‹ Conférences et discours littérairesChapitre 2 sur 31 · M. Saint-Marc Girardin · texte numérisé non relu

M. Saint-Marc Girardin

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gretté M. Cochin : elles se rapprochèrent, non par un étroit esprit de parti, mais par l'honnête et ferme désir de donner un exemple utile et d'acclimaler l'usage d'une liberté nouvelle.

Après un examen approfondi des difficultés que notre dessein pouvait soulever, il fut convenu que, sans avertir le ministre de l'instruction publique, nous nous contenterions de déposer à la préfecture de police une déclaration indiquant la composition de notre bureau, le nom de l'orateur, et le sujet de son discours. L'autorité nous fit d'abord prévenir qu'elle ne permettrait pas la réunion projetée; puis, le propriétaire de la salle nous refusa le local qu'il nous avait loué. L'insistance de M. Eugène Yung qui avait travaillé à notre œuvre avec autant d'intelligence que de dévouement triompha de ces obstacles, et notre premier essai put avoir lieu le dimanche 10 janvier 1869.

M. Laboulaye avait bien voulu accepter la présidence, où son sang-froid, sa finesse, son bon sens exquis pouvaient nous être d'un indispensable secours, car nous savions que dans la salle, où chacun entrait avec son argent, nous attendaient des adversaires résolus à troubler la séance en demandant la parole, et en invoquant la loi pour se mêler à la discussion. Dans un langage à la fois net et mesuré, le président alla lui-même au-devant de cet incident en traçant à l'auditoire le programme qu'il avait le

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droit et la volonté de faire respecter. Cet appel à la raison fut entendu, et la conférence, ainsi protégée, s'acheva sans autre manifestation que celle d'une sympathique bienveillance.

La cause était gagnée. Nous n'avions plus à craindre la résistance de l'autorité, ni les attaques de la malveillance. Le public nous savait gré de nos bonnes intentions et nous encourageait, c'était à nous de nous montrer dignes de son appui. Nous nousyefTorçàmesde notre mieux .-pendant les quatre mois de l'hiver de 1868-1869, chacun de nous paya de sa personne; le discours de clôture, prononcé par M. Saint-Marc Girardin, précisa dans les termes les plus heureux et les plus brillants la nature et la portée de nos travaux. Nous avions voulu, en profitant d'une liberté restituée, propager l'habitude des nobles et saines distractions de l'esprit, montrer le légitime et puissant attrait de réunions n'ayant d'autre but que le mutuel échange de sentiments élevés, ouvrir enfin la voie diflicile, mais féconde, dans laquelle marcheraient d'un pas ferme tous ceux qui comprennent la nécessité impérieuse, de faire de plus en plus pénétrer dans la société française les lumières de la morale et de la science. L'assistance ratifia par d'unanimes applaudissements l'expression de ces utiles vérités ; — elle ne fut pas moins prompte à favorablement accueillir les fines et mordantes allusions par lesquelles l'illustre orateur

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Stigmatisait l'abaissement des caractères, énervés par les pratiques du despotisme. — Le succès fut d'autant plus complet qu'en nous séparant pour la lutte électorale qui allait s'ouvrir, nous mettions en commun nos patriotiques espérances. Nul ne doutait du triomphe de la liberté. Mais hélas! qui aurait pu prévoir à ces heures d'enthousiasme qu'il dût être suivi de si épouvantables catastrophes ?

Après les élections du mois de mai 1869, notre tâche devenait plus facile, le mouvement était imprimé; nous n'avions plus qu'à l'abandonner à luimême. Nous crûmes cependant de notre devoir de nous y mêler encore; de décembre 1869 à la fin de mars 1870, chaque dimanche, l'un de nous fit une conférence. Notre exemple avait été suivi en province aussi bien qu'à Paris. Tous les hommes de bonne volonté s'empressaient de s'associer à cette propagande intellectuelle. L'histoire, la morale, les sciences, la philosophie, le droit usuel, l'hygiène, fournissaient la matière de leçons instructives et attachantes, que le public recherchait avec une faveur croissante. Sans doute il était difficile que l'émotion

