LUC
Messieurs,
Cette parole fut prononcée sur Jésus enfant par le saint vieillard Siméon. 11 saluait dans le premier-né de Marie, présenté au temple suivant les prescriptions de la loi mosaïque, le premier- né de Dieu, devenu, par sa naissance dans la chair et dans le temps, le premier-né de toute créature, Celui qui tient en toute chose la primauté (1), et qui a été destiné à être, comme le saint vieillard le proclame, le spectacle de tous les peuples, la lumière des nations et la gloire du peuple préféré (2).
(1) Ephés., c. 1.
(2) Luc, 2, 31-32.
24 CONFÉRENCES ET DISCOUIîS.
Pour répondre à l'invitation qui m'a été faite, — invitation que j'ai acceptée avec bonheur, parce qu'elle me semblait moins uu signe d'estime et de confiance que le témoignage d'un bon souvenir paternel et d'une fraternelle sympathie, — je vous adresse à vous-mêmes et je vous applique cette parole. Ou plutôt je l'applique seulement à ceux d'entre vous qui, comprennent pourquoi ils sont ici, et se le demandent chaque matin, comme Bernard au cloître, avant de commencer une journée qui n'est qu'une maille dans la trame laborieuse, un anneau dans la chaîne forte et serrée qui doit lier ensemble, eu une compacte unité, le corps et les extrémités de chacune de leurs années d'études, le corps et les extrémités de leur cours d'études tout entier.
Cette parole, je l'avoue, je ne l'adresse guère à ceux qui sont dans cette maison les hôtes d'un seul jour, ce jour fût-il un jour de dix mois; je ne l'adresse qu'à demi aux hôtes de quelques jours, c'est-à-dire d'un petit nombre d'années: car ceux-là, simples oiseaux de passage, ne peuvent recueillir et emporter dans leur vol rapide (pi'uue faible portion des semences et des fruits que leur prodiguent un ciel clément et une terre féconde.
Mais je l'adresse sans réserve à ceux d'entre vous, Messieurs» qui, entrés ici encore enfants ou adolescents à peine, en sortiront au bout de huit années, — ou du moins sortiront de la maison voisine qui les invite et les attend, ou de toute maison semblable qui vaut celle-là, — jeunes hommes, c'est-à-dire portant en eux, développés et mûris par une culture lente et soignée, les hommes qu'ils seront, qu'ils devront être bientôt.
Car ceux-là, visant à former en eux-mêmes cet homme ])arfait en Jésus-Christ que S. Paul prêchait avec une incom-
l'P:colier chrétien. 25
parable éloquence aux Juifs et aux Gentils, aux Grecs et aux Barbares (1), ceux-là peuvent s'attendre, à l'exemple de leur Maître, de leur Chef et de leur Modèle, à être plus tard des causes de résurrection et de ruine, des signes de contradiction en Israël.
Car, songez-y bien, mes amis,et dites-le-vous souvent, l'éducation que vous recevez ici n'est pas destinée à faire de vous des individualités quelconques, des personnalités banales et vulgaires ; mais, par sa nature et votre concours nécessaire, elle doit former en vous des hommes, des citoyens, des chrétiens exemplaires et dirigeants, bien plus, pour plusieurs, de doctes et saints prêtres. Elle ne prépare pas seulement votre vie indépendante et isolée, meilleure et plus fructueuse que le grand nombre des existences et des vies humaines, mais une existence, une vie qui influera sur d'autres vies et sur d'autres existences, pour les éclairer, les élever, les fortifier, même, au besoin, les redresser. En un mot, on ne vous élève point ici pour vous seuls, mais aussi pour l'Eglise et pour la Patrie, afin que vous puissiez y remplir une mission et des fonctions sociales, je dirai même, en un sens précis pour plusieurs, général et vrai pour tous, une mission et des fonctions publiques.
Si donc plus tard, et je le souhaite à tous, vous réalisez cette mission et remplissez ces fonctions comme elles doivent être remplies, on pourra dire de vous en toute vérité que vous avez été posés dans l'Eglise et dans la Société comme des causes de résurrection et de ruine, comme des signes de contradiction : car un homme qui ne peut rien pour la mort et la
(1) Colos., 3, 11.
vie morales de ses frères, est un homme nul ; et un homme qui ne sait provoquer et entretenir autour de sa personne, par ses paroles ou ses actes, aucune contradiction, est un homme de rien, un homme qui n'a rien en lui ; et je ne suppose pas qu'on vous impose l'épreuve de huit années d'une austère retraite et d'un travail incessant, pour faire de vous des hommes nuls, des hommes de rien.
