PREMIÈRE PARTIE
La. longue et funeste maladie de Charles VI avoit fait de son règne une époque de désastres et de calamités. Unies par le sang, mais cruellement divisées par l'ambition, les maisons de Bourgogne et d'Orléans troublent la France entière parleurs rivalités sanglantes; les grands se sont accoutumés à la licence, et les peuples à la révolte. Triomphans de nos malheurs, les Anglais se voient plus puissans que jamais par la trop fameuse journée d'Azincourt, et le roi d'Angleterre finit par être, dans Paris même, proclamé roi de France. Que de causes de ruine pour ce royaume! quels sinistres présages pour l'avenir! C'est pourtant au milieu de ces déplorables conjonclures que Charles VII, âgé de vingt ans, arrive à la couronne. Tout fait craindre qu'il ne succombe sous les efforts d'un ennemi toujours victorieux, qui, insultant à son extrême infortune, ne l'appelle par dérision que le Roi de Bourges. Une ville, dernier rempart de sa puissance, la ville d'Or-
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léans est assiégée par une armée aguerrie et nombreuse. En vain cette fidèle et valeureuse cité se signale par des prodiges de courage; abandonnée à elle-même, sans espoir d'être secourue, pourra-t-elle ne pas tomber au pouvoir de l'ennemi? Mais alors que deviendra la France? ne subira-t-elle pas tout entière le joug de l'étranger? Déjà on délibère dans les conseils du jeune Roi s'il n'ira pas se réfugier dans les provinces les plus reculées, ou même au-delà des Pyrénées, tant le danger est imminent! Tout ce qu'il y a de cœurs français est dans l abattement et la consternation. Anges tutélaires de ce beau royaume, portez jusqu'au trône de l'Éternel le cri de ses douleurs, et conjurez le Dieu deClolilde et de saint Louis de sauver leur sceptre et leur peuple ! C'en est fait, Dieu va sortir de la profondeur de ses conseils , et faire éclater sa miséricorde envers la France, par des signes si visibles, qu'il est impossible de s'y méprendre.
Dans le hameau de Domremy, non loin des rives de la Meuse, vivoit une jeune fille ignorée, qui par sa modestie, sa piété, son application au travail, étoit la joie de sa famille comme le modèle de ses compagnes. Ses premières
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années s'écoulent au milieu des travaux et des soins de la vie champêtre : certes, il y a loin de sa paisible obscurité à l'exécution d'un dessein par lequel elle doit sauver un grand royaume 5 mais celui qui commande au néant aime à se servir de ce qu'il y a de plus foible pour abattre ce qu'il y a de plus fort, et de ce qui n'est pas pour détruire ce qui est, comme parle l'Apôtre. La même voix qui appelle Moïse paissant les troupeaux de Jéthro, pour en faire le libérateur de son peuple, captif en Egypte, saura aussi appeler Jeanne d'Arc, simple et timide bergère, et en faire la libératrice de la France et de son roi.
Voilà donc que sous le bouclier de la Providence, qui la conduit et la protège, elle traverse impunément de vastes provinces, annonçant que le ciel l'envoie pour délivrer Orléans et faire sacrer son roi dans la ville même de Pveims, et qu'elle apparoit à la cour de Charles Yll, qui résidoil en Touraine. Dans un tel projet, quelle apparente folie î et quel homme sage ne sera tenté d'abord de ne voir que des chimères dans toutes ses révélalions? Jeanne peut bien s'affliger des difficultés qu'elle éprouve, mais elle n'en est point
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déconcertée. En vain on la soumet à l'examen le plus sévère; tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend d'elle, sa sagesse, sa piété, sa contenance ferme mais toujours modeste, tout est fait pour surprendre et confondre les esprits les plus éclairés et les plus difficiles; elle semble porter, sur un front où brillent la candeur et l'innocence, les signes de la miséricorde divine. Lui fait-on observer que si Dieu veut sauver miraculeusement la France, il n'est pas besoin de son bras ni de celui d'autres com- 1 attans ; elle répond avec une présence d'esprit admirable dans une fille de son âge et de sa 'ondition : Les gens d'armes hataiUeront^ ' ' Dieu donnera In victoire. Enfin tout cède il 1 ardeur divine, qui en l'entraînant ellemrme entraine aussi tout ce qui l'entoure*, il lui est permis de prendre les armes et les vélemens du guerrier, et de se mettre en marche pDur secourir la ville assiégée. Chose étonninle! dès les premiers pas dans sa nouvelle I irrière, on la prendroit pour un capitaine t xpér-menté, tant elle se montre agile, intelligente, valeureuse. Déjà elle exerce sur les îiDupes qu'elle commande je ne sais quel em- I iie surnaturel auquel on ne sait pas résister.
