I. M. Laboulaye
tout entière vit; c'est le langage écrit ou parlé donnant à l'intelligence de l'homme cette fixité, ce corps qui, sans lui rien ôter de sa nature immatérielle, l'enveloppe cependant de splendeur et d'immortalité.
Et quand j'élève mon regard vers elles, quand j'essaye de les contempler, mesurant leur grandeur et ma faiblesse, je sens l'inquiétude me gagner; je sens combien il est difficile de traiter un semblable sujet ; comprenant tout ce que .la multiplicité de mes travaux, la faiblesse de mes études spéciales, devraient m'inspirer de légitime méfiance, je suis tout prêt à m'asseoir, à me taire au lieu de parler, et je le ferais si je ne consultais que mon propre salut, si je n'étais rassuré par votre bienveillante indulgence, sur laquelle je crois avoir le droit de compter, surtout par le sentiment commun qui nous réunit. En elTet, comme vous fexpliquait en termes si excellents fliomme distingué qui préside cette réunion, il n'était pas inutile d'aiïirmer une fois de plus cette liberté dont nous prétendons user, non pas pour nous arrêter en route, mais pour atteindre les autres
et les posséder comme des hommes sincères et convaincus.
C'est avant tout la pensée qui nous rassemble. Cette communication des hommes les uns avec les autres élève leurs âmes et les rend meilleurs. Quelle que soit la forme qu'elle affecte, elle confond les sentiments et les pensées. Quelle force pourrais-je avoir si je ne cherchais pas à traduire les vôtres, et si, à l'avance, je ne me faisais pas au moins cette illusion qu'en parlant au milieu de vous, ce sera votre propre parole que je ferai entendre, ce seront vos espérances qui m'animeront, ce seront vos désirs, vos aspirations et vos craintes dont j'essayerai d'être l'interprète consciencieux.
Mais ce qui me rassure encore après cette pensée commune qui nous réunit, c'est le but que nous poursuivons.
Comme vous l'a très-bien dit notre président, les réunions publiques peuvent avoir des objets divers. Chez les nations libres, le choix appartient à tous. Nous sommes plus limités dans l'exercice de cette faculté, et, dans la nécessité où nous sommes de ne pas enfreindre certaines
4 DE L'IiNFLUENCE DES MOEURS
limites qui nous sont imposées, nous devons nous restreindre; toutefois si cette restriction s'applique à l'objet de la réunion, son but nous appartient, et rien n'était plus légitime et plus naturel, en parlant des lettres pour les mieux honorer, que de consacrer cet hommage à l'éducation populaire, à l'instruction primaire. Remontant ainsi à cette source des lumières qui va sans cesse en grandissant par sa naturelle et propre expansion, et trouvant nous-mêmes, sous l'arbre de la science, le repos qui nous rafraîchit et nous satisfait, nous choisissons les fleurs les plus pures qui s'offrent à notre main, et nous en répandons la semence sur ce sol généreux qui répondra à nos efforts par une abondante récolte.
C'est donc. Messieurs, une pensée toute naturelle et presque de piété filiale, que de consacrer, vous l'obole que nous vous avons demandée, et moi mon humble effort, à la Société d'instruction élémentaire.
Je ne pense pas, Messieurs, que même en dehors de cette enceinte, il se puisse aujourd'hui rencontrer un apôtre de l'ignorance. Chacun comprend qu'il n'y a pour la société de salut
que dans l'émancipation de l'intelligence. Comment ne verrait-on pas dès lors avec sympathie l'œuvre entreprise pour produire à la racine même de la société ce qui fait sa force et sa vie, ce qui doit être sa splendeur et sa vertu, pour initier tous les citoyens à ces connaissances primordiales qui leur permettront d'entrer en communication directe avec tous les grands esprits de l'antiquité, du temps intermédiaire et des siècles modernes, qui, connue des phares lumineux, éclairent la route que nous devons parcourir?
Voilà donc notre but. Et dès lors, permettezmoi de vous le dire : les inquiétudes que je concevais tout à l'heure, elles commencent à se dissiper. Au milieu de vous je me sens moins téméraire, et dès l'instant que les intentions sont droites, que l'objet que nous traitons ne dépasse pas notre compétence, que le but que nous poursuivons est louable et honnête, nous voici. Messieurs, suffisamment rassurés contre nous-mêmes et contre ceux qui pourraient se méfier de nous : nous pouvons simplement entrer en matière.
Mais pour entrer en matière dans un sembla-
ble sujet, que d'écueils ! le premier, c'est celui qui vous était signalé tout à l'heure avec tant de grâce et d'esprit : savoir se borner.
Plutarque raconte que Phocion, un grand citoyen et un orateur exercé, se promenait avec agitation au pied de la tribune où il allait monter. Un de ses amis l'aborde et lui dit : (c Tu cherches à ajouter quelque chose à ta harangue? — Non, répondit-il, je cherche ce que je peux en retrancher pour être digne du peuple qui va m' entendre. »
Admirable leçon, trop souvent dédaignée, je ne veux pas dire par tel ou tel orateur, mais pour ainsi dire par tous; car, suivant trop complaisamment leur propre pensée, ils ne prennent pas garde, dans les développements qui les séduisent, que l'attention peut se fatiguer, ou que leur auditeur n'est pas toujours docile à leur parole. Quant à moi, j'essayerai de ne pas trop oublier Phocion, et si par hasard je m'égarais, je vous prie, Messieurs, de me faire apercevoir que son souvenir n'est pas assez présent à ma pensée.
Il faut donc se borner, car la matière est
vaste et presque infinie, et, pour le faire, il me paraît sage de ne pas sortir du temps où nous vivons, de nous occuper de nous-mêmes, de faire en quelques mots une sorte d'examen de conscience littéraire, et de nous poser cette question toujours redoutable: « La littérature actuelle est-elle en progrès ou en décadence? Les mœurs qui doivent agir sur elle, comme elle agit sur les mœurs, sont- elles faites pour élever le niveau littéraire, ou tout au contraire menacent-elles de l'abaisser? »
C'est là. Messieurs, un grave problème. J'essayerai de le toucher avec discrétion ; j'ai aujourd'hui la très-grande bonne fortune de pouvoir accomplir le devoir qui me conduit au milieu de vous sans blesser personne, et si vous me permettez d'exprimer mon opinion, je répondrai à cette question : « Non, la littérature actuelle n'est point en décadence. » Est-elle en progrès? je vous demande la permission de faire mes réserves à cet égard, et d'ajouter seulement que si la littérature actuelle n'est pas en décadence, elle a été bien près du danger qui l'y exposait. Je crois qu'elle y a résisté, et cepen-
clant l'épreuve n'est pas encore terminée, et elle a besoin de votre concours ; car si je suis assez heureux pour exprimer des idées que vous puissiez partager, vous verrez, Messieurs, que la littérature n'est point une œuvre exceptionnelle, qu'elle appartient à tous. Je disais tout à l'heure qu'elle était l'existence humaine tout entière, vous ne sauriez donc y être étrangers, et ce sera votre propre secours que dans un instant j'invoquerai.
La littérature, à mon sens; — ceci. Messieurs, est un lieu commun ; les lieux communs ont une très-grande valeur, car ils expriment une vérité expérimentale accueilhe par tous ; ils sont d'ailleurs un excellent point de départ à toute espèce de raisonnement; — la littérature, dis-je, est nécessairement en proportion exacte de l'état intellectuel et moral d'un peuple, et l'on peut affirmer qu'elle atteindra son apogée lorsqu'elle se produira au milieu d'une nation qui saura pratiquer la vertu, qui respectera la dignité personnelle, et qui, marchant dans sa force, méritera de posséder la liberté. JNous ne pou- . vous, à cet égard, nous faire d'illusion, car si
c'est la théorie qui nous inspire une semblable proposition, l'histoire vient à l'instant la justifier.
Regardez, en effet, en arrière. Quel admirable spectacle s'est produit dans des siècles qui sont déjà loin de nous! Où est apparue la plus étonnante manifestaiton de la pensée humaine qui jamais se soit révélée? Précisément dans une contrée qui semble avoir été choisie pour cette œuvre privilégiée. Elle est sur les confins de l'Europe et de l'Asie, dans un pays dont la majeure partie est montagneuse et aride, divisé en petites îles que les Ilots d'une mer amoureuse viennent baigner, et qui sont constamment inondées par les splendeurs d'un soleil presque toujours radieux.
Là, à peu près mille ans avant notre ère, les doctrines philosophiques et les dogmes religieux de l'Egypte et de l'Inde se sont rencontrés par un double courant, et, tout à coup, se sont transformés, adoucis. Toutes les rudesses de ces religions primitives et de ces philosophies aveugles ont semblé disparaître, grâce à la nature particulière de cette grande race qui résume en
elle-même toutes les harmonies de la beauté. Et alors, Messieurs, on a vu soudain éclore, au sein de tous ces petits groupes de population forcément séparés par la nature même des lieux, des législateurs, des orateurs, des historiens, des poëtes, des philosophes s' élevant au milieu de leurs concitoyens par la puissance du génie, maîtrisant toutes les formes de la pensée humaine, concevant tous les systèmes, et dictant non-seulement à leurs contemporains, mais à l'humanité tout entière, reconnaissante, attentive et pleine d'admiration, des leçons sur lesquelles nous vivons encore aujourd'hui.
Quant à moi, j'éprouve un attendrissement sympathique au spectacle de cette société dans laquelle, pendant quarante -quatre ans, un homme comme Périclès put exercer une sorte de magistrature absolue, alors que ce pouvoir souverain pouvait lui être disputé chaque jour et que chaque jour il pouvait en être dépouillé par la volonté du peuple, pour laquelle il témoignait le plus profond respect. C'était par l'éloquence, par le dévouement, par l'obéissance aux lois de sa patrie qu'en réalité il exerçait cet ascendant
qui ne lui était pas contesté ; et Plutarque, que j'invoque encore, nous rappelle que jamais il ne s'adressait aux Athéniens, quels que fussent d'ailleurs son ascendant et son crédit, sans faire en lui-même cette réflexion mentale : « Souvienstoi que tu es un homme libre, et que tu vas parler à des hommes libres. »
Et, à côté de lui, quels hommes, quelles personnalités! Démosthène, Thucydide, Aristote, Socrate, Platon, qui, je le répète, n'ont pas été seulement les législateurs de leur pays, mais les législateurs et les génies du monde entier ! Quelle en a été la raison, Messieurs? Elle nous est donnée par ceux qui se sont constitués les biographes de ces hommes illustres, et Plutarque comparant Démosthène et Gicéron, dit que ce qui les a unis, ce qui a fait leur puissance, c'est qu'ils aimaient leur patrie et qu'ils l'ont servie par la liberté.
Oui, ne l'oublions jamais, c'est là la condition nécessaire pour l'éclosion des chefs-d'œuvre de la pensée et de l'art, de l'art que j'allais passer sous silence, car, l'œil tourné sur ces splendeurs de la littérature, j'oubliais, j'en demande
pardon à la beauté éternelle, ces chefs-d'œuvre (malheureusement ils ne nous ont pas été conservés) qui sortaient du pinceau de Zeuxis ; mais le marbre, fouillé par le ciseau divin de Phidias; a gardé, pour nous la transmettre, la majesté éternelle de Jupiter, la grâce de l'enfance, le sourire de la mère, la douceur de la vierge qui marche au sacrifice. Toutes les beautés sont sœurs, toutes les manifestations de la pensée ont besoin du même feu qui doit être le foyer qui les embrase, c'est-à-dire de la libre expression de la pensée humaine.
C'est ce qui me permet d'affirmer que cet état social (que nous avons le droit, je pense, d'admirer) n'a existé qu'à la condition de la vertu qui en était le fondement, du dévouement au devoir, de l'amour de la patrie, du respect des dieux, de l'observation des lois, et que toute société qui voudra renouveler ces prodiges devra se soumettre aux mêmes principes, en tenant compte, bien entendu, des différences amenées par le temps, la science et la civilisation.
Nous pouvons donc poser comme un principe et une règle complétant ce lieu commun qui a
servi de base à mon argumentation, que si la littérature est en proportion exacte de l'état intellectuel et moral du pays, la littérature ne peut atteindre la perfection idéale ou du moins en approcher, que chez un peuple moral et libre.
Et qu'on ne m'objecte pas, comme on l'a fait souvent, un exemple cent fois répété, celui que fournit la littérature du siècle d'Auguste.
Je suis loin de méconnaître l'éclat des génies qui l'ont illustré; seulement ce qu il faut répondre, et cela, Messieurs, est déjà pressenti par vous, c'est que ces grands génies étaient encore éclairés par les lumières de la liberté. Vous savez que lorsqu' Auguste monta au pouvoir après la guerre civile et les proscriptions qui avaient déchiré Rome, il conserva longtemps les apparences de la liberté qu'il avait supprimée de fait. Si nous voulons, dans les écrits de ceux que nous admirons davantage et qui, par leur immortel éclat, font la grandeur littéraire de cette époque, faire le départ de tout ce qui appartient à la république romaine, à ses mâles traditions, à ses saines doctrines de dévouement et de patriotismp, et de tout ce qui, au contraire, touche
à la personnalité du maître et aux complaisances de l'écrivain, dans les immortelles pages de Virgile et d'Horace nous rencontrerons, d'un côté, des beautés ineffables devant lesquelles nous nous prosternerons toujours, et de l'autre un véritable abaissement, dont nous détournons les yeux avec tristesse.
Ce que je dis du siècle d'Auguste s'applique très-exactement à celui de Louis XIV. C'est en effet une opinion aussi accréditée qu'elle est inexacte, que celle qui consiste à attribuer au monarque l'illustration de cette époque mémorable.
J^e ne veux pas contester. Messieurs, pas plus que je ne l'ai fait pour Horace et pour Virgile, la gloire des grands écrivains de ce temps ; ils sont la splendeur de la patrie, ils ont jeté sur elle un éclat assez vif et assez durable pour que leurs noms ne soient jamais prononcés qu'avec respect; mais ce que j'affirme, ou tout au moins telle est ma conviction profonde, c'est que leur force, celle qui les fera éternellement vivre, vient non pas du despotisme devant lequel ils ont eu le malheur de s'incliner, mais au con-
traire, de la secrète indépendance qu'ils ont gardée au fond de leur âme, qui leur a permis de protester au nom de l'antiquité, au nom de leur dignité personnelle, quelquefois au nom de la religion. C'est ainsi qu'ils ont pu transmettre à leurs successeurs les traditions qui bientôt ont produit le magnifique épanouissement du XVIII" siècle.
Et d'ailleurs qui pourrait dire que le siècle de Louis XIV soit un siècle de servitude littéraire, lorsqu'aux deux extrémités on rencontre des hommes tels, au début, que Descartes et Corneille , et à la fm , que Voltaire et Montesquieu?
N'est-il pas certain que ni les uns ni les autres ne représentent l'asservissement de la pensée? Les premiers n'avaient-ils pas été précédés du merveilleux mouvement de la Réforme, qui avait jeté en Europe les premières semences de liberté? Et pour ne parler que de Descartes, est-ce que vous croyez que le philosophe qui s'est consacré à la recherche de la vérité, qui s'est éloigné de sa patrie pour mieux cultiver l'étude grâce à une liberté qu'il ne rencontrait pas en France, celui
qui d'une main si ferme a tracé les règles de son admirable Méthode, dans laquelle je lis comme point de départ : u Ne recevoir une chose pour vraie qui ne soit évidemment et indubitablement telle, » n'a pas à l'avance posé la règle sous le niveau de laquelle devaient passer toute erreur, toute superstition, tout abus? et bien qu'il ait achevé sa vie pendant que le trône de France était occupé par le monarque orgueilleux qui se comparait au soleil, a-t-il jamais aliéné l'indépendance de sa pensée? n'en a-t-il pas légué le noble héritage aux penseurs qui sont venus après lui?
Quant à Corneille, son contemporain, il nous a laissé des épîtres dans lesquelles, il est vrai, se rencontrent des faiblesses qui paraissent inexplicables. Elles sont dues à son temps, il les lui faut pardonner; mais quand il est lui-même, c'est-à-dire quand, interrogeant sa conscience, il y trouve ces types de grandeur morale, ces nobles et héroïques personnifications qui vivent encore au milieu de nous, je vous en prends tous à témoins, quelle est la pensée qui l'anime? est-ce celle du despotisme ou de la liberté?
N'est-il pas le traducteur inspiré de ces vieux Romains qui ont succombé à la tâche en combattant la tyrannie? ne met-il pas dans leurs bouches les plus dures vérités qui jamais soient arrivées à des oreilles de monarque? Je pourrais nmltiplier les exemples; je me contenterai d'un seul, et empruntant quelques beaux vers à une de ses plus nobles conceptions, je veux vous rappeler les paroles qu'il prête au conseiller d'un homme qui voulait faire servir sa puissance à accomplir ses vengeances et à satisfaire ses haines :
La justice n'est pas une vertu d'État;
Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes
Ne fait qu'anéantir la force des couronnes ;
Le droit des rois consiste à ne rien épargner;
La timide équité détruit l'art de régner.
Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre,
El qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,
Fuir comme un deshonneur la vertu qui le perd.
Et voler sans scrupule au crime qui Jesert.
