‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 19 sur 63 · L'ESPRIT ET LE CŒUR DEVANT LA SCIENCE CONTEMPORAINE ET LA FOI · texte numérisé non relu

L'ESPRIT ET LE CŒUR DEVANT LA SCIENCE CONTEMPORAINE ET LA FOI

MEsDAMES ET MESSIEURS,

Tout discours, pour être éloquent, doit contenir un rayon de lumière pour l'esprit et un rayon de chaleur pour le cœur ; car c’est à l’esprit et au cœur que l’orateur s'adresse, et pour leur plaire il doit répondre à ce double besoin de leur nature.

Chaque fois que je suis invité à prendre la parole dans une circonstance un peu solennelle, je m’efforce toujours de me conformer à cette règle. Mais aujourd’hui je veux faire davantage.

Je veux étudier avec vous, scruter profondément ce besoïn de lumière que notre intelligence éprouve, et cette soif d'émotions et de jouissances qui tourmente notre cœur; puis, nous nous demanderons dans quelle mesure la science et la foi peuvent satisfaire ce double desideratum de l’être humain.

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Oui, parmi les besoins nombreux que nous ressentons sur cette terre, le plus impérieux peut-être, après notre soif de bonheur, c’est le désir de connaître,

Suivez l’homme né dans une condition qui lui permet de satisfaire les plus nobles instincts de sa nature.

Dès sa plus tendre enfance il pâlit sur les livres. Quand les beautés de la nature, et les douceurs de viede famille le sollicitent et lui sourient, il y renonce, il s’enferme dans un collège, il s’étiole loin du soleil et du grand air, il épuise ses forces physiques et intellectuelles dans le travail et l'étude.

Que veut-il done, Messieurs ?—Il veut connaître.

Plus tard le monde ouvre devant ses pas ses diverses carrières toujours semées de difficultés et d’épreuves : il s’y élance. Ses jours, ses nuits, les belles années de sa vie, il les consacre à l’examen de mille questions, à la solution de mille problèmes. Que veut-il donc ?— Il veut connaître.

Un jour, comme les Livingston, il s’élancera à travers des pays inconnus, il s’imposera toutes les fatigues, toutes les privations, et il se perdra parmi les tribus sauvages ; ou bien, comme l’infortuné Delong et ses compagnons, il ira mourir au milieu des déserts de glace qui entourent le pôle Nord. Que veulent donc

tous ces héros ?—Ils veulent connaître.

Et les Colomb, et les Jacques Cartier, et tant d’autres découvreurs, quelle force les pousse à travers des océans inexplorés ?—Le besoin deconnaître. C’est qu’en réalité l’homme trouve dans la satisfaction de ce

besoin les plus nobles et les plus délicates jouissances, et il devient tellement impératif qu’on n’hésite pas à lui sacrifier tous les bonheurs vulgaires.

Ce désir insatiable d'agrandir sans cesse la sphère de ses connaissances s’est manifesté chez l’homme dès le commencement, et c’est Dieu lui-même qui s’est chargé de le satisfaire. Le Créateur fut le premier instituteur de sa créature, et nous pouvons sans témérité, appuyés sur nos livres saints, nous représenter Dieu conversant avec l’homme sous les bosquets de l’Eden, lui apprenant à lire dans le grand livre de la création, épelant pour lui les divins caractères qui le composent, et qui forment un hymne admirable et perpétuel en l’honneur de la divinité.

Cette révélation primitive dont on ne connaît pas exactement toute l'étendue, mais qui est incontestable et que l’histoire de tous les peuples atteste, cette révélation contenait sans doute toute la science nécessaire à l'esprit de l’homme, de même que l’Eden renfermai toutes les jouissances que pouvait désirer son cœur

Mais l’homme était libre, en même temps qu’il était heureux; or c’est une situation pleine de dangers que d’être heureux et libre, et le don précieux de la liberté devint fatal au premier homme.

Non content de la science que Dieu lui avait enseignée, il voulut en acquérir une autre, et, malgré les prohibitions divines, il mangea du fruit de cet arbre que Dieu avait nommé l’arbre de la science du bien et du mal.

Ah! Messieurs, ce mystérieux arbre, planté dans le sol qui devait porter l'humanité, a poussé dès lors de profondes racines, et son ombre a depuis envahi la terre ; c’est-à-dire que la science dont il était le symbole a perverti l'humanité.

On l'appelle la science du bien et du mal, parce qu’elle s’arroge le droit de définir elle-même ce qui est bien et ce qui est mal, et de fonder une morale sans Dieu. C’est la science qui se déclare indépendante de Dieu, et qui affirme la complète souveraineté de l'homme.