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La renommée qui la devance ne fait qu'enflammer dans Orléans Tirapalience de la voir dans ses murs 5 elle arrive, elle traverse les lignes des ennemis, à la vue de leurs forts, et voici qu'ayant à ses côtés l'immortel Danois, et tenant d'une main cet étendard qui fut toujours le sien et celui de la victoire, l'héroïne est reçue dans Orléans au milieu des acclamations d'un peuple ivre de joie et d'espérance. Wais se dérobant à cette espèce de triomphe pour en faire un hommage au Dieu des armées, elle va dans son temple lui rendre des actions de grâces, et implorer sa protection toute puissante. Des vœux si ardens et si purs sont exaucés 5 bientôt, en effet, tout change' de face. En vain les ennemis sont fiers de leurs victoires passées, et maîtres autour de la ville d'une enceinte de forteresses et de redoutes qui semblent inexpugnables; Dieu combat avec son envoyée : il n'est ni force dans les tours, ni expérience dans les capitaines, ni intréj)idilé dans les soldats, qui tienne devant elle. Cependant il reste encore aux Anglais un fort, le plus redoutable de tous 5 une journée presque entière d'efforts n'a pu les en chasser-, même Jeanne d'Arc est atteinte d'un trait qui
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lui fait une profonde blessure. Baignée dans son sang, elle tombe. Qu'on ne s'altrisle pas sur son sort : C'est de la gloire, dit-elle, et non du sang qui coule de ma plaie : mot sublime, qui, en décelant un noble mépris de la vie, ranime autour d'elle les courages abattus. Bientôt elle arrache de ses mains le fer qui l'a percée, se relève, se met quelques momens en prières, et vole à l'attaque plus impétueuse que jamais. Tout plie à son aspect; elle triomphe, et les Anglais lèvent le siège; et ces troupes si fières, si menaçantes, s'éloignent épouvantées, tandis que la ville fait mouler jusqu'aux cieux le cantique de la joie et de !a reconnoissance. Trois jours de combats ont suffi pour cet événement à jamais mémorable, et qui fut le salut de la France. Une fête à laquelle la religion imprime son caractère de perpétuité , en consacrera le souvenir à jamais ; et c'est après quatre cents ms, que nous célébrons encore notre miraculeuse délivrance et la gloire de notre libératrice.
Cependant la renommée porte au loin cette incroyable nouvelle, et l'espérance renaît dans tous les cœurs français. Le prodige de ce pre-
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mier succès en présage de nouveaux ; il est décidé, dans les conseils de cette politique céleste qui règle la politique d'ici-bas, que les capitaines les plus vantés d'Angleterre seront , vaincus par la jeune amazone. Si le comte de Suffolk essaie de se défendre dans Jargeau, la place est emportée d'assaut, et lui-même est fait prisonnier. Le redoutable Talbot n'est pas plus heureux ; son armée est taillée complètement en pièces dans les champs de Patay. Ainsi s'ébranle et commence à tomber en ruines le colosse de la puissance anglaise, sous les mains d'une jeune fille de dixhuit ans.
