MESSIEURS
Le nouveau chevalier que nous fêtons ce soir n'est pas ce qu'un vain peuple pense, et ce que j'ai pensé moi-même, avant de le bien connaître.
Au premier abord, je me suis dit: c'est un homme excellent, érudit, un causeur intéressant ; mais il est flegmatique et froid.
Quand je l'ai mieux connu, j'ai dû confesser que je m'étais trompé,
Sir James LeMoine est un cœur chaud, un passionné. C’est le feu sous la cendre.
Vous riez ; et vous ne croirez pas la confidence que je vais vous faire, quoique rien ne soit plus vrai: Sir James LeMoïine a une maitresse, mais une maitresse légitime, et dont lady LeMoine n'est pas du tout jalouse.
C’est la vieille cité de Champlain qu'il adore, etila
assé sa vie À parler d’elle, à vanter ses beautés, à ra- !
conter ses histoires héroïques et romanesques, et À célébrer sa gloire, Sir James n'est pas seulement Québecophile, il est
274 CONFÉRENCES ET DISCOURS re à
Québecomane. C'est une manie douce et charmante que les anciens désignera‘ent probablement sous le nom de patriotisme.
Cet amour de notre ami compte un demi-siècle de tidélité et d’attentions. Il en est aujourd’hui récompensé ; car c'est le lustre de celle qu’il aime qui rejaillit sur lui et qui fait briller son mérite.
On peut dire que s’il n'a pas fait connaître au monde entier les charmes de sa vieille et toujours jeune idole, ce n’est pas sa faute,
Pendant des années et des années, il s'est identifié avec notre glorieuse ville : et, plein d'amour pourelle seule, il s’est imposé un travail de moine qu'il est, déchiffrant les vieux manuscrits, feuilletant les archives poudreuses et les vicilles gazettes, interrogeant les historiens et les annalistes, combpilant et collectionnant avec passion, pour remettre sous les yeux de ses contemporains le merveilleux passé de cette cité, tant 4 chérie par nos pères.
Tous ses volumes, qui sont nombreux, tendent vers ce but noble, généreux et patriotique.
Oh! Sans doute il ne faut pas chercher la perfection littéraire dans les ouvrages de notre ami ; etei je disais que son style a la correction des classiques, le mouvement et le coloris des romantiques, il serait le premier à douter de ma sincérité.
Sans doute, il n’écrit pas l’histoire dans le style élégant et fleuri de notre abbé Casgrain.
Il ne possède pas l’art de pincer les cordes de la lyre comme Fréchette et Lemay.
Il n’a pas comme notre journaliste anglais, Geo. Stewart, la verve endiablée des meilleurs humouristes, et l'esprit pétillant et mousseux d’un vin de Champagne.
Mais il a l'incontestable mérite d’avoir aimé passionément sa patrie, d'avoir travaillé toute sa vie à la glorifier, aux yeux de ses compatriotes et des étrangers, d’avoir su écrire et parler le double verbe qui distingue notre pays des autres, et d’avoir été dans notre société une personnification vivante de l'union des deux races.
Du reste, pour cou-tater son mérite littéraire, il me suflira de signaler le fait qu'il n desc ..ux. des jaloux qui le critiquent à outrance. I] n’y a pas de meilleurc sanction à la gloire de l'écrivain que la per. sécution des zoïles grincheux.
En décorant Sir James LeMoine, notre gracieuse Souveraine a donc honoré un digne représentant de notre double littérature, anglaise et française ; et c'est pourquoi il nt après avoir bu à la santé denotre hôte—de vou :.oposer la santé de la littérature canadienne.
Certes, je ne vous raconterai pas son histoire. Si courte qu'elle snit, elle serait trop longue à cette heure eten ce lieu. Les œuvres qui la composent n; sont pas nombreuses d’ailleurs, et leur éclat est modeste.
C’est une petite personne qui ne manque cependant ni d’attraits, ni de physionomie, qui est jeune encore, et qui grandira, “ quoiqu’elle ne soit pas espagnole,
PE RTE, 276 à ET DISCOURS SES xt ee TS
Ses promesses d'avenir sont à la fois dans ce qu’elle a déjà produit, et dans sa noble origine ; car elle a pour mères les deux littératures de France et d’Angleterre.
