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Voilà la condition de nos progrès futurs et le seul élément qui puisse nous faire défaut dans la solution du grand problème de notre avenir national.
Car il ne faut pas perdre de vue la situation toute particulière que la Providence nous à faite.
Le Canada n’est pas seulement une réunion d'Etats possédant chacun une deini-souveraineté. C'est un dualisme national, c’est-à-dire une réunion de deux peuples également jeunes et vigoureux, fils de deux
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races nobles et glorieuses, différents par le type, par le caractère, par la langue et par la religion.
Lequel des deux est supérieur à l’autre ?—Ni vous, ni moi, ne serions des juges impartiaux en pareille matiè .; etil y a autant de justice que de générosité À reconnaître que chacune des deux races a ses qualités et ses défauts.
Mais s’il y 4 des Canadiens-Fran çais qui n’admettent pas entre les deux races égalité de vertus, il n'yena pas qui ne reconnaissent pas l'égalité des droits ; et je crois que sous ce rapport nous sommes généralement plus justes à l'égard des Anglais qu’un grand nombre d’eux ne le sont vis-à-vis de nous.
Une opinion généralement accréditée parmi eux nous considère et nous représente comme une race inférieure. Un grand nombre vont jusqu’à s'étonner que nous occupions une place si importante, et que nous prétendions jouer un rôle dans la Confédération.
Qu'est-ce done, MM. qu'être Canadiens- Français ?—
—Je vais vous le dire, non pas pour vous l’apprendre à vous, mes chers compatriotes; non pas pour l’apprendre au noble représentant de Sa Majesté, dont je connais les idées larges, l'esprit éclairé et le cœur généreux; mais pour éclairer certains esprits naturellement bienveillants que le fanatismea pu aveugler.
Etre Canadiens - Français, MM. c’est être Anglais par l’allégeance, Français par l'origine, catholique par la foi. Ÿ
Or, être catholique c’est appartenir à la société la
plus glorieuse de l’histoire; c'est remonter dans le passé jusqu'aux origines mêmes de l'ère chrétienne ; c'est se rattacher à travers les siècles, par une suite merveilleuse de génies et de saints, au chef ie plus illustre que les sociétés humaines aient jamais connu, puisqu'il était à la fois homme et Dieu.
Etre Français, c'est être issu d’un peuple dont le nom est écrit en lettres d'or dans les annales de la civilisation, et dont les gloires impérissables se sont quelquefois voilées mais jamais éclipsées!
Etre sujet anglais, c'est reconnaître comme suzeraine la Reine auguste qui fait l’étonnement et l'adiwiration du monde entier, et dont l’empire, semblable à l’anneau colossal qui entoure la planète Saturne, enlace notre globe de ses possessions sans limites !
Etre Canadien-Français, c'est avoir au sein du monde civilisé trois grandes capitales: Rome, Paris, et Londres. Rome, où le Canadien-Français voit son chef dans la foi, le grand pontife auquel il dit “ Mon Père ” et qui lui répond ‘ Mon fils ! ” Pz:is, qui est pour lui l’ancienne mère patrie qu'il aime toujours, et dans le rayonnement de laquelle il gravite irrésistiblement ; Londres, qui résume sa nouvelle mère patrie qu'il sert loyalement, pour laquelle il a versé son sung plusieurs fois. et À laquelle il a juré fidélité et obéissance.
Voilà ce que vos êtes, Canadiens-Français qui m'écoutez ; et je ne vois pas ce que vous pourriez envier aux autres races.
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Lors donc que vois rencontrerez un Anglais sur votre chemin, saluez-le; car il est votre frère cadet dans la grande famille nationale. Serrez loyalement sa main; car ila comme vous de nobles aspirations, des vertus socinles solides et de brillantes qualités.
Mais s’il vous regarde du haut de sa grandeur, s'il jette sur vous un regard de mépris; oh! alors ivlevez la tête et regardez-le bien en face. Dites-lui ce que vous êtes et ce que je viens de vous dire. Diteslui que le Canada françuis existe, et qu'il a droit à l'existence en vertu des traités, et de la constitution du Canada.
Dites-lui que le Janada français est régi par des lois qui lui viennent de la France, et que la vieille France avait reçues des plus illustres empereurs de Rome : Justinien, Constantin et Théodose.
Dites-lui que le Canada français parle la langue de Corneille et de Bossuet, de Racine et de Molière, de Lamartine et de Chateaubriand, la langue des Lettres et des Arts, la langue de la diplomatie, la langue de la noblesse dans tous les pays d’'Europe—mais qu'il parle également dans les villes la langue anglaise, qui est lu lungue commerciale du monde.
Dites-lui que novs avons été les premiers maîtres de ces immenses territoires, qui sont aujourd'hui le Canada. que les rives du grand fleuve et des grands lacs gardent le souvenir de nos hé: 2s et de nos missionnaires, que l’histoire du Canacs doit À nos aïeux tout son intérêt et tout son lustre. que nous nous
multiplions un peu partout au Canada et aux Etnts- Unis, depuis l’ancienne Acadie jusqu'aux bords du Mississipi et jusqu'aux Montagnes Rocheuses, et enfin, que si nous disparaissions comme race, le Canada perdrait son caractère le plus pittoresque et le plus original.
