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LES

DEVOIRS CIVIQ^UES

Discours prononcé le 13 février 1870 au Cirque des Champs-Elysées.

Messieurs,

Aucun de ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre n'a oublié la magnifique harangue prononcée sur la question du devoir, l'année dernière, par M. Jules Simon. Nul mieux que lui ne pouvait prêter à ce vaste sujet l'autorité de sa parole éloquente et de son esprit élevé. Philosophe, orateur, homme politique, il lui appartenait de joindre la leçon à l'exemple. Aussi notre pensée, emportée par le vol de la sienne, visitait les régions supérieures où apparaissaient à nos yeux les vérités primordiales dans toute leur naturelle splendeur, pour revenir

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ensuite naturellement à leur application aux faits accidentels et contingents qui composent la vie individuelle et sociale.

Je n'ai pas la témérité de revenir sur sa brillante et décisive démonstration. Mon but est plus pratique et plus humble. Je viens avec vous m' entretenir de nos communs devoirs, de ceux qui font les citoyens.

Quand je dis que ce but est plus humble, il présente encore, tel qu'il se dessine à mes yeux, des conditions qui, lorsque je les mesure à mes forces, me rassurent médiocrement, ou plutôt ne me rassureraient pas du tout si je n'étais soutenu par votre sympathique indulgence et surtout par l'idée de l'œuvre que nous accomplissons.

Cette idée vous a été nettement indiquée par mon honorable et courageux ami, M. Picard' ; il vous a dit une fois de plus que nous voulons être libres, échanger nos pensées sans entraves, nous réunir, non pour une discussion frivole, mais pour nous mettre en commun aux prises avec

!. M. Ernest Picard présidait la réunion.

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un problème social digne de notre examen, de nos études, et y joindre, ce qui ne saurait être interdit, la volonté légitime d'une bonne action, puisque nous apportons, vous vos offrandes et moi mon labeur, au secours d'une œuvre éminemment utile, celle de l'institution professionnelle des jeunes filles, institution à laquelle se sont dévouées plusieurs femmes de bien avec un zèle admirable et qui ne s'est jamais démenti.

Je ne veux ni les louer ni les nommer, leur modestie ne me le pardonnerait pas. J'aime mieux leur dire simplement quel prix j'attache à pouvoir un instant servir leur cause et, au milieu des mille travaux qui se disputent ma vie, fixer l'heure fugitive qui s'envole, hélas! sans retour, parle souvenir d'un effort qui leur a été consacré.

Aussi puis-je dire que parler des devoirs civiques, c'est s'associer à leurs vues, c'est pénétrer le secret de leur patriotique dessein. Montesquieu a dit avec raison que la chasteté des femmes était si bien liée à la grandeur, à la prospérité des empires, que ceux dans le sein desquels elle n'existait pas étaient condamnés à une incurable faiblesse et à une inévitable décadence. Mais je

VOUS le demande, où sont les garanties de la vertu si ce n'est dans la possibilité d'une vie honnête et respectée ? et comment cette possibilité pourrait-elle se réaliser sans un travail suffisamment rémunéré ?

L'éducation professionnelle des femmes touche donc essentiellement à la moralité et à la prospérité publiques. Elle n'est pas seulement une œuvre de dévouement, elle est l'accomplissement d'un grand devoir, et nous devons tous honorer de notre gratitude celles qui l'ont entreprise et qui n'ont reculé devant aucune difficulté pour en assurer le succès. Leur courage ne sera pas stérile, il a jeté en terre le grain de sénevé qui y germera, et d'où sortira bientôt un arbre puissant et vigoureux à l'ombre duquel se reposeront les générations naissantes.

Mais, messieurs, ce n'est là que l'un des côtés de l'application du grand principe que nous devons étudier ensemble, celui du devoir civique; et pour le bien apprécier il le faut examiner dans son origine et dans sa portée, chercher à nous en rendre compte exactement, pour être certains à la fois et de sa légitimité et de sa fécondité.

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Ui", li ne peul y avoir, cUius un sujet de ce genre, d'observation sérieuse, conduisant l'esprit à une conclusion qui le satisfasse et le repose, qu'à la condition de porter à la fois sur l'essence même de la chose qu'on étudie, sur ses manifestations dans le passé, sur son état actuel, et sur son développement dans l'avenir; ce qui revient à dire qu'on ne peut conquérir une vérité sociale qu'en remontant à sa source même, en passant ensuite aux leçons de l'histoire, et en interrogeant le présent pour se défendre à la fois et de la chimère et de la routine, pour rester autant qu'il convient dans l'idéal et dans la pratique. iNe vous efl'rayez pas ; je viens de tracer un cercle qui peut vous paraître très-vaste, et il l'est en effet; il n'appartiendrait pas à ma faiblesse de le parcourir et je lasserais votre attention en l'essayant; je n'y veux toucher que par quelques points, et j'espère qu'il s'en dégagera une lumière suffisante.

Au surplus, le mot de devoir civique correspond à une idée parfaitement claire, très-déterminée et qui par elle-même pourrait se passer de tout commentaire. Le devoir civique est celui que

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l'homme contracte envers la société, envers la patrie. Or, je n'ai pas à démontrer ici que l'homme, par sa nature, est essentiellement sociable ; le contraire serait absurde, et il est inutile d'entreprentre une pareille preuve par la raison très-simple qu'un fait opposé ne s'est jamais vu, et qu'il ne pourra jamais se voir, qu'il nous est impossible de concevoir l'homme sans l'homme, vivant dans l'isolement et même dans le groupe étroit de la famille ; si bien que, sans être téméraire, je puis dès à présent affirmer que ces deux mots, ces ceux idées, l'homme et la société, ne sont en réalité qu'une seule et même chose, un tout inséparable, un faisceau indissoluble, et que dès lors, pour savoir ce que l'homme doit à la société, il faut d'abord savoir ce qu'il se doit à lui-même, ce qu'il est, quelles sont ses fonctions en ce monde ; car s'il est la société et si la société est lui-même, il est évident que sa conscience lui suffit pour poser et pour résoudre cette question, pour en faire arriver la solution à sa dernière et à sa plus évidente simplicité.