Pourquoi ses progrès ne sont-ils pas plus rapides ? Je pourrais facilement vous en assignerles causes multiples. Mais je me contenterai de vous signaler franchement la principale.
C’est la politique qui la tue. Nos journaux littéraires et ns revues meurent tous, les uns après les autres, faute d'abonnés, tandis que les journaux politiques arrivent à une circulation de quinze, vingt, et trente mille lecteurs.
Disous de plus que les charmes de la carrière littéraire ne sont pas des plus séduisants. Ils ne valent pas même ceux de la vie politique, ce qui n ef 1 pas peu dire.
Vous vous imaginez, sans doute, qu'on y vit en paix, qu'on s'y repose tranquillement sur ses lauriers comme les libéraux se reposent aujourd’hui sur le leur! (sir Wilfrid).
Vous croyez que dans ce qu'on appelle la république des lettres, les querelles, les jalousies, les critiques haïneuse, sont inconnues ; qu'il y a parmi nous une noble émulation à vanter nos confrères, ou plutôt nos frères?
Erreur profonde, Messieurs; nous sommes des frères comme Caïn et Abel, comme Romulus et Rémus. comme Etéocle et Polynice, comme... les rouges et les bleus !
CONFÉRENCES ET DISCOURS re
Mais au moins, me direz-vous, c'est une carritre lucrative?
Oh! pour ca, oui, c'est mème ce qui nuit à notre
‘Wancement, Une fois imillionnaires, nous cessons de
il n'y avait que les honneurs qui nous
iManquaient ; mais les voilà qui arrivent, Ils vien-
nent lentement, mais ils viennent ;
Voyez Sir James. Il n'a travaillé que cinquanteans pour les obtenir !
Ce qui me fuit particulièrement plaisir, c'est qu’enfin le nouveau décoré porte un nom françs Jusqu'à présent, il n'y avait dans le domaine littéraire et scientifique que des Canadiens-Anglais auxquels on conférait des distinctions honorifiques.
Sir James servira de transition d’une race à l'autre. C'est par lui qu'on aura appris en Angleterre qu'il y a ici une littérature française, et dans un autre demi siècle, quelqu'un de nos descendants recevra le même honneur! Messieurs, je vous propose de boire à Ja littérature canadienne.
LT | EEE
PRONONCÉ AU JUBILÉ PROFESSIONNEL DE Sir L. N. CASAULT, DE L'HON. JUGE PLAMONDON ET DE M.
JACQUESs MaLouIx.
Messieurs,
Dans le discours qu'il vient de prononcer, l'honorable juge-en-chef a appelé “ noces d'or ”, le jubilé professionnel que nous célébrons dans ce banquet.
Je ne sais pas si cette expression est absolument correcte ; mais elle me parait excellente et bien trouvée. Car embrasser une profession, c'est l'épouser.
On peut bien embrasser une femme sans l'épouser, mais non une profession.
Naturellement, il en est de ces noces comme des autres: les modèles à imiter sont les époux fidèles, ceux qui gardent la fidélité, jusqu’à la fin, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune ; et la chose n’est pas sans mérite.
Car dans ce mariage-là, comme dans l'autre, il ya
des désillusions, et, quand ces désillusions arrivent, on voit des conjoints qui faiblissent, et qui cherchent zilleurs des consolations.
Les uns se placent dans ce casier d’automates qu’on
appelle le service civil, pour le distinguer du service domestique.
D’autres s'engagent, ou, pour purler comme eux, 8e lancent dans ce qu'ils appellent Les affaires, c-à-d l'argent des autres. Ts réussissent quelquefois, quand ils peuvent inventer un bon spécifique, comme le quickcure, par exemple, ou découvrir quelques terrains miniers, dans des régions inaccessibles, dont eux seuls connaissent l'inappréciable valeur. Lorsqu'ils sont habiles à trouver des actionnaires, et à se faire des créanciers, on les appelle des brasseurs d'affaires.
N'allez pas croire au moins que je veuille attaquer ici la brasserie de Beauport, dont je vois plusieurs ectionaires à cette table. Car ce n'est pas une mine, quoi qu’en disent ceux qui ont des actions à vendre.
Tout au plus, pourrais-je dire, à titre de réclame, que c’est un spécifique contre l’anémie, un tonique.
