de corruption introduit dans la corporation, car dès que l'argent peut suppléer au talent et au travail, la perfection des œuvres est bien compromise. Ces maîtres sans brevet de capacité devaient naturellement défendre l'entrée de leur ordre à des concurrents sérieux ; cet instinct de conservation, joint à la nécessité de faire face aux charges imposées par le fisc, engendra des droits de maîtrise exorbitants, l'imposition d'épreuves professionnelles extrêmement difficiles, et le favoritisme dans l'admission.

Ajoutez encore les dépenses extravagantes, entraînées par les fêtes et les banquets de réception, l'esprit d'égoïsme et l'amour du luxe, succédant peu à peu aux sentiments de charité et d'abnégation, de simplicité et de frugalité chré-

tiennes qui avaient fait la vie et la force de l'ancienne organisation, et vous vous trouverez en face d'une institution dégénérée, qui appelait d'urgentes réformes.

La réforme était nécessaire ; mais la suppression était injuste et dangereuse. Ce fut pourtant cette mesure radicale que Turgot adopta et fit décréter par Louis XVI, en 1776. Mais, preuve de l'inopportunité d'une pareille mesure, des protestations universelles réclamèrent le rétablissement des corporations ; et six mois seulement après leur suppression, Turcrot n'étant plus au ministère, elles furent rétablies sur une meilleure base, et remédièrent en partie aux abus qui leur avaient attiré leur condamnation. Mais leurs jours étaient bien comptés. L'édit de Turgot était le fruit d'un nouveau svstème d'économie politique et sociale, accepté par bon nombre d'esprits et dont l'application absolue tendait à s'imposer à la première occasion. L'occasion ne se fit pas attendre. La Révolution la fournit aussi favorable que possible.

Son caractère essentiel, sa tendance dominante, ce fut d'affranchir, de dilater à l'excès la liberté individuelle, dans toutes les sphères de son action ; dans la sphère du travail industriel et commercial, le régime corporatif imposait une foule de limites à cette liberté : le régime corporatif devait périr. L'assemblée constituante décréta son abrogation absolue, supprimant non seulement de fait toute association corporative, mais lui déniant le droit de se reconstituer.

Voici les termes de la loi : " Il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s'assembler pour leurs 'prétendus intérêts communs ; il n'y a plus de corporation dans l'Etat ; il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt vénérai."

Cette loi était la négation d'un principe de droit naturel : le principe d'association. Ce principe et ce droit écartés, que reste-t-il dans l'organisme social ? L'Etat et l'individu, sans intermédiaire. L'Etat, puissant et injuste, peut dès lors opprimer l'individu ; faible, il n'empêchera pas l'individu de s'allier à d'autres individus, malgré lui et contre lui, et de le renverser à son tour ; car le principe d'association, étant dans la nature de l'homme, doit nécessairement se faire jour, en dépit des restrictions extérieures par lesquelles on veut comprimer son expansion. Les associations, rompues en plein jour, se reforment dans l'ombre ; et là où vous n'avez plus de corporations ouvrières, vivant à l'abri des pouvoirs publics, vous avez l'Internationale et les sociétés secrètes, poussant leurs tranchées sous les fondements des gouvernements et de toutes les institutions sociales, prêtes à les faire sauter à un moment donné, sur un signal parti d'un chef souvent inconnu, comme la dynamite dont elles se servent détruit en un instant les édifices et les monuments publics.

De plus, les associations corporatives ont été anéanties à un moment où le progrès de l'industrie allait les rendre plus nécessaires. En effet, l'industrie a pris, de nos jours, un développement inouï aux siècles passés. Les progrès de la mécanique, l'application de la vapeur et des procédés chimiques à la production, la facilité et la rapidité des communications, ont fait du monde civilisé une vaste usine, un immense marché, où se fabriquent et s'échangent sans relâche les produits de toute provenance ; elles en ont fait en même temps une bourse où les spéculateurs de tout pays viennent risquer leurs capitaux sur les chances que semble leur offrir toute nouvelle entreprise promettant un gros dividende.

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D'où le développement d'une activité industrielle incroyable ; le travail se multipliant à proportion du capital, et le capital asservissant peu à peu le travail.