L'homme n'est pas dans ce monde, comme

l'a dit un grand poëte, pour y souffrir, il y est pour agir, pour se manifester dans sa force originelle et dans sa liberté acquise. Développer en lui toutes ses facultés physiques et morales dans l'ordre, dans la mesure, dans la justice, voilà sa destinée. Elle brille sur son front de toute éternité, et l'avenir, quel qu'il soit, n'y changera rien: d'où je conclus que le devoir de la société envers l'honlime est de favoriser l'épanouissement complet des facultés qui le distinguent. Si la société y met des empêchements, si elle se sert de sa force pour comprimer, étouffer, diminuer la liberté du plus humble de ses enfants elle manque à ses devoirs, elle viole le droit, elle commet une iniquité. Par cela même, vous le comprenez sans effort, l'homme né libre, l'homme devant être maintenu libre, l'honmie devant être protégé dans sa liberté, ne doit pas nuire à la liberté d'autrui. Ne pouvant vivre qu'en société, n'étant rien par lui-même qu'un vermisseau que le moindre accident fait disparaître, il n'est véritablement fort que par la solidarité, et cette solidarité n'existera à son profit que s'il a la sagesse de respecter la

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liberté d'autiui, comme il veut qu'on respecte la sienne.

Nous trouvons donc ici la réponse à la question que je vous ai tout d'abord proposée. Le devoir civique de l'homme envers la nation, vis-à-vis de la société tout entière, envers l'humanité, c'est d'abord de défendre sa liberté, d'en obtenir le respect, de défendre en même temps celle d'autrui, et de faire que l'ensemble harmonieux de ses droits et de ses devoirs, de ses obligations et de ses affections, concoure à ce gouvernement qui sort du consentement commun, qui ne doit jamais opprimer qui que ce soit, mais au contraire favoriser l'expansion de toutes les libertés individuelles et sociales.

Quoi de plus simple, de plus moral? Nous connaissons à peine, si nous le consaissons toutà fai', le grain de sable sur lequel nous paraissons un jour pour disparaître le lendemain dans le mystère même de notre propre origine. Nos pères, dansleur simplicité ignorante, le considéraientnon pas seulement comme le chef-d'œuvre, mais comme le dernier mot de la création. Tout le reste avait été fait pour lui, et les différents

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systèmes qui clieichaieiit à rendre compte de sa naissance et de sa composition, s'accordaient tous cependant à reconnaître son immensité. La science, messieurs, nous a singulièrement détrompés. Il y a quelques années, un des honorables rédacteurs d'un journal anglais fort connu, le Times, soumettait à ses lecteurs un calcul mathématique d'après lequel les feuilles qui sortent annuellement des presses de son imprimerie, mises à la suite les unes des autres, auraient pu faire autour de la taille de notre globe une ceinture ilottante, -à laquelle, si la mode l'avait exigé, on aurait pu joindre les grâces d'un nœud allant de l'un à l'autre hémisphère.

Ce qu'il y a de certain , ce que nous révèlent des calculs irrécusables, c'est que s'il était possible d'établir un tunnel suivant le diamètre de la terre, avec une machine à vapeur qui nous ferait franchir 80 kilomètres à l'heure, ce qui n'a rien d'exagéré, M. de Pressensé, qui doit me remplacer dans huit jours à cette tribune, pourrait faire sa conférence dans un cirque du Céleste Empire. Et si nous voulons faire le même trajet

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en suivant la circonférence du globe, il ne nous faudrait pas plus de treize ou quatorze jours pour atteindre le même point, à la condition, bien entendu, qu'on fît des ponts sur l'Océan, mais ce n'est qu'un détail : ce que je veux vous dire, c'est que notre globe est relativement bien petit, et que nous, ses habitants, nous devons être modestes lorsque la science nous révèle le nombre inlini des mondes qui gravitent autour du nôtre, en suivant la ligne lumineuse et le céleste sillon qui leur a été tracé par une main toute-puissante;

Et cependant, si petit que soit ce globe, il a été si peu pénétré par la justice, par ces idées si simples qui naissent de la nature de l'homme, que sur les 930 millions d'habitants qui en couvrent les continents et les îles, — je vous le demande, — comptez par la pensée ceux qui jouissent, je ne dirai pas d'un gouvernement idéal, je crois qu'il n'y en a pas et qu'il n'y en aura jamais, mais enfin d'un gouvernement acceptable, et dans lequel le droit et l'équité obtiennent le respect qui leur est dû; tentez cette énumération : je doute fort que vous échappiez

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à un découragement qui ne diminuerait pas si, au lieu de considérer le temps actuel, vous remontiez dans les âges écoulés !

Vous le savez, il n'y a pas quatre cents ans que l'Amérique a été découverte par l'Europe, et elle était alors, dit-on, à demi sauvage. Il est vrai que, entrée dans le mouvement général de la civilisation, elle a rattrapé le temps perdu, et grâce à la liberté dont elle a eu le bon sens de faire sa divinité tutélaire, elle est à la tète .des nations, trop heureuses de marcher sur ses traces.

Quant à notre France, c'est tout au plus si nous pouvons remonter à cinq cents ans avan 1 1' ère ch rétienne. Et encore que d'obscurité environne les relations qui nous viennent de si loin! La Grande- Bretagne, la Germanie n'apparaissent, pour ainsi dire, qu'à la conquête de César. Nous sommes plus heureux, je l'avoue, quand nous jetons les yeux du côté de l'Orient; là, à travers le brouillard transparent du soleil splendide qui illumine ces contrées, nous pouvons percer jusqu'à une époque beaucoup plus éloignée. Ici, l'Inde avec ses fabuleuses merveilles, l'Egypte avec ses mystères

sacrés, la Judée avec son déisme terrible, nous offrent leur poétique enfance s'êpanouissant sous les rayons de leur ciel lumineux il y a environ trois mille ans!