C’est la science qui dit : il n’y a de mal que ce que la raison humaine proscrit et défend, et il n’y a d’autres lois que celles qu’elle juge à propos de s'imposer elle-même.

Voilà la science qui fut condamnée dès l’origine du monde, et qui cependant a fait de nombreux adeptes ; car la Bible nous représente les hommes de l’époque primitive divisés en deux camps, et nomme les uns enfants de Dieu, sans doute parce qu’ils acceptaient l’enseignement divin, et les autres enfants des hommes, parce qu’ils ne voulaient que de l’enseignement humain.

Cette grande et profonde division s’est perpétuée dans la race humaine, et quiconque étudie l’histoire en retrouve facilement les traces à toutes les époques. Les deux camps ont souvent changé de noms, et les causes apparentes de leurs luttes ont souvent varié; mais si vous allez au fond des choses, vous découvrirez que les belligérants sont toujours les mêmes, et

qu’on pourrait les nommer encore enfants de Dieu et enfants des hommes. Car la cause éternelle de leur antagonisme se trouve toujours dans cette différence de filiation, les uns reconnaissent Dieu pour père et pour maître, et les autres ne voulant d'autre père et d'autre professeur que l’homme.

Suivez la marche de la science humaine à travers les siècles, et vous verrez que ses nombreuses erreurs ont toujours eu pour but de rétrécir le domaine de Dieu et d'agrandir celui de l’homme, de s'affranchir de tout joug, et de ne reconnaître d'autre autorité que son libre arbitre.

Les deux grandes étapes de ce mouvement d’affranchissement ont été la Réforme et la Révolution, et la raison de leurs succès, c’est qu'elles flattaient l'instinct naturel qui pousse l’homme à l'indépendance.

Aujourd’hui le triomphe de cette science purement humaine est encore plus complet, et jamais elle n’a affirmé avec plus d’audace la souveraineté absolue et l'indépendance entière de l’homme.

Certes, il y a eu dans le passé des hérésies lamentables, des défections désastreuses. On a vu des ennemis puissants ébranler de leurs robustes mains les colonnes qui soutiennent le temple catholique, et faire de larges brèches à ses murailles ; mais on n’en détruisait pas les fondements. On s’attaquait à un dogme, à une vérité de la morale, mais on ne niait pas Dieu.

Aujourd'hui, c’est au Créateur lui-même que l’on

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s'attaque. On nie son existence, et l’on divinise en quelque sorte sa créature. La science humaine ne croit plus qu’à la matière, et si vous interrogez aujourd’hui les plus illustres savants de l’Europe sur les plus graves problèmes de la vie humaine, ils vous répondront :

‘La nature seule existe, et le surnaturel est une fable, Il n’y a pas d'autre vie que celle-ci, et Dieu n’est qu’une conception de l'intelligence humaine. La matière est éternelle et elle se perfectionne par le mouvement. Ses évolutions perpétuelles ont produit, après des milliers de siècles, d’abord la vie végétale, puis la vie animale, et enfin l’homme doué de raison, et l’on ne sait pas où s’arréteront ses progrès.”

Ah! Messieurs, ne rions plus de ces peuples infortunés que la civilisation chrétienne n’a pas encore éclairés de ses lumières, et qui croupissent dans les ténèbres de l’idolâtrie ; car ils sont moins éloignés de la vérité que les grands philosophes du jour. Dans leurs croyances, les idoles de pierre et de bois qu'ils adorent représentent un être surnaturel, et ce n’est pas la pierre même qu’ils adorent, mais l'idéal qu’elle figure.

La science positiviste, au contraire, repousse le surnaturel, et c'est devant la matière elle-même qu'elle se prosterne.

Elle lui reconnaît un principe actif, une force vitale, une vertu perfectible qui va se développant, progressant, et enfantant toutes les merveilles corporelles et intellectuelles que nous admirons. En un mot, elle

reconnaît à la matière tous les attributs d'intelligence, de volonté, et de puissance que nous reconnaissons à Dieu.

Voilà la grande erreur de la science contemporaine. Et remarquez bien, Messieurs, que ce ne sont pas les premiers venus qui sont tombés dans cette aberration. Ce sont au contraire des intelligences d'élite, des savants qui font école, et qui entraînent à leur suite une portion notable des classes éclairées dans presque tous les pays de l’Europe.

Qu'en dites-vous, Messieurs ? Croyez-vous que ces ‘loctrines puissent répondre aux aspirations de l'esprit humain, et éclairer sa marche dans cette vie? Croyezvous qu’elles puissent rendre l’homme meilleur et l’encourager à la vertu? Croyez-vous qu’elles élèvent le génie et lui fassent produire plus de chefs-d’œuvre ?