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extrêoie communiquée à tous les esprits par les évé- ' nements politiques ne se fît pas sentir aux orateurs; ^\^^'^ Elle se révélait par des rapprochements ingénièi»c, par des réflexions générales que l'assistance saisissait avec avidité. La présence du commissaire de police ajoutait à l'attrait de ces manifestations. Mais nulle part, à ma connaissance au moins, il n'y eut d'abus notable à signaler, et tandis que les réunions publiques furent promptement transformées en clubs où se produisirent audacieusement les doctrines les plus insensées, les excitations les plus criminelles, les conférences se maintinrent dans des limites de convenance et de modération qui assuraient leur succès et leur autorité. Je n'hésite pas à croire qu'elles auraient exercé une heureuse influence sur les mœurs publiques si elles avaient pu paisiblement se succéder, en recevant du temps et de l'expérience les perfectionnements dont elles étaient susceptibles.

Un sentiment de réserve que chacun appréciera m'empêche de. citer des noms propres à l'appui de ce jugement. Plusieurs viendraient à la fois sous ma plume, qui ne serait jamais assez louangeuse pour être tout à fait juste. Cependant il en est un, qui, dans l'histoire des conférences, restera environné d'un éclat particulier. Deux fois illustré dans les lettres, ce nom est porté par un homme d'un cœur vaillant, dont le talent souple, gracieux et ferme

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semble être l'expression la plus haute de l'honnêteté. Il n'est pas une ligne ni une parole de lui qui ne soit marquée à cette empreinte; elle est sur son front; dans ses regards, sur ses lèvres; elle donne à tout ce qui émane de lui un charme incomparable en même temps qu'une force irrésistible. Elle lui permet de subjuguer les âmes sans cesser un instant d'être simple et vrai. Par un heureux privilège de son caractère et de la cause à laquelle il s'est voué, pour être éloquent, il lui suffit d'être sincère. Sa profonde sensibilité, son goût exquis, son inflexible droiture sont les trois sources abondantes d'où jaillissent sans effort des pensées persuasives et pures ; l'effet en est d'autant plus puissant qu'elles sont absolument exemptes d'habileté et de recherche.

Un des traits distinctifs de sa franche et noble nature, c'est une confiance inébranlable dans le bien. Aussi n'a-t-il point à lutter contre le doute et les défaillances. Il voit si clair au fond de sa conscience, qu'il est inaccessible à l'incertitude. C'est ce qui explique cet entrain généreux, cette belle humeur alerte intrépide, presque guerrière, cette raillerie acérée mais constamment bienveillante qui font de ses discours de vrais chefs-d'œuvre de sentiment, de grâce et de fortifiante raison. On y sent le souffle de la foi passant à travers un cœur indulgent et bbn iqui n'a jamais cbrind la tolère hi la

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haine, si ce n'est contre le mal. Aussi, nul mieux que lui ne possède l'art excellent de consoler, de relever les hommes, d'endormir leurs souffrances et de ranimer leurs courages en les obligeant à croire et à espérer.

Nous l'avons vu, pendant les jours glorieux du siège de Paris, infatigable, dévoué, se prodiguant avec bonheur, faisant oublier à ceux qui pouvaient l'entendre ou le lire les angoisses du présent et les craintes de l'avenir. Chacun subissait le charme de sa morale vivifiante, chacun était fier de rencontrer en lui tant de patriotisme résolu, rehaussé par toutes les délicatesses de l'esprit et du langage. Les privations et les misères n'étaient pas diminuées, mais on les avait un instant perdues de vue, et les souvenirs de cette salutaire épreuve les rendait plus tolérables.

En rappelant ce mémorable exemple de l'influence que peuvent exercer les réunions publiques sous cette forme spéciale qui a reçu le nom de conférences, je suis naturellement conduit à poser la question de savoir si cet exercice constitue dans l'ordre littéraire un genre soumis à des règles déterminées. L'afflrhiative n'est pas douteuse, si les

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conférences ont leur raison d'être dans une disposition particulière de la société actuelle, si elles correspondent à un besoin moral, à une nécessité fondamentale ou même de circonstance.

