A3: XX
Un siècle à peine s’est écoulé depuis lors, et si nous ne sommes pas encore un peuple indépendant de droit, nous le sommes de fait.
Nous nous gouvernons nous-mêmes, et le gouverneur que l’Angleterre nous envoie n’est rien de plus qu’un vice-roi constitutionnel : il règne, mais il ne gouverne pas. Ce sont nos ministres, c’est-à-dire nos compatriotes, qui gouvernent.
L’Angleterre n’envoie plus de régiments pour nous garder, et dans la vieille citadelle de Québec, la seule ville forte du Canada, ce sont des volontsires canadiens-français qui font la garde autour du drapeau britannique.
Notre commerce, notre industrie, notre agriculture sont libres et prospères. Nous faisons nous-mêmes notre tarif, et voici un détail bien fait pour étonner un auditoire français: nous, Canadiens, imposons à l’entrée de nos ports les marchandises de provenance anglaise |
Nous avons conservé notre belle langue française, et notre constitution lui donne les mêmes droits qu’à ia langue d’Albion dans nos parlements et nos tribun£ux.
Nous avons conservé nos vieilles lois, que vos rois très chrétiens léguèrent à nos ancêtres, et nous en avons fait un code qui vaut infiniment mieux que le code Napoléon.
Notre enseignement est libre à tous les degrés, et sous la surveillance de nos évêques, qui distribuent les
230 CONFÉRENCES ET DISCOUPS
allocations accordées par le gouvernement à l’instruction publique.
Il est intact le dépôt sacré de notre religion, et nos traités assurent au culte catholique une liberté complète.
Nous avons tout gardé, parce que nous avons su tout défendre, et notre attachement à la France s’est conservé à travers les âges, et des périls sans nombre, comme un patrimoine sacré.
L in, nous vivons heureux, dans la paix, et nous nous . .plions, naturellement, sans immigration étrangers. ‘ns des proportions étonnantes. De 70,- 000 que nous étions à l’époque de la conquête, nous sommes arrivés au chiffre d’un million et demi, et nous comptons plus d’un demi-million de nos compatriotes dans les Etats-Unis.
Mais, me direz-vous, l'élément anglais, qui est en majorité, n’est-il pas un danger permanent pour votre nationalité française ?
Ce danger, Messieurs, n’est pas aussi grand que vous pourriez le croire, grâce à notre double organisme gouvernemental. Le Canada se compose de plusieurs provinces réunies en confédération, et ces provinces n’ont délégué au gouvernement fédéral que des pouvoirs limités.
Mais chaque province a, pour les autres matières, son gouvernement local, ou provincial, dont les attributions sont également définies par le pacte fédéral. Ainsi, dans la province de Québec qui est vraiment le
Canada français, nous avons notre parlement presque totalement français, des ministres et un lieutenantgouverneur également français. Sous la juridiction de ce pouvoir provincial la constitution a mis les matières religieuses, nos lois civiles, l’organisation de nos tribunaux, l'instruction publique, la colonisation de nos terres, en un mot tout ce qui constitue les principaux éléments de notre nationalité.
Grâce à cette division des porvoirs et à l’autonomie provinciale créée par le racte fédéral, les Anglais, plus nombreux que nous, n’ont pas entre les mains l'instrument d’oppression que donnerait l’excessive centralisation des pouvoirs.
Et les Etats-Unis, me demanderez-vous encore, ne finiront-ils pas par vous absorber ?
Messieurs, nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve, mais nous sommes pleins de confiance. Les Etats-Unis n’ont nul besoin de nous; nous vivons en paix avec eux, et nous devrons éviter tout conflit. Il y a chez eux des germes de dissolution qui grandissent, et nous serions pour eux une cause de plus de désagrégation. Je ne vois donc pas ce qu’ils gagneraient à nous annexer.
Au reste, s’il arrive un jour qu’ils veuillent sérieusement nous imposer cette annexion, dont nous ne voulons pas, j'espère que nous pourrons faire alors des conditions d’union qui nous sauveront encore ile l’absorption.
Nous sommes Normands (Northmanns) ; nous
avons la force, l'énergie, l’entêtement des hommes du Nord. Quoi qu’il arrive, l'Amérique Britannique du Nord et l’avenir sont à nous.
Et maintenant, Messieurs, savez-vous quel est mon rêve? Il n’est pas modeste, il est au-dessus des prévisions humaïnes ; mais si l’on a pu dire que le mot impossible n’est pas français, je crois surtout qu’il n’est pas chrétien; car les chrétiens sont ces hommes qui, partis du Calvaire pauvres, persécutés, torturés, mis à mort, sont arrivés par une série de défaites à con-
quérir l’univers.
Chrétiens et Français, nous croyons avoir la missic:. de répandre le catholicisme dans l’Amérique du Nord, et de faire résonner les harmonies de votre belle langue de l'Atlantique au Pacifique. Le jour vient où les Acadiens et les Manitobains uniront leurs voix à celles des Français de Québec, d'Ontario et des Etats-Unis; et les échos du nouveau monde répéteront leur concert, et les flots des deux océans porteront leurs navires.
Pépinière de prêtres et de religieux, notre race enverra des missionnaires au Japon et à la Chine, comme elle en envoie aux Etats-Unis et même en Europe... Oui, Messieurs, en Europe; cela vous étonne; mais nous avons déjà des religieux canadiens-français dans vos monastères de Bénédictins, de Chartreux et de Trappistes. Il y a quelques années, j’ai trouvé aux
portes de Paris une commune desservie par un curé canadien-français.
Et puis, si dans un quart de siècle vous n'avez pas encore pris votre revanche, et si vous tentez alors de la prendre, nous vous enverrons des soldats comme ceux qui combattaient jadis sous votre illustre Larochejacquelein, ou comme ceux qui suivaient naguère votre noble de Charette à Patay.
Je vous l’ai dit, c’est un rêve ; mais il y a des rêves qui deviennent des réalités pour ceux qui croient fermement en la Providence des nations.
Que ces espérances des Français d'Amérique raniment les vôtres, Messieurs. Comme race, nous avons vu la mort de plus près que vous, et cependant nous vivons encore.
Ni notre foi, ni notre patriotisme ne sont morts, et la miséricorde de Dieu pour les peuples patriotes est presque sans bornes.
L'histoire du peuple juif en témoigne; car aucun peuple n’a été plus ingrat, ni plus coupable. Ses idolâtries et ses crimes furent innombrables, mais toujours pardonnés, moyennant expiation ; et s’il n’avait pas mis le comble à ses abominations par le déicide, Dieu ne l'aurait pas condamné à périr.
Permettez-moi de vous rappeler un trait de cette histoire qui vous fera juger de la puissance du patriotisme, même sur le cœur de Dieu, et qui vous montrera comment la colère divine, justement excitée par
fl |: