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naturel, cette liberté est une liberté totale, liberté de penser, liberté de parler et d'écrire, s' appliquant à tout sans exception et précisément, permettez-moi de le dire, aux doctrines sociales, à celles qui intéressent plus profondément les destinées de tous, et qui, par conséquent, méritent une étude et une discussion plus attentives. Et, sous ce rapport, il faut le reconnaître, beaucoup d'entre nous ont été victimes d'un entraînement que je ne me suis jainais expliqué ; car ce sont précisément ces doctrines qui leur ont paru plus haïssables, plus dangereuses, et il a semblé que ce fût comme une sorte de loi de salut public de proscrire de parti pris leur examen et de condamner ceux qui s'y livraient.
Permettez-moi de protester de toute mon énergie contre une semblable erreur. Je n'en connais pas qui soit plus fatale à la paix de notre pays et qui risque d'entraver plus directement la marche pacifique vers la liberté, que je désire de tout mon cœur.
Le socialisme, quel est-il? Mais c'est la science sociale, ou tout au moins il en a la prétention; le socialisme n'est après tout que l'étude de tous
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les phénomènes qui peuvent affecter les hommes en société, déterminer la loi de la production et de la répartition des richesses et l'égalité des citoyens entre eux. Cette question doit être incessamment soumise à l'étude des hommes intelligents; j'ai tort, de tous les hommes sans exception. Car faire une distinction entre ceux qui sont bien doués et ceux qui ne le sont pas, ce n'est pas seulement un acte de révoltante injustice et d'insupportable arbitraire, c'est encore tout ce qu'il y a au monde de plus puéril, de plus mesquin et de plus inopportun. A quel signe, je vous le demande, reconnaîtrezvous les privilégiés qui auront le droit de défricher le domaine de la discussion et de la science? n'appartient-il pas à tous, et n'estce pas précisément par l'excursion quelquefois la plus téméraire que les vérités les plus importantes se découvrent? Je sais bien, messieurs, qu'il y a des hommes qui se flattent d'opérer la réforme sociale par quelques décrets; quant à moi, loin de blâmer leur erreur, je l'honore, je suis convaincu qu'elle ne peut venir que d'intentions généreuses, et si jamais parmi eux l'intrigue
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OU l'ambition pouvait avoir une part quelconque, soyez sûrs qu'au grand jour elles disparaîtraient si vite, que la justice se ferait d'elle-même et que la société n'aurait rien à en craindre. C'est donc la discussion publique sans limites, sans aucune acception de partis et de doctrines que nous avons le droit de réclamer et que nous devons obtenir; on ajoute avec raison : à la seule condition qu'elle soit la discussion, qu'elle ne soit jamais un acte de violence. Mais je vais plus loin : des actes il n'y en a pas dans la discussion, et prétendre que la discussion puisse être un acte, c'est une logomachie contre laquelle je m'élève énergiquement. La pensée ne peut être réprimée, la pensée vient de Dieu, elle doit être maintenue dans sa liberté. Je demande que la pensée soit libre avec toutes ses exagérations, toutes ses folies, si elle est capable d'exagérations et de folies, car j'ai dans la vérité une telle confiance, que je ne redoute pas pour elle le combat corps à corps contre l'erreur. La vérité demeurera victorieuse, et permettez-moi d'ajouter que les libres-penseurs seuls ont le droit de tenir un semblable langage. Et
pourquoi? Parce que s'ils veulent la liberté pour eux-mêmes, ils la veulent également pour autrui, et je refuse complètement le bénéfice des considérations que je viens de développer à ceux qui, conservant la liberté pour eux-mêmes, emploient la violence sous la forme la plus détestable contre leurs adversaires; quand je dis violence, je parle de l'amende et de la prison, je parle de la geôle qui, pas plus que le bûcher, n'a jamais fait jaillir, la moindre étincelle de vérité, qui a pu sacrifier des existences honorables, qui a pu être un piédestal pour le martyre, mais qui n'a jamais été pour la société qu'une cause de trouble et de désordre.
