SUR LA SCIENCE CONTEMPORAINE
CONFÉRENCE PRONONCÉE A L'INSTITUT CANADIEN DE QUÉBEC, LE 23 DÉCEMBRE 1884.
MespauMes, MEssteURs,
C’est un grand honneur pour moi d’avoir à prendre la parole dans une circonstance aussi solennelle, et en présence d’une aussi brillante assemblée; mais, comme tous les honneurs, il n’est pas sans péril.
Quand l’Institut Canadien vous convie à une fête intellectuelle, et quand les personnages les plus haut placés dans l’Eglise et dans l'Etat viennent en rehausser l'éclat, vous avez droit d'attendre beaucoup, et j'ai le devoir très difficile de répondre à votre attente.
Le programme de l’Institut Canadien semble résumé dans sa devise: wtile dulci, l’utile mêlé à l’agréable. Je compte sur la plus belle moitié de mon auditoire pour remplir la moitié de ce programme, l’agréable, et je vais m’efforcer d’être utile.
La haute opinion que j'ai de vous tous m'a fait choisir un sujet sérieux, élevé, digne de votre esprit et de votre savoir.
Je viens vous prier de me suivre dans une excursion très rapide et nécessairement superficielle dans le champ de la science contemporaine. J’ai l'espérance que nous en rapporterons d’utiles enseignements.
Un matin de mon dernier séjour à Naples, du balcon de mon hôtel, perché sur la montagne au pied de laquelle Naples est assise, j'ai assisté au lever du roi de la nature, le soleil.
A mes pieds s’étendait la ville avec ses clochers, ses coupoles, ses dômes et ses grands édifices roses, blancs et gris pâle. Plus loin la mer, calme, unie comme une glace et présentant une telle variété de couleurs et de nuances qu’on l’eût prise pour une immense mosaïque. Les vagues, ici luisantes comme des plaques de lapis-lazuli ou de porphire, et 1à semblables à des lames de verre dépoli, formaient de capricieux dessins qui miroitaient, scintillaient, se transformaient et se croisaient en tous sens.
Autour de cette immense mosaïque couraient, comme les bosselures d’un cadre admirable, les crêtes bleues de Sorrente, de Caprée, d’Ischia, du cap Misène et de Baïa. A l’orient le ciel rouge se nuançait de teintes orangées, qui pâlissaient graduellement vers le point de l’horizon où le soleil allait paraître.
Bientôt, suivant une image des poètes anciens qui m'a toujours paru ridicule, mais qui me sembla juste ce matin-là, l’aurore aux doigts de rose ouvrit les
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pionniers cote der damnéies CONFÉRENCES ET DISCOURS 193 rt nnnenn mu Le eee ne portes du ciel, et le grand roi montra sa face rouge et flamboyante. Sa lumière envahit l’espace, inonda la terre, et se refléta sur la mer bleue, émaillée de voiles blanches.
C'était un spectacle plein de grandeur, éblouissant de lumière, et ravissant de calme et de sérénité.
Mais à ce tableau où la nature s’épanouissait dans des flots de lumière, il y avait une ombre qui se projetait jusque sur la baïe étincelante et qui en complétait peut-être la beauté.
C'était le Vésuve dessinant son cône sombre sur le firmament clair, et laissant flotter dans l'air son immense panache couleur de bronze doré.
Longtemps je le contemplai, et il me fit l'effet d’un immense autel où quelque être invisible et mystérieux brûlait de l’encens en l'honneur de la divinité. Mais de temps en temps cet étrange adorateur se lassait d’encenser, il s’irritait, il grondait, il s’agitait, etil lançait vers le ciel des projectiles embrasés et des tourbillons de fumée et de cendre.
Puis il semblait reconnaître l'impuissance de ses efforts et de sa rage, il s’apaisait et il recommençait à encenser.
Mesdames et Messieurs, le spectacle merveilleux du soleil illuminant dans le calme du matin toutes les beautés de la baie de Naples, c’est l’image de la foi éclairant l’océan de cette vie où vogue l'humanité, et le Vésuve en travail, tour à tour calme ou agité,
suppliant docile ou révolutionnaire fulminant, c’est
l’officine de la science humaine, le ténébreux laboratoire des savants, d’où montent vers le ciel tantôt quelques rares nuages d’encens, et plus souvent d’immenses tourbillons de fumée noire. Oui, Messieurs, si vous jetez un coup d'œil sur les travaux de la science contemporaine, si vous parcourez les sombres nuages où g’élaborent tous ses systèmes, où s’accumulent toutes ses découvertes, où se perfectionnent toutes ses inventions et ses machines de guerre contre la foi, vous conviendrez avec moi qu’elle est fidèlement représentée par une montagne volcanique en travail.
Tous les éléments et toutes les forces de la nature s’y rencontrent, s’y mêlent et s’y fusionnent comme dans un immense creuset au fond duquel on espère toujours trouver, comme résidu, la pierre philosophale de la vérité.
Tous les savants sont appelés à cette série d’expériences gigantesques, et apportent le concours de leur science et de leurs découvertes: les philosophes, les hommes d'Etat, les jurisconsultes, les médecins, les chimistes, les physiciens, les géologues, les astronomes, sont là, réunis dans le vaste laboratoire de l’humanité, et, se communiquant les uns aux autres le fruit de leurs recherches, de leurs observations et de leurs études, ils se consument dans l’examen du grand problème qui a toujours tourienté l’humanité, et que Pilate, parlant au nom de l’antiquité païenne, posait un jour devant Jésus : ‘ Qu'est-ce que la vérité ?”