D'autres avocats, enfin, deviennent des bigames : c'est-à-dire que sans divorcer avec la profession ils épousent la politique.
T1 va sans dire que l'épouse No 1 est plus ou moins négligée et souffre. Mais la politique est la plus inconstante de toutes les femmes, et tantôt ils s’en dégoûtent, tantôt elle les abandonne, et les renvoie à leurs premières amours.
C’est précisément l’un ou l'autre sort qui est arrivé aux trois illustres avocats que nous fétons ce soir.
Tous trois ont jadis fait l'essai de ce double ménage, mais ils sont heureusement revenus à la monogamie.
Ont-ils volontairement ‘enoncé à la politique? Ou les a-t-elle abandonnés ? Je l'ignore, mais vous savez que les deux aventures arrivent.
Quelquetois nième, la politique repousse tout-à-fait ceux qui lui font lu cour, Ainsi, vous saveztous que moi aussi j'ai flirté jadis avec elle, et que je m'imaginais avoir un certain succès.
Mais quand vint le moment où la flirtation doit changer de nom, le moment du oui final, ou fatal, la poli. tique m'a répondu : Non, tu as déjà deux femmes, Thémis et ln Muse, c'est assez! C'était même trop.
Mes trois confrères ont évé plus heureux, où moins heureux que moi, et ils ont été agré(s pur dame Politique, au moins pendant queique temps.
Mais l'erreur n'a pas été longue, et ils sont bientot revenus à leur première épouse, la belleet noble profession qui est la notre.
Depuis cette époque, déjà lointaine, ils ne l'ont plus quittée, et leur fidélité a reçu sa récompense, Car ils ont obtenu de grands succès et fourni une belle carrière.
Tous trois étaient remarquablement doués, etils le sont encore, mais il est curieux de voir combien leurs dons étaient différents.
L'un avait une haute intelligence de juriste, servie par un travail opini- ‘re, une âme ardente. une ambition généreuse, une conscience inflexible, ut une éner-
gie indomptable. Sa devise paraissait étre : quand on
veut on peut ; or il se disait : ‘je veux arriver au sommet ?, et il y est arrivé,
?s? CONFÉRENCES ET DISCOU
L'autre avait un esprit brillant, vif et enjoué, une parole facile, une plume alerte, et une verve éblouissante. On cite souvent ses bons mots, ses fines réparties; et l'on garde le souvenir des succès éclatants qu’il a obtenus devunt la cunr du Banc de la Reine (juridiction criminelle).
Le iroisième avait un jugement calme et droit, un grand sens juridique, une «version prononcée pour la chicane, et un grand air de gentilhomme d'autrefois, Plutôt timide quetéméraire, plus modeste que de 1aison, consciencieux jusqu'au scrupule, il a exercé sa l'rofession honorablement, sans rechercher le bruit, et il est arrivé au premier rang parmi les plus di. #nes disciples de Thémis, pendant que ses deux confrères étaient appelés aux honneurs de la magistrature.
Voilà, messieurs, les trois hommes que nous honorons ce soir à juste titre, parce qu'ils ont compris et rempli jusqu'au bout la noble et glorieuse mission 80ciale de l’avocat,
Messieurs, le barreau n'est pas une corporation comme une autre. C’est un ordre, comme les ordres de chevalerie; et comme les anciens chevaliers, les avocats doivent être les soldats de la justice.
Le nontifical romain donnait au chevalier ce beau titre: ustitiæ cullor egregius, admirateur et serviteur dévoue de la justice. Savez-vous dans quels termes l'officiant lui traçait sa mission de justicier ? Ecoutez bien :
‘ Ce qui est par terre, relève-le. Ce que tu auras rele-
UONFERENCES ET DISCOURS
vé, conserve-le, Ce qui est injuste ici-bas, abats-le, Ce qui est suivant l'ordre, fortifie-le.”
Toute la mission de l'avocat est parfaitement résunée dans ces quelques mots, Et si nous pouvions relater les causes célèbres dans les quelles nos trois hôtes se sont distingués, nous verrions que c'est bien le rôle qu'ils ont rempli pendant leur carrière professionnelle.
