LES
APPLIED IMAGE Ine
1653 East Main Street Rochester, New York 14609 USA (716) 482 - 0300 - Phone
(716) 288 - 5989 - Fax
RE
Rien de plus innocent, pourtant, que l'attachement fidèle de la fiancée du marin ; rien qui fût plus digne -de bénédiction et de bonheur ; rien dans le présent, mi dans le passé qui appelat le châtiment ou l’ex- ‘iation.
Ecoutez ces trois strophes exquises qui peignent son héroïne :
“ Quané elle allait dans les prairies A l'heure où des roses fleuries, - Luit la splendeur, Devant cette pure auréole Le lis inclinant sa corolle Disait : ma sœur | ”
“ Quand elle allait au champ agreste Seule avec son gardien céleste, Divin appui, Du ciel l’immortelle phalange Se demandait, quel était l’ange, D’elle ou de Ini.”
“ La vertu dans ce cœur candide
Brillait comme le flot limpide D’an lac d'azur ;
Et le mal qui partout s'attache,
Ne put jamais mettre une tache Sur son front pur...”
Ne vous semble-t-il Pas que sur le chemir de cette créature angélique le bonheur va fleurir? N’a-t-on pas le droit d'espérer que, par un beau soir d'automne, on verra le brave marin, rentrer au port, et conduire à l'autel sa promise bien-aimée ? Eh bien ! non, le dénoue-
CONFÉRENCES ET DISCOURS 367 ment que le poète a préféré est lugubre. Le marin ne revient pas ; il va dormir au fond des mers où repose déjà son frère aîné; sa mère meurt de douleur, sa fiancée devient folle; et un soir, du haut d’un rocher, après avoir vainement appelé son bien-aimé, elle se précipite dans les flots !
Est-il possible d'imaginer rien de plus lamentable pour la fin d’un amour idéalement pur et légitime ? On comprend dès lors que, dans sa ‘ Promenade des Trois Morts,” il ait appelé l'amour ‘‘ un mot sonore aussi trompeur qu’un songe.” Ce sentiment est donc absent et de la vie et des œuvres de Crémazie. C’est pour combler cette lacune sans doute que le charmant chroniqueur montréalais, qui signe “ Madeleine ”, a imaginé pour le poète un amour in articulo mortis, comme si l’homme ne pouvait pas mourir sans y être aidé par une femme | Mais ‘‘ l’Adieu du Poète ” n’est qu’une jolie fiction, que toute la vie de Crémazie rend invraisemblable. Ce fut sans doute un malheur pour lui de n'avoir pas rencontré sur sa route un amour digne de lui; car un tel amour l’eut réconcilié avec la vie. Mais il n’a connu qu'un seul amour, un seul auquel il ait cru: C'est celui de la mère pour son fils, et du fils pour sa mère. Toute la vie il est resté fidèle à ce sentiment unique et absolu.
Sa correspondance en témoigne. Et c’est l'amour maternel qui lui a inspiré la plus belle page de son poème macabre,‘ La Promenade des Trois Morts ”.
DS 868 CONFÉRENCES ET DISCOURS er
En proie aux plus sombres pressentiments, il se voyait déjà, à l’époque de cette Composition, mort et oublié de tous ; mais il était convaincu que sa mère ne l’oublierait Pas, et quand il se représente lui-même dans son tombeau, il tressaille tout-à-coup, Parce qu’une goutte d’eau est tombée sur sa tête, il est sûr que c’est une larme de sa mère, et il entonne alors ce chant qui est d’une grande suavité :
“O larme de ma mère, Petite goutte d’eau Qui tombe sur ma bière, Comme sur mon berceau.
“ Larme/sainte et pieuse, Fille du souvenir, Perle plus précieuse Que les trésors d’Ophir ; ‘* Larme douce et bénie, Toi, que ma mère en deuil Des hauteurs de la vie Verse sur mon cercueil .
“Ah! coule, conle encore Sur mon front pâle et nu, Dure jusqu’à l’aurore Bonheur inattendu !
‘Ma tombe solitaire Où le ver accomplit Le terrible mystère De l’éternelle nuit, “ Maintenant arrosée Par ces larmes du cœur Comme sous la rosée
. S'épanouit en fleur...”
CONFÉRENCES ET DISCOURS 369 Il serait trop long de citer en entier cette espèce de berceuse funèbre — que l'enfant mort se chante à luimême.
Quand on a connu Crémaszie, un se demande pourquoi il n’est pas entré dans un monastère. Avec ses goûts pour la retraite et l'étude, avec son mépris du monde, ses idées sombres et son incroyance au bonheur d’ici-bas, il aurait fait, il me semble, un excellent moine. Il en avait du reste le type physique, et je me dis qu'il aurait été plus à l'aise dans un couvent de bénédictins que dans cette arrière boutique où je l’ai vu quelquefois, entouré de bouquins en désord re, et de livres üc comptes plus en désordre encore absorbé par la lecture de quelque : ne pendant que les clients attendaient qu'il vint ur offrir sa marchandise.
L'idéal monastique a dû le hanter, et il le regrettait sans doute quand il a écrit ces lignes :
“Les moines, n’aÿant pas à lutter contre les exigences de la vie matérielle, pouvaient se livrer dans t> ‘- la sérénité de leur intelligence, aux travaux .: res et aux spéculations scientifiques, et passer msi leur vie à remplir les deux plus nobles missions que puisse rêver l'esprit humain : l'étude et la prière.”
Au lieu de cet idéal qu'il a bien sûr rêvé et qui aurait convenu à sa nature, il était condamné à faire un petit commerce de librairie, qu’il négligeait quand il voulait faire de l'art, et qui éteignait son art quand
il vaquait aux affaires.
RTE — Re = ee
Passer ses jours auprès d’un comptoir à vendre de la papeterie, tenir des livres de compte, courir aux banques, escompter des billets pour faire face aux exigences de son commerce, négocier des emprunts usuraires, tels étaient les labeurs déprimants de cet idéaliste qui se sentait du génie, et qui ne savait parler que la langue des dieux!
“Dans de pareilles conditions, a-t-il écrit, c’est un malheur d'avoir reçu du ciel une parcelle du feu sacré... Si je n'avais pas reçu en naissant sinon le talent du moins le goût de la poésie, je n’aurais pas eu la tête farcie de rêveries, et j'aurais pu regarder le commerce comme un but sérieux de la vie. Je me serais brisé tout eniier aux affaires, et j'aurais aujourd’hui l'avenir assuré. Au lieu de cela, qu'est-il arrivé ? J'ai été un mauvais mare’ :aad,ct un médiocre poète.”
En plusieurs endroits de sa correspondance, il se plaint de ce métier qui lui est imposé, qui coupe les ailes à son imagination,et qui refroïidit comme uné gelée (c’est son expression) le feu de son intelligence. Mais ce malheur n’était rien, comparé à la catastrophe qui allait en être l'aboutissement fatal. L'insuccès dans les affaires allait sans cesse grandissant. Les expédients auxquels i] avait recours pour sortir de ses embarras financiers devenaient de plus en plus difficiles.
On sait que la res angusta domi d’Horace, tourment et tyran de tant d’existences, est une conseillère
T DISCOURS or CR PE u
funeste. Que se passa-t-il alors dans cette Ame fière et droite qui n'avait jamais, jusque là, méconnu 123 lois de Ja justice ? Dans quel réseau inextricable d'affaires malheureuses se trouva-t-il un jour enlacé ? Et comment vint enfin pour lui cette heure mauvaise, cette heure fatale qui perdit tant d'hommes admirablement doués, et qui lui fit commettre la grande faute de sa vie ?
— C'est un de ces mystères de la fragilité humaine qu'on ne s’explique pas, mais que l’histoire universelle relève dans la vie de bien des grands hommes, et qu’il faut savoir oublier, quand toute frace en a été effacée par les larmes du repentir et par les tourments de toute une vie d’expiation.
