AU CONSEIL NATIONAI DES FEMMES, A QUEBEC, EN MAI
MEsDAMEs,
Vous ne devez attendre de moi ni un discours, ni une conférence. C’est pour une œuvre sérieuse, et non pour vous amuser, que Son Excellence, madame la comtesse d’Aberdeen, vous a réunies; et dès lors ce n'est pas comme homme de lettres, mais comme un homme d’affaires que je vais vous parler.
Si j'en dois juger par certaines oppositions et certaines objections faites en divers quartiers au projet de Son Excellence, il y a évidemment entre celles qui favorisent l'œuvre et celles qui la repoussent un malentendu qu’il faut dissiper. C’est ce que je vais essayer de faire.
Et d’abord, est-il nécessaire de vous démontrer que, pour accomplir des œuvres de quelque importance, commerciales, industrielles, sociales ou charitables, il faut presque toujours recourir à l'association ? Il me .semble qu’il ne saurait y avoir deux opinicns là-dessus, parce qu’il est incontestable que l'association est le moyen d’action le plus puissant qui existe.
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Sans doute, vous pouvez individuellement, isolément, faire bien des choses excellentes ; mais il est des œuvres qui sont au-dessus des forces individuelles, et en face desquelles vous vous avouez impuissantes. Alors que faites-vous ? Vous allez trouver d’autres dames, vous demandez leur aide, vous vous les associez, et plus vous êtes nombreuses travaillant de concert, et plus le succès de votre entreprise est assuré.
Enfin l’association a pour but, et pour résultat, de créer une action sociale pour les œuvres que l’action individuelle ne peut pas réaliser.
Elle ne supprime, ni negâne l’action individuelle. Chacun reste libre de fff8inditiduellement ce qui lui plaît. Elle supplée seulement à l'impuissance de l’action individuelle.
Voyez, par exemple, ce qui se passe dans le monde économique, industriel et commercial.
Quand il y a un chemin de fer à construire,une ligne de steamer à établir, une mine à exploiter, une industrie importante à fonder, que fait-on? On forme une compagnie, et on la forme avant de savoir si l’entreprise réussira ou non, si l'on aura des capitaux ou non. Il suffit que les associés puissent se dire : il doit y avoir là quelque chose à faire.
Eh ! bien, mesdames, voilà la raison d’être de l’association qui vous est proposée. Nul ne soutiendra, j'espère, que dans une ville comme Québec il n’y a rien À faire, ni sur le terrain social, ni sur celui de la
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charité. Nul ne soutiendra que nos œuvres publiques de charité sont toutes florissantes et n’ont besoin d'aucun secours.
Eh ! bien, cela suffit pour justifier la formation d’un Conseil des femmes à Québec dans le but de faire ou de secourir les œuvres sociales ou de charité ; et quand je songe que l1 personne morale, créée par votre association, aura pour protéger ses idées, cent, deux cents, cinq cents langues de femmes, et pour opérer ses œuvres autant d’intelligences et de volontés, je ne puis pas douter du succès.
Maïs comment allez-vous créer cette personne morale ? Tout simplement en donnant vos noms comme
membres de l’association, en payant une contribution annuelle d'une piastre pour les individus, et de deux piastres pour les institutions, et en constituant un comité de direction, nécessaire dans tout organisme 80cial.
Il va sans dire que l'action de ce comité sera :::5ordonnée à la direction de tout le corps social et aux règles qu’il vous plaira d'établir vous-mêmes.
Maintenant, me direz-vous, une fois constituée et organisée, que fera cette association des Dames de Québec ?
Evidemment, mesdames, je ne puis pas prévoir ce que vous ferez. C’est à vous qu'il appartiendra d’en décider, et vos décisions, sous ce rapport, dépendront naturellement des besoins que vous aurez constatés, des ressources pécuniaires dont vous pourrez dispo-
a 802 CONFÉRENCES ET DISCOURS ——__——— ser, et des circonstances dans ‘esquelles vous vous trouverez placées.
Il serait aujourd'hui prématuré de dire que vous allez fonder des œuvres nouvelles, ou que vous vous contenterez d'assister dans les limites de vos ressources les œuvres et les institutions déjà existantes.
Encore une fois, cela dépendra des circonstances, Il peut très bien arriver que vous ne puissiez pas tout d’abord fonder des œuvres nouvelles, soit que vous n'en ayez pas les moyens — soit par crainte de nuire à des œuvres déjà existantes. Car ilest bien entendu que votre association, ayant pour but principal la charité, ne voudra et ne devra jamais faire tort uux institutions de charité qui existent déjà.
Voici donc, à mon avis, la première chose que vous aurez À faire : vous renseigner exactement sur les institutions et les œuvres que possède actuellement notre ville.
Cela vous sera d'autant plus facile que la plupart de ces institutions, j’espère, vont entrer dans votre association. Je dis, j'espère, car je pense qu’elles comprendront qu’il est de leur intérêt d'y entrer, et voici comment: 1° Il est de leur intérêt de faire connaître au Conseil des Dames de Quéhec leurs œuvres et Jeurs besoins ; si elles n’y sont pas représentées, vous
serez justifiables de croire qu’elles n’ont aucun besoin
de votre assistance. 20 Si elles craignent que vous ne leur fussiez tort en établissant des œuvres nouvelles, c’est une raison de plus pour elles d'entrer dans
votre association, afin d'y combattre tout projet qui pourrait être préjudiciable à leurs intérêts — ou afin d'entreprendre elles-mêmes ces œuvres nouvelles qui, grâce aux secours du Conseil des Dames, pourraient devenir une nouvelle source de revenu pour leur maison.