Laissez-moi vous dire que ce n'est pas tout que d'avoir la liberté de parler, de penser et d'écrire, que d'avoir dans les mains le flambeau qui doit nous éclairer dans la voie des réformes sociales que je désire tout autant que mes concitoyens, pourvu qu'elles soient justes, raisonnables et possibles; mais il faut qu'à côté de cette liberté nous ne cessions de réclamer la liberté totale d'association qui la complète, et sans laquelle la première ne saurait être qu'un vain
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mot. Je nie suis toujours étonné de voir une vérité si simple rencontrer des contradicteurs convaincus. Quoi! il s'agit d'opérer le bien social, il s'agit de faire cesser dans la mesure de ce qui est possible les tristes résultats des iniquités sociales, et vous vous défiez des hommes, vous les empêchez de se chercher, de se réunir, de s'entendre, de confondre des intérêts similaires ! Ce n'est pas seulement une folie, c'est un crime. Et c'est un crime sur lequel le despotisme a jeté une trop utile lumière pour que nous n'ayons pas la sagesse d'en profiter. Qu a-t-il fait et comment a-t-il maintenu son empire pendant de si longs siècles, malgré les attentats portés à la justice par la continuation de son pouvoir, et les murmures des populations sacrifiées? Ce qu'il a fait? il a imposé à ses défenseurs l'union que je voudrais voir s'établir entre les hommes, il les a rapprochés, confondus par le frein d'une même et dure loi, et les a ainsi lancés sur les populations divisées pour assurer et conserver son pouvoir. Voilà ce qu'il a fait, et cela pendant de longs siècles, malgré les gémissements des victimes et les protestations des esprits indé-
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pendants. Eh bien ! j'ai le droit de le dire, cette organisation militaire, qui n'est point encore brisée, qui pèse sur l'Europe entière comme une charge de plus en plus intolérable, doit être le point de mire de nos attaques et en même temps nous servir de modèle pour les associations fraternelles qui feront succéder à son empire détesté le lien des âmes, le rapprochement des intelligences et des cœurs. Quand on parle de ces questions, messieurs, on rencontre des adversaires qui ne manquent pas de s'écrier : ce sont là des sophismes, la guerre est indispensable; dans l'état actuel des peuples, demander qu'elle cesse immédiatement, c'est une véritable et condamnable folie. Quant à moi, je suis convaincu que ceux qui méconnaissent l'avenir de leur pays, en même temps qu'ils ofl'ensent les règles de la justice, ce sont ceux qui tiennent un pareil langage. Autrement, il faudrait désespérer de la liberté. Elle est fille du travail et de la paix, et j'ai assez de confiance en son pouvoir en son autorité pour être persuadé qu'elle détruira dans notre esprit cette fausse conception de l'honneur qui
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place la gloire dans riininulation des hommes, et qu'au lieu de cet esprit militaire, qui est en définitive l'esprit du carnage et de la destruction, en même temps qu'il est l'esprit de l'héroïsme et du sacrifice, la liberté fera régner parmi les hommes l'esprit de conquête par l'industrie et le travail. C'est là sa véritable puissance. 11 faut qu'elle arrive à la réaliser. Et pour cela, messieurs, il faut que tous, sans distinction, nous nous y employions, et pour dernier mot de cette conférence, dans laquelle nos idées se sont échangées, il faut que nous prenions tous la résolution de combattre en faveur de ces grands principes de la civilisation moderne, il faut que nous y ajoutions la guerre déclarée non plus à telle ou telle nation, mais à l'ignorance, à l'ignorance qui est certainement la cause la plus efficace et la plus humiliante des iniquités sociales, qui les maintient, qui les aggrave, qui leur donne un caractère dégradant. Je rougis quand, jetant les yeux sur les statistiques, j'y vois que dans no*re pays, dans notre France, la France de Pascal, la France de Bossuet, la France de Rousseau et de Voltaire, il y a tiut au plus un dixième de
la population qui sache lire et écrire couramment. IN'est-ce pas là, messieurs, une véritable honte, et ne devons nous pas tous protester contre un pareil état de choses et, par la voie la plus résolue, en amener la transformation? N'est-il pas certain qu'il y a aussi quelque chose d'affligeant à voir les pauvres instituteurs mourir de faim dans leurs écoles et être condamnés dans leur vieillesse, Bélisaires du travail intellectuel, à tendre la main aux passants, qui parfois détournent la tète, insoucieux et tout entiers à leurs plaisirs! Est-ce que la France peut subir ce défi à la civilisation? Ah! messieurs, si les idées que nous venons d'esquisser rapidement étaient réalisées et s'il nous était possible, franchissant le temps d'assister au spectacle que probablement verront nos fds, quelle transformation merveilleuse éclaterait à nos regards ! Les hommes initiés à l'égalité civile par l'intelligence de leurs droits et des devoirs qui y correspondent auraient aussi la sagesse d'en jouir et de la défendre. On ne verrait plus les nations s' entredéchirer, la gloire ne serait plus l'enjeu des hommes sacrifiés, on ne verrait plus
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les destinées des États se trancher sur les champs de bataille couverts de cadavres, mais toutes les forces vives des nations seraient employées à cultiver le sol, à multiplier les moyens d'échange, à faire que les hommes possédassent une plus grande somme de richesse et que cette somme de richesse fût plus également répartie. La science, au lieu d'être un trésor pour les privilégiés, se répandrait sur les plus petits, descendant aux plus humbles existences, qu'elle irait rafraîchir, consoler, épurer et fortifier. Les femmes ! les femmes, soustraites par leur éducation à la frivolité, qui trop souvent est leur partage, deviendraient les compagnes et les mères intelligentes de citoyens libres. Croyez-vous que ce soit là un idéal irréalisable ? Est-ce que je suis coupable de vous le proposer? Est-ce que j'ai été infidèle aux premières paroles que j'ai prononcées devant vous en vous invitant moi-même à ne pas vous laisser aller à des illusions ?
Permettez-moi de le dire en terminant, tout cela est contenu véritablement dans la pratique des vertus civiques auxquelles nous devons tous, dans notre humble sphère, nous consacrer avec