Ce fut un événement bien douloureux dans le petit cercle d’amis qui admiraient le poète, et qui attendaient de lui de grandes choses, lorsqu'ils apprirent soudainement qu'il avait disparu.
Qu'était-il devenu ? ce fut un mystère pendant longtemps ; ses parents seuls connurent sa retraite et toute l’immensité de son malheur.
Mirages de gloire, rêves de fortune, projets d'avenir, tout s'était effondré. Plus d’espérances, plus d’amis, plus de famille, plus de patrie, tout avait sombré dans un naufrage effroyable. Il avait tout perdu, jusqu’à son nom ! car sur la terre étrangère il portait un nom étranger. Et dans l’écrasement moral que la douleur avait opéré sur tout son être, il sentait qu'un mal inconnu hantait son cerveau, et menaçait d’éteindre jusqu’à la flamme de son génie.
Mnenemaneeensmeememmtene
men tpeennanié jme
nt,
Ne pénétrons pas plus avant dans les profondeurs de cet abtme, où il avait été précipité soudainement, en pleine force, en pleine jeunesse, d'où il ne pouvait plus remonter, et dans lequel il ne réussissait pas même à mourir !
Maisalors,me demanderez-vous, Comment ce martyre a-t-il pu durer seize ans ? C’est lui-même qui va vous répondre : ‘ Bien des fois, écrit-il, si je n'avais eu la foi canadienne, je serais allé me pendre au reverbère du coin comme Gérard de Nerval, ou je me serais abandonné comme Henri Murger ; mais quand le noir m'enveloppait de trop près, quand je seutais le désespoir me saisir à la gorge, et que le drap mortuaire semblait me tomber sur la tête, je courais à Notre. Dame des Victoires, j'y disais une bonne prière, et je me relevais plus fort contre moi-même."
Pendant que son tourment se prolongeait dans son exil, l'oubli se faisait plus profond au pays natal ; un grand nombre croyaient même qu'il était mort, lorsqu'on apprit un jour qu’un nommé Jules Fontaine venait d’être enterré au Hâvre.
Jules Fontaine, c'était lui. C'était le poète que toute une race avait acclamé un jour comme son verbe national, c'était le chantre aimé de toutes nos gloires patriotiques. III
Tel fut l’homme que j'ai cru nécessaire de vous montrer pour vous faire mieux comprendre son œuvre. Car elle porte la Marque de sa vie ; et quoi-
CONFÉRENCES ET DISCOURS 373 qu’elles soient toutes les deux sombres et dramatiques, on peut dire qu’elles s’éclairent l’une par l’autre.
Dieu crée de rien. Mais il n'en est pas de même de l'homme. Il lui faut une matière première, et quand son génie a donné à cette matière une vie nonvelle sous une forme perfectionnée, on appelle cela une création.
Tantôt il prend cette matière première en dehors de lui, et son œuvre est alors ce qu'on appelle impersonnelle. Tantôt il la prend en lui-même ; mais dans l’un et l’uutre cas, le véritable artiste ne crée vraiment qu’à la condition de donner une grande part de sa substance.
L'œuvre de Crémazie est plutôt personnelle. Sa poésie, c'est lui, c'est-à-dire la manifestation d= sa nature et de sa vie, toutes deux sombres et tragiques.
C'est ce qui en fait l’originalité ; mais c’est aussi la cause de ses imperfections.
S'il avait pu sortir de lui-même, son œuvre y aurait gagné en lumière, en chaleur, et en beauté. Mais jamais il n’a pu échapper aux tristes réalités de son existence, ni trouver en lui-même ces clartés d’aurore et ces rayons de soleil qui auraient illuminé ses créations.