Je reconnais que le mouvement politique qui a contribué à précipiter l'empire n'a point été étranger à notre résolution d'ouvrir des conférences; mais attribuer leur succès seulement à une pensée d'opposition serait ne voir que superficiellement les choses.

La cause en est plus profonde, et c'est dans l'état général des esprits qu'il faut la chercher. Qui peut nier le travail progressif qui transforme les idées des nations européennes? presque partout, se présente ce phénomène inquiétant d'un grave désaccord entre les institutions et les mœurs. Les premières demeurent immobiles, tandis que les autres se modifient chaque jour. Les traditions s'affaiblissent en même temps qu'augmentent les exigences de l'individualisme. Les principes d'égalité et de justice deviennent le prétexte de revendications intraitables dont, grâce à l'ignorance commune, quelques ambitieux peuvent faire un levier de désordre et de destruction. Les hommes semblent agités du pressentiment vague d'un monde nouveau, et ils s'effraient quand ils mesurent l'abîme qui sépare leur puissance réelle de leurs confuses espérances. Dég )ûtés des flatteurs qui les ont abusés., ils vou-

(Iraient renoncer aux chimères, et plus que jamais ils sont entraînés vers un idéal qu'ils ne peuvent ni définir ni comprendre. C'est là ce que les penseurs et les politiques ont plusieurs fois appelé l'anarchie intellectuelle. A vrai dire, c'est le mouvement inévitable des sociétés, qui ne restent jamais stationnaires. Seulement, la veille ou le lendemain des grandes catastrophes, ce mouvement est plus violent, et son énergie s'accroît de toute celle que les autorités régulières perdent à ces heures troublées. Alors la parole officielle est discréditée, et celle qu'on suppose indépendante avidement recherchée. Le public demande à ses orateurs préférés de l'éclairer, de le charmer, de le guider; il les attire dans l'arène, il est heureux de les y applaudir; il attend d'eux l'écho de ses propres sentiments. Il veut qu'ils lui apportent la science sous une forme aimable et communicative, mêlée de leçons utiles et de vives émotions. 11 désire qu'on lui parle de luimême, de ses intérêts, de ses affaires; qu'on lui enseigne l'art de se posséder et d'user sagement de la liberté. Ce ne sont ni des cours, ils réclament un trop grand effort intellectuel, ni des sermons, ils enferment la morale dans un horizon trop étroit, qui peuvent satisfaire ces aspirations,; ce sont des expositions familières s'appliquant à des sujets qui touchent, au moins par de naturelles analogies, aux préoccupations du moment ; ce sont des compositions

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oratoires unissant à l'agrément d'un style élégant et clair la démonstration d'une grande vérité morale, philosophique ou politique; c'est l'éloge d'un de ces rares génies dont l'humanité garde le souvenir avec orgueil, et qui a traversé la vie pour laisser après lui, avec les traces de ses bienfaits, le modèle de salutaires et pures vertus. En un mot, c'est l'emploi d'une heure de loisir embellie par une noble distraction de l'esprit, et qui, dans son vol rapide, a doucement remué le cœur, fortifié l'intelligence, inspiré le goût du bien et rapproché les âmes par un acte public de commun hommage à la vérité, un droit à la libre raison.

Si je n'ai point trop infidèlement tracé la raison d'être et le programme des conférences, il faut en conclure qu'elles occupent une place dans la littérature, et qu'elles sont assujéties à des règles. Rien ne serait donc plus inexact, j'ajoute rien ne serait plus dangereux, que de penser que le savoir et le talent y suffisent, et qu'elles peuvent se prêter à toutes les fantaisies de l'imagination. Destinées à instruire en émouvant, elles doivent, avant tout, reposer sur une idée précise doht le développement sefa aidé

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par le jeu des passions qui s'y rattachent naturellement. La classification académique rangerait la conférence dans le genre démonstratif. C'est assez dire qu'elle doit avoir pour objet une proposition scientifique ou morale à établir. Or le premier soin de l'orateur qui veut arriver à une conclusion juste et satisfaisante est de connaître aussi complètement que possible la question qu'il traite. A Dieu ne plaise qu'il initie ses auditeurs à tous ses détails, mais il est nécessaire qu'il les ait à l'avance étudiés.