Je crois. Messieurs, avoir justifié suffisamment l'application que je vous ai faite de mon texte, et ma tâche sera accomplie, si je développe maintenant et prouve devant vous les conclusions qui découlent logiquement de cette application.
Or, pour devenir les hommes que vous devez être, il vous faut, entre toutes les choses qui vous sont recommandées ici chaque jour avec une autorité dont je ne saurais me réclamer moi-même, il vous faut trois choses, qui résument, ou je me trompe, tout ce que vous devez acquérir aujourd'hui pour accomplir tout ce que Pieu vous ordonnera demain.
Ces trois choses se nomment le savoir, les convictions et l'honneur.
Le savoir d'abord.
Ai-je besoin de vous le prouver ?
N'êtes- vous pas ici surtout pour vous instruire, et la moitié de toutes vos journées, sauf les jours de prière et de repos, n'est-elle pas consacrée à l'étude ?
Mais la question n'est pas de savoir s'il vous faut étudier, mais s'il vous faut apprendre. Car plusieurs d'entre vous vont à la salle d'étude et en classe, du même pas et de la même allure qu'ils vont à la prière ou au jeu, au sommeil ou aux repas.
l'écolier chrétien, 27
parce que l'heure est venue d'y aller et que, passifs automates, ils obéissent, d'instinct et d'habitude, au son de la cloche qui les appelle.
Ceux-là étudient pour étudier, comme ils prient pour prier, comme ils mangent pour manger.
Or, on ne mange pas pour manger : on mange pour se nourrir et pour vivre ; et l'on n'étudie point pour étudier, mais pour apprendre et pour savoir.
Et de même que vous mangez tous les jours, et que, pour que votre nourriture vous profite, vous la prenez saine et substantielle, et vous l'assimilez ensuite par un travail digestif que favorisent des exercices de corps, ménagés à propos et réglés avec mesure, vous devez assurer aussi à l'étude, qui est l'alimentation de votre esprit, les mêmes conditions et les mêmes garanties de succès et de profit. Vous devez étudier tous les jours, comme vous mangez tous les jours ; car vous avez à nourrir, à fortifier et à développer une intelligence encore jeune et frêle, dont la croissance dépend d'une alimentation sans cesse renouvelée.
Or, je vous le demande, aurez-vous le courage de vous imposer cette étude sérieuse et suivie, l'application soutenue qu'elle suppose, le travail pénible, opiniâtre, décevant parfois, — car le résultat n'est pas toujours immédiat, — qu'elle exige, la réflexion intime et fréquente qui la féconde et l'améliore de jour en jour, si vous n'êtes d'abord convaincus de la nécessité du savoir, si vous ne l'êtes dès le jour de votre entrée au Petit séminaire, si vous ne l'êtes encore et surtout au jour de Votre sortie ?
Or, il vous faut savoir. Pourquoi ?
Parce que vous n'êtes pas destinés à tracer votre sentier
dans la vie à une hauteur quelconque, mais à une plus grande hauteur que le grand nombre des hommes. Vous êtes appelés par vos études supérieures aux carrières libérales, et de fortes études scientifiques et littéraires doivent vous préparer aux études spéciales qui vous attendent à votre entrée dans le monde ou dans l'Eglise. Et, en dehors du savoir nécessaire à l'exercice d'une profession spéciale, il vous faut acquérir ces connaissances et ces idées générales qui font l'homme vraiment éclairé et cultivé, trouvant tout à la fois dans son esprit (les instruments et des armes variées pour les exigences diverses de la vie, une source de délassements purs et élevés pour son esprit, une sauvegarde et un refuge pour son âme contre l'assaut et la tourmente des passions mauvaises, l'attrait des plaisirs faciles et vulgaires.
De plus, destinés à faire partie des classes dirigeantes de la société, vous devez avoir ces connaissances solides et nombreuses qui vous permettent de leur imprimer une direction précise et sûre, et (pii vous disposent à remplir avec dignité et j finit pour vous-mêmes et pour les autres ces emplois publics
1 auxquels tout citoyen d'un pays démocratique peut être un
1 jour appelé et qu'il est toujours désirable de voir occupés par
1 des hommes de savoir et de labeur intellectuel plutôt que
^ d'audace et d'intrigue,
I Vous devez donc savoir ; et pour savoir, apprendre, et
'; tous les jours, et de plus en plus, et de mieux en mieux.