Il me semble que ce serait faire injure à votre intelligence et à votre foi que de vous démontrer le contraire.

Examinons cependant de plus près ces doctrines matérialistes qui ont envahi le domaine de la science contemporaine, et voyons si elles dissipent bien les ombres qui enveloppent notre esprit avide de lumière.

Voyezles savants à l’œuvre, armés de cette méthode scientifique qu’on appelle expérimentale, et qui a certainement agrandi le champ des connaissances humaines et conduit la science à de magnifiques découvertes.

Ils observent, ils étudient les phénomènes qui sont

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à la portée de leurs sens et de leurs instruments ; ils en cherchent les causes, maïs ce sont des causes 8econdes, c’est-à-dire des effets d'autres causes supérieures. Ils poursuivent donc leurs investigations et remontent ainsi de cause en cause pour arriver à la cause première.

Mais bientôt ils arrivent à la limite de leur puissance. Ni leurs sens, ni leurs instruments ne peuvent plus les servir. L’invisible et l’impalpable les entourent, et ne répondent pas à leurs questions. Cette nature pleine de merveilles qui leur a révélé tant de lois admirables est devenue muette. Ou plutôt non, elle parle encore, sans doute, mais ils ne peuvent plus l’entendre ; elle est visible peut-être, mais à d’autres yeux qu’à ceux de l’homme. Télescopes, microscopes, instruments merveilleux et perfectionnés sont impuissants.

Alors le vrai savant s’arrête devant l'inconnu, et quand on lui demande ce qu’il y a au delà, il répond : nescio, je n’en sais rien.

Mais les faux savants ne s'arrêtent pas, et ils s’élancent dans le domaine des hypothèses.

Eux qui avaient posé en principe, au seuil même de leurs laboratoires, qu’il ne faut croire que ce qui tombe sous les sens, ils viennent maintenant proposer à ma croyance une série de mystères.

Eux qui se moquent des dogmes chrétiens, ils s’efforcent maintenant de m'imposer les leurs, qui ne sont

rien moins que scientifiques, et qui échappent absclument à la méthode expérimentale.

À force d’études et de recherches, ils sont arrivés, prétendent-ils, jusqu’à l’atome générateur des phénomènes qu’ils ont observés. Mais quelle est l’origine de cet atome ?

Qui l’a créé? Comme ils n’ont pas vu Dieu au bout de leurs instruments, ils répondent:

Personne. L’atome est éternel.

Voilà le dogme fondamental de la science positiviste. Voilà l’acte de foi qu’elle me demande tout d’abord : ne croyez pas à Dieu, mais croyez à l’atome.

L’atome existant par lui-même, n’ayant jamais eu de commencement, et ne devant jamais avoir defin! L’'atome doué d'intelligence, de volonté, de facultés, de mouvement! L’atome se donnant éternellement des lois à lui-même, créant des mondes, les lançant dans l'infini, les perpétuant, les renouvelant pendant l’éternité !

Allons donc, c’est abuser de ma crédulité.

Et comment concilier cette évolution éternelle de la matière avec la croyance universelle des savants que ce monde a eu un commencement ? Ils diffèrent sans doute d'opinion sur son âge, et ils multiplient à l’envi le nombre de ses millions d'années. Mais enfin ils s'accordent tous à dire, toujours en s’appuyant sur les phénomènes observés, que ce monde a eu un commencemeui ; ils fixent même approximativement les époques successives de ses formations diverses.

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Or, si l’atome est éternel, comment n’a-t-il pas éternellement produit par ses évolutions éternelles tous les êtres auxquels la science assigne des commencements? Pourquoi la terre et pourquoi l’homme ne sont-ils pas éternels comme l’atome ?

Mais je vais plus loin. Cet atome dont on veut faire le grand facteur de toutes choses, qui l’a vu ? Les savants eux-mêmes sont forcés de reconnaître qu’il est invisible et impalpable.

M. Dumas, qui fut un vrai et grand savant, disait : ‘* Si jen étais le maître, j’effacerais le mot atome de la science, persuadé qu’il va plus loin que l’expérience.”

Ainsi donc, pour remonter au principe même du matérialisme, qui est l'atome, il nous faut dépasser les forces expérimentales et nous aventurer dans l’inconnu. Il faut accepter les mystères de la science, après avoir rejeté ceux de la religion, et faire une série d'actes de foi plus insensés les uns que les autres,

I! nous faut croire que cet atome, que personne n’a vu ni pu étudier, a des attributs de toutes espèces, des affinités, des attractions, des mouvements, d’où résulte une puissance créatrice !