Mais si nous pouvons aller plus loin de ce côté, avons-nous lieu d'être plus satisfaits? Quel est le spectacle qui frappe nos regards? Vous n'avez qu'à consulter tous les historiens, tous les philosophes qui peuvent vous éclairer sur ces vénérables origines, et ils vous montreront tous l'humanité courbée sous la terreur et sous la superstition ; des divinités implacables planant sur elle et étouffant jusqu'au moindre de ses soupirs. N'allez pas chercher là des vertus civiques ou de hautes aspirations. Un despote seul y règne, ayant usurpé l'autorité d'en haut, faisant de son caprice l'unique loi, et par la puissance du glaive anéantissant dans des flots de sang toute tentative de résistance. Quand une révolution de palais le renverse, les esclaves n'en demeurent pas moins attachés à leur chaîne, ils ont changé de maître, mais la servitude est restée.

Voilà, messieurs, le triste spectacle qui nous est offert, et cependant bientôt va commencer un

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grand drame éclatant de lumière et de gloire et dont le retentissement dure encore, puisque nous vivons sur le souvenir des impressions profondes qu'il a laissées au sein de l'humanité. Et il semble que, pour le produire, pour en permettre le développement, un génie souverain a organisé toutes les conditions qui devaient le mieux en favoriser le théâtre, les personnages, le dénoùment.

Supposez, messieurs, que par la pensée, au milieu de ce monde antique écrasé par le fanatisme des religions barbares, vous ayez à concevoir l'épanouissement du droit individuel, le réveil de l'homme, c'est-à-dire de la liberté, votre imagination donnerait pour berceau à ces grandes scènes un territoire borné, coupé par de hautes montagnes, par des ravins profonds, avec des plaines fertiles, tenant à peine au continent, mais offrant de toutes parts ses rivages rapprochés d'autres rivages et baignés par une mer qu'un soleil splendide éclaire ; puis vous y placeriez des hommes ayant suffisamment conscience d'eux-mêmes pour rompre les bandelettes sacrées qui les étreignent encore.

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pour saisir le javelot et la charrue et pour s'afTirmer clans l'indépendance et la liberté. Eh bien ! ce qui est un idéal a été une réalité, et vous avez tous deviné, vous avez tous nommé la Grèce, c'est-à-dire le pays auquel on ne peut songer sans une admiration qu'aucune autre impression ne diminue: car il a été, il faut bien le reconnaître, le flambeau de l'humanité tout entière. Et sans qu'il nous soit possible d'expliquer la raison qui l'a fait présider à cette grande initiation, celle-ci se révèle à nos regards par des traits qu'il est singulièrement intéressant d'étudier. Deux mille ans avant notre ère, et alors que l'humanité était dans cet état de dégradation politique dont je vous parlais, dans ce petit pays se rencontrent trois courants humains, l'un venant de l'Asie, l'autre de l'Egypte, le troisième paraissant indigène ; et de la fusion mystérieuse de ces races naît une idée essentiellement nouvelle, qui va opérer une véritable révolution sociale. Cette idée qui apparaît, ai-je besoin de vous le dire, c'est celle de l'homme; et il y a ceci de remarquable que dans les monuments les plus anciens qui nous restent de l'histoire

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si reculée de ce temps, nous apercevons les prêtres, les rois,- les législateurs , ayant surtout le souci du perfectionnement de l'homme individuel, le faisant sortir delà caste, brisant son joug, lui reconnaissant une volonté, éveillant en lui le sentiment de sa dignité et par conséquent de sa liberté.

Je ne veux pas vous arrêter longtemps sur des détails qui seraient hors de propos dans une étude générale; vous pourrez vous y livrent' vousmêmes et vous y convaincre que ces héros, quels que soient leurs noms, dont les uns ont passé demi-dieux, dont les autres sont resté légendaires sans en avoir moins de gloire, Cécrops, Deucalion, Cadmus, et après eux Solon et Lycurgue, se sont avant tout occupés de l'homme et ont voulu le relever et lui rendre sa dignité première. Aussi, messieurs, quelle transformation subite va éclater de toutes parts, et combien cette petite société ressemble peu à toutes celles qui l'environnent et dont cependant elle sort! Quel épanouissement merveilleux de l'esprit humain représenté par l'art, parla science, par la guerre, par la philosophie! De toute part surgissent ces génies

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immortels qui sont encore nos maîtres et nos guides ; mais ce qui caractérise ces grands faits historiques, c'est qu'aucune de ces conquêtes n'a pu se réaliser qu'à la condition de la liberté. Les rois durent peu dans ces groupes d'hommes qui bientôt se divisent, en viennent aux mains, contractent des alliances, et il n'est pas sans intérêt de rappeler que c'est près de douze siècles avant notre ère moderne qu'Athènes eut la sagesse de congédier ses rois et de se gouverner elle-même.

Cette république, elle a duré près de dix siècles, elle est tombée après la bataille de (Ihéronée sous les coups du roi de Macédoine, et ces dix siècles, quel sublime spectacle ils présentent! C'est là que se trouvent réunis tous ces génies, tous ces dévouements, tous ces courages, tous ces patriotismes.

