AVOCATS ET MAGISTRA
M. 1e BATONNIER,
Mespaues, Messieurs,
En montant sur le Banc, ce soir, je me sens le cœur léger, et tout joyeux de n'avoir à condamner personne. C’est un rare bonheur Pour un juge obligé par devoir à prononcer des condamnations tous les jours.
Non seulement je n'ai pasen ce moment desentences à prononcer, mais j'ai des félicitations à offrir.
Et d'abord, messieurs les membres du barreau, je saisis cette première occasion qui m'est offerte de vous féliciter d’avoir inauguré l'ouverture de la présente année judiciaire par la messe du Saint-Esprit.
C’est un acte éminemment chrétien, auquel catholiques et protestants peuvent prendre part; et rien ne me Paraît plus opportun, pour les avocats et pour lesjuges qui veulent connaître les voies de la justice que de demander les lumières du Saint-Esprit.
Sans doute, messieurs, vous avez tous beaucoup d’esprit—vous nous en donnez des preuves tous les jours—et votre esprit est sain. Mais personne ne connait
(*) Conférence au barreau, faite au palais de jnstice de Québec, en octobre 1896.
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mieux que vous toute la distance qui sépare la saineté de la sainteté, et l'intelligence la plus saine a besoin des dons du Saint-Esprit.
Les avocats et surtout les magistrats ne peuvent pas s’en passer. Imaginez ce que seraient le juge et l’avocat auxquels manqueraient le don d'entendement, le don de science, le don de conseil, le don de force et le don de sagesse !
Avec quel enthousiasme vous avez dû chanter ce verset du Veni Creator qui nous montre l’Esprit-Saint ‘enrichissant les gosiers d’éloquence, — sermone ditans guttura l” C’est donc à lui qu'ils doivent cette richesse, ceux que nous appelons des “ bouches d’or ” ou de: “ Jangues d'argent.”
Je vous offre encore mes félicitations pour l’organisation de ces conférences que vous inaugurez ce soir.
J'y vois un moyen d'établir entre le barreau et la magistrature des relations plus intimes et plus amicales,de stimuler les études littéraires pami lesavocats, et de partager tous ensemble le fruit de nos travaux respectifs.
Or,tout ce qui peut agrandir le cercle de nos connaissances, orner notre esprit, perfectionner notre langage, doit être accueilli avec faveur et encouragé.
IT Messieurs, parler de soi-même est fort à la mode, et ce n’est pas généralement pour se dénigrer. Nous allons
suivre la mode, et parler de nous-mêmes, mais en assaisonnant notre éloge d’un peu de critique.
Re
Que sommes-nous d’abord avocats et magistrats ® Et quel rôle remplissons-nous dans le monde ? Peutêtre avez-vous eu l'humilité de penser qu'une société bien organisée peut se passer de nos services.
Si vous l'avez cru, vous vous êtes gravement trompés.
Sans doute, c’est le rêve de toutes les âmes droites de vivre dans un royaume de paix et de justice, comme dans une oasis qu’une eau pure arrose et qu’un printemps éternel caresse. Sans doute, c’est le rêve de tous les cœurs aimants de vivre dans un monde où il n’y aurait ni oppression ni injustice, ni guerre, ni procès, ni haines, ni jalousies, ni rivalités, ni luttes fratricides.
Mais vous savez bien que la vie réelle est ‘a contrepartie de ce rêve ; et pour y faire régner la jrstice — dans les limites hélas ! trop restreintes par linfirmité humaine—il faut d'innombrables volumes de lois, des institutions privilégiées et permanentes, et toute une organisation ayant à sa disposition l'autorité et la force.
I! faut toute une classe d'hommes bien armés pour lutter contre les injustices : c'est le barreau. Il faut une autre classe d'hommes possédant les lumières, l'indépendance et l'autorité pour faire respecter le droit et la justice : c'est la magistrature.
Voilà, l'institution de toute société bien organisée la pierre angulaire du temple de la justice dont nous sommes pour ainsi dire le sacerdoce.