Il faut croire que cet élément mystérieux et inconnu possède les facultés de penser, de sentir, de vouloir!

Eh bien! Messieurs, entre une pareille science et les enseignements de la foi, je n’hésite pas un instant; malgré leurs mystères et leurs obscurités, les dogmes chrétiens satisfont mieux mon esprit et répondent mieux à son besoin de connaître.

Quand je considère la création, il me semble logique et simple de croire à un créateur; et quand je m'étudie moi-même, je sens bien que je ne suis pas seulement un corps, et qu’il y a en moi un principe immatériel qui pense, qui veut, qui aime.

‘C’est votre cerveau qui pense, me disent les savants, et sans lui vous ne penseriez pas.”

Je veux les croire, bien qu’en réalité ils n’en sachent rien. Mais cela ne prouve pas du tout que c’est mon cerveau même qui pense.

Je ne puis pas non plus écrire sans ma plume ; cela ne prouve pas que c’est ma plume qui est écrivain. Le pinceau n’est pas l’artiste, et l'instrument n’est pas le musicien.

Mon cerveau est l'instrument ; il est l’outil; mais c’est l’âme qui met cet outil en mouvement et lui fait produire des pensées et des sentiments.

S'il en était autrement, s’il n’y avait pas dans l’homme ce principe immatériel qui est son âme, il ne serait plus qu’un organisme de hasard, sans liberté ni responsabilité ; et ce serait la négation de toute morale.

C’est ce qu’a très bien démontré un savant matérialiste, Carl Vogt. Ecoutez cette franche et claire démonstration :

“Pour le théologien, l’âme est un principe individuel, immatériel, qui a fixé son domicile dans un corps déterminé. Pour le naturaliste, au contraire, ce n’est pas un principe immatériel et distinct du corps,

ce n’est pas même un principe, mais seulement un nom collectif pour désigner les différentes fonctions qui appartiennent au système nerveux, et chez les animaux des espèces supérieures, au système nerveux central, au cerveau. Ces fonctions, du reste, comme toutes les autres, subissent toutes les modifications que leur impose l’état du système organique dont elles relèvent. L’organe est-il détruit entièrement, la fonction finit aussitôt. Le corps meurt-il, l’âme finit également. L'histoire naturelle ne connaît point de svrvivance individuelle de l’âme, après la mort du corps. L'homme, en conséquence, ne serait, aussi bien que les animaux, qu’une pure machine; sa pensée, le résultat d’une certaine organisation ; la liberté n’existerait pas. De même que tel muscle se met en mouvement, chaque fois que tel nerf est excité, de même la substance cérébrale de chacun de nous doit produire telle ou telle pensée, chaque fois qu’elle est provoquée de telle ou telle manière. Je ne peux pas dire les choses autrement qu’elles ne sont réellement.

‘ Voilà ce qu’il en est. La liberté n’existe pas et avec elle aussi disparaît la responsabilité... L'organisme ne peut se dominer lui-même ; ce qui le domine, c’est la loi de sa structure matérielle.”

Qu'en dites-vous, Messieurs ? croyez-vous, après cela, que la science matérialiste puisse éclairer beaucoup l'esprit de l’homme dans les choses qu’il désire le plus connaître, et améliorer son sort ?

Allons encore plus loin.

Parmi toutes les questions que l’esprit de l’homme se pose, et qu’il s'efforce de résoudre, il en est une plus importante que toutes les autres: c’est le problème de ses futures destinées. Voilà ce qui fait le tourment de sa vie.

Alors même qu’il est plongé dans les joies et les amusements de ce monde, il sent bien qu'il s’achemine vers la mort avec une rapidité vertigineuse, et il s’interroge avec angoisse. La mort, qu'est-ce que la mort ? Et qu’adviendra-t-il après la mort ?

Eh bien! Messieurs, savez-vous ce que répond la science à ces questions palpitantes d’intéret ? Vous venez d'entendre Carl Vogt: ‘le corps finit-il, l’âme finit également.” Ecoutez maintenant M. Paul Jannet :

‘ La philosophie ne sait rien de cet avenir mystérieux. L’âme contemplera-t-elle la divinité face à face et sans voile ? S'unira-t-elle à Dieu dans des embrassements ineffables qui surpassent nos conceptions, ou continuera-t-elle à s’en rapprocher dans une série d’existences de plus en plus parfaites, heureuses, lumineuses, mais toujours séparées de l'infini par un abîme? jouira-t-elle d’un repos absolu, ou se développerat-elle à l’état de pur esprit, ou reprendra-t-elle des organes plus subtils et plus parfaits ?