Dans Chateaubriand la désespérance est souvent une attitude, une pose. Dans Crémazie elle est un tourment intérieur, profond, incurable. Comme Dante et comme Pascal, il regarde les profondeurs de la misère humaine et son pessimisme est empoignant.
ll Il a cherché quelquefois à exprimer ln sensation | du bonheur, mais il n'y a pas réussi. J'en trouve dl la preuve 1° dans cette ‘ Fiancée du Marin ” dont je vous ai dit le dénoûment tragique jusqu’à l'invraisemblance ; et 2° dans une lettre qu’il écrivait de Paris à l'abbé Casgrain. Pressé Par ce dernier d’avoir à terminer sa ‘ Promenade des Trois Morts ”, il lui écrit qu’il y travaille, mais que l'exécution de son plan est bien difficile, 11 Jui faudrait décrire le bonheur des élus et c’est là ce qui l’embarrasse. ‘ Le chant des maudits éternels va assez bien, dit-il, mais celui des élus offre bien des obstacles.”
Reconnaissez-vous l’incurable blessé ?
C'est vers le même temps qu'il écrit à ses frères : “ Mon feu de cheminée est le seul ami que je possède en France.”
Avec une pareille nature, vous ne serez pas étonnés qu’il ait plusieurs fois choisi la mort comme sujet de composition. Le plus beau de ses poèmes peut-être est intitulé : ‘ Les Morts ” ; et je veux vous en citer quelques vers :
“ O morts, dans vos tombeaux vous dormez solitaires.
“ Vous ne demandez rien à la foule qui passe
Sans donner seulement aux tombeaux qu'elle efface Une larme, un soupir;
Vous ne demandez rien à la brise qui jette
Son haleine embaumée à la tombe muette, Rien, rien qu’un souvenir.
ae, UE, DRE DL
# Toutes les voluptés où notre âme se mêle Ne valent pas pour vous un souvenir fidèle, Cette aumône du cœur Qui s'en vient réchauffer votre froide poussière, Et porte votre nom, gardé par la prière, Au trône du Seigneur.
‘ Notre cœur égoïste au présent seul se livre Et ne voit plus en vous que les feuillets d’un livre Que l'on a aéjà Ins ; Car il ne sait aimer, dans sa joie ou sa peine Que ceux qui serviront son orgueil ou sa haine ; Les morts ne servent plus...”
Vous avez sans doute remarqué qu’il ne se rencontre | dans ces vers aucune cheville, aucun mot sonore H visant à l'effet, aucune image cherchée. Chaque | phrase exprime une idée, un sentiment, et cette | expression est naturelle et simple.
Permeitez-moi de vous signaler en même temps certains traits acérés qui le font bien connaître, et tout spécialement son mépris pour la foule dont le | :
cœur oublie les morts et dont les pas effacent les tombeaux ; ses sarcasmes pour l’égoïsme humain qui regarde les m' ‘ts comme les feuillets d’un livre qu’il a déjà lus, et dont il n’a pas raiscn de se souvenir puisqu'ils ne servent plus !
Une des dernières strophes de cette pièce est une étrange prophétie.
A cette époque (1856) rien ne pouvait faire prévoir la catastrophe, qui devait atteindre le poète six ans
er plus tard, et cependant on dirait qu'il avait le pressentiment de l'exil qui l’attendait. Écoutez bien :
‘* Prie;: pour l'exilé qui loin de sa patrie
“ Expira sans entendre une parole amie;
“ Isolé dans sa vie, isolé dane sa mort,
“ Personne ne viendra donner une prière,
‘* L'aumône d’une larme à la tombe étrangère ! “ Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort ?’
Quand on relit aujourd’hui ces vers, ne semble-t-il pas que le poète ait eu les attributs d‘un voyant, et qu’il eut la vision des malheurs que l'avenir lui réservait ?
Il y aurait beaucoup à dire sur ‘ La Promenade des Trois Morts ” qui est plus lugubre encore, et qui eut une énigme ténébreuse dont Personne n’a jamais trouvé la clef. Mais la critique de cet étrange poème m'entraînernit trop loin. C'est une composition de longue haleine qui a de grandes beautés et de grands défauts.
Ceux qui ont le goût du macabre et de l'horrible l'admirent ; mais nous croyons sincèrement que Crémazie ne l’a jamais terminée Parce qu'il a fini par s’en dégoûter lui-même.