Si cette expression vous paraît exagérée, veuillez
nenmrnnemenrenenennemmen.
a ——————— 168 CONFÉRENCES ET DISCOURS ——— — vous rappeler qu'en fin de compte la justice humaine est la succursale de la divine justice, et que nous en sommesle organes et les ministres.
Oh ! sans doute, une distance infinie sépare ces deux justices, et tandis que l’une est infaillible, l’autre est sujette à toutes les erreurs. Mais le seul fait qu’un pareil rapprochement est permis, suffit à vous démontrer toute l'élévation du but que nous poursuivons, et toute la grandeur de la mission que nous remplissons dans la société.
Sans doute, elle est bien imparfaite notre justice puisqu'elle participe de toutes les infirmités humaines. Nous sommes les premiers à le reconnaître, et nous y voyons la nécessité d’une autre vie afin que nos arrêts y soient réformés et que justice parfaite et complète soit enfin rendue.
Mais notre mission n’en est pas moins la plus élevée, la plus noble et la plus féconde. Notre institution n’en est pas moins indispensable dans tout État bien orgunisé.
Malgré nos faiblesses et nos erreurs, est-ce qu’il n’arrive pas tous les jours dans nos tribunaux que le crime est puni, que l'injustice est réparée, que l'innocence est vengée ? Et n'est-ce pas À vous et À nous que revient l'honneur de ces triomphes de la justice humaine ?
Messieurs, vous avez tous connu, ne fût-ce qu’un jour, les enivrements d'une grande victoire judiciaire due à de brillants efforts oratoires.
A CONFÉRENCES ET DISCOURS 159 a
Vous avez goûté dans votre carrière l’inex primable bonheur de sauver la vie d’un innocent, ou de l’arracher à la rapacité d’un usurier.
Vous avez rencontré sans doute de ces Shylock qui exploitent les nécessiteux, et qui se font livrer tous les jours leur livre de chair humaine. Oh ! quelle a été alors votre jouissance de dévoiler ces écumeurs sans entrailles et de les couvrir de honte devant un public frémissant dans le silence solennel et vengeur du Prétoire !
Eh ! bien, messieurs, votre rôle dans la société, le voilà ! Et je ne connais rien de si beau et de si grand que d étre ainsi, dans unc certaine mesure, l’auxiliaire de Dieu dans la manifesta’ion de ses inéluctables justices !
Dans ce temps où rien n’est stable, où les institutions les plus vénérables perdent leur prestige, le barreau et la magistrature conservent le leur.
Regardez le tourbillon qui entraîne les peuples. Trois mouvements y apparaissent en relief —le mouvement financier, le mouvement politique, et le mouvement social. Or je financier, le politicien et le socialiste ont également besoin des lois, du barreau et de la magistrature.
Mais quand les uns ou les autres comparaissent devant les tribunaux, ils ont beau étaler leurs millions, ou leur pouvoir, ou leur nombre, ils trouvent toujours pour leur faire face un avocat qui prend en main la cause du droit, et un magistrat qui les juge selon la justice.
Y a-til des avocats qui vendent leur ministère à l'oppression et à l'injustice ? Y a-t-il des magistrats qui leur livrent le juste en se lavant les mains ?
C'est possible. Dans tous les temps et dans tous les corps les plus vénérables, même dans le collège apostolique, il s'est trouvé des traîtres qui ont prévariqué. Mais ces crimes ne souillent que les individus qui s'en rendent coupables. Le barreau ne se vend pas, et la magistrature ne prévarique pas.
Certes, l'or est aujourd’hui le roi de ce monde; et il est supérieur aux monarques constitutionnels, puisqu’il gouverne au lieu de se contenter de régner.
Mais je maintiens que dans notre pays au moins il ne peut pas dire comme les Césars antiques: legibus vivimus, sed supra leges sumus: nous vivons par les lois, mais nous sommes supérieurs aux lois !