Le capitaliste, en effet, devant produire beaucoup et à bon marché, pour soutenir la concurrence des autres capitalistes, doit obtenir au plus bas prix possible la matière première et la main-d'œuvre ou le travail. Le travailleur, qui n'est pas capitaliste, est forcément obligé de vendre son travail aux conditions que lui impose le capital, La consommation estelle en proportion de la productijn, le travail est convenablement rémunéré et le travailleur peut vivre; mais la consommation vient-elle à diminuer subitement, pour une cause ou pour une autre, et dans un débouché souvent très éloigné de la source de production, les travailleurs sont congédiés ou forcés de vendre à prix réduit la même somme de travail. D'où le travail, assimilé à une marchandise, subit toutes les fluctuations du marché, et la condition du travailleur, esclave de ces exigences, lui devient de jour en jour plus intolérable. De là, chez les travailleurs, des coalitions et des grèves, la haîne du capital, du patron, de toute supériorité sociale, de toute autorité politique. De là le trouble et le malaise dans le monde du travail et dans la société entière.

Personne ne peut méconnaître le mal, puisque tout le monde en souffre plus ou moins. On en cherche les causes et l'on en cherche les remèdes. Sur les unes et les autres, les études aboutissent souvent à des conclusions fort différentes ; quelquefois à constater le mal et à nier la possibilité du remède ; le plus souvent, on trouve un expédient, non une solution radicale. Dans ces conjonctures, un certain nombre

d'hommes compétents et dévoués à la classe ouvrière ont cru que le retour aux associations corporatives est le seul remède au mal dont souffre le monde du travail.

Ce mal, selon eux, ayant un double caractère, le remède qu'ils proposent doit avoir une double vertu.

Le mal, en effet, c'est d'abord la concurrence illimitée entre patrons ou capitalistes, concurrence qui est devenue une lutte acharnée où le plus fort, c'est-à-dire le plus riche, doit non seulement dépasser mais écraser le plus faible. C'est ensuite l'antagonisme des patrons, des capitalistes avec les ouvriers, peut-être pourrions-nous dire de chaque patron avec ses ouvriers ; le patron, par la nécessité même de la concurrence, voulant obtenir la plus grande somme de travail possible au prix le plus bas, et l'ouvrier réclamant le contraire. Or, les corporations d'autrefois, autant que nous l'avons pu montrer, remédiaient à ce double inconvénient, eu unissant par les liens d'une association chrétienne les patrons entre eux, et les ouvriers aux patrons, cherchant à concilier ensemble, sous la protection de l'Etat et l'influeuce de l'Eglise, tous les droits et tous les intérêts. Donc, conclut-on, le rétablissement des corporations est le seul remède au mal que tout le monde veut guérir, l'unique solution de la question ouvrière, de la question sociale. Ainsi raisonne une école d'économistes catholiques, celle qui dirige les travaux de l'Œuvre des Cercles catholiques.

Nous ne voulons pas ici soutenir ni développer leur thèse, mais simplement exposer les corollaires pratiques qui en découlent et dont ils poursuivent une application aussi prochaine que possible. Ces corollaires, nous les trouvons exprimés dans les comptes rendus des réunions générales de l'Œuvre

des Cercles, dans les rapports de la Commission industrielle, et tout particulièrement dans le plan d'études que la Commission soumet à ses membres pour l'année 1885. Ce plan, qui est précisément celui d'une réorganisation corporative chrétienne, comprend six articles principaux : 1° l'usine chrétienne ; 2° la corporation intérieure ; 3° le syndicat régional ; 4° la représentation des ouvriers ; 5° le tribunal arbitral ; 6" l'action de l'Etat.

Disons un mot seulement de chacun de ces articles.

1" De l'usine chrétienne — Elle existe et existera toujours en dehors de la corporation, partout où un patron, ayant conscience de sa responsabihté, prendra souci du bien moral et religieux de ses ouvriers; et que ceux-ci, en retour, verront dans leur patron autre chose qu'un homme qui achète et paye leur travail. L'usine chrétienne existera partout où les liens de la charité et les vues de la foi sur naturaliseront les rapports entre ouvriers et patrons ; où le respect et l'amour de Dieu interdiront les blasphèmes, les propos déshonnêtes, en un mot toute violation de la loi divine ; provoquant en même temps la création et le développement de ces œuvres de charité dont la confrérie fut autrefois le principe, dont les Cercles deviennent aujourd'hui une source de plus en plus féconde, et qui a produit des fruits merveilleux au sein de la famille ouvrière du Val-des-Bois, au diocèse de Keims.

