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Yeux malades, mais il avait le zèle de l'apôtre, et la passion du patriote. Il croyait à sa mission littéraire, et il eut l'énergie de la remplir jusqu'au bout.
Examinons maintenant de plus près le mérite de son œuvre.
Celui qui croit écrire l'histoire en reproduisant, analysant, ou résumant des documents et des archi. ves, en racontant les faits par ordre de date, sans en montrer l’enchaînement ni les leçons, celui-là commet une, grave erreur, car il ne fait pas œuvre d’historien.
La vraie histoire n'est pas seulement une œuvre d’érudition, mais une œuvre d'art; et ce que l'art doit y mettre, c'est le mouvement et la vie.
Le passé est une chose morte, Mais il fut un temps où cette chose vivait, marchait, parlait, agissait. En la remettant sous nos Yeux, l’historien doit lui rendre la vie. et son tableau ne peut être fidèle que s'il est animé.
Dans le véritable historien il doit donc y avoir deux hommes—l'érudit et l'artiste. L'érudit apporte les matériaux, et l'artiste les choisit, les ordonae, les dispose, et leur donne le relief et le mouvement qu'ils avaient jadis.
Dans une histoire bien faite, il faut que tout soit rangé avec ordre et mis en pleine lumière. — Les événements doivent défiler comme des troupes qui passent en revtie.
Les simples soldats, c'est-à-dire les menus faits, sont nécessaires pour former les cadres, mais ils n’absorbent pas le regard ni la pensée. L'attention va aux officiers-généraux, et aux manœuvres des régiments, c'est-à-dire aux événements importants qui font époque et qui en sont les traits distinotifs.
Est-ce à dire que l'historien doit négliger les détails? Non; car il y a des détails dont la signification est importante, tantôt parce qu'ils dessinent les caractères et les physionomies, tantôt parce qu'ils donnent aux faits leur couleur locale, tantôt enfin, parce qu'ils éclairent les points obscurs.
Est-ce tout ce que doit faire l'historien? — Pas encore. Il faut qu'il sache faire revivre non seulement les actions, mais les acteurs.
Or, c'est un grand art de savoir mettre ses personnages en scène, d’en tracer les portraits, et de faire connaître leurs idées, leurs sentiments et leurs passions.
Enfin, l'historien doit être doublé d’un philosophe qui puisse comprendre la leçon des événements et mettre en relief les enseignements, qui forment la philosophie de l’histoire.
L'abbé Casgrain n'atteignit pas du premier coup <es sommets de l’art historique.
Nous l'avons dit, sa première œuvre, les ‘“ Légendes,” révélait des dons précieux. Il avait le culte de la forme. Il aimait choisir ses mots, construire sn phrase avec soin afin de mettre sa pensée dans son
886 CONFÉRENCES ET DISCOURS ee meilleur jour. Et il avait raison ; Car c'est ainsi qu’il faut écrire. Il en est des idées comme des femmes, le goût et l'élégance de leurs vêtements ajoutent beaucoup à leur beauté.
Mais il y faut du goût et même de la simplicité, Le choix des mots devient un défaut s'il est poussé jusqu'à la recherche. Et puis, il ne faut pas préférer les mots rares aux mots justes, ni viser constamment à l'effet que le choc des mots peut produire. Les formules pédantes choquent encore plus que les formules banales, et les images ne plaisent qu'autant qu’elles sont prises dans la nature.
L'auteur des ‘ Légendes ” avait méconnu ces préceptes, et les défauts de cette œuvre, que nous avons indiqués déjà, se retrouvèrent en quelques endroits de son “ Histoire de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation.”
Certes, il ÿ avait, entre les deux Ouvrages, un contraste frappant, et le progrès de l'écrivain était considérable. Mais certaines pages trahissaient encore un culte exagéré de la phrase pour la phrase, et semblaïent avoir été faites, moins pour exprimer des idées que pour l'harmonie des sons et le plaisir des yeux.