Souvenez-vous, Messieurs, de toutes les créations de ce grand et fier esprit, et vous verrez qu'elles sont toujours la représentation de la vertu héroïque, du dévouement personnel, du
sacrifice et de la soumission au devoir, c'est-àdire de ce qu'il y a de plus contraire à cette obéissance passive, à cette servitude intellectuelle et" morale que le despotisme voudrait faire peser sur les âmes afin d'y asseoir son empire. D'ailleurs, Corneille avait eu de légitimes prédécesseurs ; je ne sache pas que Montaigne fût un penseur bien souple et bien discipliné. Il nous a conservé le Discours sur la servitude volontaire de son ami la Boëtie, auquel il a consacré des pages si touchantes, et ce discours contient des vérités et des enseignements terribles, qui vous feraient frémir si je les mettais sous vos yeux. La Boëtie vivait en 1550 ; il était conseiller au parlement de Bordeaux : j'ai donc le droit de dire, pour la justice de l'histoire, que la société française né s'était pas abandonnée à cet effacement qu'on prétendait lui imposer; elle réagissait au nom de la liberté, au nom de l'antiquité, que les hommes de lettres surtout étudiaient et dont on rencontre les reflets non-seulement dans Corneille, mais dans Racine, qui est beaucoup plus le disciple de Tacite, d'Euripide et de Sophocle que l'homme de l'OEil-de-Bœuf
SUR LA LITTÉRATUHE. 19
et de la cour de Versailles. Ce reflet des mâles vertus antiques, on le rencontre encore dans la résistance obstinée de quelques chrétiens sincères que l'on a pu traiter comme des fanatiques, mais qui n'en étaient pas moins les défenseurs de leur foi ; ils voulaient la soustraire au joug de Rome, et, sentant très-bien que ce précieux domaine ne pouvait être défendu qu'en fuyant les villes et la société dans laquelle le despotisme régnait sans partage, ils se retirèrent dans la solitude et demandèrent à l'étude, à la prière le secours qui soutint leur conscience contre la plus inexcusable des persécutions.
Voilà comment les lettres n'ont pas péri sous Louis XIV, comment elles ont conservé leur grandeur et leur éclat. Ce n'est pas le despotisme qui les leur a donnés, c'est parce qu'elles l'ont combattu qu'elles n'ont pas été découronnées.
Quant au xviii" siècle, il a été, vous le savez, de bon goût de diriger contre lui de violentes attaques. On veut y voira tout prix la personnification du matérialisme et dans le matérialisme on veut trouver la cause de la révolution.
Ce reproche. Messieurs, a été souvent répété. Il
est facile, d'un mot, d'en faire apercevoir l'injustice. Lematérialisme est unedoctrinevieilleconime le monde; de tout temps elle a été défendue et attaquée ; elle appartient aux conceptions que la liberté ne redoute pas, elle nepeut devenir dangereuse que par la compression. Le matérialisme s'était fait jour en Angleterre au commencement du xviii^ siècle avec un grand éclat; il rencontra en France des partisans et des adversaires, mais parmi ces derniers il suffit de rappeler l'un des plus illustres, Rousseau, pour que le reproche adressé au xviii" siècle, à supposer qu'il ait un fondement quelconque, — il n'en a aucun au point de vue philosophique, — disparaisse à l'instant. Quant à la Révolution, il semble qu'il faille un certain degré d'audace pour en faire peser la responsabilité sur les hommes généreux qui, cherchant à asseoir la nation française sur le fondement de ses véritables droits, se sont heurtés à une résistance aveugle, obstinée, que la force seule a pu réduire en poussière.
Cette glorieuse phalange d'esprits éminents, convaincus, qui, sacrifiant leurs intérêts à ceux de la vérité, bravaient les railleries, les persécu-
SLR LA LITTÉRATURE. 21
tions, les lettres de cachet, aimant mieux subir l'exil et la ruine que de renoncer à leurs principes , me paraît constituer pour le xviii" siècle le fondement d'une impérissable grandeur.
Il m'apparaît comme plus vaillant et plus fort que tous ceux qui l'ont précédé, il est à la veille de la bataille. Ceux qui descendent dans l'arène littéraire savent à merveille qu'ils sont menacés ; que leur importe ! On a parlé de l'incrédulité qui a envahi ce grand siècle, il n'y en a pas qui ait brillé davantage par la foi! Mais quelle foi, Messieurs? La foi à la raison humaine, la foi à l'humanité, le dévouement à ses intérêts, la recherche de tous les moyens qui peuvent la soulager des maux qui l'accablent et des oppressions séculaires qui pèsent sur elle. Yoilà, le rôle social du xviii® siècle, et quant à son rôle littéraire, quand on a nommé Montesquieu, Jean- Jacques Rousseau et Voltaire, on a posé trois figures assez- éclatantes, revêtues d'une assez grande immortalité ponr qu'il soit impossible de considérer le xviii^ siècle comme en déchéance vis-à vis des autres.
Le XVIII* siècle s'est terminé, vous le savez,
par d'horribles convulsions, et il est assez difficile de rechercher, au milieu de cette tempête, ce qu'a pu devenir la destinée de la littérature. Elle n'a pas disparu cependant, car sur le seuil de cette carrière nouvelle où la nation allait s'engager, la liberté, debout, lui a indiqué de nobles travaux à accomplir. L'éloquence parlementaire, est apparue personnifiée par Mirabeau, et, à côté de l'éloquence parlementaire, la littérature des journaux, qui devait occuper dans le monde une si large place et qui est destinée en* core à nous rendre des services éclatants. Au milieu des luttes qui bientôt s'engagent, il est difficile aux écrivains, aux hommes de lettres, de conserver suffisamment de sang-froid et de loisir pour polir leur pensée. Et cependant, réfugiée dans le journalisme, dans les pamphlets, et quelquefois dans les cachots, la littérature continue à s'affirmer, tantôt vigoureuse comme les passions du moment, tantôt dramatique, élégiaque, et il semble que quelques-unes de ses pages, écrites presque sur les marches de l'échafaud, soient la critique la meilleure du plus déplorable des régimes. Il y a telle de ces compositions
qui semble un souille du printemps au milieu du plus violent des orages : vous avez tous à la pensée ce grand, cet infortuné génie que la muse n'a pu arracher au sacrifice, et dont le supplice peut être considéré comme un crime contre la littérature aussi bien que contre l'humanité.
Après ces douleurs, ces épreuves et ces luttes, un jour arrive où un soldat victorieux met la main sur la liberté et sur la France. Que pouvait devenir la littérature, alors que ce porteépée prétendait ceindre la couronne des vieux monarques de l'Orient? Il ne ressemblait en rien à celui qui trônait à Versailles, souffrant encore les œuvres de la pensée et croyant que les rayons de gloire qui en jaillissaient pouvaient bien s'échapper de l'astre dont il s'était fait lui-même la personnification. Il ne ressemblait en rien non plus à ces deux autres despotes qui se sont appelé le Régent et Louis XV, tyrans capricieux, cruels dans leur luxure, mais aimant la louange pourvu qu'elle fût délicate et fine, et trop légers, trop frivoles, trop i)icapables de se prendre au sérieux pour ne pas accorder une secrète fai-
Dlesse aux nouveautés de l'esprit qui devaient renverser leur successeur.
Avec le capitaine-roi, tout est changé : c'est un maître impérieux et dur, qui réduit tout à la consigne, et qui, en matière de littérature, veut chaque matin, à son petit lever, donner le mot de passe à son maréchal du palais, chargé de la transmettre au commandant de gendarmerie.
Voilà comment il entend les lettres. Il a ses historiens et ses poètes. Le seul écrivain de génie de son temps, et c'est une femme, soulève dans son sein des tempêtes de colère. Il veut être adoré, et les critiques que se permet la fille de Necker suscitent en lui des colères qui vont jusqu'à la plus incroyable des persécutions ; et l'écrivain, comprenant la dignité de son sexe et de sa mission , aime mieux briser sa plume, quitter Paris qui lui était cher, aller le regretter sur les bords du lac de Genève, que de s'incliner devant cette puérile, mesquine et odieuse tyrannie !
Que pouvaient être les lettres sous un pareil régime? Vous l'avez deviné, et sans insister davantage il me suffît de rappeler qu'elles sont représentées par la pompe de M. de Fontanes,
SUR LA LITTÉKATLIRE. 25
par la versification beaucoup trop facile de l'abbé Delille, et par les imitations boursouflées de Baour-Lormian.
Vous chercheriez vainement ailleurs quelque trace de cet esprit littéraire qui ne peut pas vivre sans indépendance. Je me trompe: Napoléon I** régnait, lorsque, dans le silence de toute espèce de voix libres, dans le concert des flatteurs qui l'entouraient, on entendit un bruit qui grandissait peu à peu, dépassait la France, franchissait la frontière et causait partout une indicible émotion. Ce bruit était celui d'un livre fait par un jeune homme semblant avoir renfermé dans son cœur les orages qui souvent se déchaînent sur le rivage où il était né. Ardent et fier, impétueux et tendre, portant en lui le poids d'une ambition qui ne pouvait être satisfaite que par la conquête impossible de l'idéal, il avait quitté son pays, où l'accablait un mortel ennui; il avait fait un voyage dans le Nouveau Monde, alors bien plus éloigné qu'il ne l'est aujourd'hui; il en était revenu le cœur chargé d'émotions, d'aspirations vagues, de désirs, et prêtant l'oreille, interrogeant la nation, il avait
compris qu'il y avait en elle un sacrifice qui s'était prématurément accompli, des regrets amers, des souvenirs qui appelaient une réparation. Ce fut alors. Messieurs, que Chateaubriand prit la plume et qu'il écrivit ce livre du Génie du Christianisme de l'effet duquel nous ne pouvons aujourd'hui nous rendre un compte exact, parce que le milieu dans lequel il s'est produit n'existe plus. Cette impression cependant, je l'ai dit, fut immense : cela devait être, Chateaubriand défendait la cause des persécutés ; il se faisait le champion des nobles infortunes, et, en même temps, se plaçant dans les régions les plus élevées; il faisait apercevoir aux populations courbées sous le despotisme qu'il y a quelque chose de mieux à faire en ce monde que de l'adorer et de le servir. Ce livre, dont la poésie semble avoir dicté toutes les pages, mais auquel la critique aui'ait tant à reprocher aujourd'hui, surtout après les conquêtes historiques modernes, ce livre semble procéder directement de Jean-Jacques Rousseau et un peu de Fénelon. Il est animé d'un bout à l'autre de l'esprit de la Révolution, on l'y devine, et
quoique l'auteur ait cru s'inspirer des Pères de l'Église, de saint Grégoire, de saint Jean Chrysostome et de Tertullien, en dépit de lui-même, les inquiétudes du temps où il écrit y apparaissent, et l'on voit, même à travers toutes les protestations de la foi du chrétien convaincu , percer les angoisses, les contradictions et le schisme douloureux du grand Lamennais.
C'est en eiïet, Messieurs, qu'il était impossible que Chateaubriand ne fût pas l'homme de la Révolution; on ne saurait trop le rappeler pour honorer son caractère. Séduit par l'éclat du trône, devant lequel s'inclinaient à peu près toutes les volontés, il consentit un instant à accepter une ambassade. Mais bientôt, quoique cette ambassade fût celle de Rome, et qu'elle eût été ardemment désirée par lui, il s'arrêta épouvanté sur le bord d'une fosse creusée avant le jugement de la victime, qui devait y descendre, non point en vertu d'une sentence légale, mais en vertu de l'ordre du maître qui l'imposait. Aussi vous ne vous étonnerez pas qu'après la chute de l'empire, Chateaubriand
ait conservé le souflle libéral qui avait fait la fortune de son premier écrit; il devient homme politique, il aborde l'étude de l'histoire avec ses qualités et ses défauts, toujours brillant, toujours plein de chaleur et de vie, et méritant d'être considéré comme le chef glorieux de cette école à laquelle il a donné son nom, et qui a exercé sur notre temps une influence considérable qui dure encore. Car, après lui, et procédant immédiatement de sa pensée, nous voyons bientôt apparaître un chantre inimitable, inspiré à la fois par la muse antique et par la muse moderne, et tirant de la langue française si souple, si gracieuse, si puissante, des accents jusque-là ignorés, \iennent-ils du ciel, viennent-ils de la terre? est-ce un langage humain, est-ce une mélodie d'en haut? C'est là. Messieurs, ce que se demande la génération enchantée, captivée, subjuguée, au milieu de laquelle éclosent les œuvres de M. de Lamartine.
Si j'avais à en faire la critique, j'aurais peutêtre d'assez longues observations à vous soumettre. J'ai sous les yeux le volume même par lequel, il y a quarante-six ans, j'ai été initié à
SLR LA LITTKKATl'RE. -il)
tous ces enthousiasmes ; il a été bien des fois baigné de mes pleurs, mais au milieu de toutes les joies qu'il me causait, j'avais peine à me défendre d'un trouble inexplicable. Il y a dans cette littérature un élan mystique qui emporte l'âme au delà des réalités, et ne lui permet plus de les ressaisir. C'est un parfum qui monte au cerveau, qui lui procure des rêves et des contemplations, qui le rapproche de l'infini, mais qui en même temps l'énervé; et, dès lors, elle peut ne pas être pour les âmes le commerce le plus salutaire et le plus sûr.
M. de Lamartine cependant ne doit être rappelé qu'avec respect: non-seulement il a brillé dans notre pays par la grandeur de son talent, mais encore, et tous ceux qui ont eu comme moi l'honneur de l'approcher peuvent en témoigner, il a toujours conservé dans les diverses situations de sa vie une âme élevée. Des erreurs ont pu l'atteindre, il les faut voiler; pour lui nous n'avons pas le droit d'être sévères, nous ne pouvons que l'entourer d'une affectueuse sympathie, en affirmant d'ailleurs que^ quel que soit le jugement de la postérité, l'histoire de
notre pays le placera dans cet Olympe majestueux et serein où trouvent un refuge toutes les grandes intelligences ayant résumé en elles la double harmonie de la beauté morale et de la beauté intellectuelle.
Aussi M. de Lamartine serait certainement le plus grand de nos poètes modernes, si Dieu n'avait pas marqué de son sceau et couronné de son génie une autre personnalité plus puissante que la sienne, je veux parler de M. Victor Hugo.
Oh! quand nous sommes en présence de cette noble figure, nous n'éprouvons plus les hésitations et les doutes qui nous attristaient tout à l'heure. Là tout est ferme, majestueux et grave. Quelle grâce et en même temps quelle force ! comme il réunit en lui les contrastes! il semble qu'il soit à la fois impétueux et tendre, profond et ingénieux, qu'il résume toutes les grandeurs et toutes les misères, toutes les aspirations comme tous les désespoirs de l'humanité ; il les enferme en effet dans son cerveau puissant, et son histoire, comme la peinture de ses passions, en sortent en éclairs lumineux et terribles.
Certes, je pourrais, comme pour M. de Lamartine, s'il s'agissait de le critiquer, reconnaître, je ne dirai pas avec beaucoup d'entre vous, mais avec vous tous, qu'on peut reprocher à M. Victor Hugo quelques incorrections qui sourent paraissent volontaires, comme celles que le grand sculpteur de la Renaissance, le divin Michel -Ange, semble avoir laissées sur ses immortelles statues, afin d'attester à la fois et leur puissance et la sienne.
Mais si M. Victor Hugo fait quelquefois regretter un peu d'incorrection, un peu d'enflure, un goût excessif pour des images trop répétées, comme il rachète ce que je n'ose pas appeler des défauts, par les qualités les plus profondes et les plus solides!
Quand il est apparu dans sa gloire, quand il s'est manifesté dans tout son éclat, nous étions à ce moment solennel où un mouvement littéraire et artistique emportait, par le plus impétueux des courants, la génération de la fin de la Restauration, pleine de foi et d'espérance, de naïveté et d'ambitieuse ardeur.
La Restauration n'avait pas eu la sagesse de
faire oublier son origine, elle avait promis pour ne pas tenir, ce qui est un acte peu loyal d'abord, puis très-impolitique, pour les monarques qui veulent conserver leur charge. L'éloquence parlementaire, à cette époque, était une des gloires les plus éclatantes de la littérature moderne. Elle répandit de la tribune sur toute la nation la flamme de ses discussions, qui pénétrèrent les cœurs de la jeunesse. Et celle-ci , tout aussi impatiente que ses maîtres, plus exigeante peut-être, élargit le champ où la liberté devait descendre glorieuse et triomphante. Ce n'était pas seulement pour la politique qu'elle la demandait , c'était aussi pour les sciences et pour les arts. Il fallut que, prenant possession de l'homme, elle l'envahît tout entier, pour l'exalter et l'agrandir. Et alors vous vous souvenez de cette lutte généreuse qui a conservé son nom technique : lutte entre les classiques et les romantiques ; vous vous rappelez les grands combats où brillait Alexandre Dumas, cet esprit ingénieux, facile, puissant, et, à côté de lui, plus grand que lui, j'ai le droit de le dire assurément sans le blesser, Victor Hugo, dont la
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muse n'abandonna jamais les hauteurs preiiuees, et sut toujours conserver les nobles et fières allures qui relèvent et passionnent.
Victor Hugo, le chef de ce mouvement, eut la joie de le voir réussir, car à la fin de la Restauration, quand une révolution politique éclata, la victoire littéraire était assurée. Et vous vous souvenez, Messieurs, de la continuation de ces triomphes. L'école historique entre en scène avec sa hardiesse, son indépendance et sa loyauté. Elle va bientôt changer la face du monde, car elle donne à la science des bases certaines. Et ce mouvement, en se prolongeant, amène l'épanouissement de plus en plus large de l'esprit humain. La poésie, l'art, l'éloquence, la littérature jouissent de la même faveur, et je serais bien injuste si, après avoir prononcé le nom de Victor Hugo, je ne faisais aussi mention de celui qui mérite, comme lui, à l'égal de lui, je ne veux pas dire plus que lui, ce nom sacré de poëte, c'est-à-dire M. Alfred de Musset.
Alfred de Musset est certainement celui qui a donné à la poésie française le ton le plus délicat et le plus exquis ; il y a en lui une énergie con-
3i DE L'INFLUENCE DES MOEURS
tenue, une grâce capricieuse, quelque chose de fort et de tendre qui attache et qui captive, comme une série de surprises, de saillies inattendues, d'échappées sur le cœur qui font frémir ou verser des larmes. Et bien que souvent il ait paru incapable d'enthousiasme, bien que sur ses lèvres fines on ait toujours peur de deviner un sourire railleur, bien qu'il ait écrit par exemple :
Aujourd'hui l'art n'e>t [)lus, personne n'y veut croire, Notre littérature a cent mille raisons Pour parler de noyés, de morts et de guenilles : Elle-même est un mort que nous galvanisons,
il a par tous ses écrits démenti cette morale découragée : je n'en veux d'autre preuve que les vers qui suivent ceux que je viens de mettre sous vos yeux, et dans lesquels éclatent magnifiquement les véritables aspirations et les besoins de l'âme du poëte :
L'âme, rayon du ciel, prisonnière invisible, Souffre dans son cachot de mortelles douleurs: Du fond de son exil, elle cherche ses sœurs. Et les pleurs et les chants sont les voix éternelles De ces filles de Dieu qui s'appellent entre elles.
Et encore ceux-ci, ce sont les derniers. Je vous demande pardon de vous faire ces citations, elles valent d'ailleurs à coup sûr beaucoup mieux que mes paroles, et bien que vous les connaissiez tous, vous les applaudiriez encore :
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche Planter son premier clou dans sa mamelle gauche. Le cœur de l'homme, hélas ! est un vase profond. Lorsque la première eau qu'on y verse est impure. La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fond.
Alfred de Musset est donc un poëte, un grand, un inimitable poëte, et la première place lui appartiendrait si elle n'avait point été occupée par Victor Hugo, et s'il m'était possible de traduire le jugement que j'ose porter sur ces deux grands génies, par une comparaison qui viendra au secours de ma faiblesse, je dirais que l'un, Alfred de Musset, est un portrait de Van Dyck, c'est-à-dire la grâce unie à la force, avec cette vigueur un peu maladive qui se voile comme d'une sorte de mystérieuse beauté, avec sa rêverie, avec son sarcasme et son caprice, conservant
cependant, en dépit de tout ce qu'on peut dire, une magistrale et princière distinction .
Victor Hugo, c'est Pierre -Paul Rubens qui l'a mis au monde. La majesté de la forme, la décision des traits , la magnificence du coloris, je ne sais quoi de puissant, d'affirmatif dans la vie, une pleine possession de soi-même qui ne peut-être disputée par aucune puissance rivale, tout cela apparaît couronné de cette flamme poétique que le grand peintre a su donner à tout ce qu'il a touché de son pinceau, quelles que soient d'ailleurs les exagérations que son génie se soit permises. Mais quand je reviens à Victor Hugo, par lequel je veux terminer, j'ajoute que sa gloire est entière, et qu'elle ne périra pas, car il n'a pas été seulement un poëte, il a été un homme dans l'excellente acception du mot. Il s'est pénétré des besoins et des sentiments de son temps, il a compris que la France rajeunie, libérale, pleine de généreuses émotions, d'ardentes aspirations, marche à la conquête d'un idéal qu'il lui est réservé d'atteindre dans l'avenir. Et voulez-vous que je vous en cite un seul exemple? Personne mieux que lui, plus profon-
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dénient que lui, avec plus de talent, d'autorité et de grâce, n'a compris les enfants : il les a devinés, j'ai tort, il les a transfigurés. Il semble que par la puissance de son génie il se soit emparé de tous les charmes inimitables qui sans cesse nous ravissent en eux, dont nous jouissons enivrés, que nous sommes dans l'impossibilité de reproduire, et par une sorte de magie il les a de nouveau mis au monde pour nous les faire mieux admirer.
Oui, il a compris ce qu'étaient les enfants, et en cela, Messieurs, permettez-moi de le dire, il a été de son temps. La société antique sacrifiait l'enfance, la société qui nous a précédés la traitait avec une dureté funeste, pesait sur elle de manière à étouffer quelquefois le germe des plus heureuses facultés. L'enfant a repris ses droits. Nous avons compris que non-seulement il devait être entouré de nos tendresses, couvert de nos baisers, sauvegardé par le respect, mais encore qu'il comptait dans la société, et qu'il fallait, y prenant sa place, qu'il fût, dans la famille, protégé par la loi et par les mœurs. Eh bien! c'est là ce que Victor Hugo a admirablement senti ; il res-
tera dans l'avenir — et ce sera une de ses plus grandes gloires, si ce n'est pas la plus grande — comme le poëte des enfants et des mères. Dans cette société que notre enthousiasme, un peu plein d'illusions peut-être, entrevoit, où les cœurs seront rapprochés, les haines éteintes dans la mesure du possible, où les hommes se tendront la main non plus pour s'entre-déchirer, mais pour s'aimer, les vers de Victor Hugo seront la légende du passé, réfléchissant ce brillant avenir que nous aurons désiré sans pouvoir y atteindre, et les générations qui nous succéderont, pleines de reconnaissance, entoureront sa mémoire d'une auréole assurément bien méritée. Un siècle qui peut offrir à ceux qui le suivent trois poètes comme ceux que je viens de nommer, Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, et des prosateurs comme M. de Chateaubriand, M. Guizot, M. de Lamennais, des historiens comme Augustin Thierry et Michelet, — je ne parle pas. Messieurs, de tous ceux qui existent, j'ai dit qu'ils avaient noblement continué l'œuvre de leurs devanciers; si je les nommais, je blesserais leur modestie, mais votre intelligence m'a
suppléé, — un siècle, dis-je, qui se présente avec un semblable tribut littéraire n'a de concurrence à redouter avec aucun autre, et il peut entrer le front levé dans la postérité.
Mais est-ce assez? et malgré ces gloires, ces mérites, ces senices rendus, dont nous avons d'autant plus le droit d'être fiers que nous n'y sommes pour rien et qu'ils ne nous appartiennent que par le bien que nous en retirons, n'est-il pas vrai que nous avons été, à une époque bien voisine de nous, menacés du plus grave des dangers? Quand je pose cette question, tous ceux qui me font l'honneur de m' entendre la résoudront. Vous savez à merveille à quel événement je veux' faire allusion, et si la loi met sur mes lèvres un sceau que j'entends respecter, elle laisse libre ma conscience qui va directement à la vôtre pour être comprise et approuvée.
Eh bien, Messieurs, qui pourrait contester qu'à cette heure suprême la littérature a été en face d'un péril qui pouvait lui être mortel? S'ils avaient prévalu, les conseils et l'opinion de ceux qui estiment qu'un peuple n'est bien gouverné
qu'à la condition de ne pas penser, que la France a essentiellement besoin d'être dirigée et qu'elle attend de la main du pouvoir ses principes moraux et littéraires, comme on voudrait qu'elle en reçoive de ses législateurs, n'est-il pas incontestable que la littérature aurait péri? Elle ne vit que d'indépendance. Qu'est la pensée, si elle ne peut s'affirmer librement, et ne cesse-t-elle pas d'être si, avant de se produire au dehors, elle est dans la nécessité de se courber devant un joug qui la dégrade?
Si l'indépendance de la pensée périt, la littérature s'élTace, tout s'altère et se corrompt, les caractères s'abaissent, les études s'affaiblissent, l'histoire est faussée; les esprits qui ne vont pas chercher leur consolation dans les aff"aires ou dans le mouvement des plaisirs]croient être libéraux quand ils s'aiguisent à de fines personnalités ou à de dangereux scaïUdales; l'ironie devient la seule forme que puisse prendre la littérature qui se déshonore. Tandis qu'elle doit avoir toutes les vertus viriles, on la contraint à ruser comme une esclave ; alors toutes les traditions sont perverties; ne demandez pas au
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génie d'éclairer le monde, on lui reprocherait de l'embraser; tout se rapetisse, le roman et le théâtre, ils deviennent les miroirs devant lesquels on conduit les courtisanes! De proche en proche, cette littérature dégénérée, après avoir traversé la fange des boudoirs suspects, ser.i conduite la corde au cou jusqu'à la boue des rues !
Heureusement, Messieurs, et ce sera l'éternel honneur des écrivains de ce temps, ils ont résisté vaillamment; il est un groupe au moins, que signalent la reconnaissance et l'admiration du public, qui n'a pas consenti à laisser profaner sa muse, qui n'a pas voulu courber le genou devant la fortune, malgré son insolence et son succès; demeuré debout, fort de sa conscience et de sa dignité, il a donné aux hommes de cœur de ce temps la plus noble des consolations et le plus salutaire des encouragements, en même temps qu'il s'est acquis un incontestable droit à la reconnaissance de ceux qui nous suivront.
Heureusement pour eux, la liberté politique est venue à leur secours, car sans elle
rien n'est possible, et avec elle, une nation n'a à redouter aucune espèce de décadence. C'est là ma ferme conviction, et c'est ce qui me permet d'affirmer que, quels que soient les hasards des années qui séparent encore ce siècle de celui qui lui succédera, nous pourrons, devant nos successeurs, nous présenter sans y faire trop mauvaise figure, sous tous les aspects que je viens d'essayer de parcourir. Non ! il n'est pas possible que ce généreux mouvement qui a éclaté en France, qui commence par les lettres pour y retourner, qui leur revient comme une récompense et comme un bienfait, il est impossible, dis-je, que ce généreux mouvement s'arrête, il prendra une expression de plus en plus large, de plus en plus féconde et humaine. J'en ai pour témoin l'attitude de la vaillante jeunesse qui m'entoure et à laquelle je porte une affection si tendre et si sincère. J'entends dire quelquefois qu'elle s'engage dans de détestables voies, qu'elle se laisse détourner par les plaisirs, qu'elle est entraînée à de frivoles jouissances qui l'éloigneraient des mâles contemplations auxquelles je la convie : n'en croyez rien, Messieurs ; ceux
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qui parlent ainsi ne la connaissent pas et la calomnient. Qu'il y ait dans la jeunesse française des hommes dont la vie est trop facile, qui cèdent à d'involontaires égarements, rien n'est plus naturel, ef les sociétés, quelles que soient leurs aspirations vers la perfection, n'ont jamais eu la prétention de posséder la sagesse universelle. Mais , savez-vous ce que je désire de toutes les forces de mon âme pour ceux qui sont ainsi attardés dans les sentiers mauvais où ils ne peuvent que se perdre? ce que je leur souhaite, c'est la punition et la leçon de l'exemple, c'est le succès de leurs jeunes rivaux qui, eux, connaissant le prix des veilles et du travail, s'y consacrent avec abnégation, et tôt ou tard dans ce chemin étroit et difficile conquerront la considération et l'estime de leurs concitoyens, quelquefois aussi ces récompenses matérielles qui ne sont jamais à dédaigner en ce monde, parce qu'elles nous senent à faire le bien ; en présence de cette fortune qui est la récompense du travail et du talent, oh ! soyez sûrs que les tentations au profit de la vérité seront bien grandes, et que vous verrez peu à peu les rangs des jeunes
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frivoles, des jeunes inutiles, comme on les a si justement appelés, s'éclaircir peu à peu. 11 n'y restera plus que les vieux obstinés qui, n'ayant plus la force de changer de conduite, en seront réduits à déplorer ces plaisirs trop faciles, nuisibles pour l'àme comme pour le corps, et qui ne laissent après eux que de stériles et impuissants regrets.
Voilà ce que j'ai à leur dire, et je serais bien injuste si je n'ajoutais en terminant, qu'à côté de la jeunesse, qui est pour moi la caution de l'avenir de nos succès et de notre gloire littéraires, de l'estime qui doit environner notre patrie, se place un auxiliaire précieux : je veux parler des femmes. Elles ont toujours, dans notre patrie au moins, joué un rôle considérable, qui n'a jamais été aussi important que celui que leur assurent et leurs mérites et leurs qualités sociales.
Ce n'est pas seulement dans les salons qu'elles doivent régner. Dans un pays libre, elles doivent être libres aussi, et pour être les dignes compagnes de citoyens, des mères de citoyens, il faut qu'elles apprennent à être citoyennes, qu'elles
cessent d'être indifférentes aux destinées de leur patrie, qu'elles se pénètrent de lascience, qu'elles s'affranchissent de tous les jougs, excepté de celui du devoir et de la moralité; qu'elles soient dans nos maisons les représentants toujours adorés des grâces et de la pudeur, mais qu'elles renoncent àjouer le rôle de meubles élégants et frivoles qu'on peut admirer, mais dont on ne tire aucun parti. iS'on ! non! leur tâche est immense! Je ne suis pas téméraire en allirmant qu'une partie de l'avenir est dans leurs mains. C'est elles qui forment les hommes. Sur les genoux de sa mère, l'enfant ne doit pas seulement apprendre la tendresse, il faut que son jeune esprit, comme au matin la Heur cherche le soleil, s'y ouvre à l'intelligence, reçoive ces conseils qui fortifient, élèvent, instruisent et restent pendant tout le cours de la vie comme les plus salutaires leçons.
Voilà ce que je demande aux femmes, et je le leur demande non-seulement comme homme, je ne dirai pas comme philosophe, c'est un mot ambitieux que je ne voudrais pas prononcer, jipais cprnïpe interprète de la société moderne
s' avançant et se manifestant avec ses transformations et ses exigences inévitables.
En effet, ce qui fait sa grandeur, c'est précisément ses aspirations vers la liberté, c'est sa volonté d'être elle-même, en littérature comme en tout autre chose, de ne relever que de sa propre raison et du consentement de tous. N'oublions pas ce vaste mouvement littéraire qui a commencé à Chateaubriand, qui s'est illustré par la gloire de Lamartine, de Victor Hugo et d'Alfred de Musset, qui a recueilli l'héritage de tous ces nobles penseurs, de ces graves historiens, de ces orateurs préférés, qui a formé notre âme au sentiment du bien : il doit être agrandi par des efforts nouveaux, auxquels nous avons à convier tous ceux qui ont une âme pour comprendre, des yeux pour voir, et un cœur pour concevoir de nobles espérances.
Je vous disais que le xviii^ siècle avait surtout été le siècle de la raison. Ceux qui ont entrepris la grande bataille à la suite de laquelle l'ancien régime a succombé peuvent être considérés comme les glorieux croisés de l'émancipation humaine. Nous avons recueilli les fruits de leurs
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travaux, nous devons aller plus avant, et notre siècle doit être celui de la science, car notre société est dominée par un impérieux désir de connaître, de s'affranchir de tout ce qui est hypothétique, de briser toutes les superstitions, d'entrer à pleines voiles dans le domaine du vrai, et le vrai ne peut être attesté que par la science. Voilà la dernière œuvre à laquelle la liberté doit mettre sa main puissante, représentée dans notre généreuse, grande et sympathique nation par cette forme qu'on appelle la démocratie. Oui! c'est elle qui doit résumer et formuler tous nos progrès. Mais, ne l'oublions pas, la démocratie ne doit pas seulement sa puissance aux droits qu'elle donne, elle les doit surtout aux obligations qu'elle impose. Elle appelle l'homme à être lui-même, c'est-à-dire à se commander avant de chercher à influer sur son semblable, à le respecter autant qu'il se respecte lui-même, à pratiquer cette vertu tant recommandée et si difficile à laquelle nous manquons toujours, cette vertu de la tolérance, qui consiste à savoir se subir mutuellement, à ne pas considérer un adversaire comme un ennemi, à penser qu'il y a
toujours au fond de la conscience humaine quelques traces de raison et de bonne foi, que la vérité et la douceur peuvent toucher.
Lorsque ces vérités seront comprises, alors la société pourra jouir d'elle-même, car ce n'est pas assez de désirer d'être libres, il faut avant tout savoir l'être.
C'est donc là la leçon que nous devons tous nous faire à nous-mêmes, et s'il est vrai que la manifestation de la pensée dans sa forme la plus glorieuse, la plus puissante et la plus universelle, c'est-à-dire la littérature, dépende des mœurs, tâchons d'en prendre de viriles et de fortes, pratiquons tout d'abord ces vertus civiques sans lesquelles toutes les conquêtes de nos pères et les nôtres ne seront qu'un vain échafaudage que le premier orage renversera. Si nous y parvenons, et telle est ma ferme espérance, nous aurons assis la société française sur des bases qui ne seront plus ébranlées. Les esprits chagrins pourront bien dire : « Mais avec de telles doctrines et leurs applications, les dieux de la terre s'en vont! » Oui, devonsnous leur répondre sans hésiter, leur règne
est fini, mais celui des hommes commence ! Et c'est grâce à la pratique des veitus du citoyen qu'ils pourront jouir, sans conteste, de la liberté qu'ils auront conquise après l'avoir méritée, et décerner ainsi, par leurs mœurs régénérées, à la littérature qui en sera l'expression, la plus belle, la plus brillante et la plus pure couronne qui jamais ait été posée sur son front.
Discours prononcé le 31 janvier 1869 au Grand-Orient.
Mesdames et mes chers concitoyens,
Vous venez d'entendre raconter, en termes excellents et légitimement applaudis, l'histoire de l'origine et des progrès de la Société pour l'instruction élémentaire (1 ). Je viens à mon tour vous en parler quelques instants, non pas que j'aie l'honneur d'être un homme d'école, — et j'ai peur de vous en trop faire apercevoir, — mais parce qu'il existe entre nous des sentiments qu'il est bon de mettre en commun, et dont les uns et les autres nous pouvons profiter.
< . M. Albert Le Roy venait d'ouvrir la séance par une allocution.
Celui qui tout d'abord se présente à "mon esprit, quand je me lève au milieu d'une aus§i belle compagnie, c'est celui de la gratitude pour le concours que vous voulez bien nous prêter. J'y vois une espérance, une protestation et un enseignement; une espérance, elle est au fond de vos cœurs comme du mien, et s'il est vrai qu'une nation soit forte, non pas par le nombre de ses soldats, mais par la culture intellectuelle et par le développement moral de ses enfants, n'est-ce pas un fait considérable et plein d'heureuses promesses, que cette sympathie presque universellement déclarée en faveur de la cause de l'instruction populaire? Elle a sa source dans la plus noble inspiration, elle poursuit le but le plus considérable que la société puisse atteindre, celui d'effacer à jamais toutes les inégalités, de briser les castes, de faire disparaître toutes les classes qui jusqu'ici n'ont été entre les hommes que des séparations malheureusement trop réelles; de les rapprocher et de les confondre pour les purifier et les unifier au foyer ardent de la science et de l'amour.
Savoir et airasi-, c'est la vie résumée dans ses
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termes éternels et sublimes qu'on ne peut séparer, car ils se confondent pour se fortifier. iNous pouvons bien ignorer qui nous sommes. Un écrivain considérable qu'on n'accusera certainement pas d'avoir été un sceptique, M. de Tocqueville, disait, en parlant de l'homme, qu'il apparaissait soudainement, qu'on le voyait un jour traversant un chemin, aux deux extrémités duquel se trouvent deux abîmes, l'un d'où il sort et l'autre où il se perd. Quelles que soient la grandeur et la vérité de cette parole, bien que nous soyons à nous-mêmes notre propre mystère, et qu'il nous soit difficile de résoudre cette question redoutable qui consiste à nous demander qui nous sommes et d'où nous venons, il n'en est pas moins vrai que nous sentons en nous un besoin intérieur d'ouvrir notre âme à la lumière et à la chaleur, que nous ne sommes pas les maîtres d'arrêter les conceptions de notre esprit quand il prétend saisir tout ce qu'il peut connaître ; que nous éprouvons d'ineffables ravissements à exercer notre raison, à reculer son domaine, et, fermement appuyés sur elle seule, à nous approcher de plus en plus de la vérité.
Mais le savoir isolé de l'affection ne serait rien par lui-même, il serait impuissant et demeurerait stérile. Et l'amour, que serait- il à son tour s'il n'était pas élevé, ennobli, épuré par la science? La science sans l'affection, c'est une fleur sans parfum, et l'amour sans la science, c'est une jouissance furtive, obtenue dans les ténèbres, dérobant aux regards la beauté qui en est la source.
Voilà, mes chers concitoyens, ce dont tous nous avons conscience, et si là est la vérité, vous comprenez que l'intérêt social est de répandre à flots sur toutes les couches de la population la lumière qui la doit vivifier, comme celle du soleil, comme l'oxygène qui compose l'air que nous respirons anime et vivifie tous les êtres qui peuplent la surface du globe.
Or, en vous voyant réunis ici, je puis bien concevoir cette espérance que la cause de l'enseignement est gagnée, et formuler cette idée qui n'a rien de téméraire, que désormais elle a pris possession de toutes les intelligences et de tous les cœurs, et qu elle ne reculera pas sur le chemin qu'elle a parcouru.
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J'ai dit en même temps que votre présence dans cette enceinte était une protestation; ne vous effrayez pas, le mot peut ressembler à une menace, en réalité il n'en cache aucune. Le devoir de celui qui a l'honneur de parler en présence de ses concitoyens consiste avant tout à connaître ses droits : je sais ce qui m'est permis, je sais ce qui m'est défendu — je ne dis pas à toujours, — mais nous vivons dans le temps présent, et la sagesse consiste à se résigner, surtout quand on ne peut pas faire autrement.
Je vois donc le domaine qui m'est interdit, et je ne veux pas y mettre le pied, même par une surprise. J'aperçois, grâce à la majesté de la loi que je respecte, la Politique comme une sorte de divinité inaccessible, entourée de nuages, couchée sur un lit de repos, abritée par un dais que portent messieurs les procureurs impériaux, et je n'ai nul souci de leur chercher ici une inutile querelle.
Mais en restant dans les termes absolus de cette convention que nous faisons les uns avec les autres, il ne nous est pas tout à fait interdit de vous apprendre, si vous l'ignorez, qu'il existe
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en France un ministère de l'instruction publique. J'ajoute que l'homme éminent qui est en possession de ces hautes fonctions est dévoué aux intérêts qui lui sont confiés ; et plus je suis convaincu de la droiture de ses intentions et de l'excellence de ses sentiments, plus je mesure avec une certaine douleur le chagrin que lui ont imposé de récentes nécessités, plus je serais heureux d'y pouvoir apporter mon contingent d'adoucissement.
Cet honorable fonctionnaire, imitant en ceci l'exemple qui lui avait été donné par ses prédécesseurs, a toujours éprouvé pour la Société d'instruction élémentaire un intérêt particulier. Sous les ministères précédents, car il n'a fait en ceci que suivre la voie tracée, cet intérêt se manifestait par une allocation au budget, allocation très-modeste, mais qui, par une sorte de fatalité, a suivi une progression précisément inverse de celle des dépenses ordinaires ; elle est allée toujours en rétrogradant. La Société élémentaire a été autrefois inscrite au budget pour une somme de deux mille francs; réduite successivement à quinze cents, puis à mille, et
enfin dans ces derniers temps à cinq cents francs.
Ces cinq cents francs, si j'avais besoin d'une image pour vous faire comprendre ce qu'ils représentent comparés au budget total de la France, je pourrais vous en donner une idée en vous parlant de la mince vésicule de vapeur que l'œil humain ne saurait apercevoir dans le torrent qui s'échappe d'une de ces puissantes nîachines entraînant les plus grands navires sur les flots de l'Atlantique. Eh bien! ces cinq cents francs, ils restaient au budget comme une marque d'estime... C'était, permettez-moi de le dire, un très-grand honneur pour nous; l'estime, elle était enveloppée dans ce qu'il y a de plus mince et de moins palpable, mais enfin l'estime et son enveloppe nous suffisaient, et je dois vous dire que, consacrant le peu qui passe par nos mains à essayer de faire le bien, nous ne sommes pas assez riches pour être exigeants ni dédaigneux. Nous tenions donc beaucoup à l'estime, nous tenions aussi un peu aux cinq cents francs.
Mais voici que M. le Ministre a eu la douleur de nous faire connaître qu'il était dans la nécessité de nous les retrancher. Que voulez-
VOUS, Messieurs, les temps sont durs, les soldats nombreux et dispendieux... Je vous le demande, qu'arriverait -il à un père de famille auquel on viendrait dire : <( Votre sécurité est incessamment menacée par des malfaiteurs qui peuvent vous surprendre la nuit et le jour, et vous n'avez pas d'autre manière de vous préserver, vous et votre famille, que de blinder votre demeure ; vous ne pouvez prendre vos repas en paix qu'autant que vous serez mollement assis sur une couche de fusils à la Remington, car il paraît que c'est un progrès sur les autres, et qu'ils tuent un peu plus de monde dans le même temps. Vous ne coucherez que sur des couleuvrines, et vous serez dans la nécessité absolue d'employer votre patrimoine à ces acquisitions indispensables ; » notre bon bourgeois évidemment aurait bientôt fait de se ruiner, sa famille ne tarderait pas à être sans pain, et ses enfants en guenilles ne pourraient plus fréquenter l'école. Je ne veux pas faire d'application, je n'en ai pas besoin; mais il est clair que cette nécessité, M. le Ministre de l'instruction publique la subit, il ne l'a pas fait naître, si, comme
il nous l'a dit, il a été désolé d'avoir à s'y résigner. Et nous, Messieurs, nous avons l'esprit si bien fait, nous qu'on appelle quelquefois des pessimistes, nous poussons si loin l'optimisme que nous nous en sommes réjouis, et savez-vous pourquoi ? Le voici : c'est que par là M. le Ministre nous a forcés à compter sur nous; en nous fermant ^a bourse, il nous a condamnés à regarder dans les nôtres. Si on les prend isolément, elles sont fort petites, mais si on les rapproche, elles deviennent pesantes, et en en détachant l'obole qu'on soustrait ainsi à un frivole plaisir, on arrive sans peine à dépasser les libéralités ministérielles. Que dis-je? M. le Ministre nous a valu cette rare fortune pour laquelle il le faut remercier, d'avoir laissé bien loin derrière nous le temps des miracles. Vous vous souvenez de cette parabole ingénieuse et touchante d'une multitude affamée de la parole, qui venait autour du maître, mais qui, ne pouvant pas recevoir l'alimentation nécessaire, commençait à ressentir les plus vives inquiétudes, quand par un prodige soudain un panier de pain et un panier de poissons purent nourrir
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quinze mille hommes? Eh bien, ici nous allons plus loin, permettez-moi de le dire, car là du moins il y avait comme point de départ un panier de pain et un panier de poissons, et nous c'est avec cinq cents francs que nous n'avions plus, puisqu'on nous les avait retirés, que nous avons pu, il y a trois semaines, en recherchant dans vos cœurs, obtenir la somme de mille deux cent vingt-quatre francs, versée dans la caisse du trésorier de la Société.
Vous le voyez donc, il faut voter des remercîments à M. le Ministre de l'instruction publique. Il nous a fait nous réunir pour causer de l'instruction populaire ; en même temps il veut bien s'occuper de la nôtre, nous devons donc profiter de la leçon, et j'avais raison de vous dire qu'avec une espérance, votre présence ici représentait une protestation, à coup sûr bien inoffensive ; elle est aussi un enseignement pour tous ceux qui ont foi dans la liberté, enseignement qui leur apprend à marcher seuls, à se débarrasser des lisières, à ne se plus préoccuper de cette idole de l'Etat qu'il faut respecter sans doute quand il est l'exécuteur des lois, mais des
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liens duquel il faut savoir s'afTranchir quand on veut faire virilement le bien.
J'espère que cet enseignement ne sera pas perdu, non-seulement dans cette généreuse et grande cité, mais dans la France tout entière. Et quand on verra que par le plus noble des plaisirs, par la plus douce des sympathies, on peut recueillir cet argent dont votre président nous parlait tout à l'heure en si bons termes, et qu'il faut non pas mépriser, mais au contraire glorifier par le bon usage qu'on en fait, l'argent qui représente le travail puisqu'il est l'épargne, l'argent qui représente également l'intelligence qui vivifie le travail, quand on saura qu'on peut se le procurer par cette noble voie, soyez sûrs que l'exemple sera contagieux, et peut-être qu'en se souvenant de ce fait, si petit qu'il nous paraisse, les générations reconnaissantes dresseront, dans l'avenir, des statues à celui qui a bien voulu apprendre aux hommes à se passer de MM. les ministres !
Mais puisque nous voilà réunis pour accomplir le programme qui tout à l'heure était tracé par votre honorable président, nous avons à nou^j
poser cette grande question à laquelle j'essayerai de toucher sans abuser de votre attention : quel est l'avenir de l'enseignement populaire? Je ne voudrais pas répéter une parole justement célèbre et prononcée dans une tout autre occasion. Dire que l'enseignement populaire n'est rien, ce serait une injustice. Je crois cependant ne pas sortir des bornes de la vérité en affirmant qu'il est peu encore, et cependant que doit-il être? Ah! sur ce point je n'éprouve aucun embarras, il doit être tout! Oui, tout, dans l'acception absolue du mot ! Et la nation qui ne comprendrait pas une vérité si simple serait condamnée à languir, peut-être à mourir dans la décrépitude. Et soyez-en sûrs, — je ne fais ici qu'exprimer vos propres convictions, — celles auxquelles le plus grand rôle est réservé en ce monde, qui sont destinées à marcher à la tête de la civilisation, qui recueilleront le plus de grandeur, de richesses et de gloire, ce seront les nations qui n'auront négligé aucune de leurs forces productives, celles qui auront développé toute leur activité par la science et par la morale. Nous avons donc le droit de dire, et sous ce rap-
port il me semble que je ne saurais être ni trop affirmatif ni trop absolu, que l'avenir de l'enseignement populaire doit nécessairement tendre à une instruction commune et à une éducation qui rapprochent et qui confondent tous les citoyens.
C'est de cette façon du moins que se formulent dans mon esprit les destinées de cet enseignement intimement lié à la force morale et à la prospérité de mon pays.
Et veuillez, mes chers concitoyens, y réfléchir un instant en vous repliant sur vous-mêmes, vous allez nécessairement arriver à partager mon opinion. Considérez en effet l'homme dans son individualité. Quelles sont les conditions de sa supériorité? Évidemment l'expansion et le développement de toutes ses facultés physiques, intellectuelles et morales, dans l'ordre souverain de la justice et de la vérité. Et ce développement, prenez-y garde, il ne peut être obtenu que par la direction. Ce serait une très-grave erreur que de supposer l'enfant doué de facultés innées dont le simple épanouissement pourrait le conduire à la maturité de l'homme fait. Ce serait une erreur, même dans une société sauvage.
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Quant aux sociétés civilisées, cela n'a pas besoin d'être démontré ; elles n'existent que par la tradition, que par l'héritage de toutes les conquêtes intellectuelles et morales de celles qui les ont précédées. C'est là leur force, c'est leur substance, ce sont les assises sur lesquelles s'appuie la pyramide s' élançant par un mouvement ascensionnel jusqu'auprès de la vérité qui est l'idéal. Et je me figure, en jetant les yeux sur une société ainsi conçue, qu'elle peut être représentée par un vaste amphithéâtre composé de degrés s'élevant sans cesse. Les degrés du bas sont déserts, ils ont été peu à peu abandonnés. Les hommes de génie sont au faîte et, le front baigné dans la lumière, ils appellent à eux les autres hommes, qui subissent leur prestige, gravissent à leur voix les degrés intermédiaires, et si tous ne peuvent atteindre à ces hauteurs sublimes où parvient le génie, tous doivent du moins monter assez haut pour contempler le spectacle qui se dévoile sous leurs yeux, et n'être pas étrangers à cette grande évolution à laquelle ils sont associés.
Mais pour opérer cette ascension glorieuse,
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l'homme isolé est impuissant, il n'y réussirait pas, il serait pris de mortelles défaillances et tomberait sur le chemin. Que lui faut-il donc? La science, l'amour et le dévouement d'un maître. C'est à lui cju'il appartient de saisir cette jeune intelligence, de la transformer, de la dégrossir, de lui inspirer de bonnes et salutaires pensées : et alors pénètre en elle comme une vie intérieure qui n'a rien de commun avec l'existence organique dont elle ignore les secrets et les lois : elle se sent dans sa propre indépendance capable de faire le bien, d'éviter le mal, elle est libre, elle est puissante, elle se peut affirmer par des œuvres qui seront utiles à la société tout entière. Et tenez, le poëte antique ( il faut toujours revenir à cette source d'éternelle beauté) avait rendu merveilleusement, suivant moi, ce phénomène par la plus saisissante des images. Ce bloc de marbre inerte et sans forme, le sculpteur l'attaque avec son ciseau, il fait tomber pièce à pièce l'enveloppe grossière qui dérobait la beauté cachée dans ses molécules inertes. Et voici que la lumière va descendre sur cette Image, que le front va s'illuminer, "que les joues
frémissent, que de la bouche entrouverte s'échappe cette parole divine trahissant la créature qui vient d'en haut, et l'artiste s'agenouille plein d'adoration et d'amour devant cette œuvre qui est bien la sienne, car elle est celle de sa pensée et de son cœur !
Eh bien ! Messieurs, voilà l'image de l'éducation. Et quand tout nous apprend qu'elle peut réaliser ces prodiges, je vous le demande, si elle est la condition nécessaire de l'élévation morale de l'homme, serait-il sage, serait-il politique d'en concentrer les bienfaits dans le cercle d'un petit nombre? ne serait-ce pas à la fois une impiété et une folie, un ostracisme injuste décrété au détriment des plus faibles, et contre lequel il n'y aurait jamais d'autre recours que celui de la violence et de la force ?
Ah! sauvons-nous d'un pareil malheur, sauvons-nous-en et sauvons la société par les seuls moyens qui peuvent la préserver, c'est-à-dire par la justice ; reconnaissons que la nature n'a pas fait de catégories entre les hommes, qu'ils sont tous nés égaux, qu'ils ont tous les mêmes droits, et que prononcer parmi eux le nom de
privilège, c'est violer cette loi d'égalité qui seule peut faire leur force et leur puissance. Ilfautdonc le faire disparaître de l'éducation et de l'instruction, il faut que l'instruction et l'éducation soient le patrimoine de tous sans exception. Que diriezvous d'un cultivateur qui laisserait la meilleure partie de son champ en friche sous le prétexte de donner tous ses soins à un petit coin qu'il aurait préféré ? Les belles moissons qui couvriraient ce lieu favorisé ne remplaceraient pas assurément celles que le propriétaire aurait perdues par son ignorance et par son injustice. La société, c'est le cultivateur. Jusqu'ici elle a dans ses couches profondes tenu enfouis des trésors ignorés. Que de diamants sont restés ensevelis, que l'art et le travail auraient pu dégrossir ! Combien d'hommes n'ont pu s'élever jusqu'à la surface, étouffés qu'ils étaient par la compression de la misère et de l'inexorable nécessité! Eh bien! les philosophes, les moralistes, les législateurs, doivent comprendre qu'il y a là un sacrifice véritable de la force humaine ; qu'avant qu'elle se soit développée on tue misérablement tous ses germes de grandeur; que la société conspire contre elle-
même par de semblables faiblesses ou de si criminels aveuglements, qu'elle se suicide en partie, qu'elle se prive peut-être de rédempteurs . peut-être de génies qui meurent ainsi sans avoir vu le jour où ils auraient pu développer leurs facultés régénératrices.