Mais que devez- vous apprenti re et savoir ?
Tout ce que l'on vous enseigne ici, car tout cela est non
i seulement utile, mais nécessaire à votre formation complète.
Les langues d'abord, car la connaissance des mots — c'est
Platon qui l'a dit — conduit à la connaissance des choses.
L'ÉCOLlEli GlIltÉTIEN. 29
Et quelles langues ? La vôtre d'abord, et j'insisterai tout à l'heure sur son étude. Mais à côté d'elle aussi, les langues anciennes, parce que, mères de notre langue, elles seules peuvent vous livrer, avec le secret de son origine et de sa formation, celui de sa plus exacte précision et de sa plus haute perfection ; parce que la connaissance de ces langues, tout en vous faisant apprécier et goûter quelques-uns des plus beaux chefs-d'œuvre de l'esprit humain, vous met en relation avec les esprits éminents ou distingués de tous les siècles et de tous les pays civilisés; parce que, — pour indiquer quelque utilité spéciale de chacune, — la langue latine est celle de notre mère l'Eglise, que ses enfants, du moins les plus instruits, doivent entendre ; qu'elle est la langue de la théologie, ne devant avoir pour les jn-êtres aucun secret, ni opposer aucune ombre impénétrable aux laïques, (jui doivent pouvoir recourir, à l'occasion, aux lumières de la théologie ; parce que le grec, où toutes les sciences puisent si largement leurs dénominations essentielles et précises, contient le texte d'une version complète de l'Ancien Testament et le premier récit des paroles et des actions du Sauveur et de ses apôtres, et qu'un prêtre vraiment instruit doit pouvoir, au besoin, vérifier dans le texte original la fidélité d'une traduction et la justesse d'une interprétation.
Mais avec les langues anciennes, et plus et mieux qu'elles, vous étudierez avec ardeur et avec amour votre propre langue, la langue française. Car elle n'est pas seulement la plus parfaite héritière des langues anciennes, offrant à votre admiration des beautés et des œuvres de premier ordre ; mais elle est votre langue ; elle est notre langue, notre lien national le plus naturel et le plus fort, une portion intégrale et impor-
tante de ce patrimoine que nos pères nous ont garde et transmis au prix de leurs travaux, de leurs résistances et même de leur sang. Ayez donc le souci et la fierté de la bien savoir, de la bien écrire et de la bien parler. Vous en inspirerez ainsi l'amour à vos compatriotes, avec le désir de la conserver et de la défendre à leur tour. Vous en imposerez le respect et l'admiration à ceux qui, poursuivant une œuvre sectaire, — vouée à l'avortemeut, car elle est injuste et violente, — voudraient aujourd'hui la faire disparaître des écoles et des actes publics, dans les provinces où ils redoutent notre accroissement présent et peut-être notre suprématie future !
Etudiez-la donc à fond, dans toutes ses délicatesses, dans toutes ses souplesses et dans toutes ses propriétés. Une fois maîtres de ce difficile et supérieur instrument, vous aurez à votre disposition, pour exprimer vos pensées et vos sentiments, un organe incomparable, une puissance qui fait trop souvent défaut, dans notre pays, aux hommes les mieux doués et les plus convaincus. Et vous ne nous infligerez pas, un jour, dans l'exercice de vos fonctions professionnelles, ni dans vos discours ou dans vos écrits publics, la tristesse et l'humiliation d'un langage qui, par ses obscurités, ses inélégances, ses lourdeurs et ses incorrections, rappelle qu'au temps passé, au jour où nos pères venaient fonder sur les bords du Saint- Laurent la Nouvelle-France et y enraciner pour toujours — oui, pour toujours ! — la langue de Corneille, de Pascal, de Racine et de Fénelon, la langue du grand roi, du grand siècle et alors de toute l'Europe polie, savante et lettrée, ils entendaient parler sur ces mêmes rivages des langues beaucoup moins parfaites et moins harmonieuses.
Ces langues-là sont mortes, mes amis, bien et dûment mortes, et il est inutile de les faire revivre dans vos discours !
l'écolier chrétien. 31
Or, voulez- vous échapper à ce danger et bien parler plus tard votre langue ? Débarrassezrvous sans retard de ce préjugé stupide et pusillanime qui permet, ordonne même à un monsieur monté sur une tribune ou sur une estrade, d'user d'une langue correcte et pure, qui charme l'esprit et l'oreille, et l'oblige au nom du respect humain, ou lui permet... au nom de je ne sais quoi, redescendu sur le sol ou le parquet, de bredouiller un français quelconque.
