M. CLAUDIO JANNET
PREMIER ÉLOGE, PUBLIÉ DANS LE Courrier du Canada" EN JANVIER 1895.
Ma main tremble d'émotion en écrivant ce nom, et je ne puis me persuader que je ne le reverrai plus, sur cette terre, cet ami de cœur que j'affectionnais comme un frère, et qui était l'ami si dévoué des Canadiens-Français.
Qui aurait pu prévoir, quand je l'ai vu pour la dernière fois, il y a six ans, que de nous deux ce serait lui qui partirait le premier ?
Il était alors en parfaite santé, et il se montrait fort inquiet de la mienne, qui était mauvaise.
— Vous travaillez trop, me disuit-il, il faut vous reposer.
—Et vous ? lui répliquai-je. ne faites-vous pas comme moi ? Cura te ipsum.
Car c'est lui qui était l'infatigable travailleur, et qui épuisait ses forces dans des labeurs incessants,
Hélas ! le repos de la tombe est le premier qu'il ait pris !
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et
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Je me trompe, il s'est reposé une fois, pendant une: semaine—l]a semaine de notre voyage au lac St-Jean. en 1880.
Il s’en est toujours souvenu de ce doux et réconfortant repos qu'il avait goûté alors, loin du monde, uns la solitude des grands bois tout parfumés, au bord des rivières et des lacs pleins de chansons, Dans les derniers jours de sa vie, il parlait encore
à M. le marquis de Foucault de ‘ son beau v
oyage au Canada, des “ chaleureuses réceptions qui lui avaient été faites. “des excellents amis qu'il y comptait, et de l’inou- “ bliable excursion du lac St-Jean.” Pauvre ami ! ce sont les livres qui l ils en ont tué bien d’autres.
tous les esprits d'élite, et il
ont tué, comme Mais c’est la passion de
vaut mieux mourir de cette passion-là que d’une autre.
Rude labeur que celui de la production intellec-
tuelle, mais plein de séduction, d'entraînement, et de: joie virile. En vain veut-on y résister. C'est une force
intérieure qui vous commande. C'est comme un germe
qui grandit dans Jes profondeurs de l’être, et dont la croissance est irrépressible.
Il y à un an que M. Claudio Jannet a senti les premières atteintes de la maladie qui l° et l’estomac étaient les org de remplir leurs fonctions.
Au mois de juin dernier, les médecins l'existence d'une tumeur intérieure, l'enlever. Mais l'opération 6 dangers.
à emporté. Le foie anes souffrants, et refusaient
constatèrent et proposèrent de tait douteuse et pleine de
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Notre pauvre ami était “à méconn:issable. Mais dans ce corps si débile battait une âmc merveilleusement trempée. Il se prépara à l'opération avec une vaillance admirable, et envisagen la mort avec sérénité.
La science fut malheureusement impuissante, et l'opération échoun. Mais le cœur resta ferme, la volonté énergique, et l'esprit toujours vivace. Il partit pour la Provence, son pays natal.
Sous le beau ciel où fleurit l'oranger, dans ce coin de terre chéri de son enfance,peut-être espérait-il rajeunir sa constitution usée avant l'âge.
A un demi-mille de la ville d’Aix, il possédait une résidence magnifique, que nous avons décrite dans notre second volume “A travers l'Europe.”
“Pont-de-l’Arc a l'aspect d’un château. C'est un bloc massif de pierre, À trois étages, flanqué de deux Ailes,ombragé d’orineset de platanes. Devant la façade sourient au soleil des plates-bandes fleuries et une jolie pièce d’eau. Sur les côtés, des champs de vignes ; en arrière, des arbres fruitiers, orangers, citronniers, <ognassiers, figuiers ; et au fond, comme repoussoir, un sombre bouquet de pins parasols.”
C'est là qu'il a vu s’effeuiller ses dernières espérances, Car, ni les effluves embaumés de ses grands pins et ile ses orangers, ni les paisibles distractions de la vie champêtre, ni les douces joies de la famille ne purent guérir le mal; elles en ralentirent seulement les progrès.
Au mois d'octobre, tout espoir était perdu. J1 voulut cependant revenir à Paris, et il y arriva mourant. C'est sur le théâtre de ses travaux et de ses luttes,
auprès de ses collègues et de ses élèves, qu'il voulait finir ses jours.
Toute sa famille l'avait suivi, qu’il lui coûtait de quitter, C seulem:nt un penseur et un s des pères et des époux.
et c'est elle surtout ar notre ami n’était pas avant, il était le modèle
En face de la mort, il restait ferme
et calme ; mais quand il songeait à sa famille, il s’attendrissait irré-
sistiblement, “Nunc linquenda tel,
lus. et placens uzor,” disait-il à son excellent ami M. du Vignaux, le cœur brisé !
