‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 29 sur 63 · M. LE PRÉSIDENT, MESDAMES, MESSIEURS · texte numérisé non relu

M. LE PRÉSIDENT, MESDAMES, MESSIEURS

Il me semble qu’il m’appartient, à titre de Québecquois, de féliciter cordialement et chaleureusement la grande et belle ville de Montréal pour les grandes et belles manifestations dont elle nous donne le spectacle.

Le premier rang qu’elle occupe déjà sous tant de rapports parmi les autres villes du Canada, elie va le prendre dans les annales des fêtes de la nation, et ses sœurs n’en seront pas jalouses, grâce à l’accueil fraternel qu’elles reçoivent dans ces jours mémorables.

Une seule restriction est permise en ce qui concerne ce Congrès : c’est qu’il ne réunit pas d’auditoires assez nombreux. Si j’en devais juger par le nombre de nos auditeurs, je devrais croire que Montréal est une ville plus petite que Québec.

Mais quel beau spectacle a été la procession d’hier | Jamais, peut-être, notre race ne s’est affirmée dans un pareil déploiement de jeunesse, de force et de beauté,

Toute la nation semblait marcher à l’accomplissement de ses destinées, tête haute, libre, ne s’inclinant que devant la croix, fière du passé, contente du présent, pleine de confiance en l'avenir.

Une chose, pourtant, m'a tout particulièrement frappé dans ce spectacle heureux, paisible et triom:phant : c’est le contraste qu’il présente avec la situation pleine d’anxiété, d'incertitude et de terreur de la société européenne.

Vous le savez, je viens de visiter encore une fois le vieux monde, et il me semble à propos et intéressant, en un jour comme celui-ci, de faire ressortir ce contraste et d'en tirer une leçon utile aux intérûts nationaux et sociaux du Canada français. Tel est l’objet que je me propose dans les quelques mots que je viens vous adresser.

Ce n’est pas dans le vieux monde, Messieurs, qu’il faut chercher la sécurité, la stabilité, et la confiance en l’avenir. Le sol de l’Europe tremble, et toutes les voix prophétiques les plus autorisées y présagent des catastrophes.

Sans doute, il y a là, comme ailleurs, des optimistes qui voient tout en rose; mais ils ne se rencontrent guère que parmi les savants, qui, retirés au fond de leurs cabinets, pâmés d’admiration devant leurs découvertes, sont convaincus que la science suffira à sauver les sociétés en péril. :

Ecoutez leur enthousiasme puéril :

‘ Nous avons transformé la terre, s’écrient-ils, et

l’âge d’or que la science prépare va bientôt briller sur le monde. Déjà nous en voyons poindre l'aurore,

‘Le moyen âge avait fait de ce monde une vallée de larmes, où l’humanité déchue devait pleurer une prétendue faute originelle, et attendre dans les rigueurs de la pénitence une félicité plus que problématique au delà du tombeau.

‘ Grâce à la science, nous allons faire de cette vie une merveille de bien-être, de plaisirs, de jouissances et de beauté.

‘ Grâce à nos découvertes, l'homme parcourt maintenant la terre comme sa maison. fl la porte dans sa main avec plus de vérité que Charlemagne.

‘ D’abîmes redoutables qu'elles étaient jadis, les mers sont devenues pour lui d'immenses voies de communication, et des palais flottants le transportent d’une rive à l’autre. Des dragons de feu, entraînant d'innombrables convois humains, parcourent les continents avec une rapidité effrayante. Des fils mystérieux sillonnent les airs, courent au fond des océans, et permettent aux antipodes de causer ensemble.

‘ Où le moyen âge élevait des cloîtres, nous avons bâti des usines, et des milliers de machines fournissent maintenant du travail à des milliers d'hommes.

‘‘ Encore quelques années de progrès, et nous remettons l’homme en possession de ce paradis terrestre qui lui fut donné au commencement, s’il faut en croire la légende chrétienne.”

PR cn md eu: =. LS EE

Telles sont, Messieurs, les illusions que les savants caressent au fond de leurs laboratoires ; et ces rêveurs naïfs n’entendent pas les cris de la rue, où gémissent les déshérités et les souflrants! Ils ne s’aperçoivent pas que des bas-fonds de la société montent des clameurs formidables qui troublent le sommeil des souverains et de leurs ministres |

Et cependant le grand péril social qui menace aujourd’hui le vieux monde est imminent, et les hommes d'Etat dignes de ce nom ne s’y trompent pas.

Hélas ! Messieurs, tout admirables qu’ils sont, les progrès de ce siècle étonnant n’ont pas diminué le nombre des malheureux ; et devant le riant tableau que les optimistes font passer sous leurs yeux, leur désespoir ne fait que grandir.

‘ Rendez-nous les cloîtres, s’écrient les uns, afin que nous puissions y pleurer en paix nos illusions perdues, et ne plus voir votre société maudite, édifiée sur vos prospérités insolentes et sur nos infortunes imméritées ! ”

Et trouvant les cloîtres fermés, ils mettent fin par le suicide au rêve de douleur qui fut leur vie.

Les autres, qui forment le grand nombre, organisent dans les ténèbres l’armée des révoltés, et, parlant de la société comme Caton parlait de Carthage, ils disent: delenda est, il faut qu’elle soit détruite.

Ils sont à l’œuvre, et tout récemment j’entendais le P. Monsabré s’écrier du haut de la chaire de Notre- Dame de Paris :

m © «an

“ Messieurs, la masse des pauvres et des prolétaires s'entasse, comme une montagne volcanique, près des riantes collines où vous jouissez. N’entendez-vous pas gronder le feu de ses jalousies et la lave de ses colères? Ne voyez-vous pas monter au ciel la noire fumée de ses revendications? Habitants d'Herculanum et de Pompéi, sauvez-vous! Ce Vésuve humain va crever. Demain, les inégalités sociales disparattront dans une catastrophe, jusqu’à ce que notre incurable sottise les ait rétablies.”

Voilà la grande menace qui plane au-dessus des sociétés dans l’ancien monde. C’est la guerre sociale, universelle, implacable, ayant à sa disposition, comme moyen d'action, la puissante organisation des sociétés secrètes.

Mais il y a un autre nuage qui assombrit encore l'horizon du vieux monde. Il y a une autre guerre non moins terrible qui, d’un jour à l’autre, pourra changer en ruines des villes aujourd’hui florissantes : c’est la guerre internationale, ou européenne.

Les peuples européens s’y attendent et s’y préparent. Ils fourbissent leurs armes, ils remplissent leurs arsenaux de munitions et d'engins destructeurs, et tous les hommes capables de porter les armes se font soldats.

J'ai traversé l'Allemagne, et son aspect militaire m'a épouvanté. La ruche immense où tant d'abeilles industrieuses distillaient naguère le miel de la science, est maintenant remplie de guêpes qui bourdonnent

ET on Go

RE es CRT Sn ©

sue 22

PR I à

174 CONFÉRENCES ET DISCOURS un chant de guerre, et dont l’aiguillon menaçant impose le respect et la crainte.

Partout, même dans les p's petites villes, on voit se mouvoir la nation de fer; partout des garnisons et des champs de Mars ; partout résonent les fanfares, les cliquetis d’armures, et les pas cadencés des régiment: qui passent. Caserne immense, perpétuellement en travail, et enfantant tous les jours de nouveaux automates d'acier.

Tel est l'aspect de l'Allemagne, et celui de la France n’est pas plus rassurant, hélas! Ne vient-elle pas d'adopter encore une nouvelle loi de recrutement ? £t cette nouvelle loi ne fait-elle pas des soldats de tous les Français sans exception, ni distinction, ni privilèges ?

C'est en vain qu’on a dit au gouvernement: mais vous allez ruiner le commerce, vous allez compromettre l’industrie, vous aïlez mettre fin à des existences nécessaires, vous allez enfin rendre impossible le recrutement du clergé. Le gouvernement n’a voulu rien entendre, et ;u dernière objection l’a probablement encouragé, au lieu de le détourner de son projet. La loi a été votée à la chambre des députés, et ce vote démontre que l'intérêt militaire prime tous les autres, et que l’on prévoit l’imminence d’une conflagration universelle, et de guerres épouvantables.

