PARIS
LIBRAIRIE D'ADRIEN LE CLERE ET Cie,
iMPRIMEl'nSDE N. S. P. LE PAPE ET DE MO>SEIGNEl'r> 1,'aRCIIEVÈQIE, RUE CASSETTE , 29 , PRES SAINT-SULPICE.
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ET
DISCOURS INEDITS.
Egredere de terra tua.
Ger. XII, 1.
OoRTEz du pays que vous habitez, éloignezvous de votre parenté, de la maison de votre père, et venez en la terre que je vous montrerai. Ainsi parloit autrefois le Seigneur au Père des croyans, en lui promettant pour prix de sa fidélité qu'il l'établiroit chef d'un grand peuple, et que même toutes les nations seroient bénies dans sa postérité. Ainsi parle encore le
2 SfR LA VIE riELIGIÈUSE.
Seigneur à l'ame chrétienne qu'il appelle à se consacrer à lui tout entière dans la vie religieuse, en lui promettant, pour prix de sa générosité et de ses sacrifices, de la conduire dans la terre des vivans. Il s'agit pour elle de dire au monde un éternel adieu, de rompre les liens les plus chers, de quitter son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, ses proches, pour s'attacher uniquement à Jésus-Christ. Quel langage! et n'esl-on pas tenté de s'écrier avec le Juif charnel : Ces paroles sont bien dures, et qui donc peut les entendre ? Duras est hic sermo, et guis pofest eum audire (i)?
Vous les avez entendues, mes Sœurs, et vous les avez comprises \ elles ont retenti jusqu'au fond de votre cœur, elles y ont fait une impression dont vous n'avez pu vous défendre. Vous avez obéi à la voix douce et forte qui vous appeloil^ vous avez fui loin du siècle, et vous êtes venues vous réfugier dans le Cœur même de Jésus-Christ, puiser dans son amour pour vous votre amour pour lui^ faire passer dans votre ame les sentimens qui
(1) Joan. ti, et.
raniment, vivre de sa vie, et dire enfin avec l'Apôtre : Ce n'est pas moi qui vis, c'est Jésus- Christ qui vit en moi (i).
Je voudrois aujourd'hui vous attacher à votre Dieu par des liens également doux et puissans, ceux de la reconnoissance ; je voudrois vous faire hien sentir tout ce qu'il l'ait pour vous en vous appelant à lui, et ce que vous lui devez pour un si grand bienfait.
Chose étrange ! Le monde ne donne pas ce qu'il j)romet, et l'état religieux donne ce qu'il ne semble pas promettre. Le monde promet la liberté, et fait des esclaves; il promet après quelques peines et quelques efforts les douceurs du repos dans la jouissance des biens de la terre, et le repos fuit toujours loin de lui-, il promet le plaisir, et il remplit d'amertume.
L'état religieux, au contraire, commande la renonciation à sa volonté propre, et Dieu fait trouver dans l'obéissance la véritable liberté-, il commande le renoncement aux biens de la terre, et Dieu fait trouver dans la pauvreté le
(1) Galal. 11, 20,
véritable repos ; il commande le renonce* ment aux satisfactions de la chair et des sens, et Dieu fait trouver dans la virginité les véritables plaisirs : trois pensées dont la courte exposition, en vous rappelant ce que votre vocation vous impose de devoirs, vous rappellera aussi ce qu'elle vous promet de douceurs.
Les personnes irréfléchies et peu chrétiennes peuvent être tentées de regarder l'état religieux comme une terre qui dévore ses habitans, de n'y voir que des victimes d'une première imprudence qui se consument de dégoût et d'ennui, que des esclaves qui se débattent en gémissant dans les chaînes qu'ils sont condamnés à porter, tandis que le monde est une terre où l'on jouit de toutes les douceurs de la liberté. Toutefois, si nous voulons pénétrer dans le fond des choses, que verronsnous? C'est que la servitude est du côté du monde, et la véritable liberté dans l'état religieux.
En quoi ferons- nous consister celte liberté dont l'homme est si jaloux? Est-ce à n'être soumis à aucune loi, à ne connoilre ni bien
S€R hk VIE RELIGIEVSE. 5
ïil mal, à suivre aveuglément les appélils d'une îialure grossière et brutale? Mais à ces traits je ne reconnois que la liberté des animaux, incapables de règle parce qu'ils sont privés de raison. Est-ce à violer les lois divines et humaines, à n'écouter que les passions, à ne suivre que ses goûts les plus bizarres et ses vains caprices? Mais à ces traits je ne reconnois que l'audace des rebelles 5 ce n'est là qu'une licence effrénée, un libertinage d'esprit et de cœur, aussi outrageant pour le Créateur qu'il est indigne de l'être raisonnable. L'homme n'est-il pas nécessairement sous la <lépendance de celui à qui il doit Télre et la vie? et ne doit-il pas voir dans le Seigneur un maître qu'il doit révérer, un juge qu'il doit craindre, un père qu'il doit aimer? Que fait l'homme en se livrant à ses penchans déréglés? Il se dégrade, il devient l'esclave de ses passions. L'orgueil avec ses folles prétentions, l'ambition avec ses inquiétudes, la vengeance avec ses fureurs, la jalousie avec ses bassesses, la volupté avec ses dégoûts, l'intempérance avec ses excès, tels sont les vrais tyrans de l'ame. Séducteurs habiles, les passions appellent l'homme à l'indépendance pour en faire
leur esclave. Non, la liberté de la créature raisonnable ue sauroit être dans ce qui l'avilit, dans ce qui fait son supplice, dans ce qui détruit en elle la vertu qui est comme la santé et la vie de Tame. Il n'est de vraie liberté que pour le chrétien qui s'affranchit du joug des passions déréglées, et qui, s'élevant au-dessus des hommes et des événemens, ne dépend que de Dieu et de sa conscience. Saint Louis dans les fers, se sentant irréprochable, ne craignant que Dieu, étoit plus libre que le Soudan qui le lenoit captif, La voilà cette liberté des enfans de Dieu, que les hommes ne donnent pas et que les hommes ne peuvent ravir. Or, c'est surtout dans l'état religieux qu'elle se trouve plus complètement. Il est vrai, la plus entière obéissance en est l'ame, et l'obéissance n'assujétit au devoir que pour mieux assurer la liberté. Comment cela? C'est que l'obéissance vous tient sans cesse dans l'ordre de Dieu, et que l'on n'est jamais plus libre que lorsqu'on se conforme à la volonté de Dieu, notre seul maître; c'est que l'obéissance en traçant devant vous toutes les actions de la journée prévient Tinconstance, les variations, les caprices de l'esprit toujours changeant, le jouet et l'es-
SUR LA VIE PiELIGIEUSE. -
clave de son Inquiète inslabililé ; c'est que Tobélssance, en mettant le ftein le plus puissant aux désirs corrompus du cœur, prévient une multitude de péchés, et par là même la plus honteuse des servitudes, celle qui ne nous affranchit de Dieu que pour nous rendre esclaves du démon; c'est que l'obéissance abat l'orgueil, arrête ainsi les déréglemens de la volonté propre, source de tous les désordres. D'où naissent les impiétés, les vices, les abominations qui ont souillé le monde depuis son origine? Ils sortent de la même source; de ce que la créature a osé mettre sa volonté à la place de celle du Créateur, se préférer ellemême à Dieu : renversement monstrueux, qui fait monter le sujet rebelle sur le trône du roi légitime. C'est de là qu'est venue la chute des anges dans le ciel, de nos premiers parens dans le païadis terrestre, et de tout le genre humain qui a hérité de leur orgueil et de leurs misères. Les livres saints ne craignent pas de dire que le commencement de tout mal c'est ! orgueil : Iiiitinm uniiiin peccati est superfjta (i). O heureux effets de l'obéissance reli-
(1) Eccli. X, 15.
s SUR LA VIE RELIGIEUSE.