Un jour, ils ont rencontré sur leur chemin une victime malheureuse que l'injustice avait terrasse, et 1i« l'ont relevée,
Un autre jour. ils se sont dressés à face de l'homme injuste et puissant, et ils ont tu sa puissance
Plus tard, ils ont soutenu ceux qu'il avaient relevés; ils ont fortifié les œuvres, les institutions et les autorités dont l'ordre social a besoin,
Pendant cinquante ans ils ont fait l'honneur du bi. reau, remplissant leurs devoirs d'état envers leurs client, envers leurs confrères, envers la magistrature, conservant les vieilles traditions d'intégrité et d'honneur, aimant la justice avec le zèle et le dévoñiment des convictions sincères.
Ils n'ont pas fait fortune ; mais ils ont élevé dans une aisance modeste chacun une nombreuse famille, et ils luisseront à leurs enfants des noms honorés et respectés.
Leur souvenir vivra dans la mémoire de cette illustre famille qui s’appelle le Barreau de Québec, et de cette autre grande et immortelle famille à laquelle
tous trois appartiennent, la race canndienne-française,
284 CONFÉRENCFS ET DISCOURS
Messieurs, je n'ai plus qu’un mot à dire, et j'entends qu'il soit le plus bel éloge de nos hôtes,
Il est un esprit créateur qui flotte sur les races en formation, comme l'Esprit de Dieu flottait sur le chaos primitif. Eh ! bien, Messieurs, c’est la qualité dominante de nos hôtes : Ils sont animés de cet esprit qui fait les nations fortes. Ils aiment et servent leur pays, avec zèle, dans la mesure de leurs forces et de leurs talents, dans la sphère d'action où la Providence les à placés.
ÉRENCES FT DISCOURS
LE FEMINISME VRAI
Discours PRONONCÉ AU CONSEIL GÉNÉRAI, DES FEMMES A OTTAWA.
EXxCFI.LENCE, MEspaurs, MESSIEURS,
C’est un devoir difficile que Votre Excellence m'a imposé en m'invitant ce soir à joindre une parole française aux voix anglaises si éloquentes que nous venons d'entendre (*).
Mais je compte pour le remplir, et pour suppléer à mon insuffisante préparation, sur les sympathies que j'éprouve et que mon auditoire partage pour l’œuvre que Votre Excellence vient de fonder, et que votre éminent époux approuve et favorise.
Profondément convaincu du grand intérêt et du sincère attachement qui animent vos cœurs si bons et vos deux âmes si éclairées à l'égard du peuple cunadien, il m'est impossible de ne pas y voir une généreuse tentative de promouvoir dans notre société toutes les œuvres qui tendent à améliorer le sort commun de toutes les classes.
) C'étaient Sir John Thompson, alors premier ministre du Canada, et M. le Principal Grant, de l’Université de Kingston,
roro | mot domino em
Il suffit d’avoir à cœur le bien-être social et la prospérité future de notre pays pour approuver au moins en principe cette grande organisation des femmes du Canada.
Je dis grande organisation, et, permettez-moi de vous le dire, c’est peut-être scn défaut d'être trop grande, ou trop large, et de vouloir embrasser un champ d’action trop vaste. Les œuvres durables ont généralement des débuts plus humbles, moins ambitieux.
Mais, enfin, il est toujours plus facile de rétrécir son domaine en ce monde que de l'agrandir. Il est plus aisé d’émonder un arbre trop touffu que d'y ajouter une branche, ou même une feuille.
N'oublions pas d’ailleurs que cette œuvre en est à ses débuts. Ce n’est encore qu’une ébauche. C’est un bloc dans lequel la statue commence seulement à se dessiner, et que le ciseau du sculpteur, avec sa délicatesse toute féminine, saura retoucher à son heure.
Ces détails d'organisation et de programme seront sans doute discutés plus tard dans vos réunions, et ce n’est pas du tout ce qui me préoccupe en ce moment.
C'est le fond même de la question féminine que je veux traiter, et c’est aux adversaires absolus du mouvement féministe que je veux répondre.
Mais est-il bien nécessaire de répondre, et ce mou-vement court-il le risque d’être enrayé ?
