‹ Conférences et discours [microforme] (volume 2)Chapitre 39 sur 49 · PRONONCÉ AU BANQUET DES ÉDTUDIANTS EN DROIT EN OCTOBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ AU BANQUET DES ÉDTUDIANTS EN DROIT EN OCTOBRE

Mesereurs,

Quand vous proposez la santé de la magistrature, vous proposez en même temps celle de vos futures destinées. C’est comme si vous disiez : buvons à notre avenir !

Car si nous sommes la magistrature d’aujourd’hui— et bientôt celle d'hier — vous êtes; la magistrature: de demain.

Sans doute, vous pourrez être avocats, et ne pas: devenir juges. Cela arrive, et je ne dis pas que ce soit, un malheur : Je crcis le contraire. Car toutes les portes sont ouvertes à l'avocat, et c’est dans les rangs du barreau que l’État va choisir la plupart de ses ministres. Mais il n’y est pas obligé, tandis qu'il est forcé par la loi de prendre ses magistrats dans l’ordre des avocats.

En y entrant, vous deviendrez done la bas debout — plus tard, peut-être, la magistrature assise — et beaucoup plus tard, forcément, la magistrature rassise, je veux dire, en retraite.

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Il semble bien, n’est-ce pas, qu’une distanceimmense nous sépare ? Et cependant, elle est bien vite franchie, cette distance ; car elle est celle qui sépare le printemps de l'automne.

On vous a dit bien des fois que vous êtes l'espérance de la patrie, et c'est vrai, Mais n’oubliez pas une chose, Messieurs, c’est que les peuples, pas plus que les individus, ne vivent d'espérance seulement. Il leur faut des aliments plus substantiels, et ils Le considèrent comme des biens réels que les espérances qui se réalisent.

Vous êtes l'espérance Parce que vous êtes le printemps et semblables à des arbres en fleurs ; mais la vraie saison nourricière, c'est l’automne, qui donne des moissons et des fruits.

C'est donc le printemps que nous acclamons en vous, et c’est l’automne que vous saluez en nous Entre ces deux saisons, il y a l’été, qui est bien court, et nous avons le droit et le devoir de vous dire : Messieurs, employez bien votre été qui commence, si vous voulez que votre automne réalise les promesses du printemps.

Et là-dessus, il ne faut pas vous faire d'illusions, et vous imaginer que le succès est toujours facile.

Il er est des hommes de professions comme des arbres fruitiers, Les plus chargés de fleurs au printemps ne sont pas toujours ceux qui donnent le plus de fruits à l'automne,

Ne soyez ni présomptuoux, ni timides et sans con-

Ru CONFÉRENCES ET DISCOURS 357 fiance. Les présomptueux ne doutent jamais de rien ; et tout fiers de leurs talents et de leur aplomb, ils se disent complaisamment : quousque non ascendam ?

Les timides se défient trop d'eux-mêmes, et ils s'imaginent qu'ils ne pourront jamais atteindre les sommets, comme les autres. Cette défiance diminue leurs forces.

Ne vous rangez ni dans l’une, ni dans l’autre, de ces deux catégories de jeunes gens. Tenez le juste milieu. Nourrissez toutes les ambitions légitimes, et ne désespérez jamais de les voir se réaliser; mais prenez les moyens d’y arriver ; et les seuls moyens connus sont le travail énergique et persévérant, l'activité sans trève et la bonne conduite.

Mais vers quel succès devez-vous tendre ? Vers la fortune ? — Je n’y vois aucun mal, pourvu que vous sachiez modérer vos appétits, et que ce ne soit pas le but unique de vos efforts. Car la fortune est une garantie d'indépendance et de liberté.

Par quels chemins y arriver? Par toutes les voies honnêtes.

Les païens représentaient Mercure, le dieu de la richesse, avec des ailes aux pieds et à la tête. Evidemment, c'était pour lui permettre de mieux voler ; et c’est pourquoi on l’appelait aussi le dieu des voleurs.

Ne le prenez pas pour patron. Sur le chemin qui conduit à la fortune ne courez pas, et surtout ne volez pas. Laissez les ailes aux pieds, à l’usage des caissiers et des trésoriers de toute espèce, qu’on voit si souvent

lever le pied ; et contentez-vous de marcher, lentement et sûrement.

Les fortunes rapides sont d’ailleurs rarement solides.

Devez-vous vous marier? — Oui, dès que vous en aurez les moyens. Et sur ce point ne soyez pas trop prudents. Ayez confiance en l'avenir, et escomptez-le,

Ne cherchez pas d'abord une dot, mais une femme. En France, la dot est généralement le but, et le mariage est le moyen d'y arriver. Mais c’est la cause de beaucoup d’infortunes conjugales. Cherchez les qualités morales, et l'amour, C’est l’antidote contre l’empoisonnement du bonheur.