“Questions accablantes pour l'esprit, curieuses seulement pour l'imagination, mais impossibles à résoudre et inutiles à soulever, car pourvu que l’homme sache qu’il a une destinée au-delà de cette vie, et qu'elle sera bonne s’il l’a méritée, que lui importe le

reste ? Cela suffit pour la paix, l’espérance et Le courage.”

“Cela suffit,” est bientôt dit ; mais cette connaissance vague, que le philosophe déclare suffisante, suffira-telle aux déshérités de la fortune qui ne croiront pas en Dieu? Et qui la leur donnera cette connaissance, puisque la science confesse son ignorance là-dessus ?

Vous le voyez, Messieurs, c’est bien à la foi qu’il faut encore avoir recours pour éclairer l’homme sur ses futures destinées.

Elle seule possède la lumière qu’il appelle à grands cris ; etje dis que si Dieu n’avait pas dès le commencement révélé à l’homme le secret de sa vie future, il ne serait ni bon ni sage.

“En créant l’âme humaine avec ce tourment, dit l'abbé Méric, Dieu a dû lui donner le moyen de l’apaiser.”

C’est ce que Platon lui-même avait compris. Ce grand philosophe sentait, dit M. A. Martin, le besoin d’une manifestation surnaturelle de Dieu; car, d’une part, il comprenait la nécessité d’un culte, et il déclarait que la divinité seule peut révéler aux hommes le culte qui lui convient ; d’autre part, il disait qu’il est bien difficile, sinon impossible, pendant la vie présente, de savoir quelque chose de clair sur la vie future, et que pourtant ce serait être bien indolent que de ne pas scruter ce problème, sur lequel il faut à tout prix 8e faire une opinion arrêtée, ‘‘ ou du moins, ditil, si c’est impossible, il faut prendre l’enseignement

humain le meilleur et le plus difficile à réfuter, y monter comme sur un esquif, et traverser ainsi, non sans dangers, le fleuve de la vie, à moins qu’on ne puisse exécuter la même traversée plus sûrement et uvec moins de périls sur un navire plus solide, c’est-à-dire sur quelque enseignement divin.” Ah! Messieurs les savants, vous croyez bien à vos instruments, n'est-ce pas? Et vous appuyant sur vos télescopes vous atfirmez l'existence d’astres que l’œil humain n’aperçoit pas. Eh bien! a Révélation, c’est le télescope qui supplée à l’impuissance de la raison humaine, et qui lui montre la vie future qu’elle seule ne pourrait pas apercevoir.

Quand la science me démontre la gravitation des planètes ; quand Helmholtz et Tyndall m’enseignent que dans la suite des siècles ellles iront chacune à son tour se fondre dans le soleil, et s’y réduire en vapeur ou en gaz, je ne refuse pas de les croire.

Mais je crois bien plus fermement, d’après l’enseiment de la foi, que les âmes gravitent vers Dieu, et qu’elles sont appelées à reposer un jour dans son sein.

Et non seulement ces croyances éclairent l’intelligence humaine ; mais si l’on parvient à les détruire, que deviendront la morale, la justice et l’ordre social ?

Si Dieu n'existe pas, il n’y a plus ni mal, ni vertu, ni crime, et le droit humain lui-même n’a plus aucun fondement.

On veut supprimer la justice divine, et convaincre l’homme que l'enfer est un épouvantail imaginaire. Mais le jour que l'humanité ne croira plus à un chà-

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timent dans l’autre vie, c’est la terre qui deviendra un enfer.

La vie humaine ne sera plus qu’une arène où se poursuivra la lutte perpétuelle des hommes se disputant la possession des biens de ce monde. Ce ne sera plus qu’un sanglant champ de bataille où régnera la loi du plus fort, le struggle for life dans toute sa terrible réalité.

Chaque combattant, ne reconnaissant plus d’autorité souveraine, dira : ‘‘ La terre m’appartient si je puis m'en emparer. Tout finissant à la mort, je veux m'’accorder le plus de jouissances possible, et mon droit n’a pas d’autre limite que ma puissance.”

C’est le raisonnement que font les nihilistes et les socialistes, et ils sont parfaitement logiques. Si vous leur parlez de justice et de droit, ils vous diront que ce sont des mots que vous avez inventés, que leurs notions de droit et de justice sont tout autres, et que l'humanité ne reconnaît aucun souverain.