Non, et je pourrais me contenter de dire à ceux
mm th nee CONFÉRENCES ET DISCOURS - 287
qui croient pouvoir l'endiguer qu’ils se font illusion. Ni leurs épigrammes, ni leurs satires ne l’arrêteront. C’est plus qu’un mouvement populaire ; c'est une évolution de celle que Dieu a créée pour être la compagne de l’homme, et qui revendique comme telle une part plus grande d'influence dans la société civile, une plus large place dans le domaine du savoir humain, et la liberté nécessaire au développement de ses facultés et À l'accomplissement de tous ses devoirs. Mais si ce mouvement, qui s’est produit en France, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne, je pourrais dire duns tout le monde civilisé, est irrésistible, il peut être dirigé ; et c'est à cela que devrait tendre l'effort de ceux qui le combattent.
Qu'ils dénoncent et ridiculisent les utopies, les extravagances, les revendications absurdes des féministes exaltés, très bien ! Qu'ils coupent un peu les ailes à l'imagination “cnauffée et aux aspirations démesurées de certains bas-bleus, je les applaudirai, Mais je leur demande de ne pas condamner ce mouvement en principe, et de le considérer plutôt comme une force qui pourrait être utilisée duns l'intérêt social et national.
IT
C'est un fait historique incontesté que tous les progrès réalisés dans le monde ont toujours été obstrués par des esprits chagrins et bornés qui ont dit: À quoi bon, cette nouveauté ? Le monde a bien marché jusqu’à ce jour sans cela.
a .c CES ET DISCOURS
Cette objection, vieilie comme les hommes, semble toujours nouvelle, et elle a été reprise contre le mouvement féministe. Mais c'est elle précisément qui n’a jamais empêché l'humanité de marcher ; et l’axiome du poète latin tempora mutantur et nos mutamur in illis, <st un> réponse suffisante.
Mc'ère a encore des partisans ; mais ils se font rares Ceux qui croient avec lui: Qu’une femme en sait toujours assez.” Ils ne sont pas de leur temps ceux qui croient encore aujourd’hui que toute la sagesse et la vérité sont contenues dans In spirituelle comédie des ‘Femmes savantes.”
La vérité, c’est que la femme à soif de science comme l’homme, qu’elle est même plus curieuse de savoir, et qu’elle a reçu en partage de Dieu des dons admirables et de brillantes facultés.
Si vous cultivez ces attributs spéciaux, et si vous les dirigez bien, vous lui ferez accomplir des œuvres, et fournir des carrières plus utiles au bien général, qu’un grand nombre des fondations de l'Etat.
Mais si vous les négligez, nous trouverons chez les femmes soit des têtes vides et conséquemment légères, soit des femmes savantes, qui, privées de direction, auront perdu la foi au contact de l’enseignement
incrédule.
Ou bien encore vous aurez des mères de famille très chrétiennes et même dévotes, mais tort ignorantes. Et savez-vous ce que deviendront leurs fils, si les pères ne sont Pas eux-mêmes des croyants ? Je
vais vous le dire: en grandissant ils se feront ce raisonnement que leurs mères croient parce qu’elles sont ignorantes et que leurs pères ne croient pas parce qu’ils sont savants ; etils perdront bientôt la foi de leur enfance.
C'est le grand mal en France. Et c’est pourquoi on y voit tant d'hommes haut placés qui ont cru dans leur enfance sous la direction d’une mère chrétienne, mais qui n’ont pus trouvé auprès d’elle les connaissances nécessaires pour défendre leur foi quand le monde l’a attaquée et tournée en ridicule, et qui ont alors cessé de croire.
Les anti-fémimustes les plus ardents veulent que la femme se consacre uniquement à son intérieur domestique ; et ils considèrent comme une déclassée celle qui prétend faire autre chose que conduire sa maison, servir son mari, et élever ses enfants. Or pour remplir ce rôle pot-au-feu, la science et les livres ne sont guère nécessaires, disent-ils.
Evidemment ces écrivains ne voient dans la femme que la mère de famille. Mais toutes les femmes ne sont pas mères de famille. Il y a des filles qui ne se marient pas. Il y a des veuves qui n’ont pas d'enfants, et des femmes mariées qui n'en ont pas non plus.