En attendant le mariage, veillez sur votre conduite. Restez sobres et chastes.

Ne vous tenez ni trop près, ni trop loin des femmes de votre milieu social. Dans ces conditions, la société de la femme réchauffera votre cœur et activera votre intelligence. Rien ne vous donnera plus d’émulation que le désir de plaire à une femme d'élite.

Mais à part vos devoirs envers vous-mêmes et envers vos familles, n’oubliez pas vos devoirs envers la patrie.

Efforcez-vous d'acquérir toutes les connaissances et toutes les aptitudes requises, pour travailler à sa prospérité et À sa grandeur, si jamais elle réclame vos services.

Il ne suffira donc pas que vous vous rendiez habiles dans votre profession. Il faudra développer le plus possible votre culture intellectuelle, et si vous

avez le don dela parole, il faudra vous appliquer tout spécialement à le perfectionner.

Car c’est l'art par excellence, le grand moyen d'influence de notre temps. Il nous est surtout nécessaire, à nous, Canadiens-Français. Puisque nous ne sommes ni le nombre, ni la force, ni la richesse, soyons la parole. Soyons ce qu'a été le patron si admirablement choisi de notre race. Quand on lui demanda qui il était, il répondit : ‘‘ Ego sum vo, je suis une voix ! ”

Napoléon pouvait dire : Je suis une épée ! Mahomet : Je suis un cimeterre, et un livre, le Coran ! Jean Baptiste a dit : Je suis une voix, et Jésus l’a placé audessus de tous, en disant qu'il était le plus grand des enfants des hommes.

Dignes disciples de notre illustre patron, faisons entendre nos voix dans cet immense pays qui est encore un désert, et soyons-y les précurseurs de la civilisation chrétienne.

Le Canada est une nation qui vient de naître, et nous ne sommes encore qu’une aurore, qui jette une lueur pâle à côté de la belle nuit étoilée que le monde admire dans le drapeau américa‘n.

N'envions pas cependant les étoiles à nos voisins, et gardons pour nous l’aube naissante, qui blanchit déjà de vastes horizons, et qui deviendra le grand jour, s’il ne se rencontre jamais parmi nos ambitieux voisins un Josué capable de dire à cette aurore : ‘‘ Arrête-toi ! ne deviens pas un soleil ! ”

CONFERENCE OcTAVE CRÉMAZIE

Megspaues, Messieurs,

Le sujet de cette conférence n’aura pas pour vous l'attrait de la nouveauté. Il y a longtemps que vous connaissez notre poète national et son œuvre.

J'ai pourtant l'espoir de vous intéresser, mais je n'ai pas celui de vous amuser. Car c’est presque un discours funèbre que le nom de Crémazie m'impose ; et s'il n’est jamais gai de parler d’un mort, la chose est triste surtout quand la vie de ce mort a été profondément douloureuse et sombre.

Mais il ne doit pas déplaire à des esprits élevés, comme il y en a beaucoup dans cet auditoire, de considérer quelquefois le côté sérieux et dramatique de cette vie. Sur le vaste théâtre de l’existence humaine, vous le savez, on ne joue pas toujours la comédie. La tragédie s'y trouve forcément mêlée; et si elle est généralement moins agréable à entendre, elle est souvent plus salutaire.

Ce soir donc, c'est un drame intime, enveloppé d’un certain mystère, que nous allons étudier ensemble. Il

maris

À nes ni rccsnsimetarnasmma

est en deux actes, ou deux tableaux, et il pourrait

avoir pour titre : ‘ La vie et l'œuvre de Crémuazie.” Dans le premisr tableau, je vous montrerai l’homme,

et dans le sec: : j« vous ferai connaître l'œuvre.

Et tout à’abord, Mesdames et Messieurs, admirez avec moi l’étonpante vitalité des œuvres de l’homme, quand il consacre son génie aux choses impérissables, comme le sont, par exemple, le culte de l'idéal, et

l’amour de la patrie.

Voyez cet homme. £a vie plus que modeste s’est écoulée dans la souffrance et l'isolement, sans prestige, sans fortune, Presque sans amis, Elle s'est terminée dans une obseurité profonde, sur une rive étrangère ; et sa mort a été ignorée de la plupart de ses compatriotes, qui le croyaient mort depuis longtemps.

Un quart de siècle a passé sur ce deuil lointain, resté sans écho — un quart de siècle de silence et d’oubli— et voilà qu'aujourd'hui, dans les deux villes principales de son pays, des foules se réunissent pour acclamer le grand oublié, pour célébrer son œuvre, et pour le faire revivre à jamais dans —a mémoire de la postérité !

Qu’a-t-il donc fait cet homme ?

— Il a simplement mais ardemment aimé son pays.