2° La Corporation chrétienne intérieure est destinée à rapprocher chaque patron de ses ouvriers, en leur donnant un intérêt commun, opérant ainsi dans chaque usine, dans chaque atelier la réconciliation du travail et du capital, en faisant de l'ouvrier lui-même un capitaliste, non pas un capitaliste indépendant, mais un capitaliste solidaire.

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Comment cela ? En créant, à côté du capital industriel du patron, un capital corporatif, formé par des mises gracieuses du patron lui-même et de chacun de ses ouvriers, et affecté à des dépenses communes, telles que la création de caisses de retraite, de caisses de secours eu cas de chômage et de maladie, d'écoles professionuelles, de toutes les œuvres qui tendent à améliorer la situation matérielle et morale de l'ouvrier, à assurer son lendemain, à lui donner conscience de sa véritable dignité d'homme, de père de famille et de citoyen.

Ce capital commun portera le nom de patrimoine corporatif; il sera inaliénable et indivisible, et exigera, pour se former, la personnalité civile de l'association. Quel que soit le mode qu'on adopte pour sa formation, sa nécessité comme base de l'association est reconnue indispensable, parce qu'un intérêt matériel commun peut seul former un lien matériel solide dans une société ouvrière. Quant au lien moral, il sera constitué par les rapports chrétiens du patron et de l'ouvrier, tels que l'usine chrétienne les comporte et les réclame.

3" Syndicat régional. — Il ne suffit pas d'établir une ou plusieurs corporations intérieures, avec leur patrimoine collectif, pour reconstituer le régime corporatif. On a bien ainsi déterminé çà et lu quelques associations particulières, où la paix et l'harmonie régneront entre un industriel et ses ouvriers. Mais on n'a pas atteint la classe ouvrière entière ; on n'a rien fait surtout pour résoudre cette autre partie du problème : l'accord des patrons entre eux. Il faut donc que les groupes ainsi constitués se rapprochent et s'unissent, et que de ce rapprochement se forme une association plus étendue qui soit une véritable corporation. Ce résultat sera produit par le syndicat régional, qui groupera dans un seul faisceau tous

les groupes d'industrie similaire, déjà constitués dans un certain rayon.

Cette association a pour but la poursuite de l'intérêt commun des différents industriels d'une même région, et la suppression de toute concurrence déloyale. Pour lui donner une plus grande force de cohésion, on constituera aussi un patrimoine corporatif syndical, qui permettra à l'ouvrier passant d'une usine de la corporation à une autre, d'y transporter ses droits au patrimoine corporatif. Ici encore, le mode de formation du patrimoine exige une sérieuse étude et fixera probablement l'attention spéciale des membres de la Commission.

4° Nous avons nommé la représentation des ouvriers. C'est une conséquence du patrimoine corporatif, et du but même de l'association. Pour réconcilier les travailleurs avec le capital, vous les faites capitalistes en commun : donnez-leur donc aussi une part à la gestion de ce capital. Vous les réunissez en association pour un intérêt commun : faites alors en sorte que cet intérêt soit commun réellement et pratiquement, et que les ouvriers, membres actifs d'une association, aient une part active à la discussion de ses intérêts et à l'emploi de ses deniers.

Cette part de l'ouvrier lui sera suffisamment assurée, si quelques-uns de ses représentants siègent dans les conse ils locaux et dans le conseil régional, sans intervenir pourtant dans les questions qui relèvent essentiellement de l'autorité du patron, — car il y a là un principe qu'on ne pourrait léser sans compromettre le bon ordre, et sans menacer la base même de l'organisation corporative, qui, devant être hiérarchique, s'appuie avant tout sur l'autorité du patron. Les études de la commission devront donc déterminer strictement la mesure et l'exercice de cette représentation.

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5° Un autre élément dont l'Œuvre reconnaît la nécessité, mais dont la formation exige aussi une étude attentive, c'est le tribunal arbitral, destiné à trancher les différends qui peuvent surgir, au sein du conseil régional, entre le groupe des patrons et celui des ouvriers, et à veiller à ce que les syndicats ne prennent aucune mesure nuisible à l'intérêt et à la prospérité nationale.