Ces fautes devinrent de plus en plus rares dans les ouvrages subséquents, et bientôt l'écrivain fut en pleine maturité.
En même temps que son goût d'artiste s’épurait, son trésor d'érudition s’enrichissait, sa pensée s'élar-
gissait et s'élevait, son jugement se rectifiait, et l’h1s-
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CONFÉRENCES ET DISCOURS 337 ee
torien modifiait sa méthode de manière À se rapprocher davaatage des modèles.
Ces perfectionnements sont sensibles dans le ‘ Pè. lerinage au pays d'Evangéline ” — Mais on attendait mieux encore de cet historien dont la formation littéraire était maintenant complète ; et le public canadien ne fut pas déçu dans son attente.
Quelques années après, parut en effet son œuvre capitale, consacrée à nos deux grandes gloires militaires, ‘* Montcalm et Lévis.”
Dans l'histoire de tous les peuples il ya des époques qui en marquent les grandes étapes, ou ce qu’on pourrait mieux nommer les évolutions.
Elles signalent des changements de route, des départs pour de nouvelles destinées, des acheminements vers un but nouveau.
Presque toujours alors la nation a ses grands jours de triomphes et de victoires, ou bien de grandes infortunes, et quelques fris les deux, un mélange de gloire et de malheur.
Ce sont ces époq'ies de l’histoire qui attirent les historiens, et que les poètes aiment À chanter. Et toujours elles se personnifient dans quelques hommes, qui en deviennent les héros.
Pour les Canadiens-Français, cette époque d’évolution a été celle de la conquête, et elle s'est incarnée dans deux hommes qui ont été nos plus grandes illustrations militaires : Montcalm et Lévis.
C'est autour de cette époque et de ces noms illus-
ms 838 CONFÉRENCES ET DISCOURS —__——— tres que nos historiens et nos poètes ont gravité tour à tour ; et c'est à eux que notre ami a consacré ses derniers travaux historiques.
L'ouvrage, qui contient près de onze cents pages in-8’, est du plus puissant intérêt, et très documenté. L'auteur a fermé la porte à son imagination et il a laissé parler les documents.
La narration est remarquable de précision et de clarté, et elle emprunte aux événements eux-mêmes leur éloquence et leur intérêt dramatique. — Mais quel courage et quelle patience il a fallu, pour feuille. ter et déchiffrer toute cette bibliothèque de manuscrits dans lesquels l’auteur a cherché la vérité historique.
Comme exécution, nous croyons que c'est son œuvre la meilleure. Le style en est grave et mesuré en même temps qu'élégant. Le récit est vrai, plein d’ampleur et de souplesse : mais il n'est pas sec, et l’on y sent l'émotion et le sentiment.
Le sujet était le plus beau et le plus grand que notre histoire pût offrir au talent de notre ami, et il en a été digne. Aussi semble-t-il qu'après l'avoir traité il se soit dit: ‘exegi monumentum, j'ai élevé mon monument, ma carrière est finie.” —
L’abbé Casgrain a passé les dernières années de sa vie au couvent du Bon Pasteur, à Québec, et malgré la perte graduelle de sa vue, il y vivait très heureux.
A côté de son appartement, la chapelle du couvent lui offrait une retraite paisible où il pouvait faire à loisir les méditations qui élèvent l’Ame et les prières qui la consolent.
Dans sa chambre de travail étaient entarsés ses chers livres, ses souvenirs de famille et de voyages, sa correspondance, quelques objets d'art, et ses nombreux manuscrits.
Au rez-de-chaussée, sa salle à manger, trop étroite pour son grand cœur, était bien l'une des plus joyeuses que j'aie connues dans ma vie. —Ses dîners étaient bons, mais ce qui en faisait le charme, c'était sa gaîté, son entrain, sa verve, son amabilité et son esprit plus pétillant que le champagne. — Quelles histoires désopilantes il nous racontait! Quelles charges spirituelles il accumulait sur la tête de ceux qui avaient eu l'heur de lui déplaire, ou qui publiaient des œuvres ridicules !