■jieuse, qui en humiliant l'orgueil aliaque le mal dans sa racine, prévient les écarts et les excès d'un esprit livré à lui-même, délivre Tame de toutes les servitudes, excepté de celle qui fait sa gloire, celle de Dieu ! O heureuse servitude, qui fait régner Dieu seul dans l'ame, et qui l'étahlit dans la véritable liberté en la rendant victorieuse de ses ennemis! De là cette parole, que les en fans de l'obéissance remporteront la victoire : Vir obediens loquetiir victoriam (i).
Laissez donc aux enfans du siècle leur fausse liberté. Trompés par une vaine image, ils se croient libres parce qu'ils sont agités, et indépendans, parce que, sans règle, ils flottent au gré de leurs mobiles désirs 5 semblables, dit Bossuet après saint Augustin, à cet arbre caressé par le vent qui se joue dans ses feuilles et ses blanches : on diroit que l'arbre s'égaie par la liberté de ses mouvemens, tandis qu'il ne fait que céder aux impressions étrangères, sans les maîtriser.
Ici, au contraire, tout est réglé, tout est ordonné, tout marche par des lois douces et for-
(1) Prov. xxi, 28.
SUR LA VIE RELIGIELSE. g
les, que la charité tempère et que la grâce adoucit. En les suivant Tame ne fait qu'obéir à la sagesse même 5 et c'est précisément sous le joug de Tobéissance qu'elle est plus maitresse d'elle-même.
Il en est de certaines vertus chrétiennes comme de nos mystères^ inconnues à la terre, il falloit que le Fils de Dieu vint les révéler aux hommes, les leur enseigner par ses exemples comme par ses leçons, et leur rendre praticable par l'efFusion de sa grâce ce qui étoit impossible à leur foiblesse. De ce nombre étoit cette vertu qui fait un holocauste de l'homme tout entier, qui consacre à Dieu le corps et l'ame à la fois, et qui, en épurant toutes ses affections, le rapproche des anges, qu'on appelle esprits purs, et de Dieu, qui, ne connoissant aucun mélange, est la pureté même. Te veux parler de cette pureté virginale à laquelle on se voue dans la vie religieuse. Par elle on ne craint pas seulement les regards des hommes, mais bien davantage encore ceux de Dieu-, on n'évite pas seulement le mal, mais les simples apparences ; on ne règle pas seulement ses actions, mais jusqu'à la pensée; on sait qu'on porte cette vertu dans des vases fra-
lO SLTl LA VIE RELIGIEUSE.
giles, el l'on se prérautionne contre les dangers*, on met une garde df circonspection autour de ses oreilles, un voile sur ses yeux, un sceau sur sa bouche, afin que rien de ce qui n'est pas pur et saint n'entre dans l'ame. Ce n'est pas qu'on soit ici à l'abri de toute tentation. On y porte son cœur avec ses penchans. Le démon tourne aussi autour de la demeure du solitaire. Les Antoine, dans les antres sauvages, n'étoient pas hors des attaques de l'esprit séducteur; et les Jérôme, dans leur désert, retrouvoient par l'imagination Rome avec ses délices. Au reste, ce sont là des combats qui mènent à la gloire, qui affligent lame mais ne la corrompent pas, qui la tiennent humiliée devant celui qui en est l'invisible témoin, mais qui ne la rendent pas moins agréable à ses yeux.
Or, qui pourroit dire tout ce que celte chasteté parfaite donne à l'ame de solides plaisirs? C'est à cette ame ainsi dégagée de toute affection terrestre que Dieu se communique : joie douce et pure, paix profonde, union avec Dieu, facilité de s'élever à lui, confiance dans la prière, courage dans les résolutions, consolalions intimes, tels sont les fruits de cette vertu.
SUR LA VIE RELIGIEUSE. Il
Le paganisme ravaloit riiomme jusqu'à la brule^ le christianisme l'élève jusqu'à Dieu. Il est écrit : Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. Et en qui s'accomplit cette parole sur la lerre en particulier, sinon dans les chrétiens vierges de corps el d'esprit dont le cœur n'étant point divisé, partagé, ne trouve plus d'obstacle entre Dieu et lui, et par là même est prêt à recevoir ses ineffables communications? Ainsi, mes Sœurs, vous n'envierez pas au monde ses plaisirs criminels, pas même ses plaisirs permis; en Dieu, vous posséderez toute chose.
Et maintenant dites-moi, à mesure que je vous parlois, que se passoit-il dans votre cœur.'' n'étiez- vous pas satisfaites .-^ et en ce moment ne répétericz-vous pas volontiers ce cantique, expression d'une sainte joie qui retentit de temps en temps dans cette enceinte : .le me réjouis dans les paroles que je viens d'entendre -, elles sont pour moi le gage de mon futur séjour dans la maison de mon Dieu.'' Lœ ta tus 8 uni in his quœ dicta sunl ntihi : In dornuin Domini ihimns (i). Il est vrai, je
(1) Ps. CXXI, I.
13 SUR. LA VIE BELIGiErSÊ.
me voue à une obéissance parfaite ; mais en cela je marcherai sur les traces de mon Sauveur, qui s'est rendu obéissant jusqu'à la mort de la croix, et comme lui je serai un jour exaltée par l'obéissance-, je régnerai avec lui dans les tabernacles éternels : quelle pensée! Lœtatus sum. Il est vrai, je me voue à une vie de pauvreté 5 mais Jésus-Christ de riche s'est fait pauvre pour moi \ il n'avoit pas où reposer sa tète, et en le prenant pour modèle, je trouverai des trésors de bonheur et de gloire : Lœtafus sum. Il est vrai, je renonce aux satisfactions même permises 5 mais c'est pour m'attacher uniquement à Dieu 5 c'est pour mieux jouir de sa présence, en attendant que je le voie face à face dans sa lumière immortelle : Lœtatus sum.
