M. Cochin
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héi'os, de ce martyr dévoué de la liberté qui par sa vertu a été porté au faite de la puissance suprême chez une nation républicaine, après avoir travaillé de ses mains et traversé les ateliers où il s' est honoré lui-même par son dévouement à ses devoirs.
Si je voulais, après cette profession du potier dont je viens de parler, parcourir, je ne dirai pas toutes les autres, mais les principales et les plus importantes, je ne serais pas embarrassé pour justifier, par des raisons qui me semblent, irréfutables, les motifs légitimes et profonds de l'affection que chacune d'elles inspire. Pour ne parler que de la plus ancienne, je ne dirai pas de la plus noble, elles ont toutes droit au même titre, mais enfin de la plus indispensable de toutes, de la profession de l'homme des champs, qui ne comprend, messieurs, de quel merveilleux attrait elle est, ou du moins elle devrait être environnée? Non pas que je veuille répéter devant vous ces sentimentaUtés de collège qui nous apprenaient, quand nous étions sur les bancs, que rien n'est comparable à la félicité des agriculteurs 1 Non! mais parce
qu'il y a en effet dans ces occupations saines et simples tout ce qui peut donner la vigueur du corps en même temps que la liberté et l'indépendance de l'esprit. Et pourquoi sommes-nous témoins d'un spectacle qui correspond si peu à ce qui devrait exister si nous ne consultions que les lois de la logique? Je n'ai pas le droit de vous le dire, mais vous avez le droit de le deviner. La partie si forte, si énergique de la nation qui exerce cette profession nécessaire, elle porte peut-être encore un joug que, grâce à Dieu, la civilisation et la philosophie sont en train de briser. Quand dans nos campagnes, qui laissent encore si fort à désirer pour la culture, on aura ouvert des routes nombreuses, quand partout il y aura des écoles, quand le crédit y sera représenté utilement et non pas par ce mensonge des établissements officiels qui ne s'affu'ment que pour ajouter leurs irrégularités bien payées aux irrégularités municipales, alors, messieurs, dégagés de toute espèce de pression administrative, ceux qui exercent cette profession si belle pourront en comprendre et la grandeur et les devoirs. Si des champs je passe aux villages, aux
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bourgs, aux villes, c'est là que je me rappelle mon orchestre avec ses notes variées, concourant toutes à la même harmonie, et je n'ai qu'à choisir pour trouver le courage, la simplicité, le dévouement, l'intelligence. Soit que j'embrasse ces groupes dejeuneshommes, charpentiers ou maçons, qui élèvent les édifices, qui abritent nos familles et qui nous permettent de nous reposer de nos travaux, soit que je jette les yeux sur cette armée d'ouvriers habiles qui préparent ou fabriquent nos vêtements, et j'y comprends, bien entendu, ces myriades de femmes dont les doigts élégants produisent les miracles de la mode, destinés à relever la grâce, et quelquefois à la dénaturer, il m'est impossible de ne pas me sentir saisi d'une sorte d'attendrissement et de respect, et de ne pas trouver dans ce mouvement généreux, dont malheureusement je ne puis pas examiner un à un les détails, la preuve de cette proposition qui fait le fond de mon entretien , et qui est la foi de toute mon existence, à savoir que ce n'est pas seulement la dignité, — elle y est assurément pour beaucoup, — mais que c'est certainement le
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zèle, le sentiment du devoir, le culte de la profession qui produit toutes ces grandes choses. Et quand je me mets en face des progrès de la science, qui ne recule jamais et, courageuse pionnière, préparant des conquêtes nouvelles pour ajouter à celles que déjà elle nous assure, je suis bien convaincu que chacune de ces professions grandira, fructifiera, et qu'avec l'éducation morale que l'avenir y ajoutera, r.ous verrons se réaliser lidéal que je signalais tout à l'heure en l'appelant de tous mes vœux.
11 n'y a, messieurs, je dois le dire en terminant, et je le dis, qu'une seule profession qui me semble en baisse. Laquelle? Vous l'avez pressenti. Elle a été autrefois, dit-on, utile, glorieuse et j)rotectrice. Elle a fait de grandes choses, mais elle a laissé derrière elle de lamentables ruines, et enfin, à mesure que les siècles s'accumulent, les difficultés qui l'entourent semblent s'accroître. Nous en pouvons être convaincus par la raison excellente que, si la profession existe encore, il arrive quelquefois qu'on ne trouva pas de candidats sérieux pour les places vacantes; Nous l'avons vu deux fois en ce siècle.
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et nous sommes encore les témoins de cette étrange aventure d'un trône qui reste vide sans que personne se soucie de l'occuper.