Son naturel tout entier s’épanchait alors sans contrainte. Il donnait libre cours à son humeur vive et prompte à la saillie. Son esprit prime-sautier, alerte et toujours en éveil, se révélait alors dans tout son éclat, dès qu'on le harcelait un peu; et sa verve avait des envolées, des fugues, des décharges électriques, qui partaient comme des fusées, et qui nous jetaient dans des convulsions de franc rire.
Mgr Laflamme, Mgr Mathieu, le Consul-Général de France, M. Kleczkowski, M. Siméon Lesage, et plusieurs autres amis en garderont longtemps le souvenir.
Rien ne ressemble plus à une aurore qu’un beau coucher de soleil. —Ce sont les mêmes rayons du même astre, les mêmes teintes de feu, les mêmes
à variétés de reflets et de couleurs — Seulement le décor a changé de théâtre, et il se développe à l’extrémité opposée de l'horizon.
L'aube et le couchant de l'existence humaine ont quelquefois, par exception, les mêmes ressemblances ; et notre ami, l'abbé Casgrain, a été une de ces exçeptions qui conservent jusque dans un âge très avancé la vivacité d'esprit, la verve, la gaité, l’entrain des jeunes années,
Au fond de ses prunelles éteintes, :l faisait nuit ; mais dans son esprit.et dans son cœur non-seulement il faisait jaur encore, mais c’était encore le matin et la pleine lumière. Sa parole était restée chaude, animée, vibrante.
Il avait hérité de ses parents le goût des vieilles choses et des idées nouvelles, l'enthousiasme chevaleresque et l’ardeur des fortes convictions. l
Quand Ja cécité devint complète, elle le détacha forcément des choses extérieures. Privé de contempler les beautés de la nature, il se tourna de plus en plus vers lu beauté idéale.
Quand le soleil disparaît à l'horizon et que la nuit se fait, involontairement nous nous sentons envahis par une vague tristesse. Et cependant nous savons que demain le soleil reparaîtra. Quelle douleur ce doit donc être de se sentir envahir graduellement par les ténèbres d'une nuit qui ne finira plus!
Mais l'abbé Casgrain était prêtre, etil croyait que le vrai flambeau qui éclaire le cachot de cette vie est la foi; aussi l'épreuve terrible que Dieu lui envoyait n’altéra pas sa sérénité, ni même sa gaîté naturelle. Le flambeau de la foi remplaça pour lui la lumière du jour, et il poursuivit son chemin vers les hauteurs, “per angusta ad augusta.”
À mesure que ses forces physiques diminuaient, la vie surnaturelle grandissait en lui.
Son testaraent, qu’il rédigea lui-même, très soigné au point de vue littéraire, est surtout imprégné de sentiments religieux et de mysticisme.
Convaincu que la mort est la concierge des demeures éternelles, il la salua amicalement quand elle se présenta, et il la suivit sans résistance dans le sombre tunnel qui conduit à la vraie vie.
CONFÉRENCES ET DISCOURS en
PRONONCÉ AU DINER DONNË PAR LE BARREAU DE Quégec, A L'Hon. Juce LEMTIEUx.
MesstEURs,
Je suis fort heureux de répondre à votre appel, et de souhaiter la bienvenue à celui qui vient d'entrer in mostro docto corpore.
À partir de l’époque déjà lointaine où il quittait les
bancs de l'école, il s’est assis sur bien d’autres bancs plus ou moins confortables ; mais depuis un bon nombre d’années, il s'était fait une position brillante au banc des avocats — et ce banc-là est, à mon avis, l'un des plus glorieux qui existent. Je crois même que les vrais sages sont ceux qui y restent.