Nous voulons tous être heureux, et nous sentons que le bonheur se trouve dans je ne sais quel contentement, quelle satisfaction intérieure, et dans le repos d'un cœur dont les désirs sont accomplis. Mais ce repos, dont la plénitude ne se trouve pas sur la terre, où pourra-t-on le trouver, du moins en partie? O ! s'il est quelque part, c'est dans le chrétien, qui, dans le sentiment d'une conscience pure,
Use des biens de ce monde comme n'en usant pas, ne s'altaclie point à la figure de ce monde qui passe, et qui nourrissant des pensées immortelles, est moins troublé des accidens delà vie présente. Mais c'est surtout dans la solitude qu'habile le repos -, c'est ici que Dieu fait trouver, dans le déniiment, l'abandon des biens delà terre, et la pauvreté, une paix plus profonde. Il est vrai, vous renoncez aux richesses j mais vous serez exemptes des inquiétudes et des tourmens de la cupidité qui les recherche. La délicatesse de la table, l'élégance des vétemens , la richesse des parures, la beauté des ameublemens, tout cela va vous être élraîiger 5 mais aussi vous ne serez pas ugitées de la crainte de faire un mauvais usage des biens de la fortune, et de les faire servir à la vanité. Vous serez privées des commodités de la vie, de ces douceurs , de ces plaisirs qu'elles donnent ; mais aussi vous n'éprouverez pas ces regrets, ces déchiiemens que leur perte fait éprouver. Vous serez bornées au nécessaire \ mais aussi vous n'aurez pas les embarras de> superfluités. C'est ainsi que vous trouverez le calme dans le détachement ; c'est ainsi que, comptant poar rien les biens
\^ StR. LA ViE RELIGÏELSE.
de la terre, appuyées sur Tespérance comme aur Tancre de salut, vous serez immobiles au milieu des vicissitudes humaines, jusqu'à ce que vous vous sauviez enfin des tempêtes du temps dans le port de l'éternité.
Volestis bibere caliceni queni ego bibiturus sum? Dicunt ei : Possumus.
Pouvez-Tous boire le calice que je dois boire? Et ils lui répondent : Nous le pouvons. Matth. xx, 22.
JMoL'S lisons dans l'Évaifgile, que le Sauveur, conversant avec ses disciples sur le chemin de Jérusalem, les entretient des souffrances et des ignominies de sa fin prochaine pour les y préparer, comme aussi du triomphe glorieux qui doit les suivre, pour les consoler. Il leur annonce que le moment est venu pour lui d'être livré à ses ennemis, insulté, flagellé, mis en croix, mais aussi qu'il ressuscitera le Iroisième jour. A cette parole, la mère des disciples Jacques el Jean, jugeant qu'il ne larderoit pas à étnhlir son règne sur la terre, s'approche comme pour lui parler. Que voulez-
iG Sm LA. VIE RELIGIELSË.
VOUS, lui dit le Seigneur? Ordonnez, dit-elle, que mes deux fils que voici soient assis l'un à votre droite et l'autre à votre gauche, et qu'ainsi ils occupent après vous les deux premières places dans votre royaume. Mais Jésus, à qui rien n'éloit caché, voyant que c'étoient les enfans qui avoient suggéré à leur mère celte demande ambitieuse, se tourne vers eux, et voulant leur faire comprendre qu'il est venu fonder un empire spirituel dans lequel on ne peut entrer que par les souffrances, il leur dit : Vous ne savez ce que vous demandez 5 pouvez-vous boire le calice dont je vais moimême être bientôt abreuvé jusqu'à la lie : Potestis hihere calicem ? Et eux dans une confiance qui n'est pas sans témérité, comme le prouvera leur triste défection, répondent sans hésiter : Oui, nous le pouvons; et dieunt ei, Possuinus.
Il me semble. Chrétiens, que ce récit n'est pas étranger dans quelques-unes de ses circonstances à la pieuse cérémonie qui nous rassemble. Le même Dieu qui s'entretenoit avec ses disciples sous le voile de son humanité, réside dans nos tabernacles sous les voiles eucharistiques -^^ sa voix ne frappe point nos
Stn LA VIE RELIGIEUSE. 1",
oreilles d'une manière sensible, mais il interroge nos consciences, il sonde nos dispositions intérieures; il vous demande, mes Sœurs, quels sont vos sentimens pour lui; et toutes les trois vous êtes prèles à lui protester de votre dévouement et de votre fidélité.
Vous en particulier, qui, sœurs par le sang et les liens de l'amitié fraternelle, sœurs par le saint baptême et la qualité commune d'enfans adoptifs de Dieu, voulez encore être sœurs par la même vocation à la vie religieuse, elle se trouve dans cette enceinte sacrée celle à qui vous devez le jour : comme la mère des deux disciples, elle se présente devant le Seigneur avec ses deux enfans, mais dans des sentimens meilleurs. Plus éclairée par la foi, elle lui demande pour vous, non pas de vous combler des biens et des bonneurs de la terre, mais de vous admettre d'abord au rang de ses enfans privilégiés, en attendant qu'il vous fasse asseoir à côté de lui dans les cieux, sur un trône d'éternelle félicité. Telle est son ambition, telle est aussi la vôtre.
Si j'ose faire parler ici le Seigneur luimême, et si je puis ensuite être l'inlerpiète de vos sentimens, il me semble que du fond
l8 SUR LA VIE RELIGIEUSE.
du sanctuaire il s'adresse à toutes les trois pour vous dire : .Mes eufans, vous voulez tout quitter pour me suivre et me prendre pour votre unique partage ; mais connoissez-vous bien la carrière dans laquelle vous allez entrer? elle est parsemée de souffrances et de sacrifices; il faut souffrir pour entrer dans ma gloire •, mon joug est doux, mais il faut le porter. Aurez-vous le courage de me suivre sur le Calvaire, de vous attacher à la croix avec moi, d'immoler vos pencliaus à ma loi, votre volonté à la mienne, même des goûts innocensau plaisirde me plaire, et de travailler à être parfaites comme votre Père céleste ? Pourrez-vous, je ne dis pas tremper vos lèvres dans ce calice d'amertume, mais l'avaler tout entier? Potes tis biheve caliceni?
Et vous, ne lui répondrez- vous pas? Seigneur, de nous-mêmes nous ne sommes pas dignes de devenir les épouses de votre Cœur sacré, mais vous avez daigné regarder avec complaisance la bassesse de vos servantes ; nous pouvons tout avec la grâce de celui qui éclaire et qui fortifie; foibles de notre propre fonds nous serons fortes par vous et avec vous. Oui, Seigneur, en nous reposant sur vos mi-
séricordcs, nous le pouvons. Et dicunl ci, Possuwitx.
