AUTRE ELOGE
DE L'HONORABLE M. P.-J.-0. CHAUVEAU, PUBLIÉ DANS LE ‘ CANADA-FRANÇAIS ” EN 1890.
Le Canada-Français est en deuil. Ila perdu à la fois l’un de ses amis les plus dévoués et l’un de ses plus éminents collaborateurs.
Mais la mort de celui que nous pleurons n’est pas une perte pour nous seuls ; c’est un deuil national, et d'autant plus universel que l'illustre défunt n'avait pas d’ennemis.
Le temps n'est pas encore venu d'écrire une biographie complète de l'honorable M. Chauveau, et de prononcer un jugement définitif sur sa longue et glorieuse carrière; mais nous ne devons pas laisser la tombe se fermer sur lui sans mêler quelques fleurs à nos regrets, et sans dire à nos lecteurs toute l’admiration que nous gardons pour sa mémoire.
Il ya eu plusieurs hommes en M. Chauveau; et quand la postérité le citera à son tribunal, elle aura à juger le poète, l’orateur, l'écrivain, l'homme politique, le citoyen et le chrétien. Peut-être découvrira-t-elle alors, sous ces différents titres, certains côtés faibles qui donneront prise À la critique, certaines fautes
RER en es ds SA 48 CONFÉRENCES ET DISCOURS
qu’elle voudra blâmer,— humanum est errare ;—mais aujourd’hui nous ne voulons que saluer, dans l’homme qui vient de disparaître, l’une de nos gloires nationales les plus complètes et les plus pures.
Dans sa vie privée, comme dans sa vie publique, l'honorable M. Chauveau a été un citoyen intègre, un homme d'honneur et un chrétien convaincu, Il avait l'esprit large, mais éclairé, Il savait allier la liberté des opinions à de fortes croyances, et dans toutes jes positions il à su témoigner sa foi par la pratique de ses devoirs religieux.
Il avait su cultive: développer les dons intellectuels que la Providence lui avait départis, et, dans les fonctions élevées et difficiles qu'il eut à remplir pendant sa vie politique, il ne fut jamais au-dessous desa tâche. Partout, et dans toutes les circonstances, il fit honneur au nom canadien.
Il aimait son Pays, sa religion et les lettres. Toute sa vie, il est resté fidèle à ce triple amour.
Il avait pour Québec, sa ville natale, une prédilection marquée, et la vieille cité le payait de retour. Aussi y revenait.il toujours avec bonheur.
Tous les ans, à l’époque de la semaine sainte, nous avions le plaisir de le voir reparaître dans nos murs, et assister régulièrement aux offices dans notre vieille basilique qu'il affectionnait beaucoup.
Cette année encore, il était revenu dans son cher vieux Québec, mais c’était pour y mourir.
Nous ne le vimes plus reparaître À son banc pendant
les offices de la grande semaine, et le vendredi saint, à l’heure où l'Eglise chantait la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il agonisait douloureusement. Quel grand jour pour mourir que celui qui vit expirer un Dieu!
Quand la vénérable cathédrale lui a rouvert ses portes, c'était pour le b‘nir une dernière fois, dans la pompe lugubre de la mort, au son lamentable des cloches qui invitaient ses nombreux amis à prier pour le repos de son âme,
Maïs la mort n’était pas une inconnue pour lui. Trop souvent, hélas! elle avait visité sa maison, et il connaissait son cortège de regrets et de larines.
Dès sa jeunesse, le lugubre appareil des funérailles semble avoir produit sur sa vive imagination une Impression profonde.
Dans son premier ouvrage—un roman—il décrivait en termes émus ces funèbres cérémonies qui retentissent si tristement dans l’âme des parents et amis, et il reproduisait quelques-unes des prières que l'Eglise récite, en confiant ses enfants à la tombe.
Ces impressions touchantes de sa jeunesse ne purent s’effacer de son cœur ; car elles furent ravivées douloureusement par des deuils fréquents et cruels.
Aussi, ce triste sujet de la mort semblait-il l'absorber, et l’on n’a pas oublié le remærquable travail publié par lui dans le Canada- Français sous ce titre : des Dernières Prères.
Après y avoir commenté les chants et les psalmodies
50 CONFÉKENCES ET DISCOURS Te ire
de l'Eglise aux funérailles, après avoir décrit la scène . de l'enterrement et les dernières aspersions sur le corps déposé dans la fosse, il ajoutait:
“Tout est fini! Tout est fini Pour ceux qui savent vite oublier ; et qu'ils sont nombreux de nos jours, même parmi les intimes, même parmi les parents! Mais tout n’est pas fini pour les Ames pieuses qui sont les véritables âmes d'élite. Longtemps, longtemps les prières monteront vers le ciel, et du ciel ou du séjour d'épreuve, descendront les secours mystérieux, les avis dont on nese rend pas compte; c’est la chaîne qui unit les trois Eglises, c'est la communion des saints, c'est le sens mystique de la vision de Jacob: des anges qui montent et descendent portant: des prières, rapportant des secours.”
Ces belles paroles me revenaient à l'esprit au jowr des funérailles de notre ami, et, lorsque le Dies iræ retentit sous les arcades de la basilique, nous nous disions: * Oui, sans doute, il ya communion entre les Eglises militante, souffrante et triomphante; sans doute, les ondes sonores de nos chants lugubres vont se prolongeant et se répercutant de l’une à l’autre pour y réveiller de mystérieux échos; sans doute, au séjour d'épreuve où il est détenu peut-être, sa voix se joint en ce moment aux nôtres, et pousse vers l'Eglise triomphante ces cris de miséricorde qu'il a traduits en vers:
“Roi terrible en ta majesté,
Sauvant tes élus par bonté, Sauve-moi dans ta charité,
Mon doux Jésus, de ton amour Ressouviens-toi, pour qu’en ce jour Je ne sois perdu sans retour.
Tu me cherchas par tout chemin ; Tu prodiguas ton sang divin :
Ton grand labeur serait-il vain ?
Avant l'heure de tes vengeances, O juste juge à tes créances Fais que j’oppose tes souffrances.
Oui je gémis dans ma douleur, Je suis conpable, et la rougeur Couvre mon front: pardon, Seigneur !
M. Chauveau était né à Québec, en 1820, et il allait atteindre soixante-dix ans, le 30 mai prochain.
Chose singulière, il redoutait cette année qui devait le faire septuagénaire, et dans une lettre qu'il adressait à son ani intime, M. Lesage, en date du 5 décembre dernier, il lui disait : “ Cette diablesse d'année prochaine va me faire septuagénaire! Il ne faut pourtant pas que je lui fasse une trop vilaine grimace ;
car elle pourrait bien se revenger… et me faire pis que
cela !” Etrange pressentiment !
Admis au barreau en 1841, M. Chauvenu avait été élu député en 1844, et il était devenu ministre en 1851. Mais, deux ans après, il sortait de la politique, et devenait surintendant de l’Instruction publique.
En 1867, il revint à la politique, comme premier ministre de la province de Québec. En 18783, il fut nommé président du sénat; mais il ne garda ce poste que quelques mois.
L'année suivante, il posa sa conditature dans le comté de Charlevoix contre M. P..A. Tremblay, et fut battu.
Enfin, après avoir été pendant quelque temps commissaire du hävre de Québec, il fut nommé shérif de Montréal, en 1877, et il n exercé cette charge jusqu'à sa mort.
Comme on a pu le voir par les simples dates que nous citons, M. Chauveau n'a jamais persévéré bien longtemps dans la politique. Cette vie agitée n'allait pas à son tempérament ni à son caractère, et c'est toujours un peu malgré lui qu'il y est revenu.
Il répugnait à la bienveillance de son cœur et à sa nature de sensitive d’être constamment en lutte avec
des compatriotes quil estimait, et auxquels il voulait du bien.
La vie calme du foyer domestique, les épanchements intimes de l'amitié, les luttes pacifiques de la carrière littéraire, les travaux consolants de l’esprit, voilà ce qui lui convenait, et ce qu'il aimait.
C’est le genre d'existence qu'il a mené dans la dernière partie de sa vie.
Sorti pauvre de la politique—car, autrefois, on ne nes’enrichissait pas dans cette carrière—il se résigna À vivre modestement dans une chambre d'hôtel, et à faire des économies pour sa famille.
Hélas ! elle avait été malheureusement décimée, sa famille ! \
Parmi les dates mémorables de sa vie, s’il en fut
nombre de glorieuses, il en fut aussi de bien douloureuses. La mort avait été cruelle pour lui, et il portait plusieurs cercueils sur ses épaules. Trois de ses filles étaient mortes, et l’une d'elles, Mme Glendonwyn, dans des circonstances particulièrement pénibles. Peu après, la fidèle compagne de sa vie, celle qui avait partagé ses succès et ses bonheurs, l'avait abandonné aux deux tiers de la route, pour aller rejoindre ses filles dans un monde meilleur.