Si vous voulez parler bien en public, parlez bien partout, en récréation, au parloir, en famille, dans le monde, et vous serez toujours prêts à faire un discours ou un article élégant et correct.
Et avec le français et autant que le français, apprenez également bien l'anglais, car cette langue est nécessaire à votre parfait succès dans la carrière que vous embrasserez ; parce que vous ne serez jamais si forts pour défendre les intérêts et les droits de votre race qu'en le faisant dans la langue de nos vainqueurs d'hier, devenus aujourd'hui des concurrents habituellement paisibles, mais toujours ombrageux et défiants, parfois même intolérants et agressifs; et parce que, encore, la science de leur langue vous assurera une supériorité de plus sur ceux qui affectent d'ignorer et de dédaigner la nôtre ou qui négligent de l'apprendre.
Avec l'étude des langues, expressions supérieures du vrai et du beau, vous conduirez d'un pas égal celle de l'histoire, qui, en vous intéressant à tous les membres de la grande famille humaine, fils avec vous du même Père qui est aux deux, met sous vos yeux, avec la force irrésistible de l'exemple et la consécration majestueuse des siècles, de grandes actions accomplies, de grandes vertus exercées, de
-32 GONFÉKENCES ET DISCOURS.
grandes œuvres réalisées, et qui vous moutre, daus Je succès éphémère de l'iniquité, son inévitable et décisif châtiment.
L'histoire profane vous fait voir la mesure limitée et l'insuffisance définitive des forces humaines et des vertus naturelles, abandonnées à elles-mêmes. L'histoire sacrée vous montre, annoncés de loin et savamment préparés aux siècles profanes par la Providence divine, la naissance et le développement de cette Eglise qui fait la force et la prospérité des peuples rangés sous sa loi et la décadence morale de ceux qui s'en éloignent.
L'histoire de la France, qui fut notre mère et à qui nous devons ce que nous avons de meilleur et de plus cher, vous fait comprendre son génie et vous attache à ses traditions.
L'histoire de votre propre pays vous révélera sa naissance providentielle, ses développements presque miraculeux, les combats et les luttes héroïques de nos pères, leurs vertus chrétiennes et civiques, que nous nous préoccuperons peut-être plus d'imiter, quand, les connaissant mieux, nous les admirerons davantage. Vous puiserez dans cette étude la conviction que notre pays est dans la main de Dieu, qu'il l'a façonné et mis au monde pour les œuvres de sa droite, et que vous, appelés par sa providence à vous asseoir sur ses sommets et à contribuer de plus près à son mouvement général, vous ne comprendrez bien votre mission sociale et les devoirs qu'elle vous impose que si vous avez tout d'abord compris le dessein de Dieu sur lui.
Enfin, Messieurs, — car il me faut me hâter, et je crains fort de paraître pédant, en semblant vouloir, du haut de cette chaire et tout en passant, vous tracer un programme d'études qui vous est déjà parfaitement connu, — vous étudierez.
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avec la même application les sciences exactes et les sciences naturelles. Elles ajouteront à votre esprit cette précision et cette gravité que les études littéraires et historiques ne sauraient seules lui donner; elles ouvriront vos yeux et vos âmes à la contemplation des œuvres extérieures de Dieu, qui chantent si haut sa gloire et sa puissance (1) ; elles vous fourniront, dans les découvertes et les déductions naturelles de la science, une apologie de la Eévélation chrétienne ; elles vous feront comprendre et utiliser ce considérable et important courant des découvertes et des inventions modernes qui modifie si rapidement les conditions de la vie individuelle et sociale.
Mais par-dessus tout, chers amis, — et ceci est d'un souverain intérêt pour votre formation complète et votre influence salutaire sur les esprits, — livrez- vous avec ardeur à l'étude de la philosophie. Elle seule peut vous fournir ces notions justes et ces vrais principes sans lesquels les plus beaux discours ne sont que des phrases vides et sonores, les compositions les plus soignées, des tableaux vifs en couleur, mais dépourvus de correction et de vérité.