Je suis loin de condamner ces sentimens, si l'humililé les accompagne ; j'y vois, non pas unecriminelle présomption, mais une confiance légilime. Voyez au reste avec quelle sollicitude l'Eglise veille sur vos démarches. Si elle improuve les parens qui par une fausse tendresse disputeroienl en quelque sorte leurs enfans au Seigneur qui les appelle, elle n'improuve pas moins la légèreté et la précipitation dans les enfans; elle est en garde contre les vocations précipitées, fruit d'une ferveur passagère, et non d'une sage maturité-, elle demande des épreuves, et ce n'est qu'après un certain temps qu'elle admet à prendre des engagemens irrévocables.
C'est aujourd'hui, mes Sœurs, que commence plus spécialement pour vous cette carrière de probation-, et je ne crains pas de dire que, pendant tout le cours de sa durée, votre unique soin, votre seul désir, votre seule étude doit être de connoitre la volonté de votre Dieu sur vous, disposées à poursuivre votre carrière jusqu'au boni, s'il vous y appelle, comme aussi à la quitter s'il ne vous y appelle pas 5 enliant
dans les dispositions où le Seigneur veut que nous soyons tous quand il nous apprend à lui dire : Seigneur, que votre volonté soit faite : I^iat vuhiiitas tun.
Mais quels sont les moyens de connoitre les desseins de Dieu sur vous? C'est d'abord de prier avec ferveur, de vous adresser en toute confiance et humilité au Père des lumières, à celui de qui descend tout don parfait-, seul il peut éclairer vos ténèbres et éclaircir vos doutes : il sera trouvé fidèle en ses promesses, et si vous lui adressez vos humbles, vos ardentes, vos persévérantes supplications, ce n'est pas en vain pour vous qu'il aura dit : Demandez, et vous recevrez; frappez à la porte, et on vous ouvrira. C'est ensuite de servir Dieu avec une grande pureté de vues, dégageant votre cœur des afTt'clions terrestres, le tenant sans cesse tourné vers le ciel, levant les obstacles qui pourroient s'opposer aux communications divines. Et (jui pourroit savoir jusqu'à quel point Dieu feroit sentir sa lumière, sa vérité, sa présence, à une ame parfaitement pure? Ce seroit le soleil qui brille des clartés les plus vives lorsque tous les nuages ont disparu. Ainsi commence à s'accomplir sur la terre celle pa-
SUH LA VIE RELIGIEUSE. lî
rôle qui ne doit être parfaitement accomplie que dans le ciel : Heureux ceux qui ont le cœui' pur, parce qu'ils verront Dieu : Beati mmido corcfe, quoniatn ipsi Deuni videhunt (i). C'est aussi d'être exactement, perpétuellement fidèles à tous les devoirs, à tous les exercices, à toutes les pratiques du noviciat qui cornmence en ce moment pour vous. Ce ne seroit point assez d'être fidèles aux points capitaux de la règle, si vous la violiez sans scrupule dans les détails-, ni d'aimer l'oraison, si vous n'aimiez encore davantage l'obéissance 5 ni d'être recueillies au pied des autels, si vous portiez dans tout le reste une dissipation habituelle; ni d'être régulières au dehors, si au dedans vous n'étiez animées de cet esprit de foi qui donne du prix à toutes les œuvres. Je demande donc une fidélité qui embrasse tout, les petites choses comme les grandes, qui s'étende à tous les momens comme à tous les lieux, qui sanctifie les pensées comme les discours, les repas comme la prière, le travail comme le repos, et qui faisant ainsi de vous des hosties vivantes et agréables au Seigneur, ne manque
(I) Malth. V, S.
!22 SDR LA %IE HELIGIÊT.'SE.
jamais d'attirer sur vous les regards et la complaisance du Père des miséricordes. O que Dieu est bon envers ceux qui le cherchent et le servent avec cette droiture, celte plénitude de cœur : Quàm bonus Israël Deus^ kis gui recto sunt corde (i)!
Si telle est votre fidélité dans le temps de votre noviciat, je ne crains pas de vous promettre, au nom du Seigneur, que vous cbnnoitrez infailliblement sa sainte volonté ; non qu'il s'engage à vous envoyer un ange, comme au jeune Tobie, ou à faire de vous de nouvelles Thérèses, éclairées par des révélations particulières \ mais il disposera les esprits et les choses de manière qu'il vous fixera dans l'élat religieux, si vous y êtes appelées par lui. Je dirai plus : si, après avoir cherché à connoitre cette volonté dans toute la simplicité du cœur le plus sincère, vous vous trompiez, ce ne seroit qu'une erreur innocente que Dieu ne vous imputeroit pas, qui ne seroit point un obstacle à votre salut; et Dieu récompenseroit la droilure de votre cœur par les grâces qui vous seroient nécessaires. Ah ! lorsque le moment sera
(I) Ps. LXXII, I.
SUR LA VIE RELÎGIErsÊ. ^3
venu de prononcer les vœux ordinaires de religion , qu'il sera consolant pour vous de dire : Je fais la volonté de Dieu! Quel gage pour vous alors de ses faveurs et d'une heureuse persévérance !
Le Sage, en parlant du juste que Dieu appelle à lui à la fleur de ses années, nous dit que Dieu l'a enlevé de peur que son esprit ne fût «'orrompu par la malice des méchans et des impies, et que les apparences trompeuses du monde ne vinssent à séduire son ame (i)-, car l'ensorcellement des bagatelles du siècle obscurcit les bons sentimens que Dieu a mis dans les âmes, et les passions volages renversent même ceux qui sembloient éloignés du ipal-, paroles, mes chères Sœurs, qu'on peut vous appliquer. Le Seigneur ne vous a pas enlevées de ce monde, mais à ce monde. Sauvées des écueils et des précipices où la jeunesse et l'inexpérience auroient pu vous faire trouver la mort de l'ame, mal bien autrement funeste que celui du corps, vous avez fui, comme des colombes limides^, loin des pièges qui vous éloient tendus, et vous êtes venues vous réfugier dans le Cœur de
(1) Sap. lY, 11.
!i4 St-'^ LA VIE RELIGIEUSE.
votre maître, de votre père, je ne dis pas assez, de l'époux de vos âmes. Des mains de vos mères selon la nature, vous avez passé dans les mains d'une mère selon la grâce, dont vouseonnoissez déjà la sagesse et la tendresse pour vous. Ici les noms de mère, de fille, de sœur, souvent répétés, vous rappelleront les affections les plus douces, la soumission à celle qui est votre mère commune, l'union fraternelle de toutes celles qui vivent sous ses lois, et l'union toute divine dans le Cœur de celui qui est votre unique espérance.