Je sais, et c'est là une objection souvent présentée, que des esprits prévenus traitent de semblables idées de chimère pure, ils vont même jusqu'à ajouter qu'elles sont subversives. Je leur demande où ils sont, dans quel temps ils croient vivre ; si, nouveaux Épiménides, ils ne sont point encore plongés dans un sommeil que les révolutions n'auraient point interrompu. Est-ce qu'il ne s'est rien passé dans le monde, est-ce que nous en sommes encore aux théories et aux doctrines sociales du xvi* et du xvii" siècle? Est-ce que ce n'est rien que ce dogme de la souveraineté populaire qui a été proclamé sur les ruines du droit divin périssant par l'excès de ses fautes?
Mais, Messieurs, si la souveraineté populaire est assurément le plus grand, le plus majestueux, le plus fécond des principes, elle peut êtve
aussi le plus inquiétant et le plus dangereux. Quoi! vous ne comprenez pas cette vérité éclatante? Vous consentez à accepter un pareil état de choses, et souvent, — je ne veux pas rechercher la sincérité de votre parole, — souvent vous le glorifiez ; vous en voulez l'application intelligente. Or, je vous le demande, qu'est-ce que la démocratie? La démocratie, c'est l'autorité du plus grand nombre. Que doit être l'autorité? La sagesse, si je ne me trompe. D'où vient la sagesse? La sagesse vient de la lumière, la lumière vient de l'instruction et de l'éducation. Or, si, par votre système, vous placez la force dans le plus grand nombre auquel vous refusez la lumière, et par conséquent la prudence et la sagesse, où allez-vous? Oh! je le sais bien, vous allez à la servitude : mais nous n'en voulons pas !
Nous ne voulons pas que, sous prétexte de conserver dans la société cet ordre qui n'est plus de notre temps et qui ne repose que sur la fausse hypothèse de ces couches étagées les unes audessus des autres, réservant exclusivement le commandement à celles qui sont supérieures pour ne laisser aux autres, sous le voile d'une
souveraineté nominale, que le droit d'obéir, on nous expose à un véritable péril public. Eh quoi! me dira-t-on, vous voulez que tous les hommes soient appelés à une instruction et à une éducation égales, vous voulez qu'on puisse interroger les aptitudes de chacun, solliciter tous les esprits, éveiller toutes les âmes qui s'engourdissent? Mais alors où est le travail, où est la règle, où est le gouvernement?
Je respecte infiniment tous mes adversaires, et je me plais, même quand ce serait une hypothèse, à leur prêter d'excellentes intentions. Mais il ne m'est pas défendu de répondre à ceux dont je viens de formuler l'opinion. C'est précisément par respect pour l'autorité que nous ne voulons pas que vous répandiez les ténèbres sur une partie de la société, alors que c'est elle en réalité qui exerce le pouvoir.
Ainsi la nécessité de l'instruction et de l'éducation me paraît démontrée par les objections mêmes qui semblent la repousser; et il est certain que la société française ne pourra être paisible, jouir de ses droits et exercer sans agitation tous ceux qui lui viennent de sa liberté
légitime, que lorsque le principe de l'autorité aura été mis en harmonie avec le principe du développement intellectuel et moral.
Et d'ailleurs, supposez pour un instant réalisée cette hypothèse que tout à l'heure, en empruntant le langage de mes adversaires, je traitais de chimère ; assistons pour un instant au développement d'une société qui malheureusement n'est pas la nôtre, et dans laquelle se seraient subitement abaissées toutes ces barrières qui ne peuvent être qu'artificielles, mais qui malheureusement reposent sur des inégalités jusqu'ici trop réelles. Supposez qu'une instruction et une éducation communes aient confondu tous les rangs, que les aptitudes qui peuvent se distinguer aient eu leur libre essor, et qu'en même temps — car je ne veux pas établir l'égalité des intelligences, ce serait une véritable folie — règne l'égalité des droits. Ce à quoi , en effet, mon esprit se refuse profondément, c'est à concevoir comment des hommes peuvent ne pas comprendre les relations qui doivent les unir avec leurs semblables, et celles qui les mettent en contact avec la nature
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en leur pemiettant de lutter contre elle quand elle les menace, de profiter de ses dons quand elle leur est bienfaisante. Oui, tous les hommes, dans cet ordre d'idées, sont égaux: ils ont les mêmes facultés, ils doivent avoir les mêmes droits; et s'il en est ainsi je reprends mon hypothèse : supposez la société ainsi organisée, est-ce que vous ne verrez pas disparaître la plupart des causes d'agitation, de trouble, de faiblesse, de stérilité qui nous tourmentent? n'estce pas un fait incontestable que l'ignorance fournit au crime le plus redoutable des contingents ? En l'attaquant et en la faisant disparaître, mais c'est la moralité de l'homme qu'on asseoit sur une base inébranlable ! Connaître ses obligations et ses devoirs, c'est se sentir digne d'être libre, et pour être digne d'être libre, il faut avant tout être un honnête homme. Ce n'est pas assez : non-seulement on veut être un honnête homme, mais encore on veut être un homme bien élevé. Entendez et comprenez avec moi l'acception d'un pareil mot, il est grand et il ne faut pas le traiter avec dédain. La nation française, elle a été renommée autrefois pour sa
parfaite urbanité, on ne parlait alors que des classes qui marquaient dans l'histoire ; les autres étaient laissées dans l'ombre. L'urbanité, si elle n'est pas la vertu, en est au moins l'apparence et la plupart du temps le commencement. La grossièreté du langage, la vulgarité des habitudes, la trivialité des idées, ce sont autant de fléaux qui, dans le menu de la vie, affaiblisssent l'homme et le prédisposent au mal! Eh bien, quel est donc notre aveuglement, que nous nous résignons avec une certaine gaieté de cœur, quand nous aurions lieu de nous en affliger, à voir cette grossièreté du langage, cette trivialité des idées se perpétuer dans les classes qu'on appelle les classes inférieures ! il semble que là elles soient dans leur domaine et qu'il soit complètement impossible de les en bannir. Permettez-moi de vous lire quelques lignes empruntées à un écrivain dont l'esprit, à la fois doux et austère, fin et pénétrant, a laissé dans le monde des lettres une trace qui ne périra jamais. Je veux parler de M. de La Bruyère. Voici ce qu'il dit de cette grossièreté que très -certainement l'instruction
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et l'éducation communes feraient disparaître : « L'incivilité n'est pas un vice de l'homme, elle est l'effet de plusieurs vices, de la sotte vanité, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la distraction, du mépris des autres, de la jalousie ; pour ne se répandre que sur le dehors, elle n'en est que plus haïssable, parce, qu'elle est toujours un défaut visible et manifeste. »
Ce sont là. Messieurs, des observations aussi justes que profondes. M. de La Bruyère les écrivait pour les grands seigneurs, je les veux appliquer à mon pays tout entier.
Je désire pour lui non-seulement l'instruction de l'esprit, l'élévation morale, mais encore la douceur des habitudes, le respect de soi-même et des autres, ces égards, cette déférence, qui embellissent la vie, qui font de son commerce un échange de bons rapports. C'est là ce qu'on ne peut obtenir que grâce à une transformation qu'on traite de chimère et qui, vous le voyez, serait la plus bienfaisante des réalités ; et ne croyez pas, avec les esprits chagrins auxquels je faisais allusion tout à l'heure, que la cul-
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ture intellectuelle ou morale puisse en quoi que ce soit nuire à l'activité de l'homme et l'arrêter dans ses travaux; c'est une bien faible objection, et, grâce à Dieu, l'expérience s'est chargée de la réfuter à cette époque déjà lointaine dont vous parlait il y a un instant votre honorable président. Au berceau de la Société pour l'Instruction élémentaire, il semble qu'il se soit fait contre elle une coalition de préjugés et de passions ; des hommes, parfaitement autorisés par leur caractère et leurs antécédents, allaient jusqu'à dénoncer (et vous avez entendu dans quels termes) ceux qui s'occupaient d'instruction publique, comme des malfaiteurs sociaux qui devaient arrêter la machine en en brisant les ressorts. Ah ! vous voulez faire lire les paysans et les ouvriers ! — disait-on ; — soyez sûrs qu'ils aban^ donneront la terre et les ateliers pour se jeter dans les carrières libérales , et se refuseront au travail manuel. On le disait alors, Messieurs, comme on l'a dit depuis et sans plus de vérité ; et j'ai entendu dans une autre enceinte un homme de très-bonne foi, et avec une sincérité que pour ma part j'allais presque jusqu'à regretter, affîr-
mer que pour développer un certain courage sur les champs de bataille il était indispensable de ne pas savoir lire, et il prouvait parles exemples, suivant lui, les plus topiques, que les lettres amollissent le cœur. Messieurs, nous avons eu • des leçons terribles qui sur ce point nous auraient éclairés, si la théorie n'avait pas suffi. La Prusse, il y a quelques jours à peine, terrassant l'Autriche malgré l'inégalité des forces, nous a fait j voir de quel côté se trouve la victoire, du savoir ou de l'ignorance. Mais nous n'avions pas besoin de cette preuve, car dans notre France l'expérience avait déjà été faite ; certes, tous les enfants de cette noble nation sont vaillants, nous le pouvons dire sans immodestie, et savez-vous pourquoi. Messieurs, ils répandent leur sang sur les champs de bataille avec un si généreux dévouement, pourquoi sous le feu de l'ennemi ils montrent toujours leur poitrine les yeux fixés sur le drapeau qui est aussi une seconde patrie, pourquoi? C'est parce que dans cette nation se rencontre particulièrement une vivacité d'intelligence, une promptitude de conception, je ne sais quoi de spontané qui va au-devant de la vérité,
qui* écarte l'erreur, un sens droit qui est un des attributs distinctifs de la France. Mais joignez à l'éducation la culture intellectuelle, l'homme n'est plus seulement brave parce qu'il est intelligent, parce qu'il a été ainsi créé; il est brave parce qu'il connaît la valeur morale de l'acte qu'il accomplit ; il meurt en sachant ce qu'il fait pour l'honneur, pour la grandeur de son pays. Nous avons en ceci, comme exemple et comme modèle étemel, les Grecs qui, eux, ne dédaignaient pas la culture intellectuelle; nous avons les hommes de la Convention, nous avons les hommes de la République, nous avons les jeunes gens des Écoles, qui ont montré dans les luttes soutenues contre l'ennemi un courage si dévoué, si ferme, si admirable; et nous pouvons dire, sans crainte d'être démentis, que c'est à l'école que se forment les véritables héros !
Au surplus, je suis dans la triste nécessité de revenir un peu à l'objection que tout à l'heure je combattais, et de reconnaître que si l'hypothèse que j'ai présentée n'est pas une pure chimère, elle n'est pas encore une réalité. Nous en sommes séparés par des étapes peut-être bien
longues, et cette hypothèse pùt-elle se réaliser instantanément, il faudrait encore un certain temps pour qu'elle pût produire ses fruits ; car la science et l'éducation sont une semence qui se développe lentement, et le temps seul la peut faire fructifier. Il n'y a donc de notre part aucune témérité à produire en public ces affirmations qui ne doivent avoir pour conséquence que de déterminer le but vers lequel nous marchons. En effet, s'il nous est impossible de faire tout ce que je viens de dire, au moins devonsnous nous y essayer ; au moins devons-nous nous sentir fortifiés contre toute espèce de défaillance, être de plus en plus animés de cette sainte ardeur qui poursuit les abus et qui cherche à faire triompher la vérité ; et comment pourrait-on douter, dans le temps où nous vivons et après des exemples éclatants, de l'utilité d'une grande instruction? Je prononce ce mot encore en n'en voulant rien retrancher, et, voulant répondre à la question pour laquelle cette réunion a été inaugurée, à savoir : Quelle doit être l'œuvre de l'enseignement populaire? je vous demande la permission d'affirmer que, selon moi, cette œuvre
est d'effacer toutes les inégalités factices qui peuventencorenousparqueren catégories, en établissant des distinctions qui ne doivent plus exister. Suivant moi, ces différences entre l'enseignement supérieur, l'enseignement du second degré et l'enseignement primaire, elles doivent être plus officielles que réelles; non pas que je ne reconnaisse que les hautes sciences sont le privilège d'un petit nombre d'intelligences, maisielles doivent être accessibles à tous comme les emplois publics, comme les fonctions que l'État décerne. Peu sans doute pourront y atteindre ; seulement, si peu y atteignent, est-ce une raison pour que les hommes placés à côté de ceux qui arrivent à ce degré supérieur ignorent quoi que ce soit des connaissances générales dont ceux-ci toucheront la perfection ? Évidemment non, et c'est là la pensée que je voudrais vous faire bien comprendre, tant elle est profonde en moi, en même temps que je voudrais vous donner une formule qui rapprochât toutes les variétés des connaissances, qui les rendît accessibles, au moins dans les généralités, à tous les intelligences. Quoi! me dit-on, vous voudriez qu'à l'école primaire on put ap-
prendre la science et toutes les sciences, et même la philosophie ? Et pourquoi pas ? Jusqu'ici nous avons vécu clans les langes d'une instruction artificielle qui a singulièrement gêné l'expression des idées, et il semblait que pour connaître la vie extérieure et l'existence intérieure de l'homme il fallût avoir été doué d'un génie supérieur. La science et même la philosophie ont leurs éléments, leurs côtés généraux par lesquels elles sont accessibles à tous, et c'est par ces côtés généraux que tous doivent pénétrer dans leur domaine. Est-ce une nouveauté? Si c'est une nouveauté, il faut convenir qu'elle est bien ancienne : il y a plus de trois cents ans vivait un homme dont on ne saurait trop relire les œuvres, car à l'érudition la plus vaste il mêle la philosophie la plus saine ; on l'a souvent accusé d'être un sceptique parce qu'il n'était pas courtisan, parce qu'il avait l'esprit indépendant, parce que, son âme fière se possédait elle-même; il a tracé pour les générations futures d'impérissables leçons; je veux parler de Montaigne. Eh bien ! Montaigne, qui est peut-être celui des anciens qui a écrit sur les enfants les lignes les plus justes et les plus sensées,
combattait déjà, à son époque, l'opinion de ceux qui pensent que les enfants, dans un âge assez tendre, sont absolument impuissants à comprendre les idées générales, scientifiques ou philosophiques, et il disait, en parlant du temps très-court qui est réservé à l'instruction : <( Otez toutes ces subtilités épineuses de la dialectique, prenez les simples discours de la philosophie, ils sont plus aisés à concevoir qu'un conte de Boccace ; un enfant en est capable à partir de la nourrice, beaucoup mieux que d'apprendre cà lire ou à écrire ; la philosophie a des discours pour l'enfance de l'homme comme pour sa décrépitude. » Rien n'est plus juste et plus vrai, et je pourrais ajouter, si je ne craignais de vous retenir trop longtemps qu'après avoir énoncé ces vérités, Montaigne s'occupe de leur application, et il veut, avant tout, que les enfants soient conduits à l'instruction par l'attrait et par la douceur. Il écrivait tout près de Bordeaux, dans cette ville qui se glorifie à juste titre d'une certaine concitoyenneté avec un homme si célèbre. Et combien il eût été utile que ces pages immortelles fussent tombées sous les yeux de ces instituteurs
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égarés et fanatiques qui ont placé leurs moyens de coercition dans des châtiments indignes et qui, sous prétexte d'instruire la jeunesse, ont commencé par profaner l'enfance!
Oui, mes chers concitoyens, puisse cette vérité être comprise : que les maîtres soient doux , indulgents, pleins de patience ! ils disciplineront les enfants par le charme de leur commerce tout autant et plus que par la rigueur de la règle. Ce que je leur demande, c'est de vouloir les initier à ce qu'ils savent, et je leur demande en même temps de savoir le plus possible; et, si je voulais être sincère, je dirais : de savoir tout ou un peu de tout. Est-ce qu'il est absolument impossible d'initier les enfants aux éléments de la physique, qui leur apprend les lois générales du monde ; de la chimie, qui leur montre la composition moléculaire des corps ; de la botanique, qui les intéresse et qui les charme ; de l'astronomie, qui leur fait lever les yeux au ciel et comprendre l'ineffable grandeurde l'infinie création? Toutes ces choses, est-ce que vous croyez qu'il faut les avoir longuement étudiées pour en donner une idée aux enfants? Non, assurément.
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mais il faut que l'instituteur se pénètre de la nécessité de ne rien laisser ignorer à ces jeunes âmes de ce qu'il a amassé de savoir dans la science; il faut que, par une sainte et noble ardeur, il prenne confiance en lui-même, qu'il s'élève à cette science qu'il doit répandre sur eux. Il faut qu'il se fasse semblable à cette mère dont on vous faisait tout à l'heure si justement l'éloge, qui passait la nuit à étudier le rudiment et la grammaire grecque, pour pouvoir le lendemain, plus belle que toutes ses compagnes qui passent leur soirées dans des fêtes frivoles , sourire à son premier-né et d'un doigt intelligent lui montrer la difficulté contre laquelle son inexpérience allait se heurter.