Ce serait de sa part une inexcusable témérité, dont il courrait le risque d'être cruellement puni, que de prétendre s'assimiler à la hâte le sujet sur lequel il doit parler; la mémoire ne saurait avantageusement remplacer la méditation et la science. Il y a longtemps que Cicéron l'a enseigné, et ses préceptes sont toujours de mise.

« Qu'on ne dise point, écrivait-il dans son Dialogue des Orateurs, qu'il suffit de se faire donner pour le besoin du moment des notions spéciales. Car d'abord on use tout autrement de son bien propre que d'un bien emprunté ; ensuite cette possession de plusieurs sciences, même ne concourant pas au même but, orne notre intelligence ; elle éclate et se révèle au moment oîi nous y pensons le moins, et non-seulememt le public éclairé, mais le peuple lui-même le comprend et ne ménage pas ses louainges pour ces études consciencieuses qui font pdSsel' par

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toutes les épreuves de l'éloquence et font enfin reconnaître l'orateur '. »

Les orateurs de conférence doivent d'autant plus se pénétrer de ces sages réflexions, qu'ils sont condamnés à glisser légèrement sur les preuves et à effleurer les principales considérations qui appuient leur argumentation; ils ne sont pas, comme les professeurs, enfermés dans les limites d'un cadre étroit, ils ne peuvent instruire qu'en intéressant, et l'auditoire auquel ils s'adressent est trop peu homogène pour qu'il ne soit pas nécessaire de le captiver par l'abondance et la variété des moyens; comme le prédicateur dans sa chaire, c'est plutôt par la dispersion que par la concentration de la lumière qu'ils agissent, il faut donc qu'ils en portent en eux-mêmes un large et puissant foyer. Il semble à beaucoup de gens que rien ne soit plus facile que de parler correctement sur une question donnée. Sans doute on y parvient avec quelque travail; mais bien dire n'est point assez; des phrases artistement ciselées peu-

1. Nec prisquam respondeat sufficere ut ad tempus simplex quidam et uniforme doceaatur; primum enim aliter utimur propriis, aliter commodatis; longèque interesse manifestum est possideat qaisque profert, an mutuetur. Deinde ipsa multarum artium scientia, etiam aliud agentes, nos ornât, atque ubi minime credas eminet et excellit. Idque non doctus modo et prudens auditor, sed etiam populus intelligit; ac statim ita laude prosequitur ut légitime studuisse, ut per omnes eloquentiae numéros isse, ut denique oratorem etiam fateatur. {De Oratoribu}!, n« 24.)

vent plaire; elles fatiguent promptement si elles sont vides. La pensée qui seule fait leur vraie force ne vient que d'une longue étude. On ne saurait d'ailleurs honnêtement s'imposer au public sans avoir à l'avance soigneusement éclairé la voie dans laquelle on l'engage, et même celle dont il est bon de ne pas lui ménager l'accès. La plus grande marque de respect qu'on lui puisse donner, c'est l'habitude scrupuleuse de ne jamais l'aborder sans avoir soigneusement approfondi le sujet dont on a le dessein de l'entretenir.

Qu'on ne me dise pas que c'est là un conseil applicable à tous les genres que l'orateur est appelé à traiter; telle n'est pas mon opinion. Dans les assemblées délibérantes, à la barre d'un tribunal, un événement imprévu, l'explosion soudaine d'une grande passion peuvent l'obliger à prendre la parole à l'improviste et sans nulle préparation. Quelquefois la violente commotion de son esprit brusquement arraché à lui-même lui prête une incomparable éloquence. Lorsque César apporta au Sénat la grâce de Marcellus, Cicéron, vis-à-vis duquel le secret avait été religieusement gardé, dut, comme ses collègues, motiver son vote ; il le fit par une harangue citée avec raison comme un chef-d'œuvre; elle doit surtout sa perfection à l'émotion subite et profonde qui l'inspirait. 11 serait facile de trouver chez les modernes de semblables exemples. Le barreau de