Sans doute, il sat puiser dans sa foi les forces nécessaires pour se soutenir dans ces terribles épreuves ; mais souvent, dans l'isolement, le souvenir de ces deuils lui revenait et l'accublait.
Cet état de son âme se trahit dans son épître à M. James Prendergast :
“ Puis, quand de vrais malheurs ont ravagé notre âme,
Quand le funèbre glas ne cesse de sonner,
Quand nos derniers amis vont nous abandonner,
Quand notre esprit n’est plus qu’une tremblante flamme,
On se reprend à vivre,et, malgré les soucis,
Au temps impitoyable on demande un sursis :
Encore une saison, encore une récolte !
On voudrait rattraper printemps, jeunesse, amour !
Contre la vieille loi l'homme en vain se révolte :
Jeunesse, amour, printemps sont passés pour toujours.”
Hors ces heures d’abattement, M. Chauveau avait conservé dans ses rapports sociaux cette humeur en-
jouée et cet esprit aimable qui le rendaient populaire.
Il partageait son temps entre ses fonctions de shérif, ses leçons de droit romain à l’Université Laval, et ses travaux littéraires. Muis c'étaient les lettres
NCES ET DISCOURS
qu'il aimait avant tout, et qu'il ne cessnit de cul. tiver,
M. Chauveau était né homme de lettres,
Sa brillante imagination, sa grande sensibilité, sa mémoire bien meublée, son talent de parole flexible et léger en faisaient un conteur charmant. Mais il ne
fallait pas l'interrompre, car il n'écoutait pas. Sans
répondre à vos observations, il suivait sn pensée, et vous n’aviez qu'à le Iaisser faire; c'était d'autant plus facile qu'il était généralement fort intéressant. De fines épigrammes émaillaient sa causerie ; mais elles N'allaient jamais j Usqu'au sarcasme, car il n'aurait pas voulu blesser gravement même un adversaire, Souvent il a fait de ln critique, et nous croyons qu'il avait pour ce genre littéraire des aptitudes re- Marquables, Son goût sûr, ses connaissances varices, sa perspicaëité À découvrir les ridicules, son esprit mordant ét son amour de Ja justice étaient de précieuses qualités dans des travaux de cette nature. Aussi plusieurs de ses essnis critiques sont-ils, croyons-nous, des modèles du genre. Nons avons surtout souvenance d'un article dirigé contre M. Duvergier de Hauranne, qui fit sensation dans le temps, et qui vengeait admirablement notre pa, des critiques plus où moins malveillantes du touriste français.
Ses articles de polémique sont également remar-
quables ; et tous se distinguent par leur bienveillance et leur urbanité.
Ces deux qualités se retrouvèrent chez lui dans les débats parlementaires qu'il dut conduire pendant qu'il était chef du cabinet de Québec. Par bonheur, il avait alors en face de lui comme contradicteur un homme éga:ement renommé pour sa courtoisie et sn distinction, l'honorable M. Joly. Aussi les débats acrimonieux étaient-ils bannis, et la discussion pleine de dignité.
M. Chauveau aimait sa patrie, comme un fils tendre aime sa mère, et quand il en perlait il ne savait plus se taire. C'est ainsi que s'explique son ouvrage sur notre grand historien Garneau.
C'était une simple introduction à l'Histoire du Cunada, qu'il avait été chargé de faire par ies éditeurs Beauchemin & Valois, et c'est pourquoi la pagination du volume est en chiffres romains. Mais, une fois engagé dans ce travai!, il fut entraîné par le charme
de l'histoire de son pays, et quand il dépos la plume,
la préface à l’œuvre de Garneau avait pris les proportions d’un volume in-octavo de trois ce 1ts pages.
M. Chauveau a beaucoup écrit, et nous regrettons qu'il n'ait pas réuni lui-même en volumes ses princi- , cipaux travaux disséminés dans les journaux et les revues. Nous croyons qu'il se proposait de le faire depuis quelques années ; mais la mort est venue trop tôt interrompre l'œuvre commencée. Nous souhaitons qu'elle soit reprise par quelque travailleur patient et consciencieux.
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On sait que sa première publication, Charles Guérin, remonte à 1852,
C'est un roman de mœurs canadiennes, fort bien fait, À notre avis,
Ce n'est pas un récit mouvementé, compliqué d’intrigues savantes et de situations dramatiques, comme il était de mode d'en écrire en France, à la même époque. Mais c'est un tableau fidèle et bien colorié de la société canadienne, dans lequel le paysagiste et le portraitiste rivalisent.
Il y a là de jolies pastorales, des descriptions vraies et sobres, des créations charmantes, des caractères bien dessinés et analysés, un styleimagé mais élégant, Pur, et un intérêt qui va croissant depuis la première page jusqu'à la dernière.
Son ouvrage sur l’/nstruction Publique au Canada est à la fois une histoire des développements et des progrès de l’enseignement public à tous les degrés, un résumé général de nos lois d'éducation, et un tableau statistique et comparé de nos institutions scolaires. Il renferme sur ces différents sujets des renseignements complets, et ce travail est fait avec ordre, précision et
clarté. Il s'ouvre Par un avant-propos des plus spirituels et se termine par un discours sérieux, substantiel et patriotique,
En général, les discours de M. Chauveau n’ont pas la forme oratoire.
Tous se distinguent par le ton simple et varié, par le bon goût, la correction du style, et la diction aca-
ÉRENCES ET DISCOURS
‘démique. Tous sont relevés par des mots d'esprit, des rapprochements ingénieux, et des réminiscences classiques, historiques ou personnelles, qui réveillent l'attention et soutiennent l'intérêt, sans recourir aux faux ornements d'une vaine rhétorique.
Mais la plupart sont des dissertations, des comptesrendus, des exposés historiques, des études littéraires ou sociales qui n'admettent guère le mouvement, la passion, l'inspiration et l'enthousiasme.
Cependant nous pourrions citer dans chacune de ses œuvres oratoires une page, un passage, où l'oruteur s'échauffe, s'élève, et arrive à la véritable éloquence sans l'avoir cherchée,
C’est ainsi que le dernier discours qu'il a prononcé, et qui est une belle page d'histoire, se termine par un de ces mouvements pleins de souffle oratoire et d'émotion touchante. C'était en juin dernier, à l’inaugu-
ration du monument Cartier: Brébeuf, en présence de cette immense multitude qui couvrait les bords de la rivière Saint-Charles.
Avec un attendrissement que tout le monde comprendra, il se tourna vers sa ville patalequ'il admiruit tant, et il s'écria :
“Adieu à vous tous, et salut à toi vieille cité de Champlain, cité de toutes les épreuves, de tous les malheurs, de toutes les gloires !
“Tu n'as rien à envier À tes rivales dans le passé, et l'avenir te réserve des jours meilleurs. Assise sur le promotoire de Stadaconé, tu réalises le rêve de Char-
RER nee + 58 CONFÉRENCES ET DISCOURS
DR Me ER levoix, le précurseur de Garneau et de Ferland ; de jeunes villes déjà florissantes te font cortège sur les trois amphithéâtres dont le plus vaste est couronné par la chaîne onduleuse et gracieuse des Laurentides.
“ Lorsque le soir, semblable à une reine couverte de ses diamants, tu illumines des splendeurs dues au progrès moderne—auquel tu n'es pas aussi étrangère qu’on le prétend—ta citadelle, tes vieux remparts, {a noble basilique, ta grande universicé, et la magnifique promenade qui remplace le château Saint-Louis de Frontenac, mille souvenirs historiques surgissent autour de toi, apparitions tantôt gracieuses, tantôt somnolentes, mais toujours glorieuses.
“Tes fils sont partout luttant avec ceux de la ville de Maisonneuve ; il serait difficile de dire où les uns et les autres n’ont pas pénétré. Ils se sont trouvés et se trouvent encore côte à côte dans les combats de la science et du patriotisme, jusque dans leurs nécropoles ils ont plus d'un souvenir qui leur est commun. Tandis que sur le mont Royal dort du long sommeil un homonyme de notre héros, un second Cartier dont le nom est Maintenant du domaine de l’histoire, sur les hauteurs de Sainte-Foye repose un de nos plus grands écrivains, un de nos plus purs patriotes, que j'ai déjà nommé,
“Vieilles et illustres cités des bords du Saint-Laurent, centres du développement prodigieux de nos populations rurales, centres aussi de l’activité d’hommes qui appartiennent à bien d’autres races, si la
Emme mm,
Providence exauçait les vœux d’un enfant de Québec, vous resteriez longtemps unies par vos grands souvenirs, par vos nobles aspirations, accueillant tous les progrès véritables, et conservant, à l'ombre du drapeau britannique, toutes les saintes et nobles choses qui forment le trésor de vos traditions, et le monde faisant une variante à un mot bien ancien, le monde dirait de vous: par nobile sororum ! ”
Nous avons dit que les discours de M. Chauveau n'ont pas généralement la forme oratoire ; mais il faut en excepter celui qu'il prononça + 18 juillet 1855, lors de l'érection du monument à la mémoire des braves tombés sur les plaines d'Abraham le 2$ avril. 1760. Car ce discours est son chef-d'œuvre; et il a été le triomphe de l’éloquence canadienne-française.
Il est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en rien reproduire. Mais nous en détacherons quelques phrases qu'il adressait à nos guerriers morts au champ d'honneur et c’est À son adresse que nous les remettrons :
“.… Vous avez payé votre dette à la patrie, c’est À nous de payer la nôtre. Votre journée est remplie, votre tâche laborieuse est terminée. la nôtre à peine commence. Vous vous êtes couchés dans la gloire, ne vous levez pas! Pour nous, quels que soient nos
gspirations, notre dévouement, notre courage, Dieu
seul sait où et comment nous nous coucherons. Mais vous, dormez en paix. ” Oui, c'est maintenant que notre ami est entré dans
le vrai repos. Mais ce repos ne sera pas l'oubli; car ses œuvres nous restent, et sa gloire lui survit.
Les morts vont vite, dit la ballade allemande, et, nous devons le confesser, l’oubli va plus vite encore, hélas ! Sans doute, nous nous affligeons quand la mort fait au milieu de nous son effrayante moisson ; quand nous déposons quelqu'un des nôtres dans la tombe, nous souffrons et nous exhalons de sincères regrets. Mais le lendemain le tourbillon de la vie nous empo; se, et nous n’y pensons plus.
Oui, voilà ce qui arrive pour les morts ordinaires. Mais il n’en doit pas être ainsi pour les hommes illustres, dont la vie a été mélée à la vie nationale et aux progrès de la patrie, qui laissent derrière eux des
œuvres durables, et qui ont leur place marquée au panthéun de l'histoire.
PRONONCÉ AUX FÊTES CÉLÉBRÉES EN L'HONNEUR DE CHRISTOPHE CoLOMB, A QUÉBEC, LE 12 ocToBRE 1892.
MespamEs, MEssIEURs,
L'homme est un grain de poussière sur lequel Dieu a soufflé, et que ce souffle emporte vers la lumière, à travers les espaces sans bornes et les siècles sans nombre. Grâce à ce souflle qui l'anime, il est mouve-
ment et vie, et il s’esite dans la plénitude de sa liberté ; mais Dieu le mène dans la plénitude de son autorité.
Entre cette poussière libre et ce souffle dominateur, il semble qu'il doive y avoir un antagonisme tel que ces deux forces ne puissent pas exister en même temps ? Mais non, ce dualisme n'exclut pas l'harmonie, et la résultante de ces deux forces actives est l'accomplissement des décrets providentiels.
L'humanité ressemble à l'Océan et les vagues humaine+ sont aussi libres que celles de la mer, mais, comme celles-ci, elles concourent dans la liberté de leurs mouvements à la réalisation du plan divin.
Voyez-les ces grandes vagues de l’Atlantique, que vous avez un jour traversé. Au gré des vents et des
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courants elles vont, elles viennent, elles s’en retournent ; elles courent à l'Est, à l'Ouest, au Nord, au Sud ; elles se soulèvent, elles se creusent, elles s'apaisent, elle: s'endorment, elles chantent, elles se plaignent, elles mugissent, elles s'ameutent, elles se révoltent contre les navires qui les sillonnent, elles les secouent violemment, quelquefois elles les engloutissent ; enfin, elles usent et abusent de leur liberté ! Et cependant, elles n'en remplissent pas moins en définitive la fin que le Créateur leur a assignée.
Elles ne franchissent ras leurs rivages. Sous les rayons du soleil elles se vaporisent et remontent vers le ciel, d’où elles sont descendues, pour former les arrosoirs de la terre ; elles fécondent le sol et les germes qui y sont déposés; elles alimentent jes fleuves et les rivières ; elles pavent les grandes voies de communication des peuples.
Eh! bien, Mesdames et Messieurs, il en est de même des flots humains, Îls sont rarement stationnaires, et le spectacle de leurs mouvements est plus intéressant encore À contempler que celui des grandes commotions de l'Océan ; mais ils n’échappent pas à l'empire du Dieu qui les a animés de son souffle, et, consciemment ou inconsciemment, ils concourent à l'exécution de ses desseins.
Dans cet équilibre harmonique des forces divines et humaines, les grands hommes sont comme des pouvoirs moteurs entre les mains de la Providence ; mais il en est qui sont prédestinés à des missions
spéciales, qu'elle appelle à son heure, qu'elle assiste visiblement, dont elle assure le succès, et dont elle consacre définitivement la gloire.
