‹ Conférences et discours [microforme] (volume 2)Chapitre 21 sur 49 · LEE · texte numérisé non relu

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Mais il ne faut pas que les professions deviennent des industries. [lne faut pas que le transformisme envahisse les arts libéraux et leur enlève ce qu'ils ont d'idéal.

La profession d'avocat n’est pus un capital, ni une industrie à exploiter. C’est une mission sociale à remplir, une science à appliquer, un art à exercer.

I1y a des pays qui ne sont pas dans la lune, où la politique elle-même est devenue un métier, tantôt lucratif et tantôt ruineux. On appelle politiciens ceux qui vivent de cette industrie. Plusieurs en meurent... de faim—ce qui est un mal. D’autres y font fortune— ce qui est un plus grand mal. Mais je ne veux toucher à la politique d'aucun pays, et si elle dégénère quelque part, je puis dire que le barreau ne dégénère pas. Il n’est pas une corporation industrielle, mais un ordre, c'est-à-dire une institution ayant quelque ressemblance avec les ordres de chevalerie; et quand vous recevez un nouvel avocat, vous lui conférez en quelque sorte un titre de noblesse.

Le barreau est dans notre pays l'aristocratie de l’intelligence et du savoir, et je crois vraiment qu’il occupe un rang plus élevé à Québec qu'ailleurs. J'ai pour le barreau de cette ville une vive admiration, et si je ne réussis par à lui plaire, ce n'est pas faute d'efforts; mais c’est parce qu’à raison même de sa supériorité il est difficile à satisfaire.

Permettez-moi de vous le dire, messieurs, peut-être ne tenez-vous pas assez compte à vos juges destravaux

incessants, consciencieux et souvent méconnus qu'ils s'imposent, pour vous rendre la justice qu'ils croient 1a meilleure. Je n’ai pas le droit de faire l'éloge de 1 magistrature; mais c'est un grand avocat de France, Jules Favre, qui va parler à ma place :

“Nulle mission, dit-il, n’est plus sainte ni plus difficile que celle de la magistrature. Mélée aux faiblesses et aux passions humaines, elle doit s’y montrer supérieure; vouée à des travaux obscurs, elle trouve l4 récompence de ses efforts non dans le bruit de la renommée, mais dans les calmes satisfactions de la conscience ; elle est l'interprétation vivante de la loi ; et dans ce commentaire puissant qui ressort de ses arrêts, elle ne peut obéir à d’autres mobiles que ceux d’une raison ferme et libre; enfin, vigilante protectrice de tous les intérêts menacés, ennemie infatigable de la fraude, de la violence, de l'oppression, étendant sa sollicitude jusqu'aux plus humbles, elle est dans nos sociétés modernes, le plus auguste et le plus redou. table de nos pouvoirs; elle en est le bienfait et la gloire, comme elle en serait le déshonneur et le fléau, si elle pouvait, oubliant ses devoirs, abuser de l'immense autorité qui lui est confiée.”

‘“ A côté d’elle, continue Jules Favre, est le barreau qui, à un point de vue différent, concourt à l’accomplissement de la même tâche. A elle In décision et la souveraineté, À lui la discussion et la liberté. Il est le champion du droit individuel,le refuge des persécutés, 1e patron et le consolateur de toutes les infortunes.

Pour servir dignement cette noble cause, toutes les ressources de la science et de l’art lui sont nécessaires. ?

Arrêtons-nous à ces derniers mots, messieurs ; la science et l’art, voilà ce qui caractérise votre noble profession. L'avocat doit être un savant et un artiste— gavant en loi, artiste dans la plaidoirie et l’éloquence.

Que l'avocat doive être un savant, c’est incontesta. ble. Et savez-vous quelle est l'étendue des connaissances qu’il doit s’efforcer d'acquérir? Elle est illimitée.

La science da droit d'abord est si vaste et si compliquée que les plus érudits parmi les légistes y rencontrent à chaque pas des obscurités et des incertitudes.

Et pourtant,ce n’est pas la seule science que l'avocat soit tenu d’acquérir dans la mesure la plus large possible. I1 faut qu’il possède aussi des connaissances d’histoire, de philosophie, de théologie, de science, de littérature et d'art. Il faut que dans certaines causes il puisse parler médecine, commerce, finance, industrie, économie politique et sociale, etc., etc.

M'insistons pas sur ce chapitre, car il est découragent; et parlons plutôt de l'art de plaider, c’est-à-dire de l'éloquence du barreau.