Et quelle est donc cette fille extraordinaire, sans éducation et sans lettres, qui, au sortir de son village, marche l'égale des plus habiles capitaines? Si des mains qui n'avoient tenu que la houlette portent avec gloire le fer des combats 5 si celle qui n'avoit fait que conduire un troupeau timide, gouverne maintenant et maîtrise à son gré les coursiers les plus fougueux ; si cette vierge douce, naïve, réservée, déploie tout à coup une audace, une éloquence toute guerrière, c'est déjà un assez étrange phénomène dans l'histoire des hommes 5 mais
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ivoir avec une rare intelligence conduire un >iége, commander un assaut, ranger une armée en bataille, placer ces bouches foudroyantes qui vomissent au loin la destruction et la raort^ saisir les momens décisifs pour la victoire, maintenir dans sa vigueur la discipline mili^ :aire, voilà ce qui caractérise les grands capitaines, et voilà ce que Ton trouve dans Jeanne d'Arc : comment donc ne pas s'écrier : O vraiment ceci vient de Dieu : A Domino factum '■ut istud (i) !
Mais peut-être qu'enivrée de ses succès^ qu'orgueilleuse de voir sous ses ordres tant d'illustres guerriers, qu'emportée par la dissipation et la licence des camps, la vierge de Domremy aura perdu et l'innocence de ses mœurs, et la ferveur de sa piété, et le charme de sa modestie? Ah! il pourroit en être ainsi d'une ame vulgaire , mais non de cette ame privilégiée et bien supérieure à toutes les foiblesses humaines. Des témoignages irrécusables nous la présentent comme le modèle de toutes les vertus chrétiennes. Charitable et désintéressée, elle verse dans le sein des pau-
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vrestout l'argent dont elle peut disposer^ sobre, elle est remarquable par une extrême frugalité 5 généreuse et compatissante, elle épargne à l'ennemi, autant qu'il est en elle, le meurtre et le pillage 5 irréprochable, si des langues effrénées vomissent quelquefois contre elle des injures grossières, on sait que les Anglais euxmêmes, et entre autres leur historien Hume, dont le témoignage n'est pas suspect , ont rendu hommage à l'intégrité de sa vertu. Pieuse, elle devance le jour pour avoir le temps d'assister aux divins mystères et le bonheur d'y participer; souvent elle se retire à l'écart pour prier avec ferveur, et plus d'une fois on l'a surprise, dans le silence de la riuit, priant avec une grande abondance de larmes pour le royaume et pour son roi. Enfin, jalouse de faire respecter Dieu et les bonnes mœurs, le blasphème la fait frémir, et son zèle s'enflamme contre ces femmes vendues au vice, qui viennent autour du camp alimenter la corruption. O Dieu trois fois saint, soyez à jamais béni d'avoir fait, par votre grâce, que Jeanne d'Arc fut une héroïne de pudeur comme de courage, et que celle qui devoit être à jamais chère à la France par ses exploits, mé-
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vilàt aussi d'être révérée de tous pour ses vertus!