Ah! Messieurs, ce travail de la science contemporaine est une œuvre de Titan, mais c’est une œuvre vaine, parce qu’elle cherche la vérité où elle n’est pas. Ses efforts, qui pour la plupart s’attaquent à la foi, sont aussi impuissants que les torrents de lave et de cendre lancés contre le ciel par le Vésuve. Ils ne troublent pas la sérénité divine, mais ils retombent sur la terre et répandent parmi les hommes la destruction et la mort.
D'où vient donc cet antagonisme étrange et persistant entre la science et la foi? A-t-il sa source dans la nature même des choses ? En d’autres termes, la science et la religion sont-elles naturellement incompatibles ?
Evidemment non, et ce n’est pas à vous qu’il faudra démontrer l’affinité naturelle qui les unit. Vous savez bien comme moi qu’elles ont en réalité le même père, et qu’elles devraient en conséquence marcher comme deux sœurs, la main dans la main, en dressant leur double flambeau au-dessus de l’humanité pour éclairer sa marche.
L'enseignement de la foi c’est le livre du monde surnaturel, et l’enseignement de la science c’est le livre de la nature ; or ces deux mondes ont le même auteur infaillible qui ne peut pas se contredire.
Quelle est donc la cause de l’antagonisme déplorable dont la science nous donne le spectacle, je pourrais dire perpétuel ? car il s’est manifesté dès le com-
mencement du monde, et, à part quelques époques de Hi: paix glorieuse, il va se perpétuant d'âge en âge.
| Pour en trouver la cause première il fut remonter 1 aux jours heureux de l’Eden et à la douloureuse catastrophe qui les termine.
L'homme était heureux. Dieu lui-même s'était fait son professeur, et lui avait appris à lire dans le grand livre de la création. Mais l’homme voulut savoir autre chose, il voulut acquérir une autre science que celle de Dieu, devenir savant par lui-mêne et sans le secours divin. C'est alors qu’il toucha à l'arbre de la science du bien et du mal, et qu'il perdit la paix et le bonheur.
L'orgueil de connaître, de savoir par ses seules forces, sans aucune révélation divine, de devenir luimême comme un dieu, fut la cause de la chute de l’homme, et c’est la faute perpétuellement renouvelée des savants.
Ils ne veulent pas s’incliner devant la foi, c’est à peine si les plus beaux génies, après d’immenses travaux, arrivent enfin à la croyance en un Dieu créateur et suprême ordonnateur de toutes choses.
Il y a une touchante histoire racontée dans l’Evangile, que les savants devraient méditer: c’est celle de Zachée.
Il voulait absolument voir le Christ, mais il était à petit, dit l'évangéliste, petit, c'est-à-dire humble, et la 4 Li | foule, plus grande que lui, l'empêchait de voir. Alors, il comprit qu’il lui fallait s'élever de terre, et il grimpa
dans un arbre. C’est de cette hauteur que, dominant la foule, il aperçut Jésus. Mais Jésus le vit aussi, et, sans attendre son invitation, il lui dit: ‘ Je logerai chez toi ce Soir."
Ainsi ferait encore le Christ pour la science, si elle voulait se faire humble comme Zachée, et s'élever comme lui au-dessus de la terre. Oui, la même faveur insigne lui serait accordée et elle recevrait dans sa maison Celui qui s’est proclamé solennellement “la Vérité.”
Je l’affirme, et l’histoire de Ja vraie science (car il y a une science vraie) est là pour le démontrer, ai les savantes voulaient sincèrement trouver la vérité, s’ils la cherchaient dans l’huniité de leur e:prit, avec un cœur détaché des biens terrestres, ils la trouveraient infailliblement.
Les grands astronomes de nos jours verraient distinctement Dieu au bout de leurs plus faibles télescopes, comme les rois Mages ont distingué son étoile miraculeuse au milieu des astres de l'Orient.
Les géologues liraient son nom mystérieux, écrit en caractères ineffaçables dans les entrailles de la terre, comme Moïse a pu lire les divins hiéroglyphes gravés dans les tables de pierre du Sinaï.
Les chimistes, après leurs savantes analyses, trouveraient l'élément divin au fond de leurs cornues, et les médecins le sentiraient frémir au bout de leurs scalpels dans les plaies saignantes de l’humanité.
Les jurisconsultes devineraient quelle est la main
Le
invisible qui tient la balance de la justice, et remontant à la source du droit, ils la trouveraient dans la parole de Dieu.
Les hommes d'Etat comprendraiïient que tout pouvoir humain descend d’en haut, mais ne monte pas d'en bas, et que les peuples, en les choisissant, les désignent seulement au ciel comme ses dépositaires, afin que les attributs de la souveraineté descendent en eux.
Voilà, Messieurs,les merveilles que la science verrait, si elle préludait à ses travaux par un acte d’humilité. Mais ce n’est pas ainsi qu’elle procède, et sa présomption orgueilleuse l’enveloppant comme un nuage, empêche la lumière d’en haut d'arriver jusqu’à elle.
Or le savant, livré à ses seules forces, ressemble à la sauterelle. Il a des ailes, mais ces ailes ne peuvent soutenir son vol qu’un instant. Il s’élance, il fait des bonds généreux et parfois sublimes, il s’envole au delà du monde réel; puis il tombe, pour s’élancer et retomber encore; si bien que sa carrière est une série d’élévations et de chutes, et le plus bel éloge que la postérité pourra faire de lui sera de dire: c'était un merveilleux infirme !
Au commencement de ce siècle, il y eut un homme qui appartenait à une noble famille, et dont le front couronné par l'Eglise resplendissait de l’auréole du génie.
On l’appelait le nouveau Bossuet, et chacune de ses paroles retentissait dans le monde entier comme