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Paris n'a point oublié celui de Bethmont qui, encore stagiaire, fut inopinément forcé de remplacer un confrère chargé de défendre un jeune Anglais qui avait volé dans une maison de jeu. Je n'affirmerais pas que, malgré son courage et le sentiment de son devoir, il n'ait été en proie à un grand trouble; mais certainement ce trouble est devenu l'un des ressorts de sa puissance. En s'emparant d'une âme douée d'une sensibilité exquise, il en a fait jaillir toutes les ressources de l'intelligence et du cœur, "Soutenu à la fois par la nécessité et par la satisfaction que cause un acte généreux; sachant que, loin de pouvoir lui être reproché, son défaut de préparation lui était une raison de faveur, l'avocat pouvait se livrer tout entier. Sa plaidoirie fut un triomphe, et les jurés en larmes le récompensèrent de son dévouement en acquittant l'accusé.

L'orateur de conférence ne sera jamais exposé à de pareilles surprises ; il n'a point à en redouter les périls, il ne peut en invoquer les excuses; c'est donc fort intentionnellement que je lui demande un travail préparatoire achevé, et que je fais de cette condition l'une des règles principales du genre d'exercice littéraire à l'honneur duquel il prétend.

Ce travail lui est nécessaire non-seulement pour le pénétrer exactement de son sujet, mais aussi pour lui donner la sobriété, la correction et l'élégance avec lesquelles il captivera son auditoire.

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La perfection de la forme a toujours été et sera toujours un attrait puissant. On a quelquefois essayé de le contester; on a traité de rhéteurs ceux qui y attachent un haut prix. Le rhéteur est celui qui, sans passion véritable, sans conviction sincère, s'ingénie à parer son discours des vains ornements d'un langage affecté. Mais celui-là est vraiment l'orateur qui, ayant le devoir de parler aux hommes, commence par se replier sur lui-même, écarte scrupuleusement tout ce qui lui paraît choquer la bienséance, fortifie ses raisonnements par la simplicité du ton, l'éclat des images, la propriété des expressions, la justesse des rapprochements. C'est là ce qu'ont enseigné tous les grands esprits de l'antiquité. Tacite l'a écrit dans son livre des orateurs: « L'orateur est celui qui, apte à parler de toutes choses avec agrément et distinction sait, en charmant ses auditeurs, les persuader de ce qui est digne et utile ^ » a Le style, dit Cicéron, est par excellence le ressort magistral, et le soutien suprême du discours -. » Enfin Plutarque racontant la vie du grand orateur romain confirme son opinion par ces simples et sages réflexions :

1. Id est orator, qui de otnni questione pulchre et ornate et ad persuadendum apte dicere, prodiguitate reruin cum voluptate audientium possit. {Tacite, Dial., n» 30.)

2. Stylus optimus et praestantissimus dicendi effector ac magister. (De Orat., lib. XXXIII.)

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u L'éloquence ajoute au plaisir et fait trouver doux ce qui est honnête, et le droit et la raison sont invincibles quand on les sait bien dire : il faut que celui qui veut faire devoir d'un homme sage au gouvernement d'une chose publique, vise toujours de faire de préférant ce qui est utile à ce qui flatte et chatouille la multitude; mais de paroles, qu'il doit aussi chercher de faire que ce qui est utile ne soit déplaisante »

Ces préceptes sont de tous les temps : c'est la science de la nature humaine qui les a dictés. La pensée, et le langage qui en est la forme la plus précise, ont un idéal de beauté dont le type confus et voilé est au fond de la conscience de tous. Plus ils s'en rapprochent, plus puissante est l'émotion, d'abord de Torateur, puis de ceux qui l'écoutent. Il n'est permis à aucun d'eux de s'y soustraire, pas plus qu'il ne le pourrait à l'admiration arrachée par les grands spectacles de la nature-, peut-être même l'effet produit par ceux-ci est-il moins général. Cicéron dans son Traité de la nature des Dieux en donne l'une des raisons : « Notre âme, dit-il, s'accoutume à ce qui frappe nos yeux, nous admirons moins les choses que nous voyons tous les jours, et nous sommes moins disposés à en rechercher les causes, nous semblons y être excités

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