En finissant, j'emprunterai le langage de saint Paul à son disciple Timothée, et je vous dirai après lui : Ne négligez pas, mais augmentez et fortifiez en vous la grâce que Dieu vous fait en ce jour. N'oubliez pas la faveur insigne que vous recevez, de vous dépouiller des livrées du siècle, pour vous revêtir du saint habit de la religion, et d'être associées à la troupe des vierges sacrées que Dieu s'est choisies, et qu'il a réservées pour lui seul dans sa prédilection : Noii neglîgere yratiam quœ in te est. Souvenez-vous que plus votre vocation est sainte, plus vous devez être saintes vous-mêmes, que plus vous recevez de faveurs, plus vous devez
SUR LA VIE RELIGIEUSE. :i5
y répondre avec une généreuse fidélité. Méditez ces choses, faites-en l'objet habituel de vos pensées , qu'elles soient gravées dans votre esprit et dans votre cœur : Hœc meditare ; in his esto. Non, vous ne pouvez rester au point où vous êtes 5 votre entrée au noviciat est un engagement solennel à travailler avec plus de zèle que jamais à votre perfection j et le plus sûr moyen de vous rassurer sur votre vocation, c'est de vivre dans l'obéissance, dans l'humilité, dans la modestie, dans le renoncement à vous-mêmes, si bien que vos progrès soient sensibles et manifestes à tous : ut pro/ectus tuus manifestus sit omnibus (i).
(1) I Tim. IV, 14, 15.
Il est donc arrivé pour vous ce jour, qui. après avoir fait l'objet de vos désirs, fait en ce moment celui de votre joie -, jour qu'un monde léger et profane seroit bien tenté d'appeler funeste, mais que la foi nous apprend à compter au nombre des jours les plus heureux j jour d'autant plus précieux qu'il vous rapproche davantage de celui que vous êtes destinées à prendre pour votre unique partage, et du ciel votre véritable pairie, où est votre cœur, parce que là est votre véritable trésor.
D'abord admises au nombre des aspirantes, celte première épreuve avoit fait concevoir de vous d'heureuses espérances. L'amour des exercices de la vie régulière, la fidélité à les remplir, une piété douce, cette égalité d'humeur, cette candeur de caractère, cel esprit
Ue fraternité qui est l'ame et le charme des communautés, tout a fait croire que Dieu vous appeloit à vous consacrer à lui dans Tétai religieux. Aujourd'hui vous recevez la récompense de ces pieuses dispositions : il vous est permis de faire dans la carrière un second pas, qui, sans être décisif, doit vous remplir de consolation et d'espoir pour l'avenir Vous allez vous dépouiller des livrées du siècle 5 vous ne les portez encore que pour en faire plus solennellement le sacrifice au pied des autels 5 vous allez vous revélir d'un voile dont la blancheur est le symbole de Tinnoceiice, et je ne douîe pas des saintes dispositions de votre cœur^ vous allez donc être comme les fiancées de celui que vous voulez prendre pour votre époux, de Jésus- Christ même. O mes chères Sœurs, sentez bien tout ce que votre vocation a de privilégié, tout ce qu'elle exige de renoncement à vous-mêmes, et tout ce qu'elle vous promet aussi en échange de véritable bonheur.
Oui, il faut bien vous le persuader, c'est par une grâce de choix, de préférence, que le Seigneur vous appelle à la vie religieuse. Déjà vous aviez été marquées du sceau des enfans
9,8 StJU LA VIE KELIGIEtSE.
de Dieu 5 l'eau sainte du bapléme en vous purifiant de la tache originelle, en faisant naître dans votre ame la grâce sanctifiante, vous avoit rendues l'objet particulier des complaisances célestes. Ainsi vous étiez tirées de la masse de perdition : séparées, distinguées des nations infidèles, vous étiez associées à cette nalion sainte dont Jésus-Christ est le chef. Mais enfin cette grâce vous étoit commune avec tout es qui porte le nom de chrétien, eî votre baptême n'avoit pas été pour vous un trésor plus abondant de grâces que pour le reste des hommes. Ce n'étoit pas assez pour votre Dieu de vous avoir séparées de la masse des enfans de colère, son inépuisable bonté vous, réservoitune faveur singulière, qu'il n'accorde qu'à un petit nombre d'ames privilégiées j de toute éternité il vous a aimées d'un amour de prédilection -, il vous avoit choisies pour être ses épouses ; et de même que par le sacrement de la régénération il vous a distinguées des infidèles, par la consécration à la vie religieuse il vous a distinguées des autres chrétiens.
Dans le monde vous eussiez été comme sur une mer orageuse, au milieu des écueils et des
îempèles où votre foiblesse eût pu faire naufrage -, et il vous a conduites au port salutaire, où le calme n'est jamais troublé par les vents déchaînés des passions humaines. Dans le monde, des discours de licence et d'impiété, des usages qui sont des abus, des maximes qui recèlent un poison mortel, des modes qui flattent la vanité et quelquefois outragent la vertu, des exemples séduisans, et d'autant plus entrainans qu'ils sont plus communs : que de pièges pour l'innocence, pour l'infirmité humaine ! Ici, tout ce qui est saint, tout ce qui est pur, tout ce qui est édifiant, voilà ce que vous voyez, ce que vous entendez-, toujours soutenues par des exernples d'autant plus touchans qu'ils partent de plus haut, et dirigées par les conseils de celle qui n'est ici la première par la naissance, et même par la dignité, que pour être la première par la vertu, que pour se faire toute à tous pour vous gagner toutes à Jésus-Christ. Dans le monde vous eussiez été partagées entre Dieu et les occupations de la vie domestique j ici vous appartenez à Dieu seul; jaloux de votre cœur, il a voulu y régner exclusivement. Ah ! vous pouvez bien vous écrier comme autrefois ce peuple chéri de Dieu,
3o SUR LA VIE RELIGIEISE.
témoin des merveilles opérées en sa faveur : Non, Dieu n'en a pas usé ainsi envers tant d'autres âmes qui étoienl aussi dignes que moi; uonfecit taliter umiii natioiii (i). Qu'ai-je fait, 6 mon Dieu, pour fixer vos regards? Rien, sans doute -, ici tout vient de vous, de votre bonté toute gratuite. Si je n'écoutois que mon indignité, je devrois vous dire : Retirezvous de moi, Seigneur; mais non, ô mon Dieu, j'écouterai ma reconnoissance, et en bénissant vos faveurs, je vous bénirai d'avoir regardé la bassesse de votre servante.
Sentez bien en même temps tout ce que votre vocation exige de renoncement. Le premier devoir du chrétien, c'est de renoncer à luimême; renoncer àsa propre volonté pour faire celle de Dieu, à ses penchans pour se soumettre au joug de l'Evangile, à la cupidité pour être détaché, au plaisir pour être tempérant, telle est la première loi de l'Evangile; c'est à ce prix qu'on est chrétien, selon la parole de Jésus-Christ : Que celui qui veut être mon disciple se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive. Mais ce n'esl pas
(i) Ps. CXLVll, 20.
SUR LA VIE RELIGIEUSE. 3l
sealemenl le renoncement, c'est la perfeclion (le ce renoncement que vous vouez au Seigneur.