La philosophie est la base nécessaire d'un bon cours de théologie, de droit et de médecine ; elle est le fondement de toutes les sciences, puisque chacune d'elles ne donne que la raison des choses de son domaine, tandis qu'elle donne la raison dernière de toute chose naturelle. Un trop grand nombre de jeunes gens, plus soucieux de fleurir que de mûrir, la retranchent malheureusement de leurs études comme un supplément de luxe, oubliant qu'elle est leur complément et
(1) Ps. 18.
leur couronnement nécessaires, l'étude maîtresse à laquelle doivent tendre et préparer toutes les autres,
Dois-je insister sur l'étude sérieuse et toujours plus approfondie de votre religion, comme sur la plus importante de vos études présentas et prochaines ?
Car, vous le savez et vous le croyez, vous êtes sur la terre pour conquérir le paradis du bon Dieu ; et vous seriez éloquents comme Cicéron et Bossuet, doctes comme Aristote et Leibnitz, diserts et harmonieux comme Platon et Fénelon ; vous gagneriez le monde par votre savoir ou votre parole ; si vous veniez à perdre votre âme, n'auriez-vous pas tout perdu, et ne seriezvous pas de ces ouvriers du Psaume, qui ont travaillé vainement à bâtir leur maison, parce qu'Us ont travaillé sans le Seigneur ? (1)
Eh ! ne savez- vous pas que, passé l'âge de la croyance naïve de l'enfance et de l'adolescence, de l'oreille et du cœur dociles à la parole de sa mère et de ses maîtres, l'esprit du jeune homme demande une nourriture plus forte et plus substantielle ? qu'aux doutes qui surgissent en lui, aux problèmes nouveaux qui se posent à son esprit inquiet, il lui faut opposer plus qu'un acte de foi et d'adoration, qui sauvegarde bien sa docilité de chrétien, mais qui ne satisfait point sa raison d'homme intelligent et libre ? Ignorez-vous que l'hommage de votre foi, — c'est saint Paul qui l'enseigne, — doit être raisonnable ? qu'un chrétien doit pouvoir l'exposer et la défendre ? et qu'au milieu des hérétiques qui vous environnent et vous pénètrent plus ou moins profondément de leur influence, vous avez besoin de proclamer, après vous l'être démontrée à vous-mêmes, la vérité de votre croyance ?
(1) Ps. 126, T.
l'écolieu chrétien. 35
Et si vous devenez prêtres, vous vous convaincrez bientôt que le secret de votre empire sur les âmes, après le zèle et la piété, réside dans une doctrine large, sûre et profonde, et que vous ne conserverez, je ne dis pas auprès du peuple, mais des classes dirigeantes, ce crédit et cette autorité dont notre clergé a joui jusqu'à ces derniers jours, qu'en entretenant et en avivant sans cesse cette lumière que Notre-Seigneur a posée sur le candélabre et non sous le boisseau (1), voulant confier la direction de ses peules à des guides éclairés, et non à des aveugles qui les précipiteraient dans le fossé de la route ! (2)
Préparez- vous donc, mes chers amis, à être des hommes de savoir ; c'est-à-dire étudiez tous les jours. Soyez avares de votre temps et de ses moindres parcelles. Ayez l'œil sans cesse ouvert à toute lumière, l'oreille à toute parole docte et nourrissante. Et vous sortirez un jour du séminaire, convaincus comme Socrate et même plus que lui, — car Socrate était le premier philosophe de son temps et vous serez, vous, un peu plus que des enfants, — que tout ce que vous savez, c'est que vous ne savez rien ; mais sachant au moins une chose, c'est qu'il vous faut savoir ; et possédant peut-être l'art d'apprendre, ce qui est déjà savoir beaucoup.
Le savoir, mes amis, est donc la première condition, pour remplir plus tard votre mission sociale, et l'acquérir est votre premier devoir.
Mais le savoir est une force latente et lointaine, c'est-à-dire
(1) Matt.,5, 15.
(2) Id., 15, 14.
une force enfermée en vous-mêmes et éloignée de l'objet à atteindre, de l'effet à produire.
Le savoir est une lumière qui éclaire le but que vous devez toucher et la voie que vous devez suivre ; mais le savoir, par lui-même, n'est pas une force agissante et peut même devenir un obstacle à votre activité extérieure, en ce sens que l'amour de la science, de l'étude et des travaux de l'esprit pourrait vous confiner à l'ombre et au silence du cabinet, concentrer en vous-mêmes votre propre lumière, faire de vous des savants immobiles, des savants inutiles.
Voulez-vous que votre lumière rayonne autour de vous et illumine d'autres esprits ?
Voulez- vous que votre savoir ne soit pas seulement l'ornement supérieur et la vie intime de votre esprit, mais une force agissant sur votre vie tout entière, un principe d'action pour vous et pour les autres ?