Le distingué curé de Ste-Clotilde, M. l'abbé Gardais, venait le voir souvent, et ce fut lui qui lui administra les derniers sacrements, quand | arriva.
C'était le jour de la Présentation, et il ét présenter à Dieu J’ compte de sa vie.
‘heure de la délivrance
ait prêt à âme qu'il en avait reçue et le
Il récita à haute voix son acte de contrition, il bénit tous ses enfants dans la personne de son fils Pierre, il dit adieu à sa digne femme qu drement, et, levant alors les “A la volonté de Dieu! Je ’ tends !”
Ce furent ses dernières paroles; et il s'endormit
sans secousse, le cœur battant de plus en plus faiblement.
’il a toujours aimée tenbras vers le ciel, il dit :
anime, je l'adore, je l’at-
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Re rt
Ceux qui meurent ainsi ont vaincu la mort, et ils vivent, non seulement dans un monde meilleur, mais dans la mémoire des vivants.
Sans doute, l'illustre défunt, et ceux qui l'ont suivi dans sa laborieuse carrière, ont regretté qu’il n'ait pu achever tant d'œuvres commencées. Mais Dieu juge autrer.ent et mieux que nous, et il l'a trouvé mûr your la récompense,
“IL est mort, écrit un de ses collègues de l'Institut catholique, à cinquante ans, dans Ja plénitude agrandie de ses facultés, comme un moissonneur qui s'arrête, avant d’avoir lié sa gerbe, en face du sillon riche encore d'épis.”
Sa moisson cependant est abondante et Dieu l'a jugée suflisante. Les ouvrages qu'il a publiés, et que tout le monde connaît, les leçons qu'il a données à l’Institut catholique pendant près de vingt ans, ont semé dans le champ de la science sociale des idées saines et fécondes qui ont déjà produit leurs fruits.
Depuis quelques années, il avait acquis une grande autorité, et un prestige incontesté. Parmi les économistes de toutes les écoles, il avait peut-être des égaux, mais il n’avait pas de supérieur ; et l’école catholique pouvait être fière de lavoir à sa tête.
Aussi est-ce une perte irréparable pour cette université dont il était l’ornement ; et Mgr d’Huist l’a bien qualifiée en l’appelant le deuil des deuils !
Pour le Canada aussi, cette mort est un deuil ; Car
nul Français n’a plus aimé et admiré notre pays. Longtemps, il a caressé le rêve de faire un Canadien de l’un de ses fils ; mais diverses circonstances ont fait échouer ce projet.
L'Université Laval regrette en lui un de ses docteurs; et nous pouvons affirmer que jamais cet honneur n’est tombé sur une tête plus digne.
Nos relations personnelles avec Claudio Jannet remontent à l'année 1875, et plus nous l'avons connu, plus nous avons admiré en lui la bonté de cœur, l’élévation de caractère, la droiture de l'âme. la distinction du talent et l'immense érudition.
Il avait le culte de toutes les nobles et saintes choses, et il est toujours resté fidèle aux saines affections, aux fortes croyances et aux grandes traditions du passé.
En 186:, c’est-à-dire à l’âge de 21 ans, il avait épousé mademoiselle de Barlet, issue d’une famille nob'e de Provence, qui a été la joie de son foyer et son meilleur appui dans les épreuves.
Ah ! c’est pour elle surtout que le deuil est profond, et la “'ouleur inconsolée.
Pourtant, une consolation lui reste. 5ix enfants charmants, trois fils et trois filles, sont nés de son mariage.
L’aîné Ges fils, Jules, fait de la culture et de l'élevage sur une grande propriété qu’il a acquise au Texas, Le second est lieutenant d'artillerie à Saumur, et le troisième, qui vient de prendre sa licence en droit, se destine à la diplomatie.
L'aînée des filles a épousé, il y a troisou quatre an - M. Bonfait, officier d'artillerie; et les deux autres sont encore élèves au couvent du Sacré-Cœur, à Paris li À
Nous donnons ces détails sur la famille de notre ami, parce que nous les croyons iniéressants pour tous ceux de nos compatriotes qui l'ont connu et qui lui sont restés attachés.
À nous aussi une consolation reste: c’est que notre ami est vivant dans ses œuvres, ct que nous l'y retrouverons, quand nous voudrons avoir la solution de quelque problème économique. Mais il y a quelque chose que nous n’y retrouverons pas: c’est sa parole chaude et vibrante, sa causeric sym pathique et colorée, qui s'élevait souvent jusqu'à l'éloquence.
{*) Depuis la publication de ces lignes, l’une des deux filles a épousé M. de Panfantémio, et le troisième des fils, Pierre, occupe un emploi important at ministère des Finances.
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