C’est à ces élus de Dieu que le monde doit ses progrès et ses grandeurs. Mais c'est au prix de luttes et de souffrances infinies qu'ils arrivent au succès, et la gloire e-* tellement lente à venir que c'est presque
toujours sur leurs tombeaux qu'elle vient déposer ses
couronnes,
Quand au-dessus du niveau commun, un homme de génie se lève et adresse à la foule des paroles qu’elle n’a pas l'habitude d'entendre, la grande majorité des hommes, qui est la médiocrité, s’insurge.
# C'esu un rêveur, dit-elle; c'est un utopiste orgueilleux ; comment peut-il prétendre avoir découvert ce que tant de grands hommes n'ont pu trouver avant lui?”
Alors, si ce génie, dont la sensibilité excessive est À la fois la force et la faiblesse, la souffrance et la félicité, si ce génie n'a pas une énergie blindée d’un triple airain, il tombe victime de l’envie, et le monde ne connaîtra pas les œuvres admirables qu'il aurait pu produire.
Mais si ce génie a la volonté patiente et opiniâtre nécessaire aux grandes œuvres, s'il croit à la mission que Dieu lui a confiée, et s’il est docile à la voix de sa conscience qui lui crie ‘en avant ”, il finit par triompher.
L'heure de la récompense va-t-elle enfin sonner ?—
» Mainten 4 jalousie des riv 8e à ceu eil, & Sit divus
nvie ni]
Portera plus Cmbra tous les rayons deso] c'est un dieu !
divinise Maintenant qu'il Hélas! Messieurs, non gloire ne fleu
iseni quelquefois es siècles, tant
ant d est ingrate!
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CONFÉRENCES ET DISCOURS 65 es net
le soleil de la gloire inonde aujourd'hui de ses rayons les plus éclatants ! Son nom retentit d’un bout du monde à l’autre au milieu des fêtes civiles et religieuses les plus grandioses, et des millions de voix acclament à l’envi le grand découvreur de l'Amérique, l’immortel Christophe Colomb !
Le 3 août dernier, il se passait À Huelva, sur la côte d'Espagne, un événement bien extraordinaire.
Quarante navires de guerre appartenant aux diverses puissances de l'Europe et de l'Amérique, et portant les pavillons de France, d'Angleterre, d’Es-
pagne, d'Autriche, d'Italie, de Hollande, de Grèce, du Portugal, des Etats Unis, et de plusieurs républiques espagnoles de l'Amérique du Sud, s'étaient groupés en face du petit port de Palos.
Qu'’attendaient-ils donc dans ces parages ignorés ? Quel personnage extraordinaire allait donc sortir de ce petit port désert ?
Tout à coup, une humble caravelle de forme étrange et antique, ne jaugeant que 240 tonneaux, s’avança lentement sous ses voiles blanches.
A son approche, tous les grands vaisseaux de guerre se rangèrent sur deux lignes et la saluèrent de 21 coups de canon; en même temps, les officiers, l'épée nue, se découvraient en signe de respect, et les équipages poussaient d'immenses acclamations.
Quand l’humble nef eut défilé devant eux, tous ces formidables cuirassés et croiseurs se formèrent en demi-cercle derrière elle pour lui faire cortège pendant qu’elle se dirigenit vers la haute mer. Mais bientôt elle rebroussa chemin et son imposante escorte ouvrit ses rangs et lui fit une double haie d'honneur ; les saluts, les ncclamations recommencèrent pendant que sur les rivages de l’Odiel et de Huelva flottaient des milliers d’oriflimmes éclatantes, et retentissaient les enthousiastes bravos de la multitude.
Qu'était-ce donc, Messieurs, que ce petit navire À voiles ? Quel souverain, quel demi-dieu portait-il donc à son bord pour mériter pareil honneur ?
Ah ! Messieurs, ce n’était Pas un souvé’ain mais un
souvenir. Sa forme antique, sa voilu.e, ses agrès, ses pavillons, les uniformes de ses marins rappelaient la marine du XVe siècle ; son nom était le plus illustre qui soit consigné dans les archives de la marine ; et sitous ces Léviathans de la mer qui inclinaient leurs proues devant elle avaient pu parler, ils lui anraient crié:
‘Salut à toi, Santa Maria, parce que tu es la reproduction exacte de la glorieuse caravelle qui, la première, a traversé ln Mer Ténébreuse, il y a 400 ans! Salut à toi, Sunta Maria, qui nous rappelles le plus merveilleux des voyages, et qui fais revivre le souvenir du grand Amiral de l'Océan, de l'irromparable Christoyhe Colomb!” f
C'était le commencement de l’apothéose du grand
homme,—la première grande fête du monde civilisé pour célébrer le quatrième centenaire de sa merveilleuse découverte, —le premier chœur de l'universel concert d’éloges qui s'élève aujourd’hui en son honneur, et auquel nous, Canadiens-Français, fils de Jacques Cartier et de Champlain, venons ce soir mêler nos voix.