Mais il arrive queiquefois qu'on e’y coudoie désagréablement, parce qu’il n’y a plus assez de place pour tout le monde; et les jeunes se réjouissent naturelle ment quand l’un des ainés, qui y occupait une large place, s’en va. Le vide qu'il laisse est bientôt rempli.
Aussi quand mes collègues et moi, rangés sur le banc de la Cour Supérieure, regardonsles membres du barreau groupés devant nous, il nous semble en entendre quelquefois qui nous disert: dites donc, les vieux, n’allez-vous pas bientôt faire place aux jeunes ?
Et alors, nous nous demandons, étonnés, à qui cette question peut-elle bien être adressée. Il n’y a pas de vieux parmi nous; nous sommes tous jeunes.
C'est pour cela que l'accession au banc de la magistrature n’est pas un événement ordinaire, et que l’on considère ceux qui y montent comme des favorisés de la fortune.
Vous savez que l'Acropole de Corinthe était bâtie sur une montagne très haute et:très escarpée, dont l'accès était des plus difficiles, — Cela faisait dire à un poète latin: Non licet omnibus adire Corinthum, que les étudiants de Paris traduisent ainsi: Non, Liselte, l'omnibus ne va pas à Corinthe !
Certes, je ne voudrais pas comparer le banc de la Cour Supérieure à l’Acropole de Corinthe ; car ce n’est pas un lieu d’amusement commela célèbre ville grecque, où le temple de Vénus réunissait de trop nombreux adorateurs. Mais c'est un sommet convoité tout de même, sinon un lieu de plaisir, et l’on n’y monte pas en omnibus. On n’y arrive qu’à pieds, en peinant, par le sentier difficile du travail et de l'étude.
Aussi mérite-il nos rélicitations celui qui a réussi à le gravir, et qui vient d’y prendre un siège. La position de ln magistrature dans notre Pays est encore assez haute pour que ce soit un honneur d'y atteindre.
Mais cet honneur n’était pas imprévu; et depuis qu'il était bAtonnier surtout, les faits et gestas de notre hôte faisaient pressentir ses hautes destinées. Dans les Con. férences du barreauqu'il avait inaugurées, il avait pris
l'habitude de monter sur le banc presque aussi souvent que les juges, et ses amis disaient: vous verrez qu'il finira par y rester.
C'est fait,et nous en félicitons à la fois le nouveau titulaire, et la Cour Supérieure, qui fait en lui une acquisition précieuse.
Après avoir été un brillant avocat, et fourni une belle carrière professionnelle, il va la poursuivre dans des sphères plus sereines, où il pourra vivre plus intimement avec les livres. Au milieu des agitations de la vie politique, il n forcément négligé ces vrais amis de l’homme; il les fréquentera davantage à l'avenir, et il acquerra cette éru dition légale qui distingue nos vieux magistrats.
L'éloge des qualités qui le caractérisent n'est pas nécessaire. Vous connaissez comme moi sa perspicacité, sa pénétration, et la vivacité de son esprit.
11 saisit vite unequestion, et il en voit toutes les faces. Dans sa longue expérience comme avocat criminaliste, il a appris À juger les hom mes — surtout les témoins, — et il a fait preuve d’un don remarquable pour l'éloquence judiciaire.
À nos félicitations, il convient de joindre nos vœux pour le bonheur de notre hôte dans sa nouvelle carrière.
Sans doute le ba nc judiciaire n’est pas au point de vue pécunisire un K/.ndéke. C’est à peine l’aurea medio” critas ; mais c’est un poste d'honneur. Il n’attire pas les applaudisséments de 1n foule comme les tréteaux
GR 846 CONFÉRENCES: ET DISCOURS PR NE D an
politiques; mais il a la stabilité qui manque au banc des ministres. Il est moins exposé que ces hauts sommets aux éclats de la foudre, et c'est parce qu'il n’est pas le Capitole qu’il est loin de la Roche Tarpéienne-
Or la stabilité est un bien très rare en ce monde, et c’est quand on vieillit surtout qu'on l’apprécie davantage.