J'ai donc lieu de croire que toutes nos principales institutions de charité seront représentées dans votre Conseil ; et dès lors il vous sera facile de vous renseigner parfaitement.
Une fois en possession de tous les renseignements nécessaires, vous aurez À vous demander si les œuvres actuellement existantes répondent à tous les besoins. Si oui, votre rôle se bornera à aider ces œuvres par tous les moyens à votre disposition. Sinon, vous aviserez quelle œuvre nouvelle pourrait être entreprise, par quelle institution ou communauté elle pourrait l’être, et à quelles conditions.
Déjà on a indiqué dans le public deux œuvres qui répondraient à des besoins sociaux assez généralement sentis, et dont l’objet serait de former, l’une des gardes-malades, et l'autre des domestiques ; mais je ne veux rien dire là-dessus. Ce sera à vous d'en décider.
Si votre association devenait jamais florissante, et si les gens fortunés, surtout les vieux garçons et les veufs sans enfants, vous léguaient une part de leurs fortunes en mourant, je vous indiquerais bien moimêmes des œuvres svciales bien importantes pour l'avenir de notre pays.
Mais à quoi bon faire des rêves de Perrette? Res-
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tons dans la réalité et contentons-nous de parler d’aujourd’hui et de demain.
Jusqu'ici, je me suis contenté d'exposer mes vues sans m'occuper spécialement de quelques objections qui ont circulé Plus ou moins dans le public. Il convient d’y répondre brièvement.
On a dit : le projet est impraticable, chimérique et n’aboutira à aucun résultat. Pourquoi ? Est-ce qu’on soutiendra que les femmes ne sont Pas capables de se former en association pour faire du bien, et de réussir ? Il est plutôt vrai de dire que sur le terrain des bonnes œuvres et de la charité les femmes réussissent mieux que les hommes.
D'ailleurs, ce que vous al!ez faire n’est pas une nouveauté. Il existe des associations de femmes de ce genre, en Angleterre, aux Etats-Unis et ailleurs ; je connais en France 25 ou 30 villes dans lesquelles il y a des Associations de dames qui s’occupent spécialement d'œuvres sociales, et surtout des femmes et des enfants d'ouvriers.
On dit aussi : Les dames catholiques et les dames protestantes ne pourront jemais s'entendre. Eh! bien, il me semble que sur le terrain de la charité elles devraient pouvoir s'entendre — mieux que les hommes sur le terrain politique. Car on sait bien que les luttes de races et de Croyances dans le domaine de ln politique ont Presque toujours pour Causes, au fond, des intérêts Personnels, des ambitions non satisfaites, et l'esprit de parti.
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Or, entre vous, mesdames, aucrn de ces mobiles ne: peut exister ; et dans ce temps-ci, ce serait un bel exemple à donner aux hommes.
Mais je suppose qu'il éclate des conflits, et que les deux croyances ne puissent pas du tout marcher ensemble. Eh ! bien, alors vous formerez deux Conseils. Mais essayez d'abord et faites un essai loyal de bonne entente et d'action commune.
Remarquez bien d'ailleurs que l'entrée dans l’association n’est pas une chaîne. S'il vous plaît d’en sortir dès demain, vous serez parfaitement libres de le faire.
Il y a des personnes, dit-on, qui entretiennent des craintes plus graves. Elles croient voir dans cette association un danger pour leur religion, et cette crainte serait commune àÀ quelques dames catholiques et à quelques dames protestantes.
Cette crainte nous semble chimérique ; et si elle était partagée par beaucoup de monde, elle rendrait toutes relations sociales impossibles dans une société mixte comme la nôtre.
Mais les meilleurs juges du danger que peut courir la religion, ce sont les supérieurs ecclésiastiques, et ce sont eux qui ont mission de veiller et de noûs avertir. Eh bien ! mesdames, tout ce que je vous demande, c’est de ne pas vous montrer plus sévères qu’eux, de ne pas empiéter sur leurs attributions, et de ne pas condamner ce qu’ils ne jugent pas à propos de condamner. Vous êtes parfaitement libres de ne pas entrer dans l'association ; mais attendez au moins
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pour la combattre qu’elle existe et qu'elle ait fait quelque chose.
On a dit encore : Nous avons nos institutions ; elles ont besoin de nos secours ; pourquoi veut-on établir ici une association nouvelle qui nous prendra notre argent et l’appliquera à d'autres œuvres ?
Pour parler ainsi, il faut n'avoir pas la moindre idée du rôle et de la mission que le Conseil des Dames de Québec devra remplir. Car son rôle consistera précisément à aider les institutions qui sont dans le besoin. Ce n’est pas une institution rivale que l’on prétend créer, mais, au contraire, une espèce de patronne que l’on veut donner aux œuvres existantes.
En un mot, ce sera une association charitable, ayant une existence permanente, dans laquelle les inst tions de charité seront représentées, et à laquelle elles auront tout naturellement recours dans les cas de besoin. Comment une association de ce genre peut-elle nuire aux institutions de charité ?
Ne sera-ce pas au contraire un immense avantage pour elles d'avoir à leur porte une organisation en permanence, à laquelle elles pourront faire appel, et dont l'action, le travail et l'influence pourront leur procurer des secours ? Evidemment il y a là-dessus encore un malentendu complet.
Enfin, mesdames, c’est ma conviction profvide qu’il y a dans ce projet une idée généreuse et grande, dont la réalisation dépend de votre bon vouloir, et qui devrait produire des résultats magnifiques.
PRONONCÉ AU CONSEIL DES FEMMES A MONTRÉAL LE 18 mat 1896.