Ainsi, il est bien commandé au simple fidèle d'être détaché des biens du monde par les affections de son cœur, d'en user comme n'en usant pas, de les regarder comme un dépôt dont il faudra rendre compte -, mais enfin le chrétien peut sans crime les posséder, en jouir, en régler lui-même l'usage. Quant à Tame engagée danslarehgion,*elle promet un dépouillement efifectif, absolu, elle est pauvre nonseulement de cœur, mais en réalité; rien ne lui appartient en piopre, «l'usage même des choses est réglé par l'obéissance, et si des objets frivoles pouvoient trop attacher son cœur, la sollicitude maternelle qui veille au bien de tous ses enfans î>auroit bien rompre ce lien funeste qui la relarderoit dans les voies de la perfection.
Ainsi encore, il est bien commandé au chrétien d'être humble de cœur, d'être soumis à Dieu, de ne pas vivre en suivant ses caprices; mais enfin il jouit de sa liberté, et il n'est pas esclave de la volonté d'autrui. Ici la première chose est d'immoler sa volonté propre, de faire
32 SUR LA VIE EELIGIErSE.
plier «es désirs sous le joug delà plus prompte, de la plus exacte obéissance, d'être un instrument docile dans les mains de Tautorité, et d'entendre la voix de Dieu même dans la voix de celle qui a le droit de commander.
Enfin, il est bien prescrit de fuir les plaisirs criminels, de redouter ceux qui sont dange-' reux, d'user sobrement de ceux qui sont permis 5 mais c'est ici que la chair est plus particulièrement soumise à l'esprit, qu'on fait de son corps une hostie vivante par le glaive de la mortification, que les veilles, les jeûnes, les abstinences, la privation des choses d'ailleurs permises, entretiennent la plus belle comme la plus fragile des vertus 5 et c'est ainsi que, dégagée d'affections innocentes aux yeux de la religion, qui même les consacre, l'ame s'élève vers son Dieu, plus pure, plus parfaite, plus agréable à ses yeux. Ce seroit donc vous abuser, que de regarder votre état comme une terre où coulent toujours le lait et le miel, où tous les jours sont sans nuages, où la vertu n'a plus de combats : non, votre état a ses peines, ses souffrances, ses humiliations-, et saint Bernard a dit avec raison, que l'état religieux est un martyre, non pas de sang, mais de charité,
SL'îl LA VIE RELIGIEUSE. 33
CjUi, sans avoir l'appareil effrayant du premier, n'en est pas moins difficile et moins pénible par les sacrifices: qu'il exige à tous les momens.
Toutefois sentez bien aussi tout ce qu'il vous procure de solide bonheur. Jésus-Christ a dit une parole étonnante : Celui qui quittera son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, pour me suivre, recevra la couronne de la vie éternelle, et le centuple dans la vie présente (i). Quel autre qu'un Dieu a le droit de faire une telle promesse, et quel autre qu'un Dieu pourroit Taccomplir? Oui, eussiez-vous renoncé à toutes les grandeurs de la terre, fussiez -vous descendues du trône, je dirai que vous trouverez le centuple de ce que vous aurez quitté.
Et où donc le trouverez-vous ici-bas ce centuple qui vous est promis? Vous le trouverez dans le repos d'un saint asile, éloigné des agitalions et des embarras de la vie domestique, des dissensions, des querelles, des haines auxquelles les mondains sont en proie. Ce centuple, vous le trouverez dans la paix d'une conscience pure, paixqui surpasse tout sentiment,
(I) Matlh. XIX, 20.
34 SUR LA VIE RELIGIEtSE.
que le monde ne donne pas, et qu'il lie sauroîî vous ravir. Vous le trouverez dans les consolations intérieures que Dieu versera dans votre ame avec d'autant plus d'abondance qu'elle sera plus vide d'elle-même; car, s'il n'est pas de paix pour les naéchans, s'il est peu de consolations pour i'ame négligente. Dieu se communique à l'âme fidèle et fervente dans l'onction de la grâce, qui convertit les épines en fleurs, et fait sortir la douceur du sein même de l'amertume. Vous le trouverez dans cette pensée si encourageante, que vous faites en tout la volonté de Dieu, que l'obéissance rend méritoires toutes les œuvres, et qu'il n'est lien dans votre vie qui ne soit en quelque sorte divinisé, puisqu'il n'est rien qui ne soit commandé par le Seigneur. Vous le trouverez enfin dans la sainte union des cœurs, dans les épan- (^hemens d'une confiance fraternelle, dans les sentimens sans cesse rappelés par les noms que vous vous donnez, ceux de mère et de sœur, noms de tendre amitié, noms pleins de douceur et de consolation, quand ils sont, comme ici, l'expression des sentimens du cœur.
SUPc LA VIE RELIGIEUSE. OO
L'orateur, en prêchant ce même discours pour une profession, y ajouta la péroraison suivante :
Detjx années entières se sont écoulées depuis que vous habitez cette maison, et vos sentiniens de foi et de piété n'ont fait que s'accroître de plus en plus; même on a pu voir qu'à cet esprit d'obéissance, de recueillement, de renoncement à vous-mêmes, vous unissiez cette ^jénérosité, cette élévation d'ame, ce dévouement sans bornes à la gloire de Dieu, qui fait les âmes apostoliques, et qui par lui-même est un trait caractéristique des fdles du Sacré- Cœur.
Les voilà, Seigneur, ces trois filles de votre sacré Cœur, les voilà ces épouses que vous avez pris soin de vous former. Elles sont à vous, et ne veulent être qu'à vous. Pauvres, elles sont prètes'à toutes les privations pour votre gloire; chastes, elles porteront dans un corps mortel une ame réleste ; obéissantes, elles voleront au premier signal partout où votre voix les appellera, jusqu'à ce qu'enfin elles aillent se joindre aux chœurs des vierges et des anges pour chanter à jamais vos miséricordes.
Pcul-ctrc que votre généreuse résolution,
mes Sœurs, coûte à vos parens des regrets et des larmes ; je ne condamne pas leur tendresse et leur douleur. Mais, si ma voix pouvoit se faire entendre à eux, je leur dirois : Consolez-vous, vos enfans ne sont pas perdues pour voire bonheur. Le Seigneur, dit l'Apôtre, ne se laisse pas vaincre en générosité -, il saura bien vous dédommager du sacrifice qu'il vous demande; quoique séparés, vous resterez unis. Voyez le Père des croyans : Abraham n'avoit qu'un fils, l'espoir de sa race 5 Dieu lui en demande le sacrifice. Il obéit, et Dieu le comble de prospérités. Obéissez généreusement au Dieu qui commande de lui immoler ce que vous avez de plus cher-, leurs prières, leurs mérites vous appartiendront, le ciel même sur la terre ne vous laissera pas sans consolation ; vous faites le bonheur de vos enfans, vous ferez le vôtre, et un jour peut-être vous verrez que c'est à la soumission a la volonté de Dieu que vous aurez dû une éternelle félicité.