Voilà le rôle du maître, et si je le lui demande pour les sciences naturelles, à bien plus forte raison, permettez-moi de le dire, le lui demanderai-je pour les sciences morales, car là tout est leçon; le moindre événement, le fait le plus vulgaire comme le plus héroïque, contient, si le maître sait l'en dégager, la loi morale avec laquelle on apprend à l'enfant à pratiquer le bien et à éviter le mal. Je veux encore que, s'alfran-
chissant de toutes les superstitions et de tous les préjugés, le maître ne décide que par luimême, qu'il consulte sa conscience, qu'il y puise sa force et qu'il trouve en lui la vertu de préserver les âmes des enfants de tous les dangers auxquels elles sont exposées. Sont-ils des chimères, ces dangers? est-ce que je ne suis pas en droit de dénoncer publiquement à mon pays l'ignorance qu'on y laisse persister au grand scandale et au grand péril de tous? Est-ce que nous n'avons pas vu récemment de lugubres tragédies jetant sur une société tout entière une lumière sombre, inattendue ? Estce que nous ne nous sommes pas aperçus un jour que nous marchions à côté de l'abîme le plus redoutable et le plus immonde? Souvenez-vous de cette affaire horrible qui, il y a quelques semaines, épouvantait l'opinion, de ces conspirations tramées dans l'ombre, de ces entraînements que le génie du mal semble avoir préparés ! Et qu'y avait-il là qui dût particulièrement nous émouvoir? C'est moins encore la scélératesse de ceux qui n'avaient pas su dominer leurs détestables passions, que les ténèbres
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dans lesquelles tous ces maléfices avaient été insidieusement organisés. Toutes les notions du bien et du mal étaient confondues dans ces âmes abandonnées par l'instruction et l'éducation. Des femmes, agenouillées au pied des autels, le corps tout frémissant de luxure, allumaient les cierges qu'elles faisaient brûler à l'église, de la même main qui versait le poison à leurs époux. Et leur abominable complice apparaissait comme le couronnement de cet odieux édifice, exploitant bien moins leurs vices que leur profonde ineptie. Voilà ce que nous avons vu ! et nous demeurons calmes, et nous allons nous plaindre quand quelques hommes troublent notre tranquillité en nous disant : « Tout n'est pas bien dans cette société, il y a de grands abus, des plaies cachées qu'il faut guérir ! » Oui, il les faut guérir par la lumière, par la science, par l'instruction, par la morale !
Nous appelons à cette grande œuvre tous ceux qui ont l'amour de leur pays, tous ceux qui ont une noble intelligence et un cœur bien placé, nous y convions surtout les femmes, parce que ce sont elles qui peuvent, dans cet admirable
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travail de régénération, apporter le plus utile et le plus puissant concours.
Tout à l'heure votre honorable président vous le disait : la Convention a pensé que les jeunes filles seraient les meilleurs institutrices. Cette grande pensée s' est vérifiée; non-seulement elle est conforme à la nature des choses, mais l'expérience en a démontré les excellents effets. En Amérique, presque toutes les institutions primaires sont dirigées par des jeunes filles; et ce n'est pas seulement celles qui reçoivent les petits enfants, mais on voit des jeunes filles de seize à dix-huit ans, supérieures en éducation et en intelligence, donner des leçons à de jeunes garçons de leur âge, et ne rencontrer de leur part que la sympathie et la déférence la plus respectueuse. Quant à moi, je demeure convaincu que ce n'est pas là une exception due au caractère des Américains ; leurs institutions, sans doute, y sont pour beaucoup, et je ne suis pas de ceux qui pensent que celles de la France ne devraient pas recevoir des modifications considérables. Mais avant tout, tenez compte du caractère particulier de la femme, de sa douceur, de sa
patience, de son esprit de détail, de sa vigilance maternelle. Dieu la met au monde pour être mère, elle l'est malgré elle, à son insu; elle l'est auprès de son frère, et cette tendresse affectueuse, qui tient à la fois de la bonté du cœur et du sentiment du devoir, elle la répand partout autour d'elle ; elle est donc prédestinée à être institutrice; et quand je dis ces choses, je ne veux pas, comme vous le comprenez fort bien, toucher à des questions plus hautes. Je vous l'ai fait pressentir, je ne veux pas sortir de mon sujet, et j'ai hâte surtout d'arriver au terme de cette allocution; j'aurais pu cependant, chemin faisant, me demander avec vous ce qu'il fallait penser du grave problème qui a été récemmement posé en face de l'humanité en ce qui touche l'émancipation des femmes. Nous ne devons pas oublier que, sur ce point comme sur tant d'autres, la France malheureusemont n'a plus l'initiative dans le domaine des idées. Il y a deux ans environ, de l'autre côté du détroit, un honorable député de Westminster a proposé au parlement une motion en vertu de laquelle les femmes veuves et célibataires de l'Angleterre
seraient admises au droit électoral. L'assemblée se composait de 296 votants ; la motion de l'honorable M. Stuart Mill a obtenu 73 voix, ce qui, dans un autre pays, pourrait être pris pour une majorité. Elle a été rejetée cependant, ou plutôt, permettez-moi de le dire, ajournée. Si j'avais eu l'honneur de siéger dans le parlement d'Angleterre, les femmes auraient eu 74" voix, et même j'aurais demandé à faire à la proposition de M. Stuart Mill une motion qui l'aurait élargie; par respect pour le mariage, je n'aurais pas voulu laisser supposer que les hommes font peser sur leurs femmes un joug despotique. C'est dans le respect de leur conscience qu'ils trouvent leur véritable force. Attenter à la dignité morale de leurs compagnes serait un crime et une faute qui tueraient leur bonheur ; et quant à moi, je ne vois pas comment les femmes françaises, pouvant se choisir sans l'autorisation de leurs maris un confesseur, ne peuvent pas choisir un député.
Mais laissons là ces choses qui nous mèneraient trop loin, et que les dames qui me font l'honneur de m'écouter me permettent de le leur
dire : leur cause est dans leurs mains. Ce n'est pas le tout que de réclamer des droits, il faut vouloir les exercer. Elles se plaignent aujourd'hui, elles ont raison; elles répètent qu'elles sont délaissées et elles le sont en effet beaucoup trop. Mais pourquoi? Parce que leur éducation les sépare de nous; hélas! nous nous prévalons beaucoup trop de cet avantage qui nous est singulièrement funeste. Nous nous croyons habiles et forts en nous renfermant dans le domaine qui nous est résené et en laissant aux femmes leur frivolité et leur grâce, mais c'est nous-mêmes que nous punissons, et nous sommes en réalité des aveugles et des sots, car si les femmes y perdent, par le défaut d'association aux idées généreuses qui nous peuvent préoccuper, nous y perdons bien plus encore, et nous imitons ce cultivateur dont je vous parlais tout à l'heure : nous laissons la plus belle partie du domaine humain en friche, nous nous contentons de n'y faire pousser que des fleurs, tandis que ce sont les fruits les plus succulents et les plus savoureux que nous pourrions récolter. Dites -moi : quelle force ne puiserions -nous pas dans la
tendresse si vive, dans la sagacité toujours si vigilante, dans la perspicacité presque divine qui distinguent les femmes, si nous voulions mêler aux leurs non-seulement nos tendresses, mais encore nos âmes tout entières, et si nous n'avions la particulière manie d'avoir pour nous une sorte de terrain réservé dont l'entrée ne leur est pas permise ! Eh bien , encore une fois, ici comme partout, abaissons les barrières ! On vous parlait tout à l'heure de la nécessité de l'éducation commune entre les jeunes filles et les jeunes garçons. C'est là, en effet. Messieurs, où se trouve le secret de la solution que l'avenir trèscertainement nous apportera. Il ne s'agit plus, comme dans les républiques antiques où la force et la beauté physique étaient surtout ce qu'on voulait développer par l'éducation, de faire descendre dans l'arène des jeunes filles et des jeunes garçons pour les y faire lutter sans voiles sous les yeux de leurs parents ; c'est la science qui les éclairera, c'est la moralité qui les conduira, ces troupes charmantes qui viendront dans les combats scolaires se défier, se vaincre et remporter de généreuses victoires ou subir d'honorables
DE L'ENSEIGNEMENT POPULAIRE. «Jl
défaites. C'est ainsi que grandiront les générations futures, qui réaliseront les progrès que nous avons été impuissants à obtenir.
Mais, pour cela, il est absolument indispensable que les femmes le veuillent, qu'elles s'y mettent, permettez-moi cette expression triviale, qu'elles dédaignent tout ce qui ne les conduit pas à un si noble but. Si jamais il était atteint, la société subirait la plus heureuse transformation. Les femmes sont trop sûres de leur empire; c'est beaucoup notre faute, et nous ne sommes pas disposés à nous en corriger. Elles nous présentent un joug, nous l'acceptons tel qu'il nous est imposé, en le bénissant ; il vaudrait mieux pouvoir le relever assez haut pour que nul, de l'homme ou de la femme, ne courbât la tête. C'est là l'idéal, c'est celui qu'il faudrait réaliser.
Oui, nous subissons leur empire et nous ne pouvons pas y échapper; il s'impose à nous à tous les instants de notre vie, doux, charmant, irrésistible. C'est dans les bras de notre mère que nous ouvrons les yeux, que nous balbutions la première parole, que nous sommes initiés aux connaissances élémentaires. A côté de notre mère.
92 DE L'AVEMR
trois fois bénie, qui vit dans notre respect quand la mort nous l'a ravie, se trouve notre sœur ; puis, quand à l'adolescence succède la jeunesse, quand un tumulte intérieur nous avertit de la mission qui nous est donnée en ce monde, nous courons, à travers tous les obstacles, à la recherche de la compagne que notre amour nous désigne; elle entre dans notre maison, elle en est l'honneur, la décence et la joie ; elle en est l'espérance et la fécondité; bientôt autour d'elle vont paraître de belles créatures qui nous devi'ont l'existence et auxquelles nous donnerions beaucoup plus que tout notre être, si nous pouvions nous multiplier et nous immoler cent fois pour elles; et puis voilà que le temps s'écoule, les berceaux se désertent, les petites créatures grandissent, on peut encore les porter, on croit que l'on pourra toujours les tenir dans ses bras ; mais elles montent, elles montent, elles atteignent le cœur, et puis les lèvres, on n'a plus besoin de se pencher pour les embrasser, et un jour on s'aperçoit que le bouton a été remplacé par la rose, que la jeune fdle est devenue femme ; alors il faut compter avec elle, il ne faut plus prononcer un
mot qui la puisse choquer. Le poëte ancien disait avec raison que la chasteté des femmes consentait l'honneur de la maison. Oui ! elle en est la gloire, et assurément je ne veux pas la bannir; mais je veux la fortifier par la science, je veux qu'à côté de la vertu simple et charmante, l'homme soit obligé de respecter l'intelligence et le savoir de ces trois femmes associées à son foyer pour le bénir et l'honorer, de sa mère , de sa femme et de sa fille !
Et s'il en peut être ainsi, quel est donc celui qui voudrait se priver de ces joies ineffables, qui voudrait retourner en arrière, qui dirait aux classes inférieures : « Vous êtes à jamais condamnées à l'ignorance ; » et qui dirait aux femmes : « Vous êtes à jamais condamnées à la frivolité ? » Non ! non ! Une pareille doctrine n'est pas faite pour nous, nous la devons hautement désavouer. Une société qui veut être grande et forte ne peut vivre que par la guerre à l'ignorance. Il faut qu'une sainte croisade soit prêchée contre elle. Et ce mot de croisade me rappelle ce spectacle grandiose et presque inouï qu'a offert le moyen âge, à cette
époque d'enthousiasme et de ferveur religieuse où la foi a précipité un si grand nombre d'hommes vers le sépulcre du Christ pour le délivrer de la souillure des infidèles. Alors, Messieurs, oubliant son intérêt personnel, quiconque possédait un champ le vendait pour acheter une cuirasse, une épéeet un cheval. Une ardeur irrésistible animait tous ces croyants qui se dirigeaient en foule vers l'Orient, d'où la plupart ne devaient pas revenir. Je n'ai pas à juger un pareil mouvement au point de vue politique et social, je l'envisage dans le sentiment qui en a été l'origine, et ce sentiment a été sublime. Mais savez-vous. Messieurs, qui a surtout influé sur la résolution et sur les cœurs des croisés? Ce sont les femmes, ce sont elles qui ont commencé le sacrifice par l'immolation d'elles-mêmes en se séparant héroïquement de leurs pères, de leurs époux et de leurs fils, en les armant de leurs propres mains, en fortifiant leurs âmes prêtes à défaillir, en leur montrant leur amour qui les suivrait sur les lointains rivages où ils allaient s'engager en de si périlleuses aventures. Alors, d'un bout à l'autre de cette Europe tressaillante, pleine d'émotions.
un mot d'ordre a été prononcé, et partout il a été adopté ; et ces fiers guerriers qui n'avaient pas peur de la mort, repliés sur eux-mêmes, sentant leur faiblesse, ont compris la nécessité de s'unir à ceux qui allaient partager leurs périls par un lien à la fois mystique et sacré. Et la chevalerie est née, résumant à merveille la grandeur de cette conception que nous avons aujourd'hui peine à comprendre dans son héroïque devise : « Mon Dieu, mon roi, ma dame. » Je ne peux pas nier que nos pères ne fussent de fervents chrétiens, et je suis convaincu qu'ils étaient dévoués à la monarchie, mais je ne suis pas moins certain que c'est avec raison, et parce qu'il était le plus excellent, qu'ils avaient réservé pour la fin de la devise ce doux mot de « ma dame. » Oui, c'est celui, qui les consolait et les fortifiait, ils le prononçaient sous un ciel incandescent, au milieu des batailles, dans l'enivrement de la victoire, dans la fièvre de l'action ; c'était cette chère et douce image de leur dame qui apparaissait constamment à leurs yeux charmés. Vous voyez l'empire que la femme a exercé et quelles grandes choses il a produites. Eh bien^
est-ce que cet empire ne peut pas aujourd'hui tourner au profit du bien ? Je le demande à tous ceux de mes concitoyens qui me font l'honneur de m'entendre, de quoi ne seraient-ils pas capables, de quel enthousiasme leur cœur ne serai t-il pas saisi, si, au seuil de la guerre à l'ignorance, la main d'une femme leur montrait le but!
Que cette croisade soit donc partout prêchée, et pour résumer cette trop longue allocution, que l'enseignement primaire se généralise ; qu'il s'élève, qu'il se fortifie, que partout où l'on voudra améliorer le sort des instituteurs, des réunions publiques soient convoquées dans cette noble pensée! Nous connaissons maintenant le moyen de venir au secours de ceux qui ont droit à notre sympathie. C'est de notre intelligence qu'il dépend d'en savoir convenablement user; nous sommes en face de grandes difficultés, nous n'avons pas vaincu tous les obstacles, la société française, si brillante, a eu, vous le savez, à traverser de dures épreuves ; elle a peut-être compris quelle était la responsabilité qui pouvait peser sur elle et quelles inexpiables conséquen-
ces amenait un moment de faiblesse et d'abdication ; le châtiment a été dur, je suis convaincu qu'il ne sera pas éternel.
Le chantre immortel de l'Enfer place les deux personnages qu'a imaginés sa fiction puissante dans une forêt profonde, obscure, où tout esf ténèbres. Leurs cœurs sont pleins d'angoisses, leurs pieds se heurtent aux ronces du chemin, l'un des voyageurs est sur le point de défaillir, mais l'autre le soutient et, ranimant son courage, il lui dit : « Regarde à l'horizon, j'y vois blanchir l'aube; encore an peu de force! » Il le prend dans ses bras, il l'entraîne , et bientôt tous deux tombent agenouillés et reconnaissants, inondés par les flots d'une splendide et bienfaisante lumière. Ces ténèbres que nous traversons encore, mes chers concitoyens, ce sont celles de l'ignorance; ne nous y attardons pas, marchons résolument et, soyez-en certains, nous arriverons au terme de cette route laborieuse, et à notre tour nous jouirons de cette lumière souveraine qui s'appelle la science et la liberté.
Discours prononcé le 21 mars 1869, au théâtre du Prince impérial.
Mesdames et chers Concitoyens,
Je crains bien que l'excès des sentiments affectueux de notre honorable président^ ne m'ait à son insu imposé une tâche dont la portée pourrait aujourd'hui dépasser mes forces. Dans aucun cas, elles ne sauraient atteindre la limite du désir que j'éprouve d'être digne de votre sympathique bienveillance, et de clore comme je le voudrais les travaux que nous avons essayés
<• M. Saint-Marc Girardin avait ouvert la séance par uQ discours publié dans le Journal des Débats du 26 mars.
devant VOUS. Déjà dans plusieurs réunions précédentes se sont élevées des voix plus autorisées que la mienne, qui ont parlé du travail, de ses austères devoirs et de ses récompenses finales. Le travail, c'est la grandeur, c'est la dignité, c'est l'indépendance de l'homme, et je ne sache pas qu'on puisse choisir un plus noble sujet.
On ne le saurait trop honorer ni trop s'en entretenir : vous me permettrez donc de vous y ramener encore. J'ai le dessein d'étudier avec vous rapidement par quelle loi mystérieuse mais certaine nous nous trouvons liés à notre labeur quotidien. Peut-être ce sujet paraîtra -t- il au premier aspect trop familier, trop circonscrit , et pour ainsi dire entaché d'une sorte d'intimité personnelle ; et cependant quand on le veut bien considérer, on s'aperçoit vite qu'il touche aux plus hautes questions, à celles qui sollicitent davantage notre intérêt et notre attention. Envisagé en lui seul et dans son isolement, l'homme est bien peu de chose s'il est quelque chose; mais en se rapprochant de ses semblables, en s'inspirant de leurs sentiments et enjoignant ses actions aux leurs, il grandit immédiatement pour devenir
le peuple, la patrie, la civilisation et l'humanité. Aussi peut-on aflîrmer que le plus petit acte, la pensée la plus solitaire, pourvu que l'un et l'autre soient conformes à la loi supérieure qui gouverne et domine notre nature, tendent infailliblement au bien commun et doivent l'opérer dans une certaine mesure; quoi qu'il en soit, et quand même ils se produiraient sans témoin, ils ont toujours cet infaillible résultat ; ignorés, ils n'en laissent pas moins après eux un immortel héritage, le souvenir du service rendu et du progrès réalisé.