Imposer le soin du pot-au-feu comme unique mission à ces femmes, c’est en faire des êtres inutiles dans le monde. C'est leur refuser l’usage et le développement de leurs facultés, et des dons qu’elles tiennent de la Providence. 10
a 290 CONFÉRENCES ET DISCOURS
Si donc elles ont le goût de la culture intellectuelle, si elles veulent entrer dans une carrière qui convienne à leur nature, et dans laqnelle elles pourront être utiles à leurs semblables, à la société, ou à l'Etat, non seulement il ne faut pas les en empêcher, mais il faut les encourager et les aider.
C'est un mal assez grand qu'il y ait dans notre sexe un trop grand nombre de célibataires égoïstes, qui ne vivent que pour eux-mêmes, et qui s'accordent tous les plaisirs de 1n vie sans en accepter les charges et les devoirs,
Qu'on permette au moins aux femmes, que des circonstances indépendantes de Jeur volonté ont condamnées au célibat, ou qui ont renoncé au mariage pour des raisons qui n’ont rien de commun nvec l’égoïsme masculin, qu’on permette au moins à ces femmes, ainsi qu’à celles que le mariage a laissées sans enfants, de consacrer leurs talents, leur travail, leur expérience, leurs connaissances et leurs études à des œuvres philantropiques ou autres, dont les déshérités puissent bénéficier.
Mais la femine mariée, qui n'a pas d’enfants, se doit toute à son mari, dira-t-on,
Oui, je connais cette thèse ; c’est celle de Jean Jacques Rousseau, qui ne voit dans le régime conjugal que le mari, et qui ordonne tout en vue de son bienêtre.
Et ce mari, que fait-il, lui ? S’occupe-t-il de sa femme au moins ? Hélas ! vous savez bien que dans neuf cas sur dix, c’est le rontraire qui arrive,
Mais supposons que le mari soit un modèle, qu'il ne connaisse ni le club, ni le restaurant, et qu'il consacre à son intérieur domestique tout le tem ps qui n’est pas absorbé par les affaires de sa boutique ou de son bureau, il n'en est pas moine vrai qu'il y aura quatre ou six heures par jour peut-être pendant lesquelles la femme n'aura pas à s'occuper de son mari.
Quel emploi voulez-vous qu’elle fasse de ces heures? Voulez-vous qu'elle lise des romans ? Préférez-vous qu’elle coure les five o'clock leas, ou qu’elle visite les amies qui pourront lui donner le plus de nouvelles, où les plus amusants potins ?
Eh bien! moi, j'aimerais mieux la voir se livrer à des études sérieuses, de littérature, d histoire, de linguistique. Je voudrais qu’elle sût causer dans un langage correct, élégant, des questions du jour, des événements intéressants consignés dans les journaux et les revues ; et surtout qu’elle fût très éclairée sur la religion, qu’elle eût fait des études d’apologétique suffisantes pour en apprendre à son mari (qui n’a pas le loisir d'étudier) et pour répondre aux attaques des sceptiques qui sont en général aussi ignorants que pédants.
Et les célibatuires ? Celles dont on se moque en disant qu’elles ont coiffé sainte Catherine, et sur lesquelles on croit avoir tout dit quand on a répété ce
mot si spirituel et si neuf ! Que voulez-vous qu’elles fassent celles-]à ?
Laquelle des saintes Catherines leur donnez-vous pour patronne ?
Est-ce celle d'Alexandrie que les artistes nous représentent portant au doigt un anneau nuptial qu’elle avait reçu de Jésus lui-même dans une vision ?
Mais n'oubliez pas que c'était une femme savante, tellement versée dans la philosophie et la théologie qu’elle combattait victorieusement les sophistes les plus habiles de son tem ps.
Est-ce celle de Sienne ? mais non, car les parents de celle-là n’ont pas pu, malgré leurs efforts, en faire une cuisinière ; et elle a préféré faire de la politique internationale, et se méler du gouvernement de l'Eglise. En; »yée en ambassade auprès du pare Grégoire XI par le peuple de Florence, elle lui conseillait de faire la paix. Elle lui écrivait des lettres très remarquables et demandait une réforme universelle dans l'Eglise. Elle lui donnait aussi des avis sur le choix des cardinaux.
Elle se permettait même d'écrire à Chaïles-Quint, et ses lettres forment plusieurs volumes que les hommes d'Etat ne liraient peut-être pas sans profit.
Oh ! non, des Catherines comme celle-là il n’en faut plus. Elles seraient trop génantes. Elles formeraient des ligues de femmes qui embarrasseraient la politique.