Ce n’est pas seulement un droit mais un devoir pour nous de prendre part à ces fêtes du monde chrétien; car bien des liens nous rattachent à Colomb. Nous appartenons comme lui à la race latine et à la foi catholique; comme lui nous croyons avoir une mission providentielle à remplir sur ce continent ; comme lui nous sommes des voyageurs, des découvreurs, des colonirateurs, des évangélisateurs, des porteurs du Christ dans l'Amérique du Nord!
D'ailleurs, Colomb est un de ces géants devant lesquels l'humanité toute entière doit s’incliner.
Il n'appartient exclusivement ni à l'Italie qui » refusé de s'associer à son œuvre, ni au Portugal qui l'a trahi, ni à l'Espagne, où il a semé la gloire et moissonné l'oubli, ni à l'Amérique espagnole qui ne peut pas se dire sa fille puisqu'elle ne porte pas le nom de son père, ni aux Etats-Unis qui n'ont pas sa foi, ni sa race, ni sa langue ; il appartient à l'humanité. Toutes les races doivent saluer en lui l’un des plus grands des enfants des hommes, une gloire éclatante qui n’est ni italienne, ni espagnole, ni américaine, mais qui est essentiellement humaine !
el end 68 CONFÉRENCES ET DISCOURS CD
Colomb est un trait d'union entre l'ancien monde et le nouveau, comme entre le moyen âge et les temps modernes.
Comme le Janus antique, il semble avoir deux faces dont l’une regarde l'Orient et l’autre l'Occident, les siècles écoulés et les siècles futurs, Il a derrière lui toutes les clartés du passé qui lui viennent du Calvaire, et devant lui, toutes les lueurs de l'avenir qui lui arrivent du ciel, et qui font qu'en traversant l'inconnu il ne marche pas dans les ténèbres !
Pour les peuples du vieux monde, c’est un nouveau Moïse qui commande à la mer de s'ouvrir pour leur livrer passage, et qui les conduit dans une nouvelle terre promise. Pour les races du nouveau continent, <’est un autre Prométhée qui leur apporte le feu du ciel, la lumière divine!
Si nous avions le pinceau d’un Michel-Ange, nous représenterions Colomb sous des formes colossales, planant au-dessus de l'Atlantique, dans les hauteurs du firmament, les pieds étendus parmi les contellations du sud, le front illuminé par l'étoile polaire, tendant une main à l’ancien continent et, de i’autre, lui montrant le Nouveau-Monde en disant: “Tu n’es que la moitié du globe; voici l'autre moitié que je te présente.”
Tel est l'homme dont je veux vous montrer la grandeur et surtout la mission providentielle.
Je vous l'ai dit, Messieurs, je crois au gouvernement de la Providence dans le monde. Je crois que tous les grands événements de l'histoire ont leur préparation divine, leur époque marquée et leurs acteurs choisis,
A la fin du XVe siècle, l'heure marquée pur Dieu était venue d'ouvrir à la civilisation de nouveaux et plus vastes horizons.
L'orbite du monde civilisé était devenu trop étroit. L'activité humaine réclamait un champ plus large. Le Christ lui-même, qui était descendu sur la terre pour sauver tous les hommes, sentait le besoin d’une expansion nouvelle, et souffrait d'être encore inconnu à la moitié du globe,
Au surplus, il avait donné à l'Europe tout ce qu'il pouvait lui donner, et il avait le droit de lui dire en pleurant, comme autrefois à Jérusalem: * Que pouvais-je faire pour toi que je n'ai point fait ? ”
Il l'avait tirée des ténèbres et de la corruption du paganisme ; il avait brisé le joug des tyrans, et fondé la liberté des peuples ; il avait rendu l'homme à sa dignité primitive, régénéré la femme, supprimé l’esclavage; il avait restauré les sciences et les lettres, et il s'était donné lui-même comme idéal aux Beaux- Arts ; il avait fait des races latines l'objet de ses plus chères prédilections, et elles avaient merveilleusement grandi sous sa tutelle.