Notre ami est resté jeune d'esprit et de cœur. Mais il a pris des années tout de même, ou les années l'ont pris, et j'aime à croire qu’il trouvera quelque charme dans la vie calme et honorable que sa nouvelle position lui assure.
Avant de m'asseoir, Messieurs, je me fais un agréable devoir de proposer la santé du barreau.
La magistrature et le barreau ne forment qu’une seule grande famille. Nons sommes les ainés, vous êtes les cadets, de vrais cadets de Gascogne, moins forts à
l'épée que Cyrano de Bergerac, mais aussi forts en paroles.
+ Or c'est précisément en paroles que les avocats doivent être forts.
Cicéron parlant de ses jeunes amis qui se formaient à l’éloquence du barreau disait: Ils sont mes élèves dans l’art de bien dire, et mes maîtres dans l’art de bien dîner.
Je n'ai pas l'honneur de vous compter parmi mes élèves en quoi que ce soit; mais je reconnais que vous êtes mes maîtres dans l’art de bien diner, et que vous avez en moi un pauvre élève.
Mes collègues et moi avons d’ailleurs une très haute opinion du barreau de Québec ; et, bien souvent, en écoutant les plaidoiries de quelques-uns d’entre vous, nous nous disons : voilà des hommes qui devraient être sur le banc,non pour leur profit personnel, mais dans l'intérêt de la justice.
C'est pourquoi je lève cordialement mon verre pour boire à la santé du barreau.
PRONONCÉ AU BANQUET DES BANQUIERS AU CHATEAU FRONTENAC, A QUÉBEC, EN 1898.
Messieurs,
Vous me demandez de répondre à la santé du parlement ? — Mais à quel titre? Quelle faute politique ni-je commise pour mériter cet honneur ?
Est-ce parce que j'ai manifesté jadis le désir d'entrer en parlement ? Et voulez-vous faire une niche aux électeurs qui n’ont pas voulu m’en ouvrir la porte? — Eh bien! c’est une consolation pour moi de penser que s'il en avait dépendu des banquiers, je serais aujourd’hui membre de la Chambre des Communes.
Mais non, je crois plutôt que vous assimilez nos tribunsaux supérieurs de la province de Québec aux anciens tribunaux français qu'on nommait parlements. Et pourquoi pas ? puisque notre procédure civile est encore celle de l’ancien Parlement de Paris, le Grand Châtelet.
Toutefois mon plus grand étonnement n’est pas d’être appelé à répondre à la santé du Parlement ; c'est d’avoir été invité au banquet des banquiers. Et maintenant, je me demande pourquoi je ne suis pas un banquier au lieu d’être un pauvre magistrat.
À l’âge de choisir une carrière j'étais très fort en arithmétique, et même en algèbre, et peut-être auraisje pu devenir un financier de quelque habileté.
Mais voici les raisons qui m'ont détourné de cette voie,
Je m'imaginais que pour devenir banquier, il fallait avoir des capitaux! C'était une grande naïveté, et j'aurais dû savoir que c'est avec les capitaux des autres qu'on fait les banques.
Aujourd'hui, j'ai plus d'expérience, et quand je rencontre un ancien ami, devenu quasi-millionnaire, etqu’il me dit : ‘ Je suis dans les affaires |” Je sais ce que cela veut dire : C'est qu’il est dans l'argent des autres.
Et remarquez bien que ce mot, qui vous paraît peut-être satirique, est une vérité financière. Ce qu'on appelle ‘* Les affaires :” c'est le crédit, c’est l'escompte, c'est le change, c’est l’achat et la vente sur papier de valeurs plus ou moins problématiques, c'est la lettre de change, c'est le billet promissoire qui reste promissoire parfois indéfiniment, c'est la circulation de millions que personne ne voit, qui passent de mains en mains, et qui, de temps en temps, comme par accident, tombent dans la caisse de quelque chançard !