Par bonheur, il y avait en lui autre chose et mieux qu’un René ou un Werther. Il y avait un patriote, un Canadien-Français profondément épris d'amour pour son pays et pour notre première mère-patrie, la France, et il s’est mis tout entier dans une série de poèmes patriotiques.
A l'époque de leur publication, ils répondaient à un besoin national. Les Canadiens-Français avaient conquis sous le régime de l'Union, après de glorieuses luttes, toutes les libertés publiques nécessaires. Ils s’affirmaient en face de l'élément anglais, réclamant leur place au soleil sur tous les terrains de l’activité humaine. Papineau, Lafontaine, Cartier, avaient exercé leur part légitime d'influence dans le domaine politique. Etienne Parent s'était ‘ it un nom dans le journalisme français; Garnes venait de publier sa grande histoire du Canada ; i aeure était donc venue pour le Canada-Français de prendre avssi sa place dans le champ de la poésie française.
Crémazie parut alors dans son rôle d'évor. ::r de la France, et de barde national. Ce rôle tel ; ‘il le comprend s’harmonise avec sa nuture pleine de tristesse et de regrets. La patrie, qu'il chante, est un idéal qui a vécu, mais qui est mort, et qu’il espère À peine voir revivre. Québec est pour lui une Jérusalem conquise, qui ne sera jamais délivrée, et il est le Jérémie de cette nouvelle Solyme. Ses strophes sont des lamentations, et, quand il va promener sa réveric mélancolique sur le rempart, il ressemble à ces juifs qu’on voit encore à Jérusalem, pleurant sur les ruines du Temple détruit.
Rien ne l’intéresse plus des temps qu'il traverse, excepté ce qui lui rappelle le passé glorieux évanoui. Crémazie n’est pas de son siècle, mais du siècle précédent ; et quand il élève la voix, c’est pour célébrer
les douleurs d'autrefois, les gloires d'autrefois, les héros d'autrefois.
Dans chaque poème reviennent des vers qui commencent ainsi :
“ Regrettez-vous encore lee jours de Carillon ?
“ Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux ?
“ Qui nous rendra cetté époque héroïque ?
“ Qu'ils étaient grands ces jours...
Se nene noneen conne sosoone
“ Vous souvient-il, vieillards de ma patrie ?.…
Tous ces poèmes se suivent et se ressemblent. On dirait les chants successifs d’une même épopée nationale, ou une collection de sonneries militaires. Tous, ils sonnent le rappel d’un passé glorieux dont le poète espère je ne sais quel retour impossible.
Et ce passé, il veut qu'on l’admire et qu’on s’en souvienne toujours. Il est lui-même l'incarnation de la patriotique devise de notre Province, ‘je me souviens,” et toute son œuvre en est la paraphrase.
Vous me direz peut-être que ces poésies sont tout de même un peu monotones et qu’elles ont toujours le même refrsin. Oui, mais elles ressemblent à ces chansons populaires et à ces berceuses de l'enfance que l'oreille aime entendre même quand l'esprit est ailleurs.
Il est un de ces poèmes dont on ne se lasse
jamais et qui suffirait à immortaliser Crémazie : c'est le ‘* Drapeau de Carillon.” S'il faut en croire sa correspondance, le poète n’en avait pas une très haute opinion. Mais c'était modestie de sa part, ou bien c’est une preuve de plus que l'on est mauvais juge dans sa propre cause. Car le ‘ Drapeau de Carillon,” sauf quelques vers un peu faibles, est une inspiration de grande envolée, dont l'émotion grandit à chaque strophe, et qui s'élève jusqu'à la haute éloquence.
J'ai vu l’autre jour, à Montréal, la maquette du monument Crémazie, et j’ai félicité chaleureusement M. Hébert de s'être inspiré de cette belle légende du “ Drapeau de Carillon,” et de l'avoir reproduite en bronze dans le bas relief du monument Crémazie. I1 ne pouvait mieux faire connaître à la postérité l’œuvre nationale de notre poète.