Vous rappeler les noms dans lesquels se sont personnifiées ces grandeurs morales de la Grèce antique, ce serait lasser votre attention, tant ils se pressent nombreux dans le souvenir de l'historien et de l'orateur. Saluons cependant, saluons Miltiade, Phocion, Alcibiade, Épaminondas , Thémistocle , Cimon , Aristide , Socrate

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et Platon, et parmi les poëtes, Eschyle, Euripide, Sophocle, et parmi les comiques, Aristophane et Ménandre, tous ceux en un mot qui nous ont tracé une voie dans laquelle nous ne les avons pas égalés! Ils apparaissent, et à côté d'eux les artistes, et quels artistes! Abandonnant la tradition du passé, ils remplacent les créations gigantesques et sacerdotales de l'Asie et de l'Egypte par la représentation de l'homme divinisé; donnant à la divinité les qualités, les défauts et jusqu'aux grâces de l'homme, et, pour mieux lui ravir la puissance, la faisant à son image, la modelant de leurs mains, ils tombent d'admiration devant leur œuvre, pénétrés qu'ils sont de cette conviction sublime que l'homme doit être à luimême sa propre divinité, qu'il doit être supérieur, aux fatalités de ce monde, qu'il doit chercher les moyens de les dominer et de les combattre dans sa conscience et dans sa liberté !

Ah! messieurs, j'entends souvent dire, et c'est une parole banale : Qui nous délivrera des Grecs ? ()uant à moi, bien souvent au milieu des fatigues, des soucis et des devoirs d'une vie déjà longue, je me suis écrié : Qui m'y ramènera?

Qui me ramènera vers ces poétiques souvenirs, vers ces grandes et pures images, vers ces dévouements et ce patriotisme! Héros qui avez été si chers à mes études et à ma jeunesse, vous avez été l'objet démon enthousiasme, vous serez la consolation de ma vieillesse, et ce que je demande, c'est que ma patrie ait la sagesse et le bon sens de savoir imiter vos vertus !

Mais nous serions ingrats envers l'histoire si, dans cette revue rapide, nous ne tenions pas compte de l'influence exercée dans le monde par les grands hommes d'Etat qu'a fournis la république romaine. Seulement, — je vous demande la permission de faire ici une réserve, — le génie romain m'a toujours paru d'un ordre moins élevé que le génie hellénique. Il semble que cette nation, venue bien après les Grecs, ait reçu une destinée à laquelle elle n'a jamais manqué : celle de conquérir le monde, de lier les nations en faisceaux pour les pousser incessamment, comme un flot impétueux, vers de nouvelles conquêtes, jusqu'à ce que, lassé de cette oppression , le monde réagît contre elle et brisât à son tour ceux qui l'avaient humilié. Telle a été la

destinée de Rome; dès lors, elle devait nécessairement apparaître dans l'histoire avec cette roideur inflexible que lui imposait une semblable mission. Patricienne et militaire, dédaigneuse de la philosophie et des arts, étroite et bigotte, cherchant avant tout à faire prévaloir l'idée d'un patriotisme qui se résumait par la haine de l'étranger, Rome ne s'est véritablement adoucie, elle n'a agrandi son âme que quand elle s'est formée aux leçons de la Grèce, qui arrivent jusqu'à elle au moment même où meurt le génie de ce peuple presque divin. C'est après que Caton le Censeur eut jeté sur sa patrie les anathèmes de sa colère et de son irritation, qu'apparaît une pléiade dont Cicéron est certainement le représentant le plus illustre. Mais qu'est-ce que Cicéron? Un homme d'État romain, oui! Bien plus encore, un philosophe grec tout couronné des palmes de l'Académie; et quand, au sortir du sénat où il a froudroyé Catilina, il reprend sa véritable naturfe, quelle est la science où il va puiser ses plus pures jouissances ? c'est la philosophie, que ses compatriotes exécraient!

Après la mort de Cicéron, vous le savez, mes-

sieurs, la république romaine périt, parce qu'elle s'attache au patriciat qui était légitimement détesté. Vainement les grands hommes qui combattent encore cherchent-ils à lutter contre ce mouvement, à tenter une révolution dans les mœurs, Caton d'Utique, lorsque ses dernières légions ont été vaincues en Afrique, se renferme dans sa maison ; on lui apporte son épée, il la baise comme sa libératrice, bientôt ses entrailles sont déchirées et sa généreuse âme s'exhale par la blessure, dont il arrache le pansement. C'étaient là des traits d'héroïsme individuel ; la nation elle-même fléchissait sous le poids de ses richesses et de sa corruption ; lorsque Octave, vainqueur par la fourberie et par la ruse, monta sur le trône que la bassesse de ses contemporains lui avait élevé, nul ne s'y opposa, et quand il jeta la pourpre de son manteau impérial sur les ruines de la république romaine, ne cherchez plus alors les citoyens; car je n'appelle pas de ce nom ceux qui, désertant la cause de la liberté, vont s'asseoir dans les conseils du prince, sous le prétexte toujours commode du bien public, si élastique pour certains hommes, et annoncent à

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leurs amis qu' ils vont restaurer la liberté romaine, lorsqu'en réalité ils ne songent qu'à en dorer les fers!

Après cette époque, nous n'avons plus qu'à détourner nos regards du livre de l'histoire ; les pages en sont humiliées, les récits du bas-empire ne peuvent que déshonorer la nature humaine; et si lé sang de quelques généreux citoyens, de Sénèque, de Papinien, de Thraséas, n'avait pas coulé comme une protestation contre la tyrannie, il faudrait croire que l'esprit humain s'est retiré de la terre, et qu'il n'a pas voulu assister à sa propre dégradation.

En tombant sous les coups des Barbares, Rome avait cependant laissé debout une institution qu'il est impossible de ne pas mentionner : car, vous allez le voir, elle a été comme le lieu d'asile où s'est retirée la liberté politique. Cette institution était celle des municipalités , organisée par le sénat pour la conquête, pour la domination, pour les fiscalités, mais qui, trompant les desseins de ceux qui l'avaient fondée, permit aux citoyens de se rapprocher, de se connaître, d'étudier leurs intérêts locaux, et, si ce n'est de réa-

liser, au moins de conserver de généreux desseins.