Voilà l’abîme où les doctrines matérialistes de la science contemporaine précipitent les sociétés. Elles détruisent la morale, le droit et la justice, elles multiplient les mystères qui entourent l’existence humaine, elles font de l’histoire universelle une énigme plus compliquée que celle du sphinx de Thèbes.

Mais c’est en vain que l’homme voudrait se convaincre qu’il n’est que matière ; il ne saurait échapper au spiritualisme ; car tout ce qu’il y a de spirituel en

lui se révolte et proteste contre la théorie qui veut lui donner les singes pour ancêtres.

Le surnaturel l’environne comme l’atmosphère enveloppe la terre, et s’il ne le sent pas, c’est parce qu’il y nage comme le poisson dans l’eau. Son esprit, son cœur, tout son être moral en vit, comme son corps vit de l’air qu’il respire. Il arrive même qu’il est mis en mouvement par une force invisible. Alors il se produit des courants merveilleux, comme il se fait un courant d’air quand vous ouvrez les fenêtres de votre appartement. C’est le souffle de Dieu qui passe, et l'humanité l’a senti à diverses époques de son histoire.

Mais regardez donc autour de vous, Messieurs, et voyez donc comment s’évanouissent et disparaissent toutes les choses de ce monde. Voyez donc avec quelle rapidité toutes les générations défilent sur le chemin de la vie, sans pouvoir jamais s'arrêter, comme une procession funèbre, et vont se perdre dans ce grand inconnu que la foi appelle l’autre vie, et que les philosophes du jour nomment l'au delà, et dites-moi si vous n'êtes pas tentés de vous écrier avec Shakespeare : Nothing is but what is not, rien n’est que ce qui n’est pas ?—Cest-à-dire que le monde visible n’est rien, comparé à l’invisible, que la nature n’est qu’une ombre et que le surnaturel est vraiment la réalité.

C'est l’enseignement de la Foi, et cet enseignement émané de Dieu lui-même n’a jamais manqué à l’humanité depriis qu’elle existe, En effet le Créateur de l’homme ne s’est pas contenté de lui révéler dès l’origine

toute la science dont il avait besoin. Il a fait la même faveur aux descendants du premier homme, et la Bible nous le représente se faisant le professeur des patriarches, comme il avait été celui d'Adam. Plus tard il apparaît sur les hauteurs du Sinaï, et il dicte à Moïse un code qui est un résumé complet de toute science.

Jamais enseignement aussi grand et aussi fécond n'avait été donné à l’homme, et cependant ce ne fut pas assez.

Le jour vint où Dieu se revêtit de notre chair, vécut parmi nous, se fit verbe humain sans cesser d’être le Verbe divin, et de sa bouche de chair prononça des paroles que toute la terre a entendues.

Voilà quel a été notre maître, à nous chrétiens, et son enseignement défie toute comparaison.

S'il ne dissipe pas toutes les ombres qui nous environnent, c'est que notre intelligence n’en peut scruter toutes les profondeurs, c’est que nos passions et nos crimes nous en voilent les rayons comme les nuages

obscurcissent le soleil.

Jusqu'ici, j’ai placé l'esprit humain en face de la science moderne et de la foi, et je vous ai montré que ia foi seule répond d’une manière satisfaisante à notre désir impérieux de connaître.

Interrogeons maintenant notre cœur et demandonslui laquelle répond mieux à ses besoins.

On disait autrefois, pour expliquer certains phénomènes naturels, ‘que la nature a horreur du vide.” Mais c’est au cœur humain que l’on pourrait vraiment appliquer cette théorie. Rien n’est si douloureux pour lui que le vide, et l'expérience des siècles atteste qu’il n’est rien sur la terre qui puisse le remplir, pas même l’amour tant chanté par les poètes.

C’est pourquoi la vie humaine est un océan où le mirage est perpétuel. Grâce aux jeux illusoires de ce phénomène d’optique, l’homme voit constamment surgir de l'onde, à l'extrémité de l’horizon, une île enchantée qu’il appelle le bonheur.

Il tend ses voiles à la brise qui passe, il appuie sur ses rames, et il s'efforce d'atteindre le rivage désiré; mais l’île fortunée recule, et bientôt même elle s’évanouit tout à fait.

Soudain, il la voit reparaître dans une autre direction. Rameur infatigable, il change alors de course, et il épuise la vigueur de ses bras et la force de ses poumons pour arriver enfin au but de son ambition. Mais il marche d'illusions en illusions jusqu’à ce que l’onde se dérobe sous son esquif, et qu’il tomhe dans l’abîme.

Qui nous dira maintenant, Messieurs, les secrets de cetabime? Qu'est-ce que cette oubliette ténébreuse qui devient notre dernière demeure ?