Non, il n’est pas au-dessus des lois et des tribunaux ; et quand, souillé d’un crime il est traîné devant la justice, il n’en peut pas étouffer les voix vengeresses.
S'il en était autrement, ce serait la déchéance nationale.
Car, remarquons-le bien, messieurs, tout se tient dans un Etat. L'organisme, ou le mécanisme social, est ux malgré la multiplicité de ses rouages. Le principe d'autorité est le même dans toutes les institutions
qui exercent les pouvoirs publics ; et s’il est ébranlé dans l’une d'elles, il est bien près d’être compromis dans les autres.
Aussi le crime du fonctionnaire public prévaricnteur est-il bien plus grand qu'il ne parait le croire : et elle est bien grave également la faute de ceux qui dénoncent au peuple tout un corps public pour des fautes individuelles très rares, ousur de simples apparences.
Sans doute, messieurs, vous savez très bien distinguer entre le fonctionnaire prévaricateur et la fonction qu'il exerce, entre le représentant d’un principe et le principe lui-même. Vous savez très bien qu’un prêtre indigne n’empéche pas la religion d’être sainte et salutaire, et qu'un juge inique ne corrompt pas la magistrature.
Mais, ne l’oublions pas, le peuple est un logicien prinitif qui ne connatt pas les distinctions de la ecolastique. Sa logique est simple, brutale et implacable.
Dans le prêtre, il voit la religion, et si le prêtre est mauvais, il en conclut que la religion ne vaut rien. Dans le magistrat il voit la justice, et si le magistrat est corrompu. il en conclut qu'il n'y a pas de justice.
Et, dans son indignation, il ne se contente pas de briser le dépositaire de l’autorité, il brise l'autorité elle-même. Ii ne prend pas le temps de désinfecter la maison qu'une maladie contagieuse a souillée, il Ja fait sauter.
Je vous dis ces choses parce que l'occasion s’en présente, et pour faire comprendre à ceux qui dirigent plus où moins l'opinion publique avec quelle prudence ils doivent agir, écrire ou parler, pour ne jas détruire
la confiance du peuple dans les institutions nécessaires, <omme le barreau, la magistrature et la religion.
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Le mal qu'on a dit des avocats est presque aussi étendu que celui qu’on a dit des femmes—c’est-à-dire incaleulable: et il a fallu que le barreau fût une institution bien nécessaire pour avoir survécu à tant de haines et d'injures.
Comme vous le savez, l'Eglise elle-même, toujours si charitable pourtant, a laissé insérer dans son office en l'honneur de saint Yves une épigramme fort salée contre le barreau: ‘ Advocatus et non latro, res miranda populo.”
Peut-être n'y a-t-il là que la constatation d’un préjugé populaire qui existait alors, c'est-à-dire au 14e siècle.
Mais ce ne fut pas ln première attaque contre les avocats. Au sixième siècle, ils ont été fort malmenés par un savant Père de l’Église, Cassiodore ; et ce qui donnait beaucoup d'autorité à ses attaques, c'est qu'il
n'était pas le premier venu. Il avait été pendant long-
temps ministre des rois Théodoric et Athalaric, et pendant plus longtemps encore préfet du Prétoire, cumulant plus où moins les fonctions de ministre delajustice et de juge en chef!
Je vais vons citer quelques-unes de ses paroles, à titre de curiosité littéraire. Nous pouvons bien nous en amuser aujourd’hui que la réputation des avocats
a re CONFÉRENCES pr DISCOURS 175 est excellente, Je Vous préviens que c’est raide ; et Vous ne serez pas étonnés après l'avoir entendu que ce bon Père n'ait Pas été canonisé.
Ecoutez-le:
“Les avocats achètent les procès, vendent leurs offices, nomment des arbitres, dictent les jugements. » attirent les plaideurs, retardent les audiences, repoussent les accommodements, prolongent les procès, et les oublient quand ils sont enrichis, Ils sont des bouffons dans les festins, des harpies dans les exactions, des bêtes dans les conférences, des statues dans les discussions ; de pierre Pour comprendre, de bois Pour juger, de fer pour
pardonner; des léopards pour l'amitié, des ours pour la plaisanterie, des renards pour la tromperie, des taureaux pour l'orgueil, des minotaures pour la voracité.”