Les municipalités survécurent même à ce grand et formidable orage qui dura pendant plus de quatre ' siècles et ravagea l'Europe d'un bout à l'autre, ainsi que le nord de l'Afrique et une partie de l'Asie; — je veux parler de l'invasion des Barbares. Nous en avons la preuve dans ces vieux noms qui sont restés attachés à certaines municipalités de notre Midi où les maires s'appellent encore ou s'appelaient naguère des Capitouls ou des Consuls. Ce serait cependant une erreur de croire que ces municipalités ont survécu tout entières. Alors même qu'elles eussent pu braver l'effort de l'oppression barbare, elles n'auraient pu résister à la double action de la féodalité et du pouvoir royal.

Il est assez commun d'avancer que le pouvoir royal les a rétablies. Les études modernes ont démontré que c'est là une erreur.

Le pouvoir féodal, qui a déplacé le centre de Faction politique, qui d'administrative l'a faite exclusivement militaire, qui d'urbaine l'a rendue la plupart du temps agricole, a porté aux municipalités un coup funeste. Il est parfaitement vrai

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qu'au VIII* siècle et dans les deux siècles qui ont suivi, la royauté a essayé, pour lutter contre la puissance des seigneurs, non pas de rétablir les franchises bourgeoises, mais de donner un peu d'ordre aux communes, qui pouvaient lui servir d'alliées. Mais nous n'avons- qu'à interroger l'histoire, nous verrons qu'au xvii' siècle tout avait été nivelé, le pouvoir central régnait sans partage ; la royauté avait eu l'insolence de prétendre qu'elle descendait de la divinité, dont elle se disait l'élue, et grâce à cette haute origine elle courbait tout sous sa main pesante. La noblesse n'était plus que son auréole, le peuple que sa propriété. Quand la royauté entrait en guerre, c'était pour sa gloire et pour l'agrandissement de ses domaines. Elle versait à flots le sang de ses sujets, elle seule en recueillait le profit, et la nation docile lui prêtait l'éclat de ses grands hommes, le courage de ses capitaines, le travail de tous ses enfants, acceptant loyalement ce symbole royal autour duquel elle se groupait, et donnant ainsi l'exemple d'une tou- <:hante fidélité, bien mal récompensée.

i\e croyez pas cependant, et c'est Là l'intérêt

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de l'observation que je prenais la liberté de vous adresser tout à l'heure, que la vertu civique ait complètement disparu dans ces longs siècles d'oppression. Les villes, dans lesquelles subsistent encore quelques-unes de ces traditions municipales, lui avaient-servi d'abri, etlà nous rencontrons, dans l'administration des paroisses, dans le gouvernement des corporations industrielles, toutes les vertus, tous les dévouements, toutes les abnégations qui un jour seront mis au service de la patrie. Je conviens que les historiens ne s'en sont pas beaucoup préoccupés, éblouis qu'ils étaient par le spectacle émouvant des batailles, des intrigues de cour et des dissensions religieuses. Mais grâce à la patience de certains chercheurs pour lesquels nous ne saurons jamais avoir une reconnaissance assez grande, ces vertus ignorées ont été mises en pleine lumière; nous pouvons aujourd'hui les étudier dansleurs détails. Je neveux pas vous citer de noms propres, je vous fatiguerais ; mais ce que j'affirme c'est qu'au milieu de cet oubli apparent d'elle-même, la France conserva ses nobles et généreux sentiments. Sa noblesse si brillante, hélas! quelque-

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fuis si corrompue, rachetait par son héroïque courage sa dépendance volonta"re. Et quant au peuple, c'est-à-dire quant à la bougeoisie, quant aux artisans, aux travailleurs, à nos pères vénérés dont la mémoire nous sera éternellement chère, dans le silence de leurs travaux obscurs ils recueillaient et conservaient le germe fécond de la liberté qui n'attendait qu'un souille pour sortir terre et grandir.

Ce souQle est venu, messieurs; nous le voyons d'abord imperceptible, faisant frissonner les lignes écrites par les philosophes, par le sceptique Montaigne, grondant déjà dans ce pamphlet courageux que son ami Etienne de la Boëtie écrivait contre la tyrannie, sous le titre de Servitude volontaire, bientôt allant éveiller les âmes des penseurs étouffées sous le poids de la théologie, vibrant dans les nobles accents de la muse de Corneille, remuant tout ce grand xv!!*" siècle qui est prêt à l'émancipation et qui n'est qu'un signal, et enfin le xviii*' siècle, le plus grand de tous , celui qu'ouvre Montesquieu , celui que ferme Voltaire, et qui se termine par la grande et sublime épopée de la Révolution française!

Alors la liberté civique s'établit sur les ruines de la Bastille et convie la France entière à ressaisir ses droits et à pratiquer ses devoirs ; nous voyons, dans les plus humbles bourgades, les citoyens, remplis d'un généreux espoir, se réunir en assemblées primaires pour dresser le catalogue des volontés de la nation et revendiquer ses droits trop longtemps méconnus par une insultante usurpation.

C'est presque une banalité que de parler avec enthousiasme de cette grande époque. Pardonnez-le à mon cœur patriotique, c'est unebananité à laquelle je ne saurais échapper !

Oui, je suis plein d'admiration quand je vois tous ces hommes généreux, remplis d'une confiance presque naïve, marchant le front découvert au péril qu'ils ne soupçonnent pas. Quelle éloquence ! quelle foi ! quelle grandeur morale , les Mirabeau, les Barnave, les Lameth, et, à côté d'eux, les Lafayette, les Larochefoucauld, qui sacrifient généreusement leurs privilèges! Voilà désormais que toutes les classes sont confondues, qu'il n'y a plus qu'un cœur, qu'une pensée, qu'une âme, le cœur, la

pensée et l'âme de la France régénéréj, sûre d'elle-même, appelant tous les peuples à sa suite, non pas par la conquête barbare et par la violence des armes, mais par la puissance de l'idée et la domination de l'esprit.