Il devra se composer d'hommes influents et honorables, mais, autant que possible, étrangers aux intérêts engagés dans le conflit, pour que leur décision revête tous les caractères d'impartialité désirables. L'industrie, en Angleterre et en Allemagne, a déjà vu s'établi de pareils comités de conciliation, qui ont produit les plus heureux fruits d'harmonie entre ouvriers et patrons, et les partisans du régime corporatif ne sauraient négliger ce principe dans leur projet de rapprochement entre les deux agents de la production industrielle.

6" Voilà en peu de mots quels sont les principaux articles de ce plan, en ce qui regarde l'organisme des corporations projetées.

Mais étant donnée l'existence de pareilles associations, quelle sera leur situation vis-à-vis de l'Etat ? Quel appui, quelle protection pourront-elles attendre de lui ? Car ce n'est pas tout qu'il les laisse vivre ; s'il ne protège pas leur vie nouvelle contre les causes de dissolution qui les environnent, elles ne pourraient espérer de se soutenir, et leur fin prochaine serait, sinon la condamnation du principe qui les a créées, du moins la preuve qu'elles renaissent à une époque où les conditions nouvelles de l'industrie et de la société ne comportent plus une pareille organisation.

Elles demanderont donc protection à l'Etat, — protection

contre la concurrence excessive qui les entourera et les écrasera. Si les corporations naissantes suppriment dans leur enceinte le travail du dimanche, si elles limitent les heures de travail et l'emploi des femmes et des enfants dans la production industrielle, et qu'en dehors et autour d'elles, l'industrie liijre maintienne au même degré l'exploitation, l'épuisement des forces humaines, les corporations ne pouiTont jamais acquérir la puissance nécessaire au but qu'elles se proposent.

Elles demanderont donc à l'Etat de les protéger, en interdisant dans les limites de l'industrie nationale des procédés de production contraires aux véritables droits de l'homme.

Elles lui demanderont même de poursuivre au delà des frontières nationales cette protection de la classe ouvrière, cette limitation de la concurrence excessive, en donnant, dans la rédaction des traités de commerce et, s'il le faut, de conventions internationales spéciales, une large part aux intérêts de l'ouvrier lui-même, non pas seulement à ceux du trafic et de la production.

Puisque la question ouvrière, par son importance croissante, par ses rapports nécessaires avec l'ordre social et politique, devient une préoccupation majeure pour les gouvernements, pom'quoi n'en feraient-ils pas l'objet de leurs études communes, de leurs négociations pacifiques ? 11 y a là pour eux un intérêt non moins vif et certes plus élevé que celui qui dépend de la solution de la question d'Orient ou de celle des frontières du Congo. Ils ne doivent pas se le dissimuler, la question ouvrière, réglée sans eux, se réglera contre eux ; les passions violentes, entretenues et aigries par les émissaires de la révolution, sont toutes prêtes aux solutions anormales, et n'attendent qu'une occasion pour diriger une attaque générale contre l'ordre social tout entier.

Dans une pareille situation, il est permis d'accueillir avec faveur une élite d'hommes d'intelligence et de cœur, qui offrent, eux aussi, leur remède aux maux du présent. On peut, on doit même leur demander quelle est la nature du remède, dans quelles conditions et dans quelle mesure ils comptent l'appliquer, discuter avec eux sa vertu, sa plus ou moins grande opportunité et les nombreux obstacles qui semblent en interdire l'essai. Mais il serait injuste et peut-être imprudent de fermer l'oreille à leurs suggestions, de rejeter, sans l'étudier, leur plan de réorganisation ouvrière. Attendant de leurs études une lumière plus grande, plus décisive, nous souhaitons à leurs généreux efforts la récompense du dévouement chrétien, de la foi laborieuse et militante. Et quel que soit le résultat de ces efforts, nous croyons avec eux que, seuls, les principes chrétiens, appliqués sous une forme ou sous une autre, peuvent rendre aux classes ouvrières, avec la paix et le bonheur, un certain bien-être matériel que la religion n'interdit pas et dont la possession assure la sécurité de l'ordre social: Nim Dominus œdificaverif domum, in vanum lahoraverunt qui œdificant eam.

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