Il a voué sa vie au culte de l'idéal, au point de négliger complètement le réel, et d’en mourir! Et ces deux grands amours que

j'ai appelés impérissables, il les a manifestés dans quelques pages de poésie. Rien de plus, mais rien de moins!

Et voilà pourquoi son pays se ressouvient de lui maintenant, et ne l’oubliera plus.

Les P:nmes sont partagés pendant cette vie en vainqueurs et en vaincus : Crémazie fut parmi les vaincus, parmi les déshérités, les méconnus, les oubliés, les méprisés, les sans succès et sans gloire.

Mais parmi ces vaincus de la vie présente, il y a les vainqueurs d’outre-tombe, et c’est parmi eux que Crémazie prend aujourd'hui sa place, celle que la postérité lui donne et qui ne pourra pas lui être enlevée.

Quand il habitait sa demeure de chair, on pouvait dire de lui avec Victor Hugo :

“Il va semant la gloire, il recueille l’affront.”

Mais le jour est venu de moissonner la gloire qu'il a semée, et cette plante vivace se reproduira d'elle-même sans semence nouvelle dans la suite des âges. .

Toute vie humaine ressemble plus ou moins à celle du premier homme. Alors même que ses commencements re sont pas heureux, elle a l'espérance et l'illusion qui lui font croire au bonheur et à l'Eden. Elle a ses rayons d’aurore, ses jours de soleil et toutes les fleurs du printemps. Puis un jour tout ce bonheur, plus ou moins réel, s'effondre dans un revers, dans

RD AN a ges

RON: annee 364 CONFÉRENCES ET DISCOURS mm une catastrophe, trop souvent dans une faute. Et la chute plus où moins profonde entratne de longues années d’expiation!

Telle a été la vie de nos premiers parents. Teiie à été celle de beaucoup de grands hommes, Telle a été l'existence de notre poète, avec cette différence que s'il a eu des jours de bonheur, ils ont été bien courts, Car il paraît être sorti de l’Eden dès le moment qu'il s'est heurté aux réalités de la vie.

Plusieurs pages de ses Poésies en témoignent.

J'en veux citer une qui remonte à 1859, alors qu'il avait 32 ans ; elle est dédiée à la mémoire de M. de Fenouillet, son vieil ami français qui venait de mourir,

à Québec. Il s'adressait dans ces vers au cher défunt ; il lui demandait quelle “douleur secrète avait brisé son âme”, et pourquoi pendant sa vie il paraissait toujours ‘plein de sombres pensées.” «

Puis il lui disait :

‘Aviez-vous éprouvé la malice des hommes ?

Ou plutôt trouviez-vous qu’ici-bas nous ne sommes Qu'un jouet d’un instant dans les mains du malheur ? Aviez-vous donc appris que l'existence avide Hélas ! ne pouvait pas combler l'immense vide De ce gouffre sans fond que l’on nomme le cœur? ” A cette strophe mère, il ajoutait :

“Venu bien a ;rès vous dans cette sombre arêne, Où partout la douleur domine en souveraine, Nous avons moins vécu, nous avons moins souflert : Déjà l'illusion à notre espoir ravie A fui loin de nos cœurs, et nous trouvons la vie Plus aride que le désert...”

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Comme vous le voyes, il avait dès lors perdu Millusion, et il identifiait son sort à celui de son vieil ami qui “ portait l'empreinte du malheur et dont une douleur secrète avait brisé l'âme.”

Quelle était cette douleur secrète ? Et Crémazie l'avait-il éprouvée ? Nous n’en savous rien .

Notre poète vivait très concentré en lui-même ; et nous avons vainement cherché dans ses œuvres en prose, ou en vers, la moindre trace d'une confidence. *

Nous nous sommes demandé s’il n'y avait pas là-dessous quelque amour malheureux ; mais Crémazie a-t-il jauais aimé ? Nous ne le croyons p23. Il semble qu’un poète sans amour est un phénomène. Car le grand inspirateur de la poésie c’est l'amour ; c’est. l'aliment pour ainsi dire indispensable du feu sacré.

Mais le poète qui aime chante ses amours, il les chante même trop. Il ne peut pas s’en taire, jusqu’à lasser le public qui finit par le lui faire comprendre

Les poètes les plus austères et les plus sombres, comme Dante, ont immortalisé une Béatrix quelconque dans leurs vers.

Or Crémazie n'a pas un poème, pas une ode, pas une idylle, pas un sonnet, pas un vers d'amour — sauf peut-être la ‘* Fiancée du Marin.” Mais cette légende ne contient que quelques mots d'amour. Ce sentiment n’y est qu’ébauché, et vous le devinez peut-être, étant donnée la nature sombre du poète, c'est un amour que le malheur poursuit, et qui finit le plus tragiquement du monde.

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