Une autre raison encore m'a empêché d’entrer dans la banque : c’est le nom que je porte. Fonder une institution financière, qui se serait appelée la “ Banque Routhier, ” ne m'a pas paru de nature à. m'assurer du crédit.
C'était peut-être eucore une naïveté. Car j'ai connu des banqueroutiers qui sont devenus très riches, et le plus honnêtement du monde,
Quoi qu'il en soit, j'ai commis l'erreur de tourner le dos à la finance, et d'entrer dans le barreau.
Comme avocat, j aurais pu encore faire fortune peut-être ; mais j'ai eu l'ambition malheureuse de monter sur le banc. Valait autant faire le vœu de pauvreté, comme les moines!
Pour me consoler de ces mésaventures, j'ai cultivé les lettres, la poésie même ; et je n'ai pas manqué dans mes vers d'appeler l'argent un vil métal!
Mais, ce soir, je veux être sincère ; et je vous dirai,
messieurs, que je ne suis pas un ennemi de l'argent, pour la bonne raison que l'argent n’a pas d'ennemis,
Le pouvoir, les honneurs, le succès, le génie, la vertu, la religion ont des ennemis. Peu lui-même en a! Mais l'argent est apprécié, recherché, aimé, partout et par tous. Il y a même des gens qui l'adorent, hélas!
Pourquoi? — Mais c'est qu’il est bien utile en fin de compte. Et #’il est en lui-même un métal inerte et sans intelligence, il faut bien reconnaître qu'un grand nombre d'intelligences gravitent autour ; que non seulement il crée les grands mouvements industriels, et produit des merveilles, mais qu'il stimule le génie humain.
L'histoire des hommes célèbres le prouve. La gloire les aiguillonne sans doute, mais l'argent aussi; et
parmi les savants surtont il en est qui ne seraient pas devenus des célébrités, s'ils n'avaient pas eu le désir de s'enrichir,
Donc il faut rendre justice même à l'argent, et surtout aux banques.
Les relations de la magistrature avec les banques ne sont en général ni compliquées, ni compromettantes. Les juges sont Pour vous des clients modestes qui font honneur à Jeurs engagements, et ils font de leur mieux Pour vous rendre justice sans vous demander aucune faveur.
Mais il me faut dire un mot de vos relations avec l'Etat, puisque je suis présumé parler au nom du Parlement,
Il y a, comme vous savez, divers systèmes préconisés par les économistes, et je crois que ceux de ces systèmes qui donneraient à l'Etat une espèce de monopole, et cenx qui le transformeraient en agence socialiste et communiste, sont de dangereuses utopies.
Deux principes doivent servir de base aux rapports de l'Etat avec les banques, D'un côté, il ne doit pas entraver leur initiative, qui doit être large, ni gêner les libertés légitimes de lu spéculation et du commerce. Mais, d’un autre côté, il doit prendre des mesures pour empêcher les abus de cette liberté, en fixer les limites, et veiller à la sécurité des fortunes privées.
Ces deux principes doivent être balancés de manière
à établir un juste équilibre. Sans protection pour le public, et sans les mesures requis pour la suppression des abus, la finance deviendra tout :aturellement un pillage.
Messieurs, je fais des vœux | li, prospérité deg banques parce qu’elle est intimevat liée à cuile à l'Etat.
La finance a ses orages, comme la 1 er: ot les banques sont les navires qui ia siiunneit. Je souhaite que les vôtres soient de ces vaiasen 1 vuissants que la vague lave rais ne submerge pas.
Pour cela, il suffit qu'ils aient une coque solide, c'est-à-dire un capital suffisant et un bon pilote, je veux dire un caissier honnête et habile.
Messiours, à la santé des banques.