Mais, allez-vous me dire peut-être, comment se fait-il que les peuples qui se vantent le plus de leur civilisation et de leurs progrès, entretiennent et

nourrissent chez eux ce dragon insatiable de la guerre qui dévore leurs enfants ?

Ah! Messieurs, nous touchons ici à l’un des plus grands problèmes de la vie des peuples, à l’énigme toujours renouvelée des sacrifices sanglants. Je me suis souvent posé cette question: pourquoi Dieu, qui est la bonté, qui cst ia ‘ï‘uuceur infinie, pourquoi notre Dieu d'amour sembie-t-il avoir soif du sang humain ? Pourquoi permet-il ces douloureuses hécatombes ? Sans doute il n’en serait pas ainsi si la prévarication originelle de l’homme n'avait pas trahi les desseins primitifs de la création.

Sans doute la chute, et la malédiction qui l’a suivie, ont rendu la terre à jamais inféconde pour les vertus, et ce sont les rosées sanglantes qui lui rendent la fertilité. Mais le problème de la guerre appelle une autre solution: c’est que les crimes des homries toujours renouvelés, appellent toujours de nouveaux châtiments ; c'est que notre Dieu est non seulement la bonté, mais qu’il est aussi la justice, et le ciel répond ax révoltes de la terre en lui demandant des sacritices. Ce n’est pas assez que le Fils de Dieu luiruême ait offert son sang, et que le ciel inexorable l'ait accepté. Il faut que l’homme continue de sacrifier à la Divinité qu’il continue d'’offenser; et comme il refuse üe lui offrir les hosties non sanglantes que la religion chrétienne n\et à sa disposition, Dieu le condamne à payer l'impôt du sang.

Malgré lui il le paiera, ce tribut douloureux, et la

hr pie eer

ren nant entre peine

terre deviendra comme un immense autel où fumera le sang des victimes humaines pour satisfaire à la justice divine.

O peuples que le Christ semble avoir rachetés en vain, quand donc comprendrez-vous que tous vos traités solennellement signés et scellés par vos souverains, sont de nulle valeur, et que c’est avec Dieu qu’il faut faire la paix ?

O terre qui méditez constamment de nouvelles révoltes contre Dieu, et vous, cieux, dont la foudre gronde sans cesse, quand donc déposerez-vous les armes et conclurez-vous une alliance durable et définitive ?

Guerre sociale, guerre internationale, voilà donc, Messieurs, quels sont les fléaux terribles qui menacent l’Europe. N’avais-je pas raison de vous dire qu'il y a un contraste saisissant entre cette situation et la nôtre? Grâce à Dieu, nous n’avons pas à redouter ces lamentables calamités; nous avons la paix sociale, et nul peuple ne songe à nous faire la guerre.

Notre armée permanente n’est qu’une garde d'honneur, et nous n'avons pas au milieu de nous ces nouvelles couches sociales qui travaillent ailleurs au renversement de toute autorité et de tout ordre.

Et maintenant, Messieurs, quels devoirs nous impose cette situation heureuse et tranquille que la Providence nous donne ?

Il en est deux surtout dont la patrie, il me semble, réclame l’aceomplissement avec instance,

ee

Le premier, c’est de ne pas troubler la paix sociale que Dieu veut bien nous donner, par de vaines querelles, par de mesquines dissensions, par des tempêtes dans un verre d’eau. Ne voyez dans mes paroles aucune allusion quelconque à personne, ni à aucune querelle particulière, Mais ne pensez-vous pas comme moi que ous sommes nés querelleurs et que nous ne résistons pas assez à ce penrhant de notre nature ?

Cessons donc de nous déchirer, et de représenter comme des hommes malhonnêtes ou comme de mauvais catholiques tous ceux qui ne pensent pas comme nous.