Que vous dirai-je maintenant du côté purement littéraire de l’œuvre de Crémazie ? Il est bien entendu qu'il ne parlait pas la langue poétique de nos jours. Ii appartient à la première moitié du 19e siècle, et son style tient à la fois du classique et du romantique. Crémazie n'était pas d’ailleurs de ces poètes, dont parle Boileau, qui n’ont pas à chercher la rime, mais que la rime cherche, et qu’elle trouve naturellement. | Les premiers disciples de Crémazie, Fréchette et Lemay, sont de ces heureux-là, et, s'ils fuyaient la rime, elle courait après eux. Mais Crémazie la cherchait péni- ! blement, etil ne la trouvait pas toujours. Pauvre ;
—— 380 CONFÉRENCES gr DISCOURS
Crémazie! Tous les biens de ce monde Je fuyaient, même la rime riche.
Il n'avait Pas non plus une grande richesse d'images, ni d’ornemerts, et son vocabulaire manquait de variété et d’étendue. Aussi l'expression est-elle rarement neuve; mais elle est toujours correcte et juste.
Ce qu'il possédait surtout, c’étaient les grandes et fortes pensées, et les sentiments qui émeuvent le cœur et qui remuent l’âme humaine.
Enfin, sa sensibilité est excessive et surtout trop sombre, mais elle alimente en lui le plus pur patriotisme ; et elle devient ainsi la source de ces belleg inspirations qui en font un poète éminemment national.
Encore un mot, et j'ai fini, Le Principal titre de Crémazie au souvenir de Ja postérité, ce n’est pas
l'inspirer encore à tous les cœurs jeunes qui se sentent la moindre vocation littéraire.
C'est un fait incontestable qu'il a fait école, et que toute une pléiade de jeunes écrivains na marché sur ses traces. Ses principaux disciples, qui ont continué l'épopée nationule commencée par lui, Peuvent certainement dire :
“ Nos chants naquirent de ses chants.”
Oui, le vrai titre de Crémazie À notre reconnaissance est là. Il a donné une impulsion puissante au mouvement littéraire, et cette impulsion est toute idéale et patriotique.
En exaltant et glorifiant la patrie à chaque page de son œuvre, il nous apprend nos devoirs envers elle et envers les grands hommes qui l’ont illustrée.
À nous maintenant de lui accorder à lui-même une place éminente au panthéon de notre histoire.
Nous sommes plus obligés que nos compatriotes anglais de glorifier les nôtres, quand ils sont morts. Et, savez-vous pourquoi ?—Parce que, règle générale, nous leur rendons moins justice de leur vivant
Nous ne nous souvenons pas assez que nous appartenons à une Église qui a plus que toute autre le respect des vivants et le culte des morts.
Aussi bien est-elle la grande école de justice, qui enseigne aux hommes et met elle-même en pratique le pardon au repentir, et la rédemption par l'expiation.
Les années d’exi! de Crémazie ont été celles d’un chrétien, et il est mort dans les bras du prêtre. Sa dure expiation s’est prolongée au-delà de la tombe, dans le long oubli qui s’est fait autour d'elle. Elle doit être aujourd’hui bien finie.
Et je suis heureux, pour ma part, de songer qu'il va revivre enfin glorieux dans le bronze impérissable qui va symboliser son œuvre, sur ce sol natal qu'il a tant aimé et pleuré, et qui devient enfin le lieu de son apothéose.
a FR mouse pce aa . LA
ro
PRONONCÉ AU PALAIS DE JUSTICE DE QUÉBEC, À L'OCCA- SION DE LA PROMOTION DU JUGE ROUTHIER AU POSTE DE JUGE-EN-CHEF DE LA TOUR SUPÉRIEURE, POUR LA” PROVINCE DE QUÉBEC.
© Pour que nos lecteurs apprécient mieux ce discours, nous le faisons précéder d’un extrait de l’allocution prononcée dans cette circonstance par M: F. X. Drouin, bâtonnier du barreau. Ce ne sont pas des paroles banales.