D'où vient un semblable phénomène, qui tout d'abord est de nature à nous causer quelque étonnement? Est-ce qu'il serait une objection à la thèse que j'ai eu l'honneur de développer devant vous? Est-ce que la profession ne serait point aimée? Messieurs, je crois qu'elle l'a été au contraire beaucoup trop. Et c'est précisément parce qu'elle a été trop aimée, qu'elle est aujourd'hui discréditée. N'oubliez pas d'ailleurs qu'en commençant ces trop longues observations, je vous ai dit qu'une profession n'était possible qu'à la condition de s'inspirer surtout du bien-être social. Qu'est-il arrivé à celle-ci? a-t-elle satisfait à de semblables conditions? Il y a eu en effet, je le reconnais, un concert entre ceux qui l'exercent sur les différents points de la terre ; mais ce concert, il a été bien vite détruit par l'égoïsme de chacun et par les résistances légitimes de ceux qui le subissaient, si bien que c'est pour avoir trop songé à eux-mêmes qu'ils ont rendu la place à peu près intenable.
II y a là une grande leçon dont il sera bien difficile de ne pas profiter. Cet amour de la profession, il ne doit pas demeurer stérile, il ne doit pas seulement se borner à la satisfaction individuelle que peut causer la contemplation et la certitude du succès. L'amour de sa profession doit être joint à l'amour de ceux qui l'exercent en commun. Si j'avais le temps, si je n'avais beaucoup abusé de votre patience, je vous rappellerais les conditions qu'à traversées l'industrie, les réglementations qui lui ont été imposées, les tyrannies qui paraissaient devoir tarir dans son sein les sources de la prospérité et de la vie. Elle ne s'est sauvée que par le rapprochement des intérêts communs, que par l'organisation, les corporations, qui étaient détestables sans doute quand elles étaient un cercle que la liberté ne pouvait franchir, mais qui avaient ceci d'excellent, qu'elles étaient une barrière contre le despotisme du dehors. Aujourd'hui nous n'avons plus à les redouter, mais au moins sachons ne pas considérer uniquement notre intérêt personnel, franchissons le seuil de nos demeures, allons
chercher nos semblables pour les associer à nos efforts, et que cet amour de la profession, qui prend sa source dans le sentiment du bien-être commun, nous inspire des résolutions assez fortes et assez sensées pour que nous ne laissions pas dépérir dans nos mains le germe que ces mains elles-mêmes doiventféconder. C'est là, messieurs, mon espérance, et j'avoue qu'elle ne me paraît pas impossible à réaliser. Unies par cette solidarité que nous devons considérer comme la condition même du travail moderne, comme la force et l'honneur de l'humanité, les professions doivent s'avancer dans l'avenir en faisant reculer devant elles la paresse obstinée ou vicieuse. Il n'y aura plus de place pour elle, parce que chacun aimera sa profession. Quant aux êtres inutiles, je ne demanderai jamais contre eux de contrainte rigoureuse, ni de châtiments, si ce n'est ceux de l'opinion, si ce n'est le discrédit, l'impossibilité de trouver une place honorable au milieu de ceux qui se livrent à une activité de tous les jours; je ne veux pas les faire conduire à la frontière, mais je veux que sur le sol de la France, il leur soit impossible de subsister
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sans rendre hommage cà la double puissance du travail et de la liberté.
Voilà ce que j'espère. On me dira que c'est un rêve, c'est possible ; c'est un rêve innocent et honnête : je le fais tout éveillé, vous en êtes les complices, c'est mon excuse ; car je serais bien malheureux de penser qu'après avoir parlé de Tamour de sa profession, je ne vous ai pas fait un peu aimer le rôle que vous me permettez de remplir devant vous.
Et maintenant nous allons nous séparer. Votre honorable président vous a dit que j'avais eu l'honneur d'inaugurer ces réunions; je ne veux pas, à coup sûr, avoir le regret de les fermer ; elles sont pour jamais ouvertes, elles ont été, je ne dirai pas un exemple, le mot serait ambitieux et ne me convient pas, elles ont été un précédent. Or, un précédent, chez une nation intelligente, spirituelle et qui a le désir d'être libre, ne peut porter que d'excellents fruits. Nous nous re verrons donc, j'en ai la conviction profonde ; c'est là ma consolation et ma force. Nous allons, les uns et les autres, remplir des devoirs qui ne sont pas plus sérieux que ceux que nous accomplis-
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sons ici, mais qui ont une tout autre portée. Peut-être ce rapprochement passager, qui me sera toujours cher et restera pour moi un doux souvenir, ne sera-t-il pas tout à fait indifférent aux résolutions salutaires que commande aux uns et aux autres l'intérêt le plus pressant de notre pays : nous aurons appris ici à nous connaître, à nous aimer, à mettre en commun, non nos ressentiments et nos colères, nous ne devons en avoir contre personne, mais notre réprobation la plus formelle contre tout ce qui peut amoindrir les droits de l'humanité, c'est-à-dire contre l'arbitraire, le despotisme et l'ignorance!