Et cependant l'Europe chrétienne se désaffectionnait du Christ, et s'engagenit dans les chemins qui conduisent à l’apostasie. Bientot elle allait pousser le cri des Juifs: “Nous ne voulons pas que Celui-ci règne sur nous | ”
Alors le Christ se tourna vers les nouveaux Gentils, c'est-à-dire vers les peuples qui ne le connaissaient pas encore,
Mais quelle nation aura l'honneur de cette mission apostolique ? '
Ce ne sera pas l'Italie, parce qu'elle est en proie aux plus lamentables dissensions intestines—ni la France qui vient d’être cause du grand schisme d'Occident.
Ce sera l'Espagne, qui seule a conservé son unité religieuse, l'Espagne qui est devenue le bras droit de l’Eglise, et qui, à cette époque, marche fièrement à la tête de la civilisation.
C’est à elle que le Roi éternel des nations veut donner un nouveau continent, dans l'année même qu’elle a chassé définitivement l'islamisme du continent européen.
Mais ce n’est pas tout d’avoir un peuple choisi pour accomplir une œuvre de ce genre, il fautun homme. Les peuples les plus forts se reconnaissent impuissants quand il leur manque un homme, c’est-à-dire une tête.
Quel sera donc cet élu de la Providence ?
La préparation divine est terminée. L'œuvre merveilleuse attend l’ouvrier. Il y a des siècles que le vaste théâtre de la Mer Ténébr use est ouvert aux plus
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illustres acteurs des scènes maritimes; mais un rideau bien plus épais qu'un voile de brume, un rideau tissé d’ignorance, de préjugés et de terreur, en ferme l'horizon. Qui va lever ce rideau et entrer en scène ?
Sur les flots bleus de la Méditerranée le regard de Dieu voit croiser bien des navires de Venise, de Gênes, de France, d'Espagne, de Portugal: c'est sur un petit navire de Gênes que ce regard s'arrête, et y choisit l’homme qu'il appelle à l'accomplissement de ses desseins.
C’est un robuste marin dont la stature élancée est à la fois élégante et virile. Son front lurge et méditatif semble chargé de pensées graves et de rêves ambitieux. Ses cheveux châtains commencent À grisonner avant l'âge, À cause de l'incessante activité de son cerveau. Ses yeux sont d'un bleu clair, comme ln mer qu'il chérit et comme le ciel qu'il contemple. Toute sa physionomie annonce la distinction, l'intelligence, la bonté, l'énergie et la fermeté sereine,
Il porte un nom prédestiné— Colomb! Ce nom, en effet, ne rappelle-t-il pas le messager fidèle, choisi pur Noé, mis hors de l'Arche, s'envolant sur les eaux et revenant après avoir découvert Ja terre? Ce nom ne rappelle-t-il pas la céleste colombe, l'Esprit de Dieu, porté aur l’abime tumultueux du chaos. et en faisant surgir les continents ?
Ce n’est pas tout, cet homme a reçu au baptême le nom patronymique de Christophorus, qui porte le Christ ; or, ce nom exprime exactement la mission qu'il va remplir,
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Ce n’est pas tout encore, cet homme appartient à une famille pauvre, mais noble, et ses armes sont trois colombes d'argent, sur champ d'azur, avec cette devise: Fides, Spes, Caritas. Comment ne pas voir dans ces armes les trois carnvelles sous leurs voiles blanches, sillonnant Ja mer d’azur, et portant aux Infidèles les trois vertus qu'ils ignorent et qui résument tout le christianisme — la Foi, l'Espérance et 1n Charité? (*)
Voyons, Messieurs, la main sur ln conscience, peut-on dire qu’il n’y a là que des effets du hasard ?
Er:fin, cet homme a un génie illuminé par la foi.
Ses ennemis l'appelleront un visionnaire ! Eh: bien
oui, Messieurs, c'est un visionnaire, dans le bon sens du mot: il a la vision d'un monde inconnu de tous! Et il le voit avec la certitude de l’astronome qui découvre au moyen de son télescope des astres que personne ne voit à l'œil nu.
Son génie qui est très grand, et sa foi qui est plus grande encore, ont fait de lui un Voyant, pour qui notre planète n’est plus un mystère. Le monde est pour lui un grand et sublime poème en trois livres, comme son auteur est en trois personnes, et nul n’a plus que lui étudié ces trois livres—le ciel, la terre, et la mer.
La Providence a donc bien choisi son légat. Mais ce légnt n'a rien de commun avec l'Espagne, et n'y
(*) Roselly de Lorgues,
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