Alors, ayez plus que du savoir, ayez plus que des connaissances et des idées : ayez des convictions.
Penser, c'est avoir des idées. Connaître, c'est posséder dans votre esprit certains faits, leurs causes, leurs effets et leurs relations. Mais être convaincus, c'est posséder vos idées et vos connaissances, non dans l'assurance plus ou moins bien assise d'une simple opinion, mais dans l'inébranlable fermeté d'une certitude ; parce que vous avez poursuivi vos recherches, vos efforts et votre travail jusqu'à l'évidence d'un fait ou de l'autorité qui l'affirme ; parce que, tant qu'il y a eu une ombre, une incertitude sur votre esprit, vous en avez souffert et que vous avez travaillé à dissiper cette obscurité, à atteindre et à posséder la pleine lumière de la vérité. Or, pour en arriver là, pour poursuivre vos recherches, ranimer
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vos efforts, décupler au besoin votre travail, malgré les distractions, les lassitudes, les découragements, les passions intéressées aux ténèbres, les obstacles surgissant partout, au dedans comme autour de vous, il vous a fallu vaincre mille obstacles, il vous a fallu vous vaincre vous-mêmes : il vous ■ a fallu, en un mot, vous convaincre.
Comprenez-vous maintenant pourquoi la conviction est une force d'action ? Parce qu'elle est le fruit, non d'un mouvement passager de la pensée, d'un entraînement du cœur ou de la volonté, d'un flamboiement de l'imagination, mais du travail et de la lutte opiniâtres de l'esprit et de la volonté, et qu'une idée née de cette origine emprunte à sa naissance même une force d'impulsion qui la pousse à travers le monde.
Car, si vous êtes convaincus, mes chers amis, vous agirez sous l'empire de vos convictions, comme d'autres agissent sous l'empire de leurs instincts et de leurs passions, et, comme la conviction suppose le vrai et le bon, vous agirez dans la vérité et pour le bien.
Bien plus, être convaincu, c'est être convaincant ; possesseur victorieux et paisible de la vérité, on veut faire partager aux autres cette heureuse jouissance et les convaincre à leur tour ; or, on n'agit sur les autres, on ne réussit à les diriger, à les améliorer, à les réformer qu'à l'aide de convictions puissantes.
Oh ! sans doute, vous pourrez bien prendre les hommes par la vanité, la cupidité, la satisfaction de leurs multiples appétits. Vous pourrez gagner leur appui, leur concours et leur fidélité d'un jour par des faveurs, des flatteries, des aumônes ou des rations plus ou moins abondantes. S'il ne vous faut que des escabeaux pour monter et vous tenir en haut, des flatteurs
pour VOUS encenser, vous applaudir et tramer autour de vos iniquités et de vos vilenies la conspiration du mensonge et du silence, vous trouverez tout cela, sans vous donner beaucoup de mal, car les âmes qui s'achètent sont nombreuses, et le prix d'achat baisse tous les jours avec la valeur de la marchandise !
Mais si vous êtes vraiment des hommes de bien, ne voulant devoir votre succès qu'à la vérité et à la justice, à l'honnêteté et à la loyauté ; si vous êtes animés de la noble et rare passion de faire bons et meilleurs ceux qui vous entourent, et de ne procurer leur bien matériel que dans la mesure et la dépendance de leur bien moral, vous voudrez avant tout les convaincre que vous avez raison et qu'ils ont tort ; vous aurez de vertueuses indignations contre ceux qui les trompent et les corrompent, tout en ayant une grande compassion pour leur faiblesse, prompte à l'en'eur et à la perversion ; et si, un jour, — la Providence vous réservant un de ces nobles échecs, pour vous apprendre l'amour du bien pour le bien, — ils vous préfèrent à vous, hommes de savoir et de vertu, quelque charlatan qui les berne, quelque prestidigitateur qui les amuse, quelque industriel qui les achète ou les loue, tombés dans votre dignité, soyez sûrs qu'ils vous estimeront plus que leur nouveau maître ou leur nouvelle idole ; et, semblables à ce lâche monarque, assassin d'un grand citoyen qui lui portait ombrage, ils se diront à eux-mêmes, mesurant, non votre cadavre, — car on n'assasine plus à coups de poignard les grands hommes ou les hommes de bien, — mais votre valeur morale : " Certes, il ne nous avait jamais paru si grand ! "
Formez donc en vous, mes amis, des convictions. Des
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convictions chrétiennes d'abord ; parce que ce sont les seules qui sauvent, et sans le salut, la vie terrestre et purement naturelle, la plus féconde et la mieux remplie, est perdue pour celui qui l'a vécue ; parce que les convictions chrétiennes éclairent, ordonnent et fortifient toutes les convictions inférieures ; parce que, prêtres, vous devez être les apôtres de Jésus-Christ, et, sans conviction, point d'apostolat ; parce qiie, laïques, vous devez être ses chevaliers et ses soldats, prêts à lui sacrifier, si sa loi l'exige, vos intérêts temporels ; et pour cela vous aurez besoin de la conviction d'un Lamoricière, répondant à Pie IX, qui s'étonnait de l'entendre citer les Pères de l'Eglise : " Saint-Père, je les ai lus en Afrique, sous la tente et en garnison, et c'est d'eux que j'ai appris qu'il n'est point de gloire plus belle que celle d'être vaincu pour le Christ ! "
Ayez aussi toutes les convictions qui font l'honnête homme et le bon patriote. Car le premier devoir de tout chrétien est d'être parfait honnête homme ; car un chrétien qui n'est pas dévoué à son pays, est un piètre chrétien, et un prêtre qui n'aime et ne sert point son pays, est un prêtre incomplet.