Alors, les occupations que vous recommandez aux
CONFÉRENCES ET DISCOURS 293 RP RE ti hé
vieilles filles, c'est la couture, le tricot, la broderie, la cuisine, et un peu de piano, si elles ont du temps de reste.
Certes, le programme est excellent, et je ne le repousse pas pour un bon nombre d’entre elles — qui ne pourraient guère faire autre chose.
Mais il en est parmi elles qui ont des goûts et des aptitudes plus relevés. Pourquoi ne voulez-vous pas qu’elles cultivent et développent les dons qu’elles ont reçus ? Si elles savent écrire et parler pourquoi voulez-vous les en empêcher ? — Leur vraie patronne, sainte Catherine d'Alexandrie, était précisément une conférencière des plus éloquentes.
Les anti-féministes les plus ardents sont en général des admirateurs du moyen-âge, et ils s'imaginent que le mouvement actuel est une des nombreuses erreurs modernes.
Or, il est historiquement vrai qu'au moyen-âge les femmes étaient plutôt d'une virilité remarquable, qu'elles faisaient généralement de fortes études et s’occupaient beaucoup des affaires publiques.
Un certain nombre obtenaient le degré de docto-
resses et enseignaient. Elles siégenient même dans ces assemblées délibérantes qu’on appelait les ‘ Etats.” Et dans les premiers temps du christianisme, l'action et l'influence féminines étaient beaucoup plus étendues qu'aujourd'hui. C'est aux femmes que revient une large part des merveilleux progrès de la civilisation chrétienne.
a 294 CONFÉRENCES ET DISCOURS DE
Les hommes les plus célèbres, et les grands saints ont eu bien souvent des auxilinires puissants parmi les femmes. Û
Je n'en nommerai que deux des plus illustres, saint Jérôme et saint Jean Chrysostôme,
Le premier n'aurait jamais pu terminer ses immenses travaux bibliques s'il n'avait pas été assisté
Par ces femmes savantes qui s’appelaient Paula, Eusto: chium et Marcella,
C’est cette dernière qui devint autorité dans la connaissance des Ecritures quand Jérôme eut quitté la Ville-Eternelle pour aller vivre dans sa solitnde de Bethléem.
Mais il faut voir comme on le dénigrait, le cher grand savant, parce qu’il s’entourait ainsi de femmes, et qu’il osait leur dédier ses grandes études bibliques! L'histoire de saint Jean Chrysostôme est aussi inséparnble de celle de Plusieurs femmes illustres qui l'ont assisté dans ses immenses labeurs, plus efficacement que plusieurs de ses collègues dans l’épiscopat.
Aussi cet homme de génie, ce merveilleux orateur, disait-il : “ Les femmes Peuvent prendre part aussi bien que les hommes aux combats pour la cause de
Dieu et de l'Eglise.” Il jugeait par expérience de la capacité des femmes
À Rome la grande
Elle est longue la liste de celles qui ont été à Ja fois des femmes célèbres et des bienfaitrices de l’humanité. L'histoire de l'Eglise en est remplie,
Ce qu’elles ont fait autrefois,
elles le feraient encore si on les formait comme jadis.
Ne croit-on pas, par exemple, que la France sernit mieux gouvernée aujourd’hui si les fenimes y pouvaient exercer dans le gouvernement ne action plus étendue ? — Mais combien d'hommes en France, et ailleurs, ne voient dans la femme qu’un instrument de plaisir ! C'est la seule fonction publique qu'on ne lui conteste pas.
Revenons maintenant à la femme, mère de famille. C'est son rôle propre, la vraie mission du grand nombre, et c'est À remplir cette mission qu'elle doit être préparée par le genre d'éducation qu'elle reçoit.
Or c'est à celle-là surtout qu’on prétend interdire l'étude et le champ des connaissances humaines, On croit que pour remplir ses devoirs d’épouse et de mère elle en saura toujours assez, pourvu qu’elle soit vertuense. Il y a même des gens d'esprit qui soutiennent qu’elle gardera mieux sa vertu dans l'ignorance, comme les plants de céleri sont plus blancs quand on les enterre.