La science contemporaine nous désespère en disant : c’est la fin de tout, c’est le néant. Mais la foi répond: non, ce n’est pas le néant ; la tombe, c'est le portique majestueux de l’autre monde, ayant une porte sombre

qui regarde la terre et une porte lumineuse qui s'ouvre sur le ciel.

Dans sa course au bonheur, l’homme arrive quelquefois aux biens qu'il recherche, à la fortune, aux honneurs, aux jouissances ; mais quand il les possède il

sent qu’il lui manque encore quelque chose, et, s’il est une nature d'élite, il élève ses aspirations plus haut, cherchant toujours quelque idéal qui puisse remplir son cœur, et qu’il ne trouve jamais dans cette vie.

D'où vient donc encore ce mystère ?

C'est que l’homme est placé entre deux Edens, un Eden qu'il a perdu, et un autre qu’il veut conquérir. Le souvenir du premier, dont il n’a conservé qu’une notion imparfaite, excite cependant en lui un désir irrésistible d’en conquérir un autre, et sa conscience lui crie que ce paradis existe quelque part au bout de sa carrière.

Mais entre les deux Edens s'élève une chaîne de montagnes qu’il faut franchir. L'homme s’y achemine avec courage ; il en gravit péniblement les sommets, s’imaginant toujours qu’il arrive au dernier, et qu’il va bientôt voir se dérouler sous ses yeux les admirables paysages du nouvel Eden.

Mais les sommets succèdent aux sommets, et quand, épuisé de fatigue et vie.ili, il arrive enfin à la dernière cine, elle se dresse ü;ant lui absolument inaccessible. Il faut qu'il entre sous terre pour la traverser, et devant lui s'ouvre ce mystérieux tunnel qu’on appelle la mort.

Que va-t-il trouver au delà ?

Le néant, dit la philosophie.

La terre des vivants, répond la Bible. Cette route pénible, semée de ronces et d’épines, que vous venez de parcourir, c’est le séjour des morts; mais au delà, c'est la terre des ressuscités qui ne mourront plus!

Voilà la suprême espérance que la foi donne à l’homme, Voilà ce qui fait les héros et les saints. Voilà pourquoi les martyrs, au milieu de leurs tourments, témoignaient d’invincibles allégresses ct d’imperturbables triomphes.

Mais malgré ses salutaires espérances, l’homme a peur de la souffrance, et il la fuit. Depuis son origine il s'impose des travaux et des fatigues sans nombre pour échapper à la douleur. Toutes les ressources de son génie, toutes les puissances de sa volonté, toutes les forces de son corps, il les a dépensées, épuistes pour combattre la douleur, et il n’a jamais pu en triompher.

Depuis 6,000 ans il dompte la nature et les éléments ; il asservit les forces de la matière, et il en fait les esclaves de ses besoins. Plus heureux que Prométhée, il ravit le feu du ciel, et s’emparant de la foudre, il en fait des foyers de lumière électrique qui éclairent ses nuits, et des moteurs qui l'emporteront bientôt d’un bout du moïde à l’autre.

Mais, en dépit de toutes ces victoires, il est resté l'éternel vaincu de la douleur. En entrant dans la vie il la trouve couchée dans son berceau, et, plus tard,

cachée au milieu des fleurs qui bordent quelquefois son chemin, elle s'attache à ses pas, elle le harcèle, elle l’accable de ses traits jusqu’à ce qu’elle l’étende enfin dans son tombeau!

Ce tableau est bien sombre ; mais qui osera soutenir qu’il n’est pas fidèle? Or, je vous le demande, Messieurs, que dit la science humaine en présence de ce problème désespérant? comment explique-t-elle ce mystère de désolation qui enveloppe le monde ? comment nommet-elle la puissance invisible qui a attaché sur notre planète ce vautour implacable rongeant perpétuellement le cœur de Prométhée ?

Je défie la science d’assigner une cause à cette condition douloureuse de l’homme sur la terre.

Offre-t-elle au moins aux victimes quelque remède, ou quelque consolation ?

Non, Messieurs, elle se reconnaît impuissante, dans l’état actuel de l’évolution humaine ; mais elle promet une amélioration aux générations à venir, car elle rêve pour les siècles futurs des progrès qui rendront tous les hommes égaux, puissants et riches.

Partagez-vous cette illusion puérile, et croyez-vous que des hommes sérieux puissent se bercer d’aussi naïves espérances ?

Il est bien permis de croire que le progrès matériel réalisera encore bien des merveilles ; mais ce progrès supprimera-t-il le travail, qui est la grande source de douleur des trois quarts de l'humanité ?