L’éloquence est une des grandes forces de ce monde; mais ne la possède pas qui veut. C’est un don de la nature, et le vieil axiomefiunt oratores est loin d'être entièrement vrai. Il y a de ces organisations d'élite que le moindre souffle fait vibrer comme une harpe

<olienne, et qui ont la faculté de Communiquer leurs vibrations à ceux qui les écoutent. I] semble qu'il se dégage alors de leurs regards et de leur voix un fluide magnétique qui hypnotise l'auditoire. Voilà le don propre à l'éloquence.

Certes, toutes les causes ne se prêtent pas à l'élo- Quence. I! en est qu’il serait ridicule de vouloir grandir ou relever. On dirait de l'avocat qu'il manque de mesure et d'équilibre.

Mais il en est d’autres qui portent l'avocat et qui dui ouvrent naturellement des horizons qu'il n'a pas besoin d'agrandir. Tantôt l’une € "ties représente toute une classe de citoyens, tout . purti politique, toute une race ; tantôt elle personnifie une doctrine s0- <iale, ou une croyance religieuse, ou une liberté nécessaire ; ici, c’est le Capital ou le travail, c’est l'industrie ou l’art qui sont en jeu ; là ce sont les classes dirigeantes, ou le pouvoir et le peuple qui sont en conit.

Oh ! alors, la cause grandit l'avocat Pour peu qu'il

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soit digne de sa mission. Elle l'élève au-dessus du terre à terre et des lieux communs, et s'il a des ailes, il aspirera le souffle vivifiant des hauteurs, il jouira des enivrements de l'enthousiasme.

Plein de foi dans la justice de sa cause, et d’ardeur dans ses convictions intimes, il engage alors une lutte corps À corps avec tous ceux qui font obstacle à 1n justice.

C'est l'ordre social quil s’agit de protéger ; ce sout des libertés légitimes menacées qu'il doit défendre ; c'est l'honneur outragé d’une femme qu’il est chargé ü* venger ; c'est la fortune et peut-être la vie d’un malheureux père de famille qu’il a mission de sauver !

Il y a contre ses clients des préjugés qu’il faut dissiper, des apparences qu'il faut expliquer, des présomplions qu’il faut repousser, des points noirs qu'il faut mettre en lumière ! Quelle lutte ardente il lui faut alors soutenir contre les témoins hostiles, contre les jurés, contre le tribunal, contre son adversaire, parfois même contre son propre client !

Que dis-je? Il faut qu'il lutte contre lui-même, contre sa timidité, contre la paresse, contre le peu d'intérêt que son client lui inspire, contre ses propres sympathies et amitiés !

Il faut qu’il trouve dans son esprit l'argumentation qui commande la conviction, et dans son cœur la chaleur, l'émotion, l’exaltation, qui s'emparent do ses juges et qui leur arrachent une sentence favorable !

Ah ! M. le bâtonnier, et vous MM. ses confrères que

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la renommée illustre, grands s bien l’6]

de travail et d'étude, Il ya une multitude de gens est très facile d’être éloquent,

d’orateurs,

de paroisse,

la tribune. urs de village et les Ce qui est remarquable, c’est

quand ils ne s'y attendent pas !

, je crois sincèrement qu'il y a parmi bre d'hommes bien doués pour l’é.

loquence; mais ils Manquent de formation intellectuelle et de culture littéraire ; et quand ils sont forcés de parler sans s’y attendre, je leur conseille fortement de ne pas publier leurs improvisations.

Car enfin l'expérience des grands orateurs en témoi. gne ; il faut être bien préparé pour faire un discours éloquent, soit un discours académique, soit une blaidoirie,

Mais quelle Préparation faut.il ?

Il y en a deux sortes : la préparation mentale.et la

préparation graphique, ou écrite. Si vous croyez pouvoir vous dispenser de l’une et de l'autre, et si vous comptez sur l'inspiration du moment, je vous prédis des déceptions. Comme dit Francisque Sarcey avec son gros bon sens: “On ne tire d’une fontaine que l’eau qu’on y a versée; et on a beau tourner le robinet de l'improvisation: si la fontaine est vide, c’est du vent qui en sort.”

Mais entre les deux préparations, laquelle faut-il choisir ?— Cela dépend des facultés de chacun, et les avocats les plus célèbres sont partagés entre les deux procédés. Je crois cependant que la préparation graphique ou écrite a étéadoptée par le plus grand nombre.

Les admirables plaidoiries de Desmusthène et de Cicéron étaient soigneusement écrites. Les grands prédicateurs du XVIIe siècle, en France, étaient des graphiques purs. Robespierre, Benjamin Constant, Jules Favre, Isnard et cent autres écrivaient tous leurs discours.