Hélas! comment ce généreux espoir a-t-il été suivi de si cruels mécomptes?

Grâce à Dieu^ je n'ai point à entreprendre devant vous un si triste récit. Il est facile de critiquer ou de louer sans mesure les hommes d'action qui ont pris part à ce drame sanglant et terrible. Nous, messieurs, qui profitons de leurs sacrifices et qui portons aussi lourdement le poids des fautes qu'ils ont pu commettre, nous devons défendre leur chère mémoire et des récriminations injustes et des éloges intempestifs. La patrie pour laquelle ils ont souffert, pour laquelle ils sont morts, leur garde une éternelle reconnaissance. Ils ont voulu préserver son sol sacré de la souillure des armées étrangères que le despotisme du premier empire a deux fois appelées. Ils ont décrété la victoire, et la victoire, docile à la voix de la liberté, est accourue sous leurs étendards. Ils ont voulu fonder la liberté. C'est à nous,

qu'il appartient de reprendre et d'achever leur œuvre interrompue, en recueillant de leurs tragiques aventures ce grand et salutaire enseignement que c'est une folie de prétendre détruire ses ennemis par la force; le sang versé les multiplie, les persécutions les irritent et les fortifient. 11 n'y a de durable que ce que consacre la raison, et il n'y a de triomphe vériiable que par le droit et par la liberté. Et c'est pour cela que l'Empereur est tombé, bien qu'il fût entouré •de prestige, de gloire et de toute -puissance ! Certes, il n'aurait jamais soupçonné que k fortune pût lui être infidèle , quand il promenait par tout le monde ses étendards victorieux , quand il enlevait et rendait les couronnes, quand il trouvait devant lui les monarques plus abaissés encore que les peuples. Cependant il est tombé, il est tombé sous leur coups, il est tombé malgré tout ce qui pouvait le sauver, parce qu'il n'avait pour le défendre que des soldats héroïques, vaillants, prêts à se sacrifier pour lui: ce n'était pas assez. Il est tombé parce qu'il n'avait plus autour de lui de citoyens !

Et alors, messieurs, la tradition a été reprise,

la liberté apparaît au lieu de nos désastres, captive dans les liens d'une charte octroyée, mais montrant assez, au milieu de ses fers, la beauté ineffable qui règne sur son front. Que de dévouement de la part de ces jeunes et ardentes générations qui se sont sacrifiées pour elle ! que de généreux défis à la toute-puissance de cette race dont le retour en Fiance semblait une humiliation ! Elle a disparu dans un jour de justice et de colère de la ville de Paris, qui sait en avoir quand il le faut. Elle a disparu ; puis a été fondée Cftte monarchie qui, vous le savez, n'est tombée que sous le fol entêtement de celui qui en était le chef et qui a laissé, un jour de surprise, la place vide. Heureusement la place a été occupée par le courage civique d'hommes qui, comprenant la grandeur de leur mission, sont allés au pouvoir avec d'autant plus de résolution qu"il n'avait pour eux d'autre attrait que celui du devoir et du danger.

Ici, messieurs, je m'arrête. Entreprendre l'éloge de ceux que j'aime, serait une inexcusable témérité, et néanmoins, avant de conclure, il m'est bien permis de décerner ici le titre de grands-

citoyens à ces amis absents qui, clans un jour de tourmente et de deuil , n'ont pas voulu accepter ce qu'ils considéraient avec raison comme l'oppression de la patrie ; ils sont allés chercher en dehors de la frontière une terre libre, où leur âme pût se développer sans entraves. Ils reviendront, messieurs, ils reviendront ! Lorsque le soleil paresseux et attiédi ne donne plus à la terre que des rayons effacés, les oiseaux montent dans les hauteurs du ciel et cherchent pour leur émigration des régions plus heureuses. Mais les frimas n'ont qu'un temps, bientôt le souffle du printemps arrive, et avec lui ce réveil merveilleux delà nature qui frappe toujours nos âmes d'admiration. Déjà, messieurs, nous voyons blanchir l'aurore d'un jour nouveau, nos hirondelles bien-aimées sont prêtes à revenu"!

De cette course trop longue à travers les temps et qui nous fait aborder l'époque où nous vivons, qu'avons-nous à conclure? que rien de grand ne s'est fait en ce monde, rien de glorieux, rien de durable, rien de digne de l'admiration des hommes, qui n'ait été inspiré par la vertu civique et par la liberté.

C'est qu'en effet la liberté est le levier de toute activité humaine, elle est la semence féconde qui fait germer, non pas seulement les grandes pensées, mais encore les richesses, auxquelles les sociétés modernes auraient tort d'être insensibles.

Nous avons donc, par l'histoire tout aussi bien que par l'étude philosophique, justifié la légitimité, le rang, la puissance de l'idée qui s'applique à la vertu et au devoir civique. Mais quelles sont les conditions de son exercice ? Permettezmoi de vous le dire en terminant.

On demandait un jour à Aristide quel était le meilleur rempart d'une cité libre : « L'honnêteté de la vie des citoyens, » répondit-il. C'est là une noble et féconde maxime, que ne doit jamais oublier le citoyen qui a quelque souci de l'avenir de sa patrie. L'honneur de sa patrie, c'est le sien propre, car la patrie se personnifie en lui, et il n'a pas le droit de se dégrader en manquant à un devoir moral.