Grâce à Dieu, il ne manque pas parmi les Anglais d’intelligences d'élite et de nobles cœur: qui comprennent parfaitement ces choses, parce qu’ils nous connaissent mieux et parce qu'ils ont étudié notre histoire. Rien n’est plus agréable que de fraterniser avec eux.
Mais il en est qui nous méconnaissent, et qui méconnaissent en même temps les lois générales de l’ethnogénie qui se déduisent de l’histoire des peuples.
Ils s’imaginent qu'il est impossible de former une seule nation avec deux éléments qui ne sont pas entièrement homogènes. C’est une erreur, et pour s’en convaincre, 1] suffit d'étudier un instant les lois de l’histoire et celles de la nature.
Est-ce que la Belgique n’est pas une nation formée de deux races différentes parlant la langue wallonne et la langue française ?
Est-ce que la Suisse n’est pas une union politique de trois groupes, français, allemand et italien, parlant trois langues différentes, appartenant les uns au catholicisme et les autres au protestantisme ?
Est-ce que l’Autriche-Hongrie n’est pas un dualisme national réunissant sous un même sceptre dix ou douze races différentes, parlant diverses langues et professant les croyances les plus variées ?
Et que d’autres je pourrais vous citer! Mais toute l'histoire atteste que la plupart des nations onc été formées d'éléments hétérogènes, comme leurs drapeaux sont formés de lambeaux de soie ou de laine de différentes couleurs, cousus ensemble.
La pierre et la brique ne sont pas homogènes, et toutes deux sont employées dans les constructions les plus monumentales etles plus solides. Que faut-il pour les unir ?—Un peu de ciment, voilà tout.
Eh ! bien, le ciment ne doit pas m:nquer entre les deux races qui se partagent le Canada. Car il y a d'abord entre elles un but commun d'activité, une aspiration commune à former dans le Nord de l’Amérique une grande nation, sous le protectorat plus ou moins prolongé de l'Angleterre.
Il y a de plus entre les deux races une multitude
<l'ntérêts communs, et des croyances religieuses com-
munes, vraiment fondamentales. Car tous deux croient à la Bible, le Livre des livres, et à la divinité de Jésus- Christ, le Roi suprême des nations. Toutes deux ont reçu de l’'Homme-Dieu les grands principes de charité, defraternité, de tolérance et de justice, qui ont régénéré toute l'humanité et qui peuvent produire l'unité où il y a diversité, le calme où il y a trouble, l'harmonie où il y a discorde. Enfa, la Constitution a établi
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pour les deux races un modus vivendi qui est bien approprié à notre situation et qui devrait assurer l'union ÿ car elle consacre l'autonomie des provinces, et elle reconnait aux minorités certains droits et privilèges.
Si cette constitution était toujours respectée, si elle étaitinterprétée avec droiture à la lumière dela justice et de la vraie liberté, nous ne verrions jamuis se produire ces chocs douloureux qui ébranlent les assises mêmes de la Confédération, et mettent son existence en danger.
Oui, Messieurs, tout le secret du développement harmonieux et pacifique de notre pays est là: il faut d’une part, que l’autonomie des provinces soit respectée, et d'autre part que chaque province respecte les droits et vrivilèges des minorités.
Je ne veux pas et je ne dois pas descendre dans l'arène politique. Vous me pardonnerez donc de ne pas faire l'application de ces principes aux événements qui agitent les esprits depuis quelques années. Mais j'ai bien le droit de vous dire que toutes les tentatives de fusion et d'assimilation forcées sont, dans une cer- 1ine mesure, des violations du pacte fédéral, et ne produiront pas du tout l'effet qu’on en attend.
Elles retardent notre marche progressive parce que nous perdons en luttes stériles un temps précieux ; mais bien loin de nous fusionner, elles nous divisent, elles raniment en nous le sentiment national, et tendraient plutôt à nous désaffectionner de l'allégeance britannique.
L'assimilation est, du reste, impossible ; et ceux qui en font le rêve n’ont évidemment pas lu notre histoire. Car notre passé leur aurait appris les insuccès de leurs devanciers, à des époques où nous comptions à peine quelques milliers d'individus, sans puissance, sans richesses, sans influence, disséminés sur des terres à peine défrichée:. Non, Messieurs, la fusion n’est pas possible et elle n’est pas nécessaire. L'union seule est possible et nécessaire pour faire des deux races une grande nation.
Quel est maintenant le devoir des Canadiens-Français, et quelle attitude convient-il de prendre dans les circonstances difficiles que nous traversons ?
Est-ce une attitude d'agression ei de combat ? —Non certes. Est-ce nne attitude de chien couchant ? Non plus.