EiivcoRE un moment, mes chers Enfans, et tenant clans mes foibles mains l'hostie sainte, je vous adresserai ces paroles que vous avez si souvent entendues, et qui seules sont bien capables de pénétrer vos cœurs d'un respect profond et de l'amour le plus tendre ; je vous dirai en vous présentant le Saint des saints : Ecce Agnus Dei^ ecce qui toUit peccata Tnundi : Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde. Non, ce n'est pas ici une image vaine, une figure sans réalité-, mais c'est le même Jésus-Christ que les bergers et les mages ont adoré dans la crèche, qui fut attaché à la croix, qui sortit vivant du tombeau, et qui règne maintenant au plus haut des cieux. Non, ce n'est pas un simple signe de la grâce, une émanation de la chair divine du Sauveur, une petite portion
38 POUR UKE PUEMIÈRE COMMUKIOJV.
(|uelconque de ses faveurs et de son amour ; c'est Jésus-Christ lui-même, son corps et son îime et sa divinité, aussi réellement présent dans TEucharistie qu'il l'étoit sur la terre, qu'il Test maintenant dans le ciel, assis sur le trône de sa gloire. Je ne veux écouter ici ni mes sens trompeurs, ni ma foible raison; Dieu, la vérité même, a parlé, et tout doit fléchir devant sa divine parole. Dans les sentimens d'une foi profonde, prosterné devant vos tabernacles éternels, je vous dirai : O mon Dieu, je ne vous vois pas, mais mon cœur vous adore; j'aime à m'abaisser, à m'anéantir devant votre haute majesté.
Ecce^ le voici-, mais sous quelle image aimet-ilà se peindre à nous? Hélas! sur l'autel comme sur le Calvaire, c'est toujours l'agneau muet, immobile devant celui qui le dépouille de sa toison; c'est la brebis innocente qui se laisse égorger sans se plaindre. Qu'on l'outrage, qu'on le blasphème, qu'on renouvelle autour de nos tabernacles toutes les insultes des Juifs déicides autour de la croix, il endure et souffre tout ; il garde le silence, et l'autel comme la croix est le trône de sa douceur et de sa miséricorde. Pour nous, mes enfans, nous ne
POUR LISE PREMIÈRE CO.MMtMOK. 3^
serons pas flu nombre de ceux qui abusent de sa bonté et des abaissemens que lui inspire sa tendresse, pour le méconnoilie et Toulrager. S'il se dépouille des splendeurs de sa {gloire, ce n'est point par foiblesse, c'est par amour ; et loin d'insulter à la foiblesse apparente de ce tendre Agneau, nos cœurs seront à lui sans j)artage^ c'est parce que dans l'Eucbarislie il est doux, patient et compatissant, que nous redoublerons pour lui de respect et d'amour. Voici l'Agneau de Dieu qui efface les pécbés du monde, i/ui tollit pccculn inundi. Il est vrai que pour le recevoir, nous devons être déjà purifiés de loule tache mortelle. Les choses saintes sont pour les saints; et malheur au téméraire qui viendroit s'asseoir au banquet sacré sans avoir la robe de justice et de puretél Mais enfin le Sauveur est ici dans un état de victime; il s'immole pour nous; il offre encore SCS plaies et son sang. Ah 1 si nous avons besoin de grâces puissantes, nous sommes ici placés à la source. S'il est des fautes légères qui ternissent la beauté de notre ame ; s'il est des attaches secrètes qui nous ôlent la liberté des enfans de Dieu; s'il est en nous de dangereux penchans, Jésus-Christ est ici pour
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guérir toutes nos infirmités, pour ranimer toute langueur, pour briser toutes les chaînes. 11 est le pain de vie, il est la lumière véritable, le feu consumant qui va dessécher jusqu'à la racine du péché. Respect, amour, confiance, voilà ce qu'il demande; force, lumières, consolations, voilà ce qu'il donne.
Pleins de ces sentimens de foi, d'espérance et d'amour, vous direz donc avec moi, de cœur plus encore que de bouche : Domine, non sum diynus : Non, Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi 5 je me préparerois des années, des siècles entiers à vous recevoir, que j'aurois toujours le sentiment de mon indignité. Et quelle proportion peut-il y avoir entre votre grandeur et ma bassesse, entre votre sainteté et ma misère? Non, jamais vous ne verriez dans mon ame rien qui fût digne de vous y attirer : Domine, non snm (iignus ut intres suh tectum meum . Mais j'ose avancer. Seigneur, puisque c'est vous qui m'appelez, qui m'invitez, qui me pressez d'aller à vous.
Que si tels sont vos sentimens, mes Enfans, approchez avec confiance du trône de la miséricorde*, vous verrez s'accomplir le vœu que
POtR LSE PREMIÈRE COMMUNION. ^l
forme l'Église, et que j'exprimerai en son nom en vous disant : Corpus Doinini nostri Jesu Christi custodiat animam tuant in vitam œtertiam : Que le corps de notre Seigneur Jésus-Christ garde votre ame pour la vie éternelle !
Vous avez donc voulu, mes Enfans, avoir pour patronne celle que nous avons coutume d'appeler si souvent la Reine des anges, la Reine des vierges, la Reine du ciel^ vous avez désiré que la mère du Sauveur du monde fût aussi plus particulièrement la vôtre. Vous lui avez consacré votre enfance, vos premières années, espérant tout de celle qui unit à tant de puissance auprès de Dieu tant de bonté pour les hommes, el vous êtes aujourd'hui réunies pour lui payer un tribut particulier de vénération, d'amour et de confiance filiale.
Heureuses les maisons où le culte de Marie est en honneur, où l'on aime cà chanter ses louanges, à célébrer ses grandeurs, à rappeler ses vertus, à parer ses autels, à entrer dans les
POLll tKE PREMIÈRE COM.ML KIOjV. ^S
issocialions consacrées à sa gloire! Rien n'est plus capable crenlietcnir la paix, la douceur, la modestie, la piélé, toules ces vertus qui font l'ornemenl de la jeunesïC, el du sexe en particulier.
Heureux les enfans qui lui consacrent les prémices de la vie, confiant en quelque sorte à sa garde le trésor de leur innocence, 1 invoquant sans cesse comme leur appui, et la conjurant de couvrir leur jeunesse des ailes de sa tendresse maternelle!
Heureux moi-même de nourrir dans vos cœurs ces pieux sentimens, et de concourir, pour voire édification et pour la mienne, à l'éclat de cette solennité !