L’Ecclésiaste dit qu’il est un temps de rire, et Jésus- Christ x dû prendre quelquefois ce visage souriant qui rendait son commerce si aimable et qui lui attirait les foules.

Donc, messieurs, il est permis de rire, même au palais; mais il ne faut pas que ce rire dégénère en grimace, et nuise au respect dû à la justiceet à la dignité du tribunal.

Ce n’est pas tout. La correction, l’élégance et la distinction qui relèvent la plaidoirie doivent distinguer

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aussi la personne même de l'avocat, c'est-à-dire qu'il doit soigner sa pose et sa tenue aussi bien que son langage.

Un ancien professeur d’éloquence exige même que l’avocat soit beau peur être éloquent. C'est quelquefois difficile, et vous savez que l’un des plus célèbres avocats de France, Crémieux, était très laid. Mais on lo trouvait beau à l'audience.

C'est un des multiples effets que l’éloquence peut produire, et c’est un grand encouragement pour ceux d’entre vous qui ont des prétentions à Ja brauté. L'éloquence leur sera naturellement plus facile.

Messieurs, je ne puis qu’effleurer ce soir cet important sujet de la plaidoirie ; mais je voudrais vous en dire un mot encore avant de finir.

Quel doit être le plan général de la plaidoirie dans la plupart des causes ?

Le plan ordinairement suivi par les bons avocats est celui-ci :

1° Un récit très bref et fidèle des faite. Sur ce point, il serait peut-être bon de remettre en vigueur une vieille ordonnance qui imposait une amende à lPavo- Cat quand son récit des faits péchait gravement contre l'exactitude.

2° Un exposé de la question de droit soulevée par les procédures au dossier et des prétentions respec-

186 CONFÉRENCES ET DISCOURS rs tives des parties: Commentaires et interprétation des textes de la loi ; discussion des doctrines contradictoirés ou controversées ; autorités et précédente.

Evidemment, dans cette seconde vartie, le ton de l’orateur s'élève. Son style et sa diction prennent de l'ampleur. Le geste se dégage, et l'action oratoire entre en jeu.

8° Application des doctrines aux faits de la cause. Ici la narration des faits est reprise avec plus de développements, et la valeur des preuves est discutée. La démonstration s’anime alors. La verve, la chaleur, l'entraînement donnent plus de vie au discours. L’orateur peut s'échauffer jusqu'à la passion, et tous les styles lui sont permis.

Mouvements pathétiques, railleries, sarcasmes, analyse psychologique des sentiments, indignation franche contre le crime et la fraude, peinture émue de la vertu persécutée, tous les tons et tous les genres qui peuvent convenir aux sujets traités.

Après cela, il ne reste plus qu’à tirer la conclusion, indiquant le jugement que vous croyez avoir droit d'attendre.

Voilà le plan général des plaidoiries. Mais il va sans dire que vous pouvez et devez même le modifier suivant les circonstances de chaque cause.

Je suppose, par exemple, que vous représentez le défendeur, et que l’avocat du demandeur a suivi une marche différente. Ce sera à vous de juger s’il ne vaudrait pas mieux le suivre.

CONFÉRENCES ET DISCOURS 187 mn,

Ou bien encore, votre adversaire en terminant a su Présenter avec une grande habileté un aspect particulier de la cause, et vous Vous apercevez qu'il a produit une grande impression sur le tribunal.

Votre premier soin doit être d'effacer immédiatement cette impression fâcheuse, tantot par une réfutation vigoureuse et chaude, tantôt Par une attaque directe et brusque de la position prise par l'adversaire, °u par un déplacement immédiat de la question, ou enfin par une diversion insinuante qui absorbe immé. diatement l'attention et gagne la sympathie.

Mais il est une partie très importante de la plaidoirie sur laquelle je désire insister.

En général, vous ne recherchez pas assez l'enseigne. ment doctrinal, et vous comptez trop sur les précédents. Les précédents devraient remplir dans la plaidoirie le même rôle que les contre-forts dans l’archi. tecture. Ils ne sont pas l'édifice ; ils l'entourent seulement pour le soutenir et Pour en supporter le couronnement. Mais le droit, la doctrine pure, indépendamment de la jurisprudence, doivent former l'éai. fice.

On a dit souvent, et avec raison, que le vaste domaine des lois est un labyrinthe. Q. + vous faut-il Pour en sortir ? Des ailes, mais des ailes puissantes, ayant la consistance et l'envergure nécessaires pour Vous préserver des chutes.

Eh ! bien, c'est dans l'étude approfondie des principes du droit et de la doctrine que votre esprit trou-

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