J'ai nommé en troisième lieu l'honneur. J'y arrive et je termine.
Je ne sais si vous comprenez bien, mes amis, le sens et la portée de ce mot. Je me demande avec inquiétude si tous vous ressentez le noble et généreux tressaillement qu'il provoque dans les âmes bien nées. Et ce qui me le fait craindre, c'est une parole que je n'ai jamais oubliée, parce qu'elle me fit, lorsqu'elle me fut dite, une pénible impression. Elle tombait
des lèvres d'un jeune homme sortant à peine d'un collège chrétien comme le vôtre, et aussi jeune que les plus âgés d'entre vous, car il n'avait fait que huit ou neuf mois de philosophie, — et il le prouvera peut-être plus d'uue fois au cours de sa vie. Je lui représentais qu'un étudiant en droit, un élève d'une université doit avoir, pour se bien conduire, d'autres motifs et d'autres mobiles qu'un simple écolier ; que là où un règlement ne prévoit ni ne punit certaines fautes et certaines incartades, où la surveillance ne les prévient ou ne les réprime point, l'honneur, pour un jeune homme bien né, supplée d'abondance à tout règlement et à toute surveillance.
Or, savez-vous ce que me répondit cet intéressant muguet ?
" Oh ! l'honneur, monsieur, ça " — oui, ça ! — " c'est bon pour les Français ! "
Pardon de l'expression, mes amis, pardon de la prononcer sous cette voûte, mais je la crois juste et vraie : si le mot n'eût point été d'un étourdi, il était d'un faquin !
Eh ! sans doute, l'honneur est bon pour les Français. Mais s'il est bon pour eux, pourquoi donc serait-il mauvais pour nous ?
Ne savez-vous pas que l'honneur, c'est le droit au respect d'autrui, fondé sur le respect de soi-même, sur l'horreur et l'abstention de tout ce qui souille une réputation, discrédite un nom, abaisse et avilit une vie ?
C'est l'honneur qui vous interdit toute vilenie, s'il ne vous préserve pas de toute surprise et de toute faiblesse; qui vous apprend qu'il est, entre les chutes, des chutes honteuses, qui salissent pour la vie, parce qu'on est tombé non seulement sur le sol, mais dans la boue ; qui vous apprend à distinguer un péché d'une vilenie, car certains péchés, qui sont des
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erreurs ne sont point des vilenies, et certaines actions, à peine des péchés, sont de grandes vilenies.
Eh ! certes oui, l'honneur a toujours été bon pour les Français ; et c'est pourquoi cette vieille France, dont nous sommes les fils, était jadis la plus fière et la plus chevaleresque nation du monde, et qu'aujourd'hui encore, là où Dieu et la foi se sont retirés d'un trop grand nombre d'âmes, l'honneur y entretient encore une vaillance et des vertus civiques que des nations plus croyantes pourraient lui envier et qui retiennent pour une part ce malheureux et cher pays sur la pente d'une décadence plus rapide et plus profonde.