O mes Enfans , c'est surtout aujourd'hui (ju'il faut adresser à Marie celte invocation touchante : O mère de grâce, mère de miséricorde, montrez par vos faveurs que vous êtes véritablement notre mère : Monstra te esse tnatre/n. Nous ne sommes pas dignes de nous présenter devant votre divin Fils^ c'est par vos mains que nous venons lui offrir nos vœux el nos hommages : Sumul per le preces. C'est par vous, ô Marie, que Jésus nous a été donné; c'est dans voire sein qu'il a pris nai:^-
44 POUR tJNE PREMIERE COMMUNION.
sance j c'est à vous qu'il a été soumis : Suinaf per te preces, qui pro nohis nalus tulil esse tuus.
Mais écoutez à votre tour ce que vous dit par ma bouche votre auguste patronne : Oui, je suis votre mère \ je vois en vous les membres démon Fils-, mais c'est à vous, par votre innocence, par votre docilité, par votre ferveur, à montrer que vous êtes mes enfans •■, c'est à ces traits que je les reconnois.
Dociles à cet avertissement, vous sentirez que vous n'avez choisi Marie pour patronne qu'afin de la prendre pour modèle, et de retracer en vous quelque cliose de ses vertus.
Quelle ne fut pas sa pureté ! C'est une pieuse et sainte croyance, très-accréditée dans l'Eglise, chère à tous les vrais fidèles, à tous les zélés serviteurs de Marie, qu'elle a été exempte de la tache originelle -, c'est l'enseignement exprès de l'Eglise catholique, que durant le cours de sa vie elle n'a jamais commis de faute, même légère (i); et saint Augustin a dit qu'il étoit delà gloire de Dieu, que, lorsqu'il s'agissoitde
(1) Conc. Trid. sess. VI, de Juslif. c. 23.
tOUR rKE PREMIÈRE COMMUKIOIÎ. ^5
péché, il ne fût jamais question de sa mère (i). Sans doute, nous ne pouvons aspirer à ce privilège; mais comprenez quels rapports nous avons avec la sainte ^ ierge, pour comprendre combien nous devons travailler à nous approcher d'elle. Il est vrai, nous ne voyons pas, comme Marie, Jésus-Christ des yeux du corps, nous ne recevons pas ses aimables caresses, nous n'entendons pas sa divine voixj mais nous le voyons des yeux de la foi dans nos tabernacles •, mais nous pouvons nous entretenir avec lui, et écouter ses réponses au fond de nos cœurs; mais nous le possédons en nousmêmes par la sainte Eucharistie. O combien doivent être purs ces yeux qui peuvent ûxery^yj^'^'^^ le Saint des saints! combien pure cette langue '^ ri-^U^ sur laquelle repose la chair virginale de Jésus ! combien pur ce cœur où descend celui qui est la sainteté même ! qui oseroit en approcher avec une conscience souillée? Où êtes-vous, esprits célestes, chérubins redoutables, qui fûtes placés à l'entrée du paradis terrestre pour en défendre les approches .^^ Paroissez autour de nos tabernacles, tenant en main
(1) De >'at. et Grat. n. 42.
46 fOCR UNE PUE^tlÊRË COMMt'KIOÎî.
IVpée flamboyante pour écarter les téméraires et les profanateurs. Ou plutôt, ô mon Dieu, touchez, purifiez nos cœurs, et préparez-les à vous recevoir, comme autrefois vous préparâtes le cœur de Marie!
Quelle ne fut pas son humilité! Ce n'est pas un homme, un prince de la terre, un prophète, c'est un envoyé du Très-Haut, c'est un ange qui vient annoncer à Marie le plus grand des mystères qui va s'opérer par elle, l'élever à un degré de gloire incomparable, celle de la maternité divine. Hé bien, au lieu d'être éblouie de l'éclat de tant de grandeur, elle s'abaisse, s'humilie, elle se confond dans son néant, pour ne voir en elle que la d<^rnièr<; des servantes du Seigneur : Ecce ancilfa Domini (i). Et nous qui sommes si foibles, si pauvres en vertus, nous qui n'avons en partage que le péché, que la corruption, comment osons-nous être vains, épris de nous-mêmes? Et surtout comment ne pas nous abaisser devant celui qui s'est abaissé pour nous sauver; qui, étant Fils de Dieu, égal à Dieu, s'est anéanti, comme parle l'Apôtre (2), jusqu'à la
(1) Luc. I, 38. r- (2) Philip. H, 8.
VOVR. UKE PREMIÈRE COAmUKIOK. 4?
mort de la croix, et s'est anéanti davanlage encore dans le sacrement de nos autels où il disparoit tout entier, ne laissant voir ni son humanité ni sa divinité, comme l'observe saint Bernard, pour n'écouter que sa miséricorde envers nous?
Quelle ne fut pas enfin la charité de Mario? Sans péché, sans imperfection, croissant de vertu en vertu, de perfection en perfection, combien elle devoit être élevée en grâce, combien son cœur devoit être enflammé, comme il devoit s'élancer vers son Dieu ! quelle devoit être l'impétuosité de son amour! Et si l'on a vu des saints tels que François-Xavier, saint Philippe de Néri, sainte Thérèse, ne pouvoir, en quelque sorte, soutenir les ardeurs des flammes divines, comme si leur corps alloit se dissoudre et se briser, qui pourroit comprendre ce qui se passoit dans l'ame de Marie? Je ne m'étonne pas que de pieux écrivains, que de grands docteurs de TEglise, tels que l'évêque de Meaux, aient pensé que Marie étoit morte, non de foiblesse, mais par un effort d'amour; que ses organes ne pouvant plus suffire à son ardeur, elle s'en soit détacbée et se soit envolée dans le sein de Diea, comme le
j8 POUR UNE PKEMIÈE.E COMMUNION.
parfum qui s'exhale de l'encens que le feu dissout. Tel est le modèle 5 si nous ne pouvons l'égaler, cherchons à l'imiter; aimons un Dieu qui nous a tant aimés ; comprenons que cet amour ne consiste pas dans quelques senlimens passagers, mais dans les œuvres, mais dans la fidélité à sa loi, mais dans le désir de lui plaire ; et que c'est se moquer de Dieu, que de lui protester de son amour en paroles, si nous l'offensons en réalité.
Que celles d'entre vous qui vont avoir le bonheur de s'approcher de la table sainte, se présentent à Jésus-Christ comme les enfans de Marie. Qu'avec elle et par elle ces enfans promettent à Jésus-Christ de l'aimer toujours, en détestant le mal et en pratiquant ses oommandemens. Que celles qui n'auroient pas le même bonheur s'unissent d'esprit et de cœur à leurs compagnes, et se préparent de loin à la même faveur.
Approchez donc dans ces sentimens d'inviolable pureté, d'humiUté sincère, d'ardente charité, vous mes chères Filles, puisque j'ai le droit de vous appeler de ce nom, et vous mes Enfans, qui, en qualité d'élèves de cette maison, devez plus particulièrement in té-
resser mon zèle ^ vous recevrez le gage de rimmortalité, et ce ne sera pas en vain que je vous dirai : Corpus Domini nostri Jesu Christi custodiat animant tuam in vitam œternam.