Mais poursuivons avec elle sa merveilleuse rarrière. Voilà bien la moitié de sa mission céleste accomplie, Orléans est délivré; mais il fautencore qu'elle conduise le jeune monarque k la ville même de Reims, où il doit recevoir l'onclion royale. Partir des bords de la Loire. à la lête d'une armée, brave sans doute, mais peu nombreuse, sans vivres et sans argent, et iraverser une vaste étendue de pays, au risque de se voir inquiétée, assaillie, détruite même par des ennemis puissans, et arrêtée par des villes encore en leur pouvoir ou dans leurs intérêts, telles que Auxerre, Troyes, Châlons ;t Fteims même, qui peuvent opposer une vive et longue résistance, quelle périlleuse entreprise ! Elle peut décider irrévocablement du sort du roi et de la France. Aussi l'irrésolution est dans le cœur du monarque et dans son conseil. Les plus audacieux comme les plus I xpérimentés en sont effrayés. Jeanne seule est ^ns crainte. « Prince, dit-elle au Roi, n'ayez aucun doute -, vous obtiendrez tout votre .) royaume, bientôt vous serez couronné. » 11 lui a été donné de fixer les incertitudes, et de
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prévaloir sur les esprits les plus rebelles. Si voix est écoutée comme celle du ciel; tout s'ébranle enfin, et l'armée royale se met en marche. Si quelques obstacles se présentent sur la route, notre héroïne sait les surmonter par sa confiante audace, et Charles Vil arrive heureusement au terme de son voyage. Ville antique de saint Rémi, berceau du royaume très^chrélien! voici ton roi qui s'avance, et qui vient dans tes murs pour y jurer de se dévouer au bonheur de son peuple; ouvre tes portes au successeur de Clovis, au fils de saint Louis. La ville de Reims se montre toute française; elle ne fait aucune résistance, et Charles VII y fait son entrée solennelle. Aussitôt tout s'y prépare h la hâte pour l'auguste et sainte cérémonie. Sans doute, cette fête politique et religieuse tout ensemble n'aura pas la magnificence accoutumée; mais après tant de disgrâces et de revers, quelle joie brille dans tous les yeux! que de larmes d'attendrissement sont versées au milieu des acclamations triomphantes des cœurs fidèles! Debout, à côté de l'autel, tenant en main l'étendard sacré, Jeanne d'Arc apparoit à l'assemblée émerveillée, comme l'ange libérateur de la France.
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Quel changement vient de s'opérer en peu de temps ! Il n'y a pas encore trois mois que Charles \II disputoit aux Anglais victorieux les restes d'un pouvoir expirant^ les cœurs avoient perdu jusqu'à l'espérance. Tout à coup une jeune inconnue, une simple villageoise, un enfant paroit pour se mettre à la tête des troupes fidèles, et tout prend une face nouvelle. Dieu le veut ainsi pour le salut de la France : A Domino/actum est istud! Il faut le dire ici, pour notre consolation, c'est par une suite d'événemens marqués au coin d'une providence spéciale que ce royaume a été fondé, et qu'il s'est, durant quatorze siècles, perpétué jusqu'à nos jours. Or, quels traits de cette protection toute divine ne présente pas son histoire! Clovis, encore idolâtre, est sur le point d'être défait dans les plaines de Tolbiac^ dans cette extrémité, il invoque le Dieu de Clotllde qu'il n'avoit pas encore adoré : au moment même tout change, la victoire se déclare pour lui, et devenu le disciple de Jésus- Christ, Clovis va jeter les fondemens du royaume Irès-chrélien. Au temps de Charles- Martel, dans le huitième siècle, de formidables armées de Sarrasins pénètrent au cœur de II. 1 1
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la France, et menacent de l'envahir tout entière. Charles devient le marteau qui écrase trois cent mille de ces Barbares dans les plaines^ de Tours, et la France sauvée poursuit le cours de ses glorieuses destinées. Nous venons de voir ce qui s'est passé sous Charles Vll^ jamais le royaume n'avoit été plus près de sa ruine, et jamais il n'a été plus miraculeusement sauvé. Descendons au temps de la Ligue formée contre Henri IV; que va-t-il arriver;* La chaîne de la succession sera-t-elle brisée? ou le sceptre va-t-il tomber dans des mains hétérodoxes? Ni l'un, ni l'autre. Le ciel veille sur Henri; il le conduit de succès en succès,, mais en même temps il lui envoie la foi avec la victoire, et la légitimité continue d'être assise avec la religion catholique sur le trône de saint Louis. Que s'est-il passé de nos jours.^ Des tempêtes politiques avoient jeté toute la racr do nos rois sur une terre étrangère -, après vingt-cinq ans, le désir de les revoir n'est pas sans doute mort dans les cœurs; mais ici l'espoir est banni. Tout à coup Dieu fait briller son bras puissant ; le dominateur de l'Europr tombe, mais d'une chute plus prodigieustencore que son élévation; el les rois d'un jour