Il ne faut ni attaquer, ni menacer; mais il ne faut plier l'échine qu’autant que l'exige un salut loyal. Il faut réclamer avec fermeté, mais avec patience, frapper aux portes et non les enfoncer, protester toujours et savoir attendre, sans ligue et sans autre |'evise que celle de la couronne britannique elle-même : ‘ Dieu et mon Droit.”
C'est le seul motto qu’il convient d’opposer aux irritantes déclamations du fanatisme, parce que ce sont probablement les seuls mots français que les fanatiques comprennent. Et si les protestations et les
réclamations persistantes de ceux qui souffrent étaient considérées par les bersécuteurs comme des provocations, il faudrait leur répliquer pur cette nutre devise française qu'ils doivent comprendre puisqu'elle est inscrite sur les armes d'Angleterre: “ Honni soit qui mal y pense !”
Il va sans dire que ce n’est pas aux hommes politiques que je m'adresse en ce moment. Eux seuls sont les juges de l'attitude que la situation et les circonstances leur permettent de prendre, et je n'ai pas la prétention de leur donner des conseils, moins encore de leur faire des leçons. C'est notre attitude Comme race que j’ai voulu indiquer et définir,
Et maintenant quel devoir la situation impose-t-elle
à chacun de nous ?—C'est de raviver, de développer, d’exalter duns tous les
cœurs le sentiment patriotique et national.
Mais ici, Mesdames. c'est à vous surtout que je fais appel, à vous qui êtes les vraies éducatrices de la première enfance. C'est à vos sentiments de mères, de Canadiennes. Françaises et
de chrétiennes que je m'adresse :
N'oubliez pas d'apprendre à vos enfants dès leur plus tendre enfance à aimer leur race et leur patrie. Parlez-leur souvent de leur nationalité, de ses origines, de ses grandeurs et de ses gloires. Racontez-leur ges malheurs, ses luttes chevaleresques, ses victoires et
ses défaites, ses rêves d'avenir et les hautes destinées que la Providence lui serve.
en CONFÉRENCES ET DISCOURS 121 sement
Dites-leur comment le petit peuple dont ils descendent est né au bord du St-Laurent, et comment, nouveau Moïse, il ; a été sauvé par deux filles d'un Roi plus grand que tous les pharaons, l'Eglise, fille de Dieu, et la France, fille aînée de l'Eglise!
Dites-leur comment il a traversé la mer Rouge de la conquête, comment son corps ensanglanté laissé pour mort sur le dernier champ de bataille a été ramassé dans un drapeau blanc fleurdelisé, et placé dans un tombeau sur lequel la fière Albion écrivit : ci-gît la Nouvelle-France, 1768 !
Dites-leur que l'Angleterre plaça des gardes autour du sépuicre, et que ces gardes ne dormirent pas puisque cette période de notre histoire est celle du despotisme militaire ; mnis qu’un jour, en présence des gardes étonnés, la pierre du tombeau se leva, le mort ressuscita, et sortit du sépulcre revêtu de ses armures. Il avait entendu résonner le clairon des batailles, et il allait combattre !
Mais pour qui donc, grand Dieu ?—Ah ! Messieurs, les siècles futurs refuseront de le croire : il allait combattre pour cette Angleterre qui le persécutait, mais À laquelle il avait juré fidélité.
Esclave de son serment, fidèle à l'honneur jusqu’à la mort, il a combattu deux fois pour l'Angleterre contre le peuple jeune et prospère qui loi présentait le drapeau étoilé, et qui lni promettait la liberté et l'indépendance !
Messieurs, les Anglais qui peuvent oublier ces deux
122 CONFÉRENCES gr DISCOURS DT Re Dane dates—1775 et 1812—s0nt
beur, sont rares,
Un quart de siècle passa ; et les représentants d'Al. bion, se défiant de Ja loyauté du ressuscité, songérent à lui tisser de nouveaux liens, Un jour, ils l'attachèrent au lion britannique avec une chaîne que l’on appela l'Union de; deux Canadas—en se disant tout bas: ‘quand le lion aura faim, Pagnon de chufîne!"”
Mais le lion britannique n’eut Pas 1e4 instincts de fauve qu'on lui supposait ; et, après quelques années, il fraternisa avec sa victin.e.
Eh! bien, Mesdames et Messieurs, je soutiens que cette fraternité doit continuer, dans l'intérêt des Anglais comme dans le nôtre. Car si ceux qui excitent aujourd'hui le lion britanique réussissuient à prévaloir, et si le noble animal allongeait les griffes, voici ce qui arriverait: la victime pousserait des cris, et, en entendant ces cris, l'aigle Américain fondrait sur le Canada et le lion britannique serait mangé!
Ce serait, à mon avis, un grand malheur; et nous devons nous conduire de telle façon que si'jamuis ce
malheur arrive ce soit la faute des Anglais et non la nôtre. (*)
des ingrats qui, par bon-
il mangera son com-
* Quand ce discours fut prononcé l'agitation soulevée par la question des Ecoles au Manitoba éta
it très vive. C'est ce qui en explique le ton, etles allusions à peine voilées.