Vous le comprenez donc, il n'est pas indifférent de se demander si cette loi que j'ai énoncée existe en effet, cette loi qui nous attache à notre œuvre propre non pas seulement par le lien de l'habitude, mais par un autre attrait bien plus profond, bien plus intime, et qui, étudié de près se rattache à l'ensemble général de toutes les forces qui dominent le monde. Comment ces forces éparses peuvent-elles concourir au même but? Comment sont-elles reliées? Quel est l'intérêt qui peut les rapprocher? c'est-là, vous en conviendrez, une source d'études qui, si nous
voulions l'épuiser, nous mènerait fort loin, mais nous nous enfermerons les uns et les autres dans les limites qui nous sont prescrites.
Il est vrai que quelques amis trop indulgents peut-être pour moi m'avaient conseillé de traiter un autre sujet qui eût été peut-être plus de votre goût et certainement qui eût été plus du leur. Ce sujet était l'examen de la condition civile des femmes : un sujet grave entre tous et qui m'a fait reculer par sa difficulté même, par la responsabilité qu'il faisait peser sur moi à raison du peu de temps que j'avais à y consacrer, obsédé que je suis par mille soins divers. J'ai cru que je ne pouvais pas témoigner plus hautement du respect profond qu'il m'inspire qu'en en remettant l'étude à une réunion ultérieure, parce qu'ainsi que vous l'a si bien dit notre honorable président, ce ne sont pas des adieux qui nous séparent, c'est un simple ajournement. Rapprochés les uns des autres par des sentiments étroits de solidarité, nous avons appris à nous connaître et à nous apprécier, et nous nous reverrons dans un temps qui, je l'espère, ne sera pas éloigné. C'est à ce moment que je renvoie ce que
j'aurais voulu vous dire sur ce grave sujet, et cependant je n'éprouve dès à présent aucun embarras à déclarer qu'ennemi consciencieux et résolu du despotisme, et l'ayant, dans la mesure de mes forces, toute ma vie poursuivi et combattu dans l'État, je ne le pourrais voir d'un œil indifférent chercher un lieu d'asile au sein de la famille et s'asseoir triomphant au foyer domestique qu'il profanerait. A mon sens, la vertu comme l'ordre ne peut sortir que de la liberté ; la tyrannie n'a jamais produit que la corruption et la révolte, elle est mauvaise partout; partout elle doit être condamnée. Et comment est-il possible de s'abstenir d'une réflexion si simple quand on touche même par allusion à un semblable sujet? L'antiquité qui nous a laissé tant de splendides souvenirs était cependant souillée par une lèpre sociale qui suffirait à elle seule pour nous empêcher de regretter ses fausses grandeurs : cette lèpre sociale, vous le savez, c'est l'esclavage, dont les philosophes prenaient la défense. Cette honte de l'humanité, c'est à peine si elle a disparu d'hier, et ce sera l'éternel honneur des hommes que le hasard des
104 DE L'AxMOUR
événements avait investis pour un jour, en 1848, du pouvoir qu'ils ont su faire respecter et dont ils n'ont jamais abusé, d'avoir chassé de nos lois ce flétrissant souvenir d'un temps qui ne peut plus se renouveler ! Mais ce sera aussi, permettez-moi de l'ajouter, une gloire éclatante pour cette noble femme, pour cette mère de famille, pour cette républicaine qui dans son pays a pris l'esclavage corps à corps et l'a déshonoré pour le proscrire, de l'avoir rendu à jamais impossible, si bien que la victoire brillante de l'Union triomphant de la révolte n'a fait en réalité qu'achever l'œuvre commencée par les protestations d'une conscience généreuse, inspirée parla religion du cœur, et défendant la cause du juste au nom du malheur et du droit éternel !
Mais si l'antiquité nous a légué cette honte de l'esclavage, malheureusement ce n'est pas le seul abus dont elle nous ait transmis l'héritage. A côté des vaincus qui étaient réduits en servitude, et qui dans les mains du maître ne se multipliaient que pour perpétuer leur dégradation et leur abaissement, se trouvaient les femmes, qui, dans la plupart des législations.
étaient aussi réduites en esclavage, privées de tout droit sérieux, condamnées à subir l'obéissance passive ; elles étaient la chose de l'homme ; humiliées sous son commandement, elles perdaient à la fois et la responsabilité et la dignité morale. Je ne veux pas dire que de semblables monstruosités aient passé tout entières dans notre législation et dans nos mœurs, mais ce que chacun reconnaîtra avec moi, c'est qu'il en reste encore quelques traces et qu'il est nécessaire de les faire disparaître. Je ne méconnais pas les bienfaits de la philosophie, je sais quels progrès elle a réalisés, mais je vois aussi d'un œil convaincu ceux qu'il nous reste à faire accepter par les mœurs et par les pouvoirs publics.
Grâce à Dieu, l'œuvre est commencée. Des écrivains généreux, des libres penseurs, des moralistes persuasifs, ont entrepris cette grande campagne à laquelle on peut être certain que la victoire appartiendra un jour. Vous connaissez tous et vous avez entendu dans cette enceinte cet écrivain ingénieux' dont je ne puis faire un meilleur éloge qu'en disant qu'il a été digne
<• M. Legouvé.
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de la réputation paternelle, qu'il a accepté son héritage pour l'agrandir, qu'il a consacré lui aussi sa vie à cette noble cause avec un dévouement, un talent, une supériorité de vue et uue pureté de cœur qui sont les auxiliaires les plus précieux pour ce triomphe que je me permets de présager. Mais, ainsi que je vous l'ai dit, nous réservons la discussion d'un sujet au-dessus duquel flottent encore tant d'erreurs et de passions, pour une réunion ultérieure. Le sujet de celle d'aujourd'hui est plus calme, il appelle vos sérieuses mais paisibles investigations; si je ne me trompe, il est ainsi en harmonie avec la nature de l'œuvre pour laquelle j'ai l'honneur de paraître devant vous, et pour le bénéfice de laquelle vos mains fraternelles ont déposé l'obole qui vous a permis de franchir le seuil de cette enceinte. Cette œuvre, vous le savez, c'est la Société pour renseignement professionnel des femmes, et ce mot est une définition qui me dispense de toute espèce de commentaires. Des femmes d'un esprit généreux et élevé se sont rencontrées sur un terrain commun. Là, elles ont
DE SA PROFESSION. iOl
apporté un bon vouloir qui ne devait jamais se démentir, des vues élevées sur l'éducation, et par-dessus tout un sentiment profond, et que je me permettrai d'appeler religieux, des grands devoirs que leur impose l'état actuel des femmes dans la société moderne. J'excéderais de beaucoup les justes limites dans lesquelles cet entretien doit se renfermer, si je voulais, je ne dis pas énumérer, mais indiquer seulement toutes les misères, toutes les douleurs, toutes les hontes auxquelles l'état social dans lequel nous vivons condamne malheureusement les femmes. Les motifs de ces douleurs et de ces hontes, il faut les chercher dans les mœurs, d^ns la constitution économique de notre pays, dans ce reste de barbarie qui dépare encore notre législation et dont je vous parlais il y a quelques instants. Étudier ces causes, les rechercher, les présente]' à l'opinion publique, c'est là, messieurs, l'œuvre des écrivains, des philosophes et des orateurs. A Dieu ne plaise que je veuille en quelque manière diminuer leur mérite, ni atténuer la grandeur des services qu'ils rendent 1 L'écrivain qui,
dans l'intimité de son cabinet, seul à seul avec sa pensée, cherche à s'éclairer à la pure lumière de la vérité, s'en pénètre, en fait le soutien de chacun de ses efforts, concentre son esprit sur des idées généreuses, et les transmet ensuite à ses semblables à l'aide de ces communications rapides que nous a fournies la science moderne, et qui, en quelques instants, peuvent rendre une grande population tout entière consciente de l'œuvre d'un seul ; cet écrivain, dis-je, est digne de toute notre estime, il remplit dans la société une fonction considérable qui doit être particulièrement honorée. Le philosophe qui dans ses spéculations pures, dédaigneux de toute espèce d'ambition, se passionne uniquement pour la sagesse, est un homme digne d'admiration. Quant à l'orateur, hélas! on en a dit souvent beaucoup de mal, et le divin Platon, dont je n'ai certes pas le droit de médire, avait, dans son traité sur la République, organisé une commission mixte de transportation qui conduisai les poètes et les orateurs à la frontière, après les avoir préalablement couronnés de fleurs. Je
n'aurais pas, je l'avoue, un semblable courage, j'ai toujours eu pour le verbe humain une trèssympathique admiration ; à mon sens, il est la lumière qui pénètre, le trait qui perce, pardessus tout, le lien qui unit les intelligences, qui rapproche les cœurs, et ses enivrements enthousiastes, ses témérités sublimes, sa logique dominatrice, me paraissent toucher de trop près aux plus nobles attributs de l'homme pour qu'il me soit possible de le traiter en suspect.
Toutefois, quel que soit le sentiment qu'on puisse porter sur ceux qui, dans un but utile, exercent ainsi leurs plus précieuses facultés, laissez-moi vous dire qu'ils me paraissent bien petits en présence des dévouements quelquefois obscurs qui se consacrent exclusivement à la pratique du bien. Là est le véritable triomphe de la foi. L'action, c'est la puissance de l'homme, et quand bien même elle se concentre sur un terrain modeste, elle n'en a pas moins la prééminence sociale que tous les hommes de cœur doivent lui accorder. Eh bien, cette action, celle qui a amené les personnes dont je vous parlais il y a quelques instants à réaliser l'œuvre
qu'elles ont conduite à bonne fin, elle puise sa source dans ces grands sentiments dont j'essayais de vous donner une juste idée. Les nobles femmes qui s'y dévouent, dédaigneuses de toute espèce de gloire, ne songeant point au èuccès , si ce n'est à celui qui doit encourager et favoriser le bien, se sont mises courageusement au travail, elles se sont dit qu'il était urgent de rechercher dans les couches confuses de cette grande population les jeunes filles qu'on pouvait former au travail, et, permettez-moi cette expression, de les revêtir d'une sorte de cuirasse contre laquelle désormais viendront s'émousser tous les traits du mal, et leur donner un secours qui leur permettra de se] racheter de la misère que l'iniquité sociale fait si durement et si injustement peser sur elles ; car quiconque a du travail, je me sers d'un mot qui rend incomplètement ma pensée, quiconque a une aptitude spéciale à un travail déterminé, de l'application, de l'intelligence et de l'attachement pour une œuvre circonscrite et désire la conduire à sa plus grande perfection, quiconque est doué de semblables forces peut défier tous les obstacles. Si l'on donne
DE SA PllOFESSIO-N. 111
il la femme, en la mettant en possession de cette force, sa valeur personnelle, la voilà qui est affranchie du joug de la pauvreté : bien plus, elle pourra regarder en face le lâche libertin qui n'insulte que l'oisiveté et l'ignorance, mais recule en rougissant devant la femme indépendante demandant ses moyens de subsistance à sa capacité personnelle.
C'est donc une œuvre de rachat, une œuvre de rédemption, c'est ce qui restait de l'esclavage antique dans nos mœurs modernes résolument abordé et défmitivement vaincu. Et comment pourrai-je toucher à ces choses sans prononcer le nom de celle qui a fondé cette sainte entreprise et qui s'y est noblement dévouée, madame Marie Élisa Lemonnier?
Douée de facultés supérieures, d'un cœur ardent et délicat, elle n'a pas jugé que sa mission de femme fût accomplie en ce monde alors qu elle allait obscurément mais assidûment soulager les misères qui l'entouraient; elle a jeté les yeux, sur un horizon plus étendu, elle y a vu les tristes vérités dont je vous révélais u»e faible partie. Obsédée par cette sainte douleur qui
s'empare des grandes âmes en face des souffrances de leurs semblables, voyant tant d'innocentes et charmantes créatures dévorées par un mal qu'elle était impuissante à combattre tant qu'elle les prenait individuellement, elle a voulu à ces institutions mauvaises et j^erverties qui étaient la cause de ce mal, opposer la digue d'une institution sainte et bénie qui un jour pût les dominer. Telle a été son ambition, et je ne prononce pas son nom à coup sûr pour lui rendre un honneur qu'elle mérite si bien, mais qui est si fort au dessus de mon faible témoignage, non plus que pour rendre hommage à celles qui continuent son œuvre avec le même courage, la même abnégation, sans rechercher des encouragements dont elles n'ont pas besoin; mais enfin, quand nous sommes ici entre nous, que nous ne doutons pas les uns des autres, que nous savons quels sont nos sentiments intimes, nous pouvons bien nous donner la satisfaction d'offrir un exemple de telles vertus, et Dieu fasse que cet exemple soit contagieux, et que nous-mêmes nous puissions en profiter les premiers !
D'ailleurs, il m'a paru qu'il n'était pas inutile de faire entendre ces quelques paroles auxquelles certainement vous voudrez bien vous associer et de les opposer aux injures qu'une fureur fanatique a répandues sur une tombe à peine fermée. Et, quant à moi, il me semble encore que je ne puis pas mieux l'honorer qu'en vous entretenant en quelques mots du sujet de cette réunion, dont peut-être je me suis beaucoup trop écarté. Rechercher quelle peut être la loi qui attache l'homme à son travail, n'est-ce pas entrer précisément dans les vues des fondatrices de la Société d'enseignement professionnel des femmes? Tel a été, en effet, leur dessein. Elles ont pensé qu'elles accompliraient non-seulement une œuvre utile pour celles qui devaient en recueillir le fruit, mais encore une œuvre d'économie sociale, et que, quand elles auraient ainsi doté une femme d'un métier particulier, d'une profession, elles auraient mis dans ses mains une ressource destinée à se développer par un eiïort auquel la femme qui en serait en possession ne pourrait pas même essayer de se soustraire. Et pourquoi? Quelle peut en être la
raison? Elle est bien simple; et, quand on y regarde de près, on découvre facilement que le travail, qui est pour nous une loi, nous est aussi un bienfait. Mais pour être utile il doit avoir ce double caractère, de satisfaire à un besoin social, sans quoi il deviendrait stérile et vain, et de s'exercer dans un cercle circonscrit, sans quoi, trop étendu, il serait condamné à l'avortement ; et vous voyez tout de suite quelles sont les conséquences de la proposition que je prends la liberté d'établir, et qui correspond, je le crois, à toutes les données du bon sens, c'est que le travail doit être à la fois social et individuel : c'est pourquoi il mérite ce nom de profession j sur lequel j'insiste; la profession nous sert non pas seulement parce qu'elle est notre gagne-pain, non pas seulement parce qu'elle est la compagne sévère de nos heures utilement employées, c'est-à-dire de celles qui ne laissent après elles aucun regret, mais encore par cette double raison que l'exercice de la profession est pour nous, parfois même à notre insu, le témoignage social le plus réel et le plus efficace que nous puissions prêter
en face de nos semblables, en même temps qu'elle est la source de nos satisfactions les plus pures. Je dis que l'exercice de la profession a ce double caractère: et comment en effet se refuser à admettre que la profession , pour être utile, doive avant tout avoir un caractère social? La profession, c'est le titre de noblesse de l'homme moderne, c'est ce qui lui donne sa véritable importaiice, c'est ce qui le sépare de la tourbe des fainéants et des inutiles, qui n'ont jamais été pour les nations qu'un embarras et un danger , c'est ce qui lui permet de rendre des services, et je ne sache pas qu'il nous soit possible de résumer plus exactement la véritable source des joies humaines auxquelles l'homme doit s'attacher. Ainsi, de ce que la profession a ce caractère, de ce qu'elle est, pour chacun de nous, notre véritable titre de noblesse et qu'elle nous permet de nous affirmer au milieu de nos concitoyens et de leur être utiles, il suit directement que nous nous attachons à elle par ses côtés élevés ; quand nous paraissons au milieu de nos semblables, nous y sommes appréciés par le bien que nous
ne DR L'AMOUR
pouvons faire, et soyez sûrs que nous ne tarderons pas à en recevoir une secrète mais efficace récompense. Pourquoi? Par cette raison excellente qu'il y a toujours à tout bien social accompli une rémunération attachée dont les hommes qui ont un peu de sentiment savent à merveille se rendre compte.
Je vous disais que la profession a ce caractère éminemment social, sans quoi elle serait mauvaise et condamnable, et toute espèce d'activité de l'homme qui ne tourne pas au bien commun, qui ne l'a pas pour but, est en effet une activité égarée, une activité condamnable et qu'il faut proscrire.
La profession de l'homme, elle est, permettezmoi cette image, comme un rayon détaché du faisceau qui compose le prisme, et mieux encore elle est une note accentuée , puissante , vibrant par elle-même, et cependant se confondant avec d'autres notes pour produire ce résultat particulier qui ne charme pas seulement, mais qui domine : c'est la langue humaine unie à l'expression pour ainsi dire divine, c'est l'accord qu'on rencontre dans le rhythme musical. Per-
mettez-moi d'insister un instant sur cette comparaison, qui sera ma seule démonstration. Francliissez cette enceinte : pour ainsi dire à nos portes (je ne veux pas vous condamner à une trop longue excursion), vous allez rencontrer une foule attentive, comme vous bienveillante, comme vous animée de sentiments sympathiques, et à laquelle je pourrais faire ce compliment qu'il me serait impossible de vous adresser: que peut-être elle a mieux choisi que vous l'innocente et honnête distraction à laquelle elle a voulu se livrer^.