Si cette boutade vise la fausse science, c’est-à-dire cette science du jour qui ne laisse aucune place à Dieu, elle ne manque pas de fondement. Mais elle répugne à la raison si l’on prétend exclure la femme mariée de la vraie science.
Car la vraie science se tient en harmonie avec la foi, et bien loin d’ébranlea la vertu elle la fortifie et l’éclaire.
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Or il est évident que la vertu éclairée aura toujours plus d'influence dans ja famille que la vertu ignorante. Elle saura se rendre aimable à l'époux et aux enfants ; elle saura leur faire apprécier les beautés de la religion et les douceurs de la piété.
La fréquentation des livres sérieux prendra la place des futilités mondaines, la scicnce du beau langage remplacera les banalités des conversations vulgaires, les amusements intelligents rallieront les désœuvrés et les détourneront peut-être des frivolités de la galanterie,
Et tout cela n'empêchera pus la femme instruite et studieuse de s'occuper des plus humbles travaux que la tenue d’une maison impose. C'est ce qu'ont toujours fait les vraies grandes dames.
Quelie conclusion devons-nous tirer maintenant de tout ce quo je viens de vous dire?
Devons-nous prendre à la lettre !# parole que la Bible met dans la bouche de Dieu quand il voulut donner une compagne à Adam : “ Faisons-lui une aide semblable à lui ” ?
Non. La femme n'est pas semblable à i’homme dans toute l’acception du mot — de même qu'elle n'est pas non plus en tous points son égale.
Elle est composée comme lui d’un corps et d’une âme ; mais sa nature est cependant différente, et cette différence de nature entraine nécessairement des diffé-
mm me, __… CONFÉRENCES FT DISCOURS 207
rences de facultés, de dons, de pouvoirs et même de mission.
De même, en dépit de leur égalité devant la loi, leurs droits à tous deux ne sont pas tous les mêmes.
Mais il est un droit qu'on ne saurait lui nier, et que néanmoins les lois faitos par l’homme, et les usages par lui établis, restreignent et génent dans une mesure qui varie avec la législatien et les mœurs de chaque peuple — c'est le droit à l'existence.
De ce droit primordial découle celui de s'assurer des moyens de vivre par elle-même — en tenant compte de sa nature, de ses facultés, et des exigences de la vie réelle.
L'exercice de ce droit est souvent une nécessité jusque dans l'état du mariage ; et il arrive même, on le sait, que c'est la femme et non le mari qui gagne le pain quotidien de la famille.
Donc, toutes les carrières, dont les fonc'ions ne répugnent pas à sa nature et à ses aptitudes, doivent lui étre ouvertes, et conséquemment il faut lui perrettre les études requises pour y réussir.
Mais en tout et partout je veux que la femme reste femme et ne singe pas l'homme.
M. Juies Lemaître qui est loin d’être un féministe a écrit cependant : “La justice voudrait évidemment que l'accession des femmes à toutes les professions libérales, jusqu'ici réservées aux hommes, fut décrétée par l'Etat.”
Je n’irais pas si loin, et je n'aimerais pas du tout la
ee femme-avocat, ni la femme-député. Mais il me plairait assez de voir des femmes-médecins pour soigner les femmes seulement. Je n’aurais pas d’objections non plus aux femmes-notaires.
C’est, du reste, aux femmes elles-mêmes de réclamer sans bruit, sans phrases, sans abuser de ces grands mots (qui ne sont pas faits pour leurs jolies bouches} de ‘“ droits égaux, de liberté, d’affranchissement et d'indépendance ’— et d'indiquer les carrières qui conviendraient à leur sexe et à leurs dons naturels.
Encore un mot, mesdames, et j'ai fini.
Si je ne me trompe, en ‘établissant votre Conseil Général, votre but est surtout de fonder une œuvre d'union, union sociale et union nationale, union dans les œuvres du Bien, et dans l’organisation des associations charitables — surtout de celles qui auraient pour objet le relèvement moral et le bien-être matériel des déshérités des deux sexes.
Si c’est là votre but, il est noble et élevé, et je fais des vœux pour votre succès.
C’est la femme qui a perdu le premier homme en lui présentant un fruit de mort, et il y a encore des filles d’Eve qui suivent le mauvais exemple de leur mère.
À vous, mesdames, de faire oublier ces fautes en offrant maintenant aux hommes des fruits de vie,