Conférences et discours littéraires
Le reciieil de ces conférences devait être publié au mois de mai 1870. L'éditeur qui me l'avait demandé crut, avec raison, qu'il était convenable de le faire précéder d'une préface : je cherchai vainement une heure de loisir pour la rédiger. Maintenant que cette heure m'appartient, est-il opportun d'en user? un intérêt quelconque s'attache-t-il encore à.ces souvenirs d'hier dont nous séparent de si tragiques événements? Il est peut-être permis d'en douter et, cependant,'il m'a semblé qu'il n'était pas tout à' fait sans profit de les évoquer, comme un des symptômes du mouvement qui agitait la société française à la veille des terribles catastrophes prêtes à fondre sur elle. On y trouvera probablement r occasion de reprocher à certains hommes une disposition incurable à de trop complaisantes illusions.
INTRODUCTION
Mais les esprits sérieux et réfléchis y reconnaîtront une manifestation très-caractérisée de l'opinion publique, réclamant avec fermeté une direction nouvelle dans la conduite des affaires du pays.
L'empire avait cédé peu à peu, et malgré lui, à la pression de cette opinion. Ceux qui lui en font un crime ne veulent pas se rendre compte des causes, pourtant faciles à apprécier, qui le condamnaient à modifier ses procédés de gouvernement. Le despotisme, même déguisé, ne peut avoir aujourd'hui une durée illimitée. Quand il ne lui est plus possible de dissimuler le mal qu'il a fait, il en est réduit à préparer lui-même sa chute. L'auteur du coup d'État de décembre subissait fatalement cette destinée. Sa domination, née de la fraude et de la violence, ne pouvait être que passagère. Le succès seul l'expliquait. Elle devait s'évanouir avec les revers. Le Mexique et Sadowa marquaient inexorablement sa fin.
Car pour l'empire, la transformation, c'était le suicide. En devenant parlementaire et libéral , il cessait d'être : il entrait en tutelle et perdait ainsi le fruit de vingt années de règne. Il ne faut pas, cependant, juger avec trop de sévérité ceux qui lui conseillèrent cette évolution. Très-convaincus qu'il était impossible de remonter le courant, ils espérèrent le maîtriser en s'y abandonnant, et vraiment, s'ils avaient eu le simple bon sens de
INTRODUCTION
s'opposer à la guerre, ils auraient pu adoucir la pente et laisser progressivement disparaître celui dont le brusque naufrage entraînait nécessairement la perte de la France.
Il est donc aussi injuste qu'erroné d'attribuer l'effondrement du gouvernement impérial aux essais de liberté, d'ailleurs fort timides, qui lui furent proposés comme un moyen de salut. Réalisés avec sincérité, ils auraient prolongé son existence en désarmant beaucoup d'hostilités. Un parti nombreux se formait, qui ne demandait que des prétextes et qui en aurait vécu plusieurs années. Il aurait eu pour auxiliaires naturels tous les indécis qui s'accommodent volontiers des demi-mesures et croient avoir remporté une grande victoire quand ils ont ajourné une solution inévitable. Leur concours fournissait les éléments sérieux d'une trêve qui frappait d'irtapuissance les adversaires systématiques et groupait en un solide faisceau une majorité compacte, effrayée à bon droit par les extravagantes menaces de la démagogie.
Les esprits sérieux auxquels une conviction ferme commandait l'abstention et la défiance, ne pouvaient être ébranlés par ces expédients; n'obéissant ni à un sentiment personnel, ni à un mot d'ordre.
INTRODUCTION
ils accueillaient avec satisfation les résolutions libérales du nouveau cabinet, tout en comptant peu sur leur loyale exécution; prêts à en profiter pour les consacrer et les étendre , ils cherchaient le moyen de servir la liberté sans troubler l'État, et de substituer à l'autorité d'un seul celle du pays tout entier. Pour atteindre ce but, ils ne demandaient que la faculté de discuter sans entraves les vérités philosophiques et morales qui , par des voies diverses, mènent infailliblement à la pratique de la liberté. La presse avait recouvré le droit de débattre ces questions : c'était beaucoup, ce n'était pas assez. 11 était du plus haut intérêt de pouvoir les examiner doctrinalement dans des assemblées graves, décentes, disciplinées. Les hommes réunis subissent involontairement la contagion des émotions sincères. La persuasion les subjugue par le cœur autant que par l'esprit : or, le cœur se donne surtout à la parole. Elle établit entre les âmes une communication mystérieuse et presque divine, que la pensée refroidie dans un écrit ne saurait faire naître; négliger sa puissance, quand on peut la mettre au service du bien, serait une faute que les hommes de foi n'ont jamais commise ; ceux qui, en attaquant l'Empire , cédaient à une impérieuse impulsion de conscience, devaient saisir avec empressement une occasion nouvelle de lutte et de prosélytisme. Ils n'y manquèrent point.
INTRODUCTION
Avant la loi de 1868 sur les réunions publiques, quelques conférences avaient été faites sur des sujets purement littéraires ou scientifiques, mais elles n'avaient lieu qu'en vertu d'une autorisation, toujours révocable, du ministre de l'instruction publique. Elles ne jouissaient, à vrai dire, que du droit de grâce. La loi des réunions leur ouvrait-elle une libre carrière? c'était une question douteuse sur laquelle les jurisconsultes furent divisés, plusieurs d'entre eux estimant que le législateur avait entendu permettre la discussion publique, et non une sorte de cours fait aux assistants par une seule personne. Ce dernier exercice leur paraissait relever directement de l'enseignement supérieur, et par là même, être subordonné à l'arbitraire de l'administration.
Malgré ces objections, un petit groupe se forma, décidé à tenter l'aventure d'une campagne en règle, entreprise sous le couvert de la loi. Ce fut de l'Académie française que partit le signal, et l'un de ses membres les plus illustres^ voulut bien appeler dans son salon, avec quelques-uns de ses confrères, les hommes politiques naturellement désignés par l'indépendance de leurs opinions. Les fractions diverses de l'opposition libérale y furent représentées, depuis M. Pelletan et M. Jules Simon jusqu'au re-