‹ Conférences et discours [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 49 · PR CR · texte numérisé non relu

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songe guère en ce moment ; car il commande une

caravelle de Gênes et il poursuit un navire vénitien sur les côtes du Portugal.

Par quels mystérieux enchatnements de la destinée Dieu va-t-il faire de ce Génois le commandant d’une expédition espagnole ?

Ecoutez, Messieurs, et admirez avec moi les voies de la Providence.

Le commandant Génois a atteint le vaisseau vénitien ; il a mis le grappin dessus, et décidé à vaincre ou à mourir, il a amarré solidement les deux navires. Une lutte corps à corps s'engage, et se poursuit tout le jour entre les courageux marins; mais, vers le soir, ie feu prend aux deux navires et les consume.

Les rares survivants du combat se jettent à la nage, et la nuit les enveloppe de son ombre.

L'élu de Dieu a échappé au fer des ennemis, et aux flammes de l'incendie ; mais qui le sauvera de l’abîme où il est plongé ?

La côte portugaise est bien loin à l'horizon, et le ciel dont les étoiles scintillent, est bien plus Join encore. A l'Océan insondable, qui est toujours effroyable, la nuit est venue ajouter ses horreurs. Chaque vague qui se creuse est comme une tombe qui s'ouvre ; chaque crête écumeuse des flots est un blanc suaire qui ensevelit le naufragé ; chaque bruit sourd de la houle retentit comme un glas funèbre ; chaque gémissement du nageur exténué ressemble au râle de l’agonie.

14 CONFÉRENCES ET DISCOURS RE ES: QT Re

Cependant Colomb lutte énergiquement contre les flots qui l’engloutissent. Mais enfin les forces l’abandonnent, et il ne peut plus rien attendre de Ja terre êt des hommes. Alors il regarde le ciel—cet autre abîtme où il voit luire des prunelles compatissantes—et il jette un cri vers Dieu.

Tout à coup, sous sa main qui ne fait plus que battre la vague, il sent une rame, une de ces longues rames qui, À cefte époque, suppléaient aux voiles dans les jours de calme. C’est la, planche de salut que Dieu lui envoie ; il s’y appuie, il s'y repose, et il recommence la lutte pour la vie.

Quand le jour parut il abordait aux rives du Porttgal. Il avait alors 33 ane, l'âge du Christ, quand il sortit vivant du tombeau !

Grâce au souffle qui l'anime, le grain de poussière avait été plus fort que la mort, et il était sur la route

de l'Espagne où la Providence le voulait pour l’accomplissement de ses desseins.

Plus de vingt années s'écoulent, et le XVe siècle touche à sn fin. La plupart des géographes représentent encore la terre sous la forme d’une surfnce plate, quoique plusieurs savants soutiennent qu’elle est sphérique.

En 1492, un savant géographe allemand—Martin Béhaïm—fabrique un g'obe de cuivre, et dit à ses contempcrains : Voici la terre ! Sur le vélin dont il le

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revêt il trace les limites plus ou moins connues de l’ancien continent, et lui donne comme dimension environ la moitié de Ja sphère. Sur l’autre moitié, qui est vide, il écrit: Mare Tenebrosum.

Mais dans cette Mer Ténébrense n’y a-t-il pas quelque terre? Les anciens n’ont-ils pas transmis à la postérité la légende de l'Atlantide ? Les marins du Nord n'ont-ils pas cru apercevoir au large des Canaries les îles fantastiques de Saint- Brandan et des Sept- Cités ?

Le savant allemand croit à l'existence de ces terres, et il en fixe au hasard l'emplacement dans la Mer Ténébreuse.

C'est un fait remarquable dans l'histoire de la civilisation, qu'avant de prendre corps et devenir des réalités, les grandes conceptions humaines flottent souvent dans le monde des intelligences, comme les brouillards dans l'atmosphère. Ce sont des mirages, des croyances vagues, des rêves qui émeuvent les esprits et stimulent les études. Puis, un jour ces formes indécises se condensent, dessinent leurs contours, et deviennent des réalités.

En 1492, la science ne connaît encore que des mirages dans la Mer Ténébreuse, et les îles que le géographe allemand y dessine sont imaginaires. Mais dans son erreur il y a un fond de vérité.

Bien au delà des parages brumeux où il place ses îles légendaires, entre deux mers également ténébreuses, s'étend une terre immense — ‘‘vicrge au

vague profil de femme endormie, la tête appuyée au pôle nord, les pieds sur le pôle sud, la taille ceinte par l’Equateur, un bras étendu vers l’Asie, l'Alaska, l’autre vers l'Europe, le Labrador—.”" (*)

Cette vierge attend un époux, un dieu, qui doit la rendre mère de nombreux enfants.

Depuis longtemps, en effet, les peuples civilisés de cette terre inconnue—les Mexicains— croient à la venue prochaine d'un dieu. D'après une vieille tradition, ce dieu les a quittés, plusieurs siècles auparavant, “emporté dans une barque vers les rives lointaines où se lève le soleil; mais il a promis de revenir,” (f) et quelques années seulement avant 1492, l’un des pieux rois du Mexique a dédié un temple au dieu inconnu—comme avaient fait les Athéniens, quelques années avant l’arrivée de saint Paul en Grèce.

La longue attente de cette terre abandonnée par son dieu va-t-elle enfin être comblée? L'étoile mystérieuse qui a brillésur Bethléem, qui a franchi la Méditerranée, illuminé Rome et toute l'Europe occidentale, va t-elle enfin traverser la Mer Ténébreuse ?

O Providence! Dans le temps même où le géographe allemand en dessine les contours, sur sa sphère, cette mer a cessé d’être solitaire et ténébreuse.

Une lumière, vient de s'allumer dans ce: ténèbres séculaires et s'avance de l'Orient à l'Occident. Elle

(*) E. M. de Voguë, Souvenirs et Visions, p. 51, (+) Idem, p. 54.

est faible, mais elle est vivante et-elle marche. A travers les déserts de l'Océan, elle conduit trois navires qui viennent d'Orient, comme l'étoile miraculeuse guidait les trois Mages à travers les sables d'Arabie,

O souffles de l'atmosphère, brises. de la mer et du ciel, n'éteignez pas cette flamme sainte dont le monde a besoin, et qui est plus lumineuse que l'étoile des Mages, puisqu'elle porte avec elle non seulement la Révélation, et les prophéties, mais tout l'Evangile, toute la lumière dégagée par quinze siècles de christianisme |!

O merveille! c'est à côté de l'image du Christ suspendue au grand mât, que cette lumière étincelle, et le navire qui les porte a le même nom que la femme bénie qui a porté Jésus dans son sein.

Terre vierge de l'occident, qui sommeilles à l'ombre de la mort, lève-toi: Voici ton époux qui vient! Voici le Dieu que tu attends depuis des siècles, et qui va faire de toi la mère de nations puissantes et glo-

rieuses !

Messieurs, s'il se rencontrait jamais un Virgile chrétien, capable de chanter dignement ce prodigieux voyage de Colomb, auprès duquel celui d’Enée n’est qu’un jeu d'enfant, il n’aurait rien à inventer. L'histoire vraie de cette découverte a tous les éléments d’une épopée, et le merveilleux y abonde.

Dieu et l’homme en sont les héros. Le ciel, la terre, l'Océan, tous les éléments y jouent un rôle. Le surna-

turel ; coudoie la nature, et de temps en temps soutent contre elle une lutte surhumaine.

Au milieu des spectacles tantôt splendides et tantôt formidables qui se déroulent à ses regards, Colomb est un intermédiaire entre la nature et son Acteur. Son âme vibre comme une lyre au souffle de toutes les harmonies naturelles et surnaturelles. Il entre en communication avec les éléments, et les rattache à l’œuvre divine qu’il accomplit avec leur concours.

Il me semble le voir, le grand homme, debout sur le tillac de son navire, les yeux tournés vers le soleil qui va disparaître À l'horizon, et lui disant: ‘ Astre lumineux que j'ai pris pour guide, il ya bien des jours que je marche À ta suite, mais je veux te suivre encore jusqu'aux pays lointains où tu te couches, et que toi seul connais ! ”

Il me semble le voir contemplant le ciel, au milieu des nuits étoilées des tropiques, et demandant leurs secrets aux lointains soleils qui illuminent les profondeurs.

11 me semble l'entendre interrogeant ja grande nature équatoriale qui l'entoure, avec l’anxiété du génie aux prises avec l'inconnu : ‘O mer, dont les horizons sans limites se succèdent devant mon navire, dis-moi, quel est ton nom ? Constellations qui brillez sur ma tête et qui éclairez mes nuits, comment donc vous appelez-vous ? Vents impétueux qui soufflez dans mes voiles, où donc m’emportz-vous ?—Vous ne me répondez rien. L'inconnu m’enveloppe ; je

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nage dans l'ombre et le mystère, comme perdu entre deux infinis. Mais, je ne crains rien parce que je crois À ma destinée, et veux la remplir. Je crois aux continents inconnus, je crois à demain qui va me révé-

ler la terre. Je sens que Dieu m’associe à son œuvre,

et qu'il m'a chargé d'ouvrir aux nations la route des mondes qu’il a créés pour elles ?

‘Gouffres mugissants, Ouragans et tempêtes, écueils et bancs de sables, luissez passer le collaborateur de Dieu. Vous ne me dites pas vos noms, mais je vous dirai le mien : mon pays m'appelle Christoforo, porteur du Christ, et je m'en vais porter la nouvelle de sa venueaux nations malheureuses, qui l'ignorent encore.

Laissez passer le messager de votre Seigneur et Maître!”

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Messieurs, si c'est là de la poésie, c'est en méme temps la vérité historique. Colomb est bien le messager du Christ, et c’est b'en sa venue qu’il va annoncer aux Infidèles du Nouveau-Monde.

Entendez-vous ce chant solennel et pieux qui retentit à bord des caravelles, un soir, au soleil couchant ? Vous le connaissez ce chant, car vous l’avez entendu dès votre plus tendre enfance, et ce matin encore, il retentissait sous les voûtes de votre vieille cathédrale, dans l’admirable traduction musicale du plus grand compositeur que la France a produit. C’est le cantique des anges dans Ja nuit de Bethléem : Gloria in

80 CONFÉRENCES ET DISCOURS ane ne

excelsis De... Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. !

Que signifie donc ce chant qui s'élève des caravelles, et qui s'étend sur les eaux, mêlé aux accis:r :tions des équipages ? Est-ce pour saluer le sols qu 86 couche ? Non, c'est pour saluer la terre cn .… lève à l'horizon ! C’est qu’un des marins de la ;.ntæ vient enfin de pousser le cri si longtemps attendu : Terre ! Terre !

C'est le moment du triomphe; et dans l’exaltation de sa joie l’immortel découvreur aurait pu s’écrier : “Gloire à nous !” Mais non, le messager du Christ n’a songé qu’à la gloire de son Chef, et tombant à genoux il s'est écrié :.. Gloria in excelsis Deo !.…

Quand le sublime cantique a retenti pour In première fois au-dessus des collines de la Judée, c'était Pour annoncer au monde une ère nouvelle.

Eh ! bien, c’est encore une ère nouvelle qui s'ouvre avec la découverte de l'Amérique. C’est la naissance d’un monde, et pour les peuples de ce monde c’est la venue d’un Dieu.

Cependant, Messieurs, les marins de la Pinta s'étaient trompés, et ce qu'ils avaient cru être la terre n'était qu’un mirage,

On était alors au 25 septembre et ce ne fut qu'au 12 octobre, quand l'aurore épancha sur les eaux ses lueurs naissantes, que la terre déroula ses riantes perspectives aux yeux ravis des marins.

Ils entonnèrent alors le 7e Deum, l'hymne incom-

CONFÉRENCES ET DISCOURS 81 ARE RO à

parable de la reconnaissance, et je vous laisse à devi. ner quels sentiments soulevaient leurs poitrines quand les échos des rives inconnues répétaient ces versets sacrés :

“ Pleni sunt cœli et terra Majestatis gloriæ tuæ, la terre et les cieux sont remplis de la mairité de ta gloire.

Te per orbem terrarum sancta confiletur Ecclesia, l'Eglise sainte publie tes grandeurs sur toute la surface de la terre 1”

Il semble qu'il Y avait jusqu'alors dans ces paroles une pieuse exagération, ou une figure de rhétorique, puisque l'Eglise n’était connue qu'à la moitié du globe; mais désormais elles seront vraies à la lettre : l'Eglise publiera les grandeurs de Dieu dans toute l'étendue des terres, per orbem lerrarum !

Revêtu des insignes de ses nouvelles dignités d'Amiral de l'Océan et de Vice-Roi des Indes, Colomb se fait conduire au rivage. Il s’y prosterne, et baise le so} en pleurant ; puis, déployant son étendard, où brille l'image du Christ à côté des armes de Castille, il tire son épée, et déclare prendre possession au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ de cette terre qu'il nomme San Salvador, Saint-Sauveur !

Et comme s'il n'avait pas suffisamment affirmé sa mission providentielle, et le triomphe du Christ en sa personne, il fait faire une grande croix, et il aide luimême à la planter pendant que les marins chantent l'hymne de victoire du christianisme :

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Vexilla Regis prodeunt ; Fulget Crucis mysterium.

Les étendards du Roi s’avancent Et le mystère de la croix rayonne!

Oui, certes, il s’avance le glorieux étendard de l’unique Roi de ce monde, et il vient de faire un pas de géant !

Pour aller du calvaire aux colonnes d’Hercule il lui a fallu quinze siècles ! Mais en quelques semaines il vient de franchir la Mer Ténébreuse, et il va maintenant faire son tour du monde,

Messieurs, je ne connais rien de plus grand dans l'histoire, ni même dans la poésie. Les plus belles scènes de l’Iliade et de l’Enéide semblent bien pâles, à côté de celles-ci ; et toutes les conquêtes des Alexandre, des César et des Napoléon ne sont rien, comparées à celles que vient de faire Colomb au nom du Roi des rois !

Tout est extraordinaire dans le héros dont nous célébrons la grandeur. Täntôt il nous apparaît dans un demi-jour comme les personnages légerd.ires et fantastiques ; tantôt il se profile comme les {randes figures des poèmes bibliques.

En face des phénomènes de la nature, il a l’intuition des choses cachées, et il devine ce que la science n’a pu lui apprendre.

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CONFÉRENCES ET DISCOURS 83 a ,

Toute sa vie est un drame étonnant par ses péripéties heureuses et malheureuses Il a connu toutes les ” extrémités de l'existence humaine. Il est parti d'en bas, il s’est élevé jusqu'au faîte des honneurs, et il est tombé jusqu'au fond de l’abtme du malheur !

La fin de sa carrière est la plus douloureuse que l'on puisse imaginer, et c'est lui qui écrit un jour à son oi cette parole aussi profondément triste que les plus sombres accents de Job et de Jérémie : + Que ia terre pleure sur moi ! ”

Ce n'est pas Gênes, ni la Castille, ni même l'Europe qu’il convie à pleurer sur sa malheureuse destinée ; c'est la terre entière, la terre que les hommes ne connaissaient pas ei qu'il leur n révélée !

Jamais poète n'a poussé un cri plus sublime de douleur, de hardiesse et de grandeur !

Et maintenant, contemplez le grand Amiral de l'Océan étendu sur un lit de douleurs dans une chambre d’auberge de Valladolid, dont les murs sont nus. Je me trompe, ces murs ont un ornement—les chaînes dont l'insolent Bobadilia, l’envoyé des souverains, a chargé le Révélateur du globe !

Voilà le trophée qu’il a rapporté d'Amérique, et il a ordonné qu’on le suspende aux murs de su chambre, et qu’on le mette avec lui dans son tombeau.

Ce qui rend particulièrement douloureux le contact du malheur, c’est le souvenir des bonheurs et des espoirs évanouis ; et dans les grands deuils ce sont les beaux jours d'enfance qu’on voit surtout repasser dans un lointain vaporeux et rose.

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À Gethsémani, Jésus revoyait sans doute les années de Nazareth, et peut-être entendait-il encore les concerts lointains des anges dans la glorieuse nuit de Bethléem.

Quand, sur son lit de mort, Colomb regardait ses chaînes suspendues aux murs, que de souvenirs:touchants et suaves illuminaient la vision de son passé depuis les paisibles années de la boutique du cardeur génois jusqu’à son entrée triomphale à Barcelone au retour de son premier voyage en Amérique!

Maintenant il ne lui restait plus qu’un seul voyage à faire, et qu’un monde à découvrir-—le plus grand, le plus ancien et le plus inconnu des mondes.

Mais si ce monde lui était inconnu, Colomb en connaissait le Roi. Il y avait longtemps qu’il le servait, et il avait confiance que ce roi serait moins ingrat, et plus généreux que le roi d’Espagne. Dans la ferveur de sa foi il pouvait lui dire: “ Grand Roi, je vous ai porté à travers la Mer Térébreuse dans un monde qui ne vous connaissait pas; emportez-moi maintenant à travers les espaces infinis, dans le monde mystérieux où vous régnez.” e

Certes, le Roi du ciel n'a pu rester sourd à cet appel, et le jour fut bien choisi pour faire monter auprès de lui son fidèle serviteur 3 Car il mourut le jour de PAscension—20 mai 1506.

Sans aucun doute, le monde des âmes s’émut de l’arrivée du grand découvreur; mais le monde des Corps ne s'aperçut guère de son départ.

a meer ae cod an CONFÉRENCES ET DISCOURS 85

Autour du grand Amiral de l'Océan le silence de l'oubli avait précédé celui de la tombe, et l'on ne sut même pas, en dehors de son entourage, qu'il était mort dans une chambre d’auberge, et qu'il avait été inhumé sans pompe, sans monument, sans épitaphe, dans les caveaux d’un couvent de m rines.

Est-ce donc là la fin que le monde réserve à ses plus illustres enfants? Hélas, Messieurs, il faut bien le reconnaître, c’est ainsi que finissent les plus insignes bienfaiteurs de l'humanité, ceux qui la rachètent ou qui la sauvent.

Ce n’est pas impunément qu’on devient le collaborateur de Dieu dans le grand œuvre de la Rédemption. Tout sauveur est une victime, et tout apôtre un martyr.

Mais leurs fins ne sont que des commencements. Ces couchers de soleil du passé sont des aurores d'avenir; et les brouillards dn déclin ne sont qu'un contraste de plus avec les rayonnements de l'aube.

Je vous ai montré Colomb obscurément inhumé dans les caveaux d’un monastère; mais ce n’est pas la fin de son étonnante histoire, et le grand découvreur des mondes n’a pas fini de voyager.

Il y avait à peine sept ans qu'il dormait dans son couvent, lorsque le vieux roi de Castille s'avisa un jour de penser qu’il devait peut-être un tombeau à celui qui lui avait donné un monde, et il ordonna la

tem 86 CONFÉRENCES ET DISCOURS

translation de ses cendres de Valladolid à Séville où de pompeuses funérailles lui furent décernées.

Vingt-trois ans s’écoulent et une nouvelle agitation se fait autour de l’illustre mort. On le transporte à bord d'une caravelle, et il part pour ce nouveau monde qu'il a découvert et qu'il a tant désiré revoir. C'est daus la cathédrale de Saint-Domingue, ville qu'il a fondée, que sa dépouille mortelle reposera désormais.

Deux siècles et demi passent, et son sommeil est de nouveau interrompu. Saint-Domingue a été cédée à la France, et l'Espagne revendique son grand homme. Après de grandes solennités religieuses et militaires, il remonte sur un navire de l'Etat, appelé la Découverte, et il va demander asile à la Havane dans cette île de Cuba qu'il a proclamée “U plus belle que les Yeux de l'homme aient jamais vue !”

Vivant, il avait fait quatre expéditions en Amérique pour y découvrir des terres nouvelles : mort, il fait quatre voyages à la recherche d'un tombeau définitif !

Mais est-il bien sûr que ce tombeau soit pour jamais fermé sur le grand homme ?

Messieurs, si vous allez aujourd’hui demander à le voir dans la cathédrale de la Havane il me semble que le gardien pourrait bien vous répondre : celuique vous cherchez n'est plus ici! Ila percé de sa tête la pierre de son tombeau, et il fait son ascension duns les sphères de la gloire humaine!

N'en voyez-vous pas, Messieurs, les étapes glorieuses ?

Il y a deux mois il était à Huelva, et des milliers de marins venus de toutes les parties du monde ont cru le voir à bor:1 de sa curavelle ressuscité, et l’ont acclamé! k

Il y a quelques semaines il était à Gênes, et sa ville natale lui a donné des fêtes splendides.

Hier il était à Rome, où l'illustre Léon XIII proclamait sa grandeur et recommandait à l'univers catholique de lui rendre toutes sortes d'honneurs.

Aujourd'hui, il est partout. Son esprit flotte dars cette salle même, et il me semble qu'il nous parle.

Demain, il sera à Chicago où la peinture, la sculpture, l'architecture et tous les arts de toutes les nations éterniseront sa gloire ! (*)

Enfin, le jour vient peut-être où l'Eglise cathorque, qui garde mieux que toute autre suciété le culte des vrais grands hommes, achèvera de lui payer ia dette de reconnaissance du monde civilisé ! Le jour vient où cette grande dispensatrice de la vrme gloire, la seule qui traverse les Ages sans vieillir, dira au monde : Sit divus! Et, ouvra. nortes de son incomparable panthéon, elle le fer. onter jusque sur les autels pour le couronner d'un rimbe d’or!

(*) De grandes fêtes furent alors célébrées en l’honneur de Colomb, pendant l'Exposition Universelle de Chicago.

em, CONFÉRENCES ET DISCOURS ———————…——

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