Evidemment le bon Cassiodore prenait Je barreau Pour une ménagerie, et il ne le ménageait pas. Je me demande quelle Contenance pouvaient bien prendre les jeunes avocats en présence d’un pareil juge en chef.
Regretta-t-il jamais ces diatribes violentes ? Je l’ignore, mais l’histoire nous apprend qu’à l'âge de 72 ans il quitta le Prétoire, et alla s’enfermer dans un monastère. Il y vécut encore 30 ans dans les austérités et je vous laisse à décider s’il avait mérité vrai ment une si longue pénitence.
Heureusement, les temps sont bien changés, et avec eux ont changé les avocats et les juges en chef, qui
sont aujourd'hui les meilleurs amis du barreau. Au 17e siècle, les critiques contre In magistrature et le barreau étaient à l’eau de rose si : ‘es rapprochons des invectives de Cussiodore. i.: ! vntaine et Boileau s'en sont moqués agréablemen. , Boileau plus méchamment à cause de son caractère de vieux garçon aigri.
Les ‘“Piaideurs” de Racine ne sont qu'une satire fine et légère dont les traits piquants ne trouveraient plus guère d'application.
Ainsi Petit Jean, parlant d'un avocat chez qui il demeurait, dit:
* On n’entrait pas chez nous sans graisser le marteau.”
Aujourd’hui, les portes des avocats sont grandes ouvertes, et s’il faut graisser le marteau, c'est plutôt pour en sortir.
Mais ce sont les juges d'alors qui étaient surtout différents de ceux d'aujourd'hui.
En effet, s’il faut en croire Racine, Perrin Dandin était tellement désireux de juger les procès qu'il ne voulait pas prendre le temps de dormir. Il couchait avec sa toge, et se levait au chant du coq pour courir au Palais. Il paraît cependant qu'il se rattrapait, et quand on le suppliait de prendre un peu de repos il répondait : je dormirai à l’audience.
Si ce dernier trait peut aujourd’hui nous atteindre, nous n'avons pas les mêmes excuses ; car nous dorimons très bien la nuit, et sans toge.
Ajoutons que Perrin Dandin avait pour stimuler son
SIT ARR CONFÉRENCES pt DISCOURS 175
Re US zèle des raisons que nous n'avons pas: il recevait force étrennes! Si ce n'est pas sur ses lauriers, c'est sur ses étrennes qu’il dormait !
Autre dissemblance :
—"“Serez-vous long. :vocat ? "—demandait Perrin Dandin à l'Intimé.
—“Je ne réponds de rien”; disait franchement celui-ci,
Aujourd'hui à Pareille question, l'avocat répond toujours :
—-Oh ! non, Votre Honneur, quelques minutes. Cela signifie une couple d'heures.
Le barreau est le bremier à rire de toutes les malices qu’on lui fait, et il ne s'en porte pas plus mal.
En dépit des traits que toutes les professions et les métiers lui décochent, il se maintient à la tête de la société civile, et il prend au gouvernement des peuples une part si large qu’on peut dire avec vérité: ce sont les avocats qui &ouvernent le monde.
À diverses époques, ils ont porté des noms divers.
Jadis, on les appelait des ‘’conteurs”, Ce n'était pas mal trouvé, car il est vrai qu'ils nous en content quelquetois.
En France, on les a appelés aussi “parliers,” ce qui voulait dire, je présume, qu'ils avaient, comme dit le vulgaire, “la parole en bouche,” ou ‘la laïgue bien pendue”.
Mais, en vérité, ces noms ne faisaient pas bien connaître leur noble état ; et l’on fut plus juste à leur égard quand on les nomma ‘chevaliers des lois”, car
PQ