Combattons l'erreur ; combattons les idées révolutionnaires qui font tant de mal à l’Europe, et qui truversent les mers. Mais n'oublions pas que la charité est une vertu qu’il faut pratiquer avec d'autant plus de perfection qu’on est meilleur catholique, et mettons fin à ces luttes fratricides qui n'ont souvent pour cause que des divergences d'opinions.

Rappelons-nous que nous sommes les disciples de Celui que les anges ont annoncé en chantant: ‘ Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté!” Or, je vous le demande, Messieurs, est-ce que nos compatriotes ne sont pas en très grande majorité des hommes de bonne volonté ?

Regardons les choses de haut, et les aspérités qui nous semblent aujourd’hui des riontagnes ne nous apparaîtront plus que comme des grains de sable.

N'oublions pas qu'un ravire peut faire naufrage

à « + LL :.

dans la mer la plus calme, si les ais se disjoignent et font des fissures dans la coque. Or, les divisions intestines dans une nation, ce sont des fissures dans le navire.

Notre second devoir nous est indiqué par Dieu luimême comme étant un fruit naturel de la paix. L'Ecriture sainte décrit ainsi le règne de Dieu sur terre :

‘ Une nation ne lèvera plus le glaive contre une autre nation, et les peuples ne marcheront plus au combat les uns contre les autres. Ils forgeront leurs épées en socs de charrues et leurs lances en faucilles.”

Voilà, Messieurs, quels doivent être les fruits merveilleux de la paix. Vous savez de quel rayon de gloire est enveloppée cette arme noble qu’on appelle l'épée? Eh bien! lécrivain inspiré couronne iei d’une auréole plus belle encore ces vulgaires instruments qu’on appelle la faucille et la charrue !

O mes compatriotes qui portez l'épée, et qui, assoiffés de gloire militaire, voudriez peut-être avoir l’occasion de tirer votre arme du fourreau, contentezvous de monter la garde aux frontières de la patrie et livrez-en le sol tout entier aux semences fécondes et lucratives de la paix. Place aux agriculteurs! place aux colonisateurs !

Que le glorieux clairon des batailles reste longtemps muet daus nos fertiles campagnes! La musique que mon pays préfère, c’est le son des cloches annonçant le baptôme de ses nombreux enfants; ce sont les

Mo es .

wir sp bit anse AE

ag nm qu

hymnes sacéres qui remplissent ses églises ; c'est lu chanson du luboureur revenant le soir au logis à travers ses champs couverts de riches moissons ; c’est le refrain du petit pâtre mêlant sa voix claire aux bêlements de ses troupeaux. |

Si donc, Messieurs, vous sentez en vous-mêmes une sève, une activité, des forces et des ressources pécuniaires que vous veuillez mettre au service de la patrie, employez-les à promouvoir l’agriculture et la colonisation. Et quand vous rencontrerez sur votre route l’un de ces hommes que l’on a si justement nommés apôtres de la colonisation, saluez, Messieurs, saluez bien bas, car c’est un conquérant qui passe.

C'est le conquérant pacifique, qui ne verse d'autre sang que le sien. Il ne fait pas la guerre à ses compatriotes ; il la fait aux éléments, à notre climat rigoureux, aux broussailles qui se sont emparées du sol. Les ennemis qu’il abat, ce sont les forêts ; les conquêtes qu’il rêve, ce sont des déserts à fertiliser, «les savanes à transformer en villages.

Voilà les combats que je propose à tous ceux qui ont l'humeur belliqueuse. Qu'ils consacrent à coloniser leur budget de la guerre, et la patrie les acclamera comme des bienfaiteurs.

Je termine par deux mots qui résument tout ce que je viens de vous dire: le grand intérêt social du moment, c’est la paix ; et le grand intérêt national, c’est la colonisation.

At ARR RENEY SERRE AS VC]

PRONONCÉ AU BANQUET NATIONAI, DONNÉ A L’HOTEL WINDSOR LE 24 JUIN 1884, EN RÉPONSE A LA SANTÉ: LA PROVINCE DE QUÉBEC.

Page 1