Ce progrès fera-t-il disparaître les trahisons de

l'amitié et de l’amour, qui engendrent tant de malheurs et de crimes ?

Les causes inévitables des inégalités sociales, qui sont l'inégalité de l'intelligence, du courage et de la force, disparaîtront-elles devant le progrès ?

Le progrès supprimera-t-1l la maladie et la mort? Empêchera-t-il les orphelins de pleurer leurs mères étendues dans le tombeau, et les mères de pleurer leurs enfants ravis à leurs embrassements dans la fleur de l’âge ?

La mort, voilà, Messieurs, la catastroplie dramatique vers laquelle tout être vivant se précipite, depuis le brin d’herbe que la faux a rasé jusqu’à l’aigle superbe que le plomb du chasseur atteint, depuis le riche que la table tue jusqu’au mendiant qui meurt de faini.

C’est le terme fatal où viennent aboutir tous nos rêves, toutes nos espérances, toutes nos joies, toutes nos forces, toutes nos facultés, tout ce que nous sommes.

Que parle-t-on de bonneur, de plaisirs, de succès, de fortune et de glcire? Qui osera dire que la vie humaine est une c« nédie ?

Etrange :omadie, en vérité, que celle qui a un pareil dénouemeu ! Sans doute, il y a du comique à la surface ; mais ar. fond tout est tragique.

Vous riez, vous chantez, vous jouissez .….... mais tout à cou: sous les planches de la scèrie où vous jouez votre rôle, les trois coups réglementaires du dernier

acte retentissent ; le rideau se lève, et sur le théâtre s’avance l’effrayante faucheuse qui ne se lasse jamais. Vous lui criez d'arrêter, vous la suppliez d’attendre [— Elle avance encore.—Vous demandez encore un jour, encore une heure! Elle avance toujours. C’est à son tour de rire, et soudain le rideau tombe sur vous pour ne plus se relever. Il faut bien vous dérober à la vue des humains, car vous êtes deveru spectre et vous n'avez plus que le rire sans lèvres des squelettes.

Mais la tragédie humaine n’est pas seulement dans la mort, elle est aussi dane la vie. Toutes les âraes vraiment grandes le sentent et souffrent. Comnie !’ dit admirablement Lamartine,

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cier.x.

Or le souvenir ineffaçable de cette grandeur première est le tourment des âmes d'élite! Elles comprennent que la patrie n’est pas ici-bas, et elles sont atteintes de la nostalgie céleste.

Sans cesse elles se soulèvent pour reconquérir la place perdue, et sans cesse la nature les fait redescendre. Mais leurs aspirations vers les sommets d’où elles ont été précipitées, douloureusement persistantes, jamais satisfaites, font de leur vie une souffrance constante. Tous les grands génies ont connu cette immortelle Jouleur.

Homère et Socrate, Dante et Shakespeare, Michel- Ange et Beethoven sont d’immortels souffrants qui, comme le prophète Jérémie, ont compris la tragédie

re humaïne bien longtemps avant d’en voir le dénoueis. | ment.

Fn | Et les saints, Messieurs, savez-vous pourquoi ces " vraies âmes d'élite sont encore bien supérieures aux el 3 grands génies ? C’est parce que non seulement ils ont pre souffert, mais parce qu’ils ont appelé, cherché, désiré ta ; la souffrance.

at Voilà, Messieurs, autant de problèmes que toutes les utopies de la philosophie matérialiste n’explique- LS ront jamais, et pour en trouver la solution il faut se dù retourner vers la foi chrétienne. ï L Je vous ai déjà indiqué quelques-unes de ses répon-

ses; mais j'y veux ajouter quelques développements.

L'homme souffre, dit la foi, parce qu’il a péché. La douleur est donc le châtiment et l’expiation d’une faute, et il y a dans l'expiation comme dans la

“ faute je ne sais quelle mystérieuse solidarité. pu En même temps, elle est une source de mérites, et

+ c’est avec des trésors de douleur que l’on achète la

joie et le bonheur. Si donc notre vie sur terre est

” ainsi faite, c’est parce qu’elle est le douloureux de enfantement de ia vie et de la gloire éternelles.

" Comprenez-vous maintenant pouquoi le Christ vou- 4 lant sauver le monde a dû faire de son cœur un abîme js de douleur? Comprenez-vous le sens profond de cette fi parole de Pilate, inconsciemment prononcée: Ecce

homo, voilà l’homme ? Voilà l’homme; c’est bien à jar | ce moment-là en effet que Jésus représentait l’humasl nité ; car sous la pourpre dérisoire qui le couvrait, se

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