C'est l'honneur, mes amis, qui faisait dire à S, Louis, captif des Sarrasins, qu'un roi de France ne se rachète point pour de l'or, qu'il donnerait Damiette pour sa rançon et un million de besants d'or pour ses sujets ; et ces mécréants, admirateurs habitués de sa grandeur d'âme, disaient du saint roi : " Certes, nous n'avons jamais vu si fier chrétien ! "
C'est l'honneur qui ramenait captif aux mains des Anglais, pour mourir dans ses fers, Jean le Bon, qui leur avait promis sa personne ou sa rançon, déclarant que la bonne foi, fût-elle disparue du reste de la terre, devrait se retrouver au cœur d'un roi de France.
C'est l'honneur qui dictait au Koi chevalier, après le désastre de Pavie, ce billet laconique, adressé à la reine sa mère et résumé dans une phrase plus laconique encore, qui n'est pas textuellement vraie, mais qui exprime plus énergiquement sa pensée : " Madame, tout est perdu fors l'honneur."
C'est l'honneur qui arrachait à Henri de Larochejaquelin, un des mille héros de la guerre des Géants, ce cri magnifique
à ses soldats : " Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuezmoi ; si je meurs, vengez-moi."
C'est l'honneur encore, — car ce sentiment n'alimente pas seulement la valeur militaire, mais toutes les fiertés, toutes les indépendances civiques, c'est l'honneur qui inspirait Berryer, la gloire du barreau français, le vivant symbole de la fidélité monarchique et de la loyauté politique, dans une circonstance dont un procès récent vient de réveiller le souvenir. Le duc de Brunswick sollicitait pour la seconde fois, mais cette fois pour une cause mauvaise, les services de réminent avocat, faisant accompagner sa lettre d'arrhes vraiment princières. Berryer lui répondit simplement et fièrement : " Monseigneur, j'ai accordé naguère à Votre Altesse le secours de ma parole, parce que sa cause était bonne ; aujourd'hui qu'elle est cent fois mauvaise, je le lui refuse absolument."
C'est l'honneur qui avait gravé sur l'écusson de la maison de Bretagne, — représentante de la plus loyale et de la plus forte race qui soit encore sous le ciel, — au-dessous d'une hermine à la robe immaculée, cette noble devise : Potius Tïiori quaiii fœdari, " La mort plutôt qu'une souillure."
Eh ! bien, Messieurs, que cette devise soit la vôtre ; que ce sentiment soit en vous ; car vous êtes fils de Français, fils de croisés, fils de chrétiens, et vous devez être, comme vos pères, de fiers chrétiens !
Mettez le culte de l'honneur bien haut dans vos âmes, avec le culte de Dieu, de l'Eglise et de la Patrie.
Pratiquez ce sentiment ici, tous les jours.
Qu'il vous défende de recourir à ces mille industries écolières, que vous connaissez trop peut-être, pour dérober un
l'écolier chrétien. 43
succès ou une primauté qui ne serait pas le fruit d'un loyal travail ! Qu'il vous interdise tout mensonge, celui qui soutire les permissions et les dispenses mal fondées, comme celui qui vous soustrait aux punitions méritées ; car de tels mensonges sont lâchetés, et l'honneur réprouve toute lâcheté ! Qu'il vous fasse placer le motif et la récompense de votre bonne conduite dans la conviction du devoir et dans l'amour du bien, plus que dans l'estime de vos maîtres et de vos camarades : car, pour un homme d'honneur, la satisfaction du devoir accompli et le témoignage de sa conscience sont supérieurs à l'estime et au témoignage de cent mille hommes !
Et si vous vous formez à ces sentiments, mes chers amis, vous serez bientôt, au milieu des corruptions et des lâchetés du siècle, des hommes d'un incorruptible honneur et de fiers chrétiens, qui ne courberont la tête que devant Dieu et qui mépriseront ces honneurs,ces succès et ces faveurs auxquels on ne s'élève qu'en s'abaissant.
Vous serez des hommes puissants pour la ruine des pervers, la vie des bons et la résurrection des faibles ; car vous aurez en vous, confirmés par les travaux et les luttes de la vie, qui développent et fortifient tous les germes généreux, vous aurez l'honneur, qui sera votre sauvegarde et votre dignité, les convictions, qui seront votre force, le savoir, votre lumière et celle des autres, et, ayant avec cela et au-dessus de cela la foi, qui justifie, et la grâce de Jésus-Christ qui transforme et sanctifie, vous ceindrez un jour cette couronne d'incorruptible gloire, réservée aux vaillants qui ont combattu le bon combat dans les camps d'Israël. C'est la grâce que je vous souhaite, par l'intercession de Notre-Dame, votre patronne d'aujourd'hui et de toujours. Ainsi soit-il !