Eh bien, au milieu de cette foule et dans un coin de la vaste salle qui la contient, se trouve un groupe d'hommes, tous différents d'aptitudes sociales, mais tous réunis par une pensée commune, pleins de respect pour l'œuvre à laquelle ils vont se consacrer par des moyens différents et variés. Les voici réunis. Ils sont sous l'œil d'un seul homme, qui n'est pas leur maître, bien qu'on l'appelle très -improprement leur chef, mais qui est avant tout leur ami, et qui n'a été choisi pour les diriger que parce
i . Le concert populaire.
qu'il est un peu plus habile. Le voyez -vous jetant autour de lui de rapides regards, constatant que chacun est à sa place, échauffant par un signe celui qui est distrait, rappelant celui qui s'éloigne. Enfin le moment est venu, il lève son bras vers le ciel et l'harmonie commence, et alors ses torrents se répandent dans toute la salle, elle inonde les âmes, pénètre les cœurs, et, en ébranlant les sens, elle fait éprouver cette volupté magique qu'aucune espèce de langue autre que la musique ne pourrait produire et rendre. Eh bien! ce résultat qui, en définitive, aboutit à une merveilleuse unité, si bien que vous n'entendez qu'une voix, qu'un son, qu'un rhythme, qu'un chant de triomphe ; il est dû à des efforts multiples, qui, par leur diversité, ont abouti à ce concours merveilleux qui charme et subjugue toutes les âmes. Et quelle est la raison de ce concours et de ce triomphe? Précisément ce que j'avais l'honneur de vous signaler, le culte religieux pour la pensée d'ensemble et en même temps le soin scrupuleux pour l'exécution de chaque détail. En effet, le violon ne ressemble pas à la flûte, le violon-
celle n'a rien de commun avec le hautbois. Tous, penchés sur leurs pupitres, artistes sublimes autant qu'ils sont modestes, n'attendant leur récompense que de la perfection avec laquelle ils exécutent l'œuvre d'un grand maître, chacun de ces concertants est pénétré de ce qu'il fait; il serait impossible de le détourner un instant de cette occupation qui le captive; mais, précisément parce que tous obéissent à une pensée commune, ils arrivent à ce résultat merveilleux que vous admirez avec raison. Eh bien, mes chers concitoyens, permettez-moi de le dire : la société, en définitive, n'est qu'un concert, elle est une réunion d'efforts distincts. Chacun de ces efforts laissé dans son isolement ne produirait qu'un effet personnel et sans puissance. Groupez-les, unissez-les par une pensée commune, et alors vous aurez cette harmonie à la fois savante, pleine de sève et de force qui domine toutes les volontés et charme tous les cœurs. Mais si vous voulez, après avoir joui des sensations que vous a procurées un semblable spectacle, interroger chacun de ceux qui y ont concouru, voici le résultat infailli-
J3le auquel vous arriverez : vous les trouverez tous, comme je vous le disais (et non seulement je les calomnierais, mais encore je rendrais leur succès impossible si je supposais le contraire), vous les trouverez tous sans exception, jusqu'aux plus humbles, pénétrés de respect et de déférence pour le grand Beethoven, pour Meyerbeer, pour "Mendelssobn, pour tous, ces grands génies dont ils se croient indignes, bien qu'ils en soient les interprètes dévoués et fidèles; mais, à côté de ce sentiment, je suis convaincu, quoique je n'en aie pas fait l'expérience^ que chacun d'eux préfère son instrument à tout autre; ils sont assez pleins d'égards pour le voisin pour n'aller pas jusqu'à dire qu'il leur est inférieur ; ils se contentent de le penser, et mesurant leur importance personnelle aux difficultés qu'ils ont traversées à ces heures de mortelles défaillances que connaissent tous ceux qui ont touché au succès légitime, ils se disent, en définitive, celui qui joue de la flûte, qu'il n'y a pas d'instrument qui lui soit comparable ; c'est elle qui reproduit la voix humaine; le violoncelliste, qu'il n'y a pas de mélodie approchant
de celle que son instrument peut produire quand il en fait vibrer les cordes. Le violon tiendra un langage bien plus orgueilleux encore ; et ce qu'il y a de certain, c'est que tous sont parfaitement convaincus. Est-ce un mal? non assurément; c'est le plus grand bien qui se puisse imaginer, car, sans cette préoccupation, sans- cette affection pour ce qu'on fait et qui est en raison de la peine que ce qu'on fait vous a coûté, vous n'arriveriez jamais à ce merveilleux ensemble, à cette exécution parfaite que je vous signalais tout à l'heure et que je désirerais, je l'avoue, voir se réaliser dans la société au milieu de laquelle nous vivons.
Là, malheureusement, il faut le dire, une observation même inattentive pourrait constater un grand nombre de lacunes, des musiciens distraits, de fausses notes, et des accords qui ont manqué volontairement; nous n'en sommes point à cette perfection qu'il nous est possible de reconnaître aux œuvres musicales. Il n'en est pas moins vrai que nous devons y tendre, et que, préoccupés du but vers lequel nous marchons , nous devons ainsi recueillir, comme espérance et
comme consolation , cette certitude , que les hommes qui se dévouent à leur profession arrivent à l'aimer, et qu'en rendant un service à la société tout entière, ils se le rendent à eux-mêmes en se procurant les -plus vives jouissances. Et ce qui peut vous frapper, bien que chacun n'y réfléchisse pas toujours parce qu'onaen ce monde autre chose à faire qu'à réfléchir, c'est que de même que chaque instrument est absolument nécessaire à la perfection d'une œuvre musicale, de même l'ensemble de toutes les professions est absolument nécessaire, je ne dirai pas au bien-être, mais à l'existence même de la société; si par hasard on venait à en supprimer une, il est certain que la confusion serait extrême et que le mouvement social pourrait être arrêté comme une machine à vapeur dont on a brisé un rouage. Quel doit être le but de la société, et quel est aussi le devoir de ses membres? Le devoir de la société est de procurer à chacun le développement de toutes ses facultés et la satisfaction légitime de ses besoins physiques et moraux. Il semble que ce problème soit infiniment simple ; je me gar-
derais bien de le prendre par le menu et de vous le détailler , car ce serait un récit qui nous mènerait beaucoup trop loin. Mais delà il résulte que si la profession la plus humble et la plus dédaignée venait à manquer, tout serait troublé; les plus puissants et les plus dédaigneux de toutes ces choses arriveraient à une inquiétude et à une souffrance dont ils seraient bien vite forcés de se rendre compte en proclamant l'incontestable utiUté de ce que la veille ils méprisaient.
C'est la loi de la solidarité humaine énoncée sous un de ses aspects, ce qui vous montre que toutes les professions, qui s'enchaînent et se commandent les unes les autres, ont une égale importance. Dire que l'une doit être placée après l'autre, c'est une erreur. Évidemment, il faut trouver un système social qui les place au même degré. Celui qui est le plus près de la terre, qui rend un service qu'on peut dire servile, il est aussi grand que le poëte qui nous charme par son esprit, que l'homme d'Etat qui essaye de nous gouverner et qui souvent nous fait aller à la dérive ! En un mot, il faut reconnaître que
rien n'est à retrancher dans cette organisation , que chacun y tient sa place, et que si vous relevez les hommes vis-à-vis d'eux mêmes et visà-vis de leurs semblables, vous arriverez à cet état de choses qui peut paraître idéal, qui ne me semble à moi en aucune façon irréalisable, c'est-à-dire, au point de vue des devoirs professionnels et moraux, à décréter pour tous les citoyens une égalité réelle qui sera leur honneur et leur force.
Permettez-moi d'ajouter encore une considération. Rien ne m'a jamais plus frappé d'admiration, et jusqu'à un certain point d'étonnement, que l'accomplissement de ce qui me semble une merveille véritable, c'est-à-dire la distribution en nombre à peu près égal des aptitudes correspondantes aux diverses professions. Non pas que je veuille dire qu'aucune profession ne soit exercée par force. Je sais faire le compte des esprits mécontents, indécis, mobiles, de ceux que l'intelligence n'a pas suffisamment favorisés; mais ce sont des exceptions, et si j'en tiens compte, c'est uniquement pour essayer de n'être infidèle en rien à la vérité dans l'examen
que j'ai entrepris; convenez pourtant avec moi qu'en écartant ces faits tout individuels, nous sommes chaque jour les témoins de cet étonnant spectacle d'une société ne pouvant se tenir debout si la moindre fiche sur laquelle elle repose vient à manquer, et qui rencontre toujours, avec le même dévouement, la même bonne humeur, la même fidélité à leurs obligations professionnelles, des hommes qui viennent comme sur un échiquier se mettre à la place que la Providence paraît leur avoir à l'avance assignée. Je prononce ici peut-être un mot téméraire, et sur lequel je ne voudrais pas insister; et cependant est-ce qu'il n'est pas difficile de se défendre du sentiment que j'exprimais tout à l'heure et qui est à la fois l'admiration et la reconnaissance? Tenez : dans l'ordre de la nature, les choses se passent ainsi. Par une belle soirée d'été, lorsque tout est calme, quand tout invite à un voluptueux repos, quand les plantes elles-mêmes semblent livrées au sommeil et que l'homme qui parcourt les champs déserts peut s'abandonner à une libre rêverie, vous croyez qu'il ne s'opère pas dans la nature un travail
l'iO DE L'AMOUR
incessant de transformation et de vie ? Mais la moindre bouffée venant caresser ces plantes qui paraissent inactives leur enlève des semences invisibles qui, se confiant elles-mêmes aux caresses du vent, vont chercher des calices en tr' ouverts et frémissants où elles apportent la fécondité, si bien que pendant que le philosophe ou le poëte rêvait, tout autour de lui germait, fleurissait et fructifiait, et que par un admirable ensemble des forces éternelles, tout concourt au grand œuvre, rien ne se repose, tout incessamment travaille pour produire la richesse et l'harmonie. Eh bien! si je ne me trompe, il y a aussi des vents ignorés, des zéphirs capricieux, remplissant incessamment les vides qui se font chaqne jour parmi les générations humaines; ils vont par une loi mystérieuse, cachée, mais incontestable, chercher chaque aptitude sous le nom vulgaire de vocation. Comment expliquer autrement ces mouvem ents intérieurs que nous pouvons remarquer chez nos enfants, et que tous, jusqu'à un certain point, nous avons ressentis nous-mêmes? Est-ce que nous n'avons pas été marqués tous, comme par la destinée,
pour l'œuvre que nous pouvons le mieux accomplir? Est-ce que la sagesse des parents ne consiste pas à distinguer la vocation chez ceux qu'ils enveloppent de leur intelligente tendresse? Est-ce que l'homme, arrivé à choisir, ne doit pas se consulter lui même, descendre au fond de son cœur, interroger sa conscience, et aller droit devant lui, quand il a la perception du but qu'il doit atteindre? s'il est honnête et sage, soyez sûr qu'il ira tôt ou tard au succès. C'est là précisément la raison pour laquelle la proposition qui fait le sujet de cet entretien me semble justifiée. Nous n'avons pas de peine à comprendre maintenant, puisque tant de forces réunies concourent au même résultat, comment on aime sa profession. On aime sa profession parce qu'elle est utile socialement, on aime sa profession parce qu'elle est fructueuse , parce qu'elle est la dignité, parce qu'elle est l'habitude de chaque jour, parce qu'elle est la retraite dans la famille, parce qu'elle est l'espoir. Je me rappelle avoir lu dans un livre qui n'est pas aussi vieux que celui que votre président vous citait tout à l'heure, je me rappelle
avoir lu que Franklin regardait comme le plus beau moment de sa vie celui où , imprimeur et petit imprimeur, il roulait de ses mains la brouette contenant le papier encore humide qu'il allait livrer à la presse ; il n'avait pas encore le souci des grandes affaires, les considérations générales n'avaient point envahi son esprit, mais autour de lui ses enfants souriaient, sa femme était heureuse, un horizon borné s'offrait à ses désirs, mais c'était la sécurité, la joie intérieure, le contentement de soi-même, la satisfaction du devoir accompli; n'est-ce pas en effet le plus gracieux et le plus aimable tableau du bonheur? Le sentiment de l'amour de sa profession qui nous est ainsi inspiré par toutes les forces vives de notre nature, il faut bien qu'il soit un résultat nécessaire de leur concours pour qu'il ait toujours existé ; il n'est pas nouveau et nous pouvons le rencontrer jusque dans les documents les plus anciens. Je suis bien convaincu, pour ma part, que si les ouvriers de la tour de Babel pouvaient être interrogés', chacun d'eux répon-
1. Allusion à un pas.-^a.sp du discours de M. Saint-Marc Girard in.
draitque son état était le meilleur. Mais puisque votre honorable président vous a cité la Bible, je veux l'interroger à mon tour, d'autant plus que c'est sous la sauvegarde de son autorité et de son goût; je n'aurais pas eu quant à moi la mémoire assez fidèle pour retrouver le passage qu'il a bien voulu m' indiquer, et qui est précisément le sujet même de la discussion à laquelle je me suis livré. Je ne savais pas vraiment, quand j'ai choisi à la hâte un pareil sujet, que j'eusse été précédé dans cet examen par celui qui écrivit, y a quatre mille ans au moins, le livre de V Ecclésiastique. Ce livre, il a une certaine autorité vénérable, il a traversé les âges, il a été bien souvent discuté et fort différemment jugé, considéré parles uns comme un oracle sacré, par les autres comme un monument d'erreur; quanta nous, nous le prenons comme un souvenir, nous appartenons à cette école qui ne dédaigne aucun enseignement, qui considère la vérité comme son bien personnel, toujours sujette à la revendication, et qui la prend même entre les mains de ceux qui ne lui inspirent pas une confiance sans réserve.
Eh bien , dans un des chapitres de V Ecclésiastique, je rencontre précisément la peinture à la fois vive et magique de l'amour que les ouvriers ont pour leur profession et pour leur art. Je vous passe quelques détails, et notamment celui qui représente le forgeron debout dans la fournaise, desséchant ses membres à l'action dévorante du feu, mais tellement préoccupé de sa fonction, de son œuvre, qu'il ne s'aperçoit pas du mal qu'il supporte. Je veux vous présenter des images plus douces, et je les emprunte à l'exemple du simple potier. La fabrication de l'argile n'est pas réputée ce qu'il y a de plus élevé en ce monde , et cependant permettez-moi de vérifier par un simple fait ce que j'avais l'honneur de vous dire il n'y a qu'un instant : combien, tous tant que nous sommes, nous serions embarrassés si, en rentrant chez nous le soir àl'heure où la famille se réunit autour de cette table qui est pour nous l'oc casion de joies honnêtes et pures quand nous y voyons assis ceux que nous aimons, un malin dé' mon en avait enlevé tous les objets de poterie et qu'il ne se trouvât personne pour les refaire! Il n'est donc pas trop mal qu'il se soit rencontré,
même du temps de V Ecclésiastique, un potier amoureux de son œuvre, et voici comment le saint auteur en parle :
« Ainsi le potier s'assied près de son argile, il tourne la roue avec ses pieds, il est dans un soin continuel pour son ouvrage et ne fait rien qu'avec art et mesure.
« Son bras donne la forme qu'il veut à l'argile, après qu'il l'a remuée et l'a rendue flexible avec ses pieds.
« Son cœur » — j'avais donc raison de dire que lecœur n'est jamais étranger au succès, a son cœur s'applique tout entier à donner la dernière perfection à son ouvrage en le vernissant, et il a grand soin que son fourneau soit bien net. »
Voilà, messieurs, une image simple, mais vraie du soin délicat avec lequel l'ouvrier s'attache à l'exécution de son œuvre ; soin délicat qui ne peut s'expliquer, domm^àilY Ecclésiastique avec une juste finesse, que parle concours du cœur et de l'esprit s'unissant pour donner toute la perfection possible à l'œuvre de l'artisan.
Je voudrais bien poursuivre ma lecture, mais je rencontre, si je le fais, des principes contre
lesquels je dois vous prémunir et qui, grâce à Dieu, ne sont plus de notre temps.
Après avoir fait cette peinture exquise du portier, de son amour pour le vase qui va sortir de ses mains, l'auteur ajoute :
(( Toutes ces personnes espèrent en l'industrie de leurs mains, et chacun est sage dans son art. »
Ceci est encore de mon sujet, ainsi que le verset qui suit : « Sans eux nulle ville ne serait ni bâtie, ni habitée, ni fréquentée. » Mais voici où je ne puis suivre l'auteur de Y Ecclésiastique, je lui en demande la permission, et je suis bien sûr qu'il ne me la refusera pas.
« Mais ils n'entreront point dans les assemblées. Ils ne seront point assis sur les sièges des juges, ils n'auront point l'intelligence des lois sur lesquelles se forment les jugements, ils ne formuleront point les instructions sur les règles de la vie; ils ne trouveront point l'éclaircissement des paraboles. »
Eh bien, messieurs, c'est ici que se révèle la grandeur du progrès de l'humanité, qui, restant éternellement la même quant aux sentiments intimes du cœur de l'homme, s'avance, grâce à
des lois dont il nous est impossible de découvrir le secret. L'homme s'est débarrassé des langes qui ont longtemps serré ses membres dans son enfance et les ont empêchés de se mouvoir librement il apporte certainement à son œuvre la" même habileté, le même zèle, le même dévouement; mais je le vois aussi qui, après avoir travaillé avec conscience, — et son orgueil naïf me réjouit et m'enchante, — rencontre en sortant de sa demeure des citoyens qui ne sont que ses égaux ; il peut s'asseoir dans les conseils de ceux qui jugent ses pairs, il peut être un magistrat consulaire, toutes les carrières sont ouvertes à son activité et à ses efforts. Si ce n'est pas là encore l'état social au milieu duquel nous vivons, nous n'avons qu'à traverser l'Atlantique : là est notre modèle, l'image de notre avenir, là est notre consolation et notre espoir, là sont des mœurs fortes et viriles qui un jour seront pour nous aussi une rançon d'affranchissement, et vous avez encore présents à la mémoire les accents pleins d'éloquence de celui qui, à la place que j'occupe*, vous a raconté la vie de ce généreux