Messieurs, lorsqu'une nation est gouvernée par un despote, qu'importe, je vous le demande, l'inconduite de ceux qu'il appelle et qui se recon-

naissent ses sujets? S'il est sage, un désordre partiel sera facilement dominé et corrigé par lui ; s'il est vicieux, qu'importe le dévouement et le' sacrifice de ceux qui ne sont à ses pieds qu'une poussière! Lorsque l'infamie du prince est la loi de l'État, il est bien clair que la moralité individuelle est sans puissance comme sans portée. Dans la démocratie, au contraire, c'est-àdire dans le gouvernement de tous par tous et pour tous, l'action de chaque citoyen est liée essentiellement à l'action de la société politique tout entière. Nous demandons, et nous avons raison, le droit de nous gouverner nous-mêmes. Mes cliers concitoyens, .commençons par gouverner nos personnes avec sagesse ; car ce n'est qu'en donnant cet exemple et en prenant l'habitude du commandement sur nous-mêmes que nous nous rendrons dignes de commander à autrui dans les termes de la loi consentie et librement votée par une assemblée indépendante.

La liberté en effet, chacun de vous le sait, ne donne pas seulement des droits, elle exige l'abnégation et le dévouement. Une suffit pas de l'aimer avec idolâtrie et de la désirer avec passion,

il faut la mériter, il faut savoir en être dit^ne. La première condition pour cela, c'est la dignité individuelle, c'est le respect de soi-même, c'est l'exercice des vertus privées, c'est le culte de la famille, c'est la fidélité à sa profession, c'est le dévouement aux amis ; toutes vertus qui, dans une démocratie, sont la base même de la vertu politique et la condition essentielle de la liberté. Et telle est l'exigence d'un pareil gouvernement que, par une solidarité étroite d'intelligence et d'affections, tout est lié et confondu dans la pratique de la même vertu, la fraternité, l'union des âmes pour le bien, pour la justice, pour la défense des faibles, pour l'association de tous ceux qui ont quelque bien à réaliser. Soyons honnêtes d'abord, et j'ai le droit de dire que tout le reste nous sera donné par surcroît. Car si nous sommes honnêtes, nous serons nécessairement courageux. L'homme dont la vie est régulière, les habitude laborieuses, qui est attaché à son foyer, comprend les bienfaits de la vie, et il ne risque pas témérairement son existence dans de vaines échauffourées qui ne valent pas ce sacrifice. Mais aussi vienne une occasion de

la donner à sa patrie, il sera le premier sur le chemin du péril et de l'immolation. Il sentira que rien de grand n'est possible quand on ne sait pas mourir. Celui qui n'est pas prêt à chaque heure, à chaque minute à verser tout son sang pour l'irlée qui lui eit chère; pour le respect de la mémoire de ceux qui l'ont mis au monde, de ses aïeux, de sa patrie, quand la patrie le réclame, celui-là n'est pas un homme, il ne saurait être un citoyen.

Les sociétés antiques, messieurs, admettaient ce dogme politique et le pratiquaient. Je vous parlais tout à l'heure de Caton d'Utique, et je vous montrais ce grand homme aimant mieux se réfugier dans le silence et dans la nuit du cercueil que de subir la tyrannie; vaincu, il ne voulut pas s'humilier devant le vainqueur, et Plutarque nous raconte comment il est mort. Ce récit est à la fois simple et touchant; et dans quelques-uns de ses détails bien courts nous pouvons puiser d'utiles enseignements.

(( Étant rentré dans son logis, dit-il, avec son fils et sa famille, il leur tint plusieurs propos, et entre autres dissuada son fils de jamais servir la

chose publique, parce que le faire ainsi qu'il appartiendrait à la dignité du fils de Gaton, la qualité du temps et des affaires ne le permettrait pas, et que le faire autrement ne serait pas honnête. »

"Voilà de belles paroles, que nous ne saurions trop méditer, et qui montrent comment, en offensant la liberté d'un citoyen généreux, le despotisme se prive du service de tous ceux qui pourraient rehausser la patrie par la grandeur de leurs vertus.

Et après ce patriotique et mélancolique entretien, le héros entre dans la pièce où il devait trouver le repos jusqu'à la nuit. Sa famille inquiète avait fait disparaître l'épée qui ordinairement reposait avec lui sur sa couche. Il l'exige impérieusement, et c'est encore Plutarque qui nous dit :

« Démétriu? lui envoie son épée par un petit enfant. Quand il la tint, il la dégaina, et regardant si la pointe en était bien aiguisée et le fil bien tranchant, ce qu'ayant trouvé, alors, ditil : Me voici bien à moi, me voici maître de moimême, ne relevant plus de ces tristes tyrans qui

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déshonorent la patrie par leurs despotiques commandements; sur le seuil de l'éternité, je n'ai plus qu'un pas pour le franchir; me voici bien à moi ; je vais, pour échapper à la servitude, entrer triomphant dans la pleine liberté ».

Messieurs, ce n'est pas à ces héroïques sacrifices que les mccurs de notre époque nous condamnent; la société ancienne était plus violente que la nôtre, elle méprisait davantage la vie humaine. Le genre de courage que nous devons surtout pratiquer, c'est le courage de résister en détail à chaque acte d'oppression, de ne jamais plier devant l'arbitraire, de rester nos maîtres dans l'indépendance de nos consciences avec une souveraineté aussi absolue que Gaton d'Utique se trouve son maître dans la mort, et là, comme dans un rempart inaccessible, de défier toutes les séductions, toutes les menaces, de ne jamais sacrifier ce qu'il y a de plus grand, de plus précieux chez l'homme, c'est-à-dire sa conviction.

C'est là ce qui fait vraiment le citoyen, la foi dans son idée, en même temps que la modération dans son langage ; la résolution

courageuse de respecter la vérité scrupuleusement, le ferme dessein et la constante pratique de marcher à elle sans connaître ni obstacle ni tempérament. Voilà , messieurs , pour nous le devoir essentiel. Mais, pour le pratiquer, faut-il recourir aux moyens qu'enploient ceux qui ne connaissent que les arguments de la force et de la colère? Nous compromettrions singulièrement, si nous agissions ainsi, la cause que nous servons. Plus notre confiance dans l'avenir est grande, plus nous devons être calmes et forts, dégagés d'ambition, fuyant devant la fortune politique, l'acceptant si elle est une obligation, mais ne l'acceptant jamais que lorsque nous pouvons nous rendre à nousmêmes le témoignage que nous ne servons qu'une idée.

Voilà la condition de force morale, de résolution constante , dans laquelle nous devons nous placer; nous trouverons sur ce chemin difficile , mais glorieux, des maîtres qui peuvent nous servir de guides et dont l'autorité est illustre. Je n'en peux pas choisir un plus grand que ce héros qui, après avoir lutté

pour l'indépendance de sa patrie, versé son sang sur les champs de bataille, montré partout ce sang-froid, ce calme, cette sérénité, qui font les grands citoyens, s'empressa de se dérober au fardeau des affaires publiques, bien différent de ceux qui le recherchent avec une scandaleuse convoitise.

Écoutez, messieurs, ces paroles de Washington, écoutez dans quels termes, s' adressant à un ami, il lui faisait connaître ses secrètes pensées, au moment où par acclamation, par l'amour et par l'entraînement de ses concitoyens, il était appelé à l'honneur de la présidence.

« Je veux, disait-il, garder mes pensées et mes actions, qui sont le résultat de ma réflexion, aussi libres que l'air que je respire. Si c'est mon sort inévitable d'administrer les affaires publiques, j'arriverai au fauteuil sans engagement antérieur d'aucun genre sur aucun objet que ce soit. »

Écoutez encore ceci : « Quoi qu'on publie à mon égard, je ne récriminerai jamais, et je ne sais même si je me justifierai jamais. »

C'est bien là le citoyen souffrant les critiques»

les violences, les excès, ne se défendant que par sa vertu civique, qui seule suffit à déjouer les mauvais desseins. « Je ne me justifierai jamais». Tout cela n'est que pâture pour la déclamation. Les esprits des hommes sont aussi divers que leurs visages. Quand les motifs de leurs actions sont purs, on ne peut pas leur imputer à crime leurs idées plus que leurs traits. Les dissidences en matière politique sont inévitables, et peutêtre, dans une certaine mesure, nécessaires; mais je ressens un vif chagrin de voir des hommes de talent, de zélés patriotes qui se proposent un seul et même but et qui le poursuivent avec des intentions également droites , ne pas apporter plus de libéralisme et de sincérité dans leurs jugements sur leurs opinions et leurs actions réciproques. »

Ah! messieurs et chers concitoyens, je vous en conjure, croyez-en mon expérience et mon affection, nous ne saurions trop méditer ces paroles et trop les mettre en pratique. Ce qui nous perd, ce qui nous affaiblit, ce qui nous divise, c'est cette perpétuelle habitude de dénigrement et d'attaques personnelles, c'est

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cette faiblesse qui fait que chacun de nous dans un adversaire croit voir un ennemi, et qu'au lieu d'aller à l'idée, il va directement à celui qui la professe, pour le dénigrer. C'est là, soyez-en sûrs, une faiblesse, une erreur fondamentale dont il faut nous corriger, si nous voulons être des citoyens libres. Liberté complète pour toutes les opinions, d'où qu'elles viennent; tolérance absolue pour les façons dont elles se manifestent; jamais de ces vaines récriminations qui aigrissent les cœurs, dénaturent les idées et font dégénérer toute discussion en querelles dont nos véritables ennemis s'applaudissent et profitent.

Est-ce que le moment n'est pas propice pour prêcher cette sainte, cette grande, cette féconde vertu qu'on appelle la tolérance, qui a sa racine dans les cœurs, mais qui fleurit aussi dans les intelligences pour y produire des fruits dont la société tout entière jouit? Est-ce que nous n'avons aucune espèce de leçon à tirer des fautes qui sont commises autour de nous et des exemples dont nous sommes les témoins? Prêtez l'oreille au delà des Alpes, quel bruit entendez-

LES DEVOinS CIVIQLES. 229

VOUS? Ceux qui devraient prêcher la miséricoide, l'amour et la paix, dénoncent la société moderne et l'accusent. Inspirés par je ne sais quel impuissant et aveugle fanatisme, confondant les temps, remontant jusqu'à des âges que l'humanité heureusement ne reverra plus, ils fout presque appel aux supplices pour anéantir la liberté. La liberté, elle est montée autrefois sur leurs bûchers, et par le sang de ses martyrs elle en a éteint les flammes, elle a triomphé des bourreaux, émoussé le fer des sacrificateurs ! et aujourd'hui radieuse, planant sur le monde en dépit de ces vaines insultes, elle ouvre ses bras généreux à ceux qui l'ont calomniée; et nous, nous inspirant de ces grandes leçons, à ceux qui nous disent anathème nous devons dire oubli, pardon, ^ertu civique : soyez-en sûrs, grâce à ces principes sublimes nous aurons raison de leur folie, et le jour viendra où ils désavoueront leurs vieilles et antiques erreurs, et reconnaîtront les vérités que nous professons, c'est-à-dire la justice et la liberté !

prononcé le 8 novembre 1868 A l'inauguration des cours normaux*

BE LA SOCIÉTÉ POUR l'instruction ÉLÉMENTAIRE.

Mesdames et Messieurs,

L'honneur que m'a fait votre société en m' appelant à présider ses travaux m'impose aujourd'hui une obligation qui me fait sentir plus profondément que jamais la distance, pour ainsi dire infinie, qui sépare le désir de l'homme de son action, la notion de son devoir de la réalité par laquelle il s'essaye à l'accomplir.

Je voudrais vous parler dignement de l'enseignement primaire, et ce sujet m'apparaît à la fois si vaste et si beau que, quand je l'aborde,

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