‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 38 sur 63 · COLONEL, OFFICIERS ET SOLDATS DU 9ME BATAILLON · texte numérisé non relu

COLONEL, OFFICIERS ET SOLDATS DU 9ME BATAILLON

Lorsque vous êtes rentrés hier dans vos foyers, il pleuvait par torrents, et l’on eût dit que le ciel nuageux de notre cher vieux Québec, par une de ces contradictions qui lui sont assez familières, s’attristait de voir revenir ses enfants, Mais ne vous y trompez pas, Messieurs, cette pluie était l'emblème des larmes que vos mères, vos épouses, vos fiancées et vos sœurs ont répandues dans les premiers épanchements de leur amour et de leur bonheur, C'était une pluie de joie. Aujourd’hui, après ce premier besoin de la nature satisfait, vous avez vu le soleil resplendir et inon-

der de ses rayons d’allégresse la vieille cité de Champlain.

Ah! Messieurs, quel contraste entre ces deux dates queje vois inscrites sur les murs de cette salle : 2 avril et 22 juillet! Quelle différence entre la fête de ce jour et les démonstrations qui ont accompagné votre départ, le 2 avril dernier!

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Alors comme aujourd’hui, sans doute, vous portiez la tôte haute, et les émotions des adieux ne vous empêchaient pas de sourire, Les yeux fixés sur um noble but, vous comprimiez les mouvements de la nature et faisiez taire vos sentiments pour mieux répondre à l'appel de la patrie. Mais sous vos mâles poitrines ‘ sentait battre vos cœurs, et les airs patriotiques que votre fanfare jetait aux échos étaient empreints de je ne sais quelle mélancolie qui gagna tout le monde et qui, après votre départ, s’étendit comme un voile de deuil sur votre ville natale.

C’est qu’en vérité la campagne où vous alliez faire vos débuts promettait d’être fort aventureuse et pleine de périls. L'avenir paraissait alors bien sombre. Un soulèvement général des Indiens était imminent, et nous tous qui vous regardions partir, le cœur serré, nous nous demandions avec terreur combien d’entre vous resteraient là-bas, dans ces plaines de l'Ouest qu nous appelions tout bas funèbres, et qui auraient pu devenir de vastes cimetières.

Mais aujourd’hui quelle différence! Tout Québec est en fête. La joie rayonne partout, sur les fronts des citoyens comme à la façade des édifices. Sous tous les toits vous êtes les bienvenus, et l’on se dispute l'honneur de vous serrer la main. Nous vous respectons, nous vous honorvns, nous vous aimons.

Nous sommes fiers de vous, parce que vous avez été fiers vous-mêmes. Nous nous estimons honorés dans vos personnes, parce que vous avez su faire honneur à

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la patrie, et tout particulièrement à notre ville. Nous À sommes contents de vous, parce que vous avez su, par Lin vôtre conduite, faire taire vos détracteurs et les con- MM tempteurs de notre race. | j Grâce à Dieu, ils ne forment qu'une infime mino- } j) rité parmi nos frères d’origine britannique, et ils ne HS réussiront pas, j'espère, à susciter un antagonisme (il qui n’a pas sa raison d’être, Sur cette terre libre ( d'Amérique il y a place pour les deux races, et jh h ce fut un des beaux spectacles de la dernière cam- ne 1 pagne de les voir combattre côte à côte, sous le même Fire drapeau, pour la même cause, et de lire dans les bul- l | letins des batailles des noms anglais et français, qu | mêlés ensemble dans la liste des morts et des blessés. k Messieurs, je ne puis vous faire un plus bel éloge IF ll Î

aujourd'hui qu’en vous disant : vous avez été dignes de vos ancûtres. Après plus d’unsiècle de paix, on | BEN

{ . 2 , , . , . | "AE aurait pu penser que la race des héros était éteinte ; qu | Ÿ . . F il IE Es mais non, vous avez bien prouvé le contraire, et vous HMS is avez convaincu ceux qui en doutaient, que le sang des VUE | 1 aïeux coule encore dans vos veines. Ni les obstacles Le ( de la nature, ni les rigueurs du climat, ni les priva- ti | WE tions, ni les misères de toutes sortes n’ont pu vous M À ÿ + ù an arrêter, et vous avez fait des marches forcées dignes ii] des premiers pionniers de la Nouvelle-France. | 48 . . . Î J Je sais que vous regrettez beaucoup de n’avoir pris ri part à aucun combat, et ces regrets vous honorent i 1 | parce qu'ils témoignent de votre ardeur chevale- jt qui {it fait j pie niiri if ‘4

resque., Maïs permettez-moi de vous dire qu'il faudrait plutôt vous en réjouir.

Je ne vous rappellerai pas les angoisses de vos familles, et les larmes que vos mères auraient versées en apprenant que vous étiez au feu. Les motifs que j'invoquerai sont d’un ordre plus élevé. L'expédition qui vient de finir n’était pas une guerre étrangère, mais une guerre civile. C'était contre des frères que vous alliez combattre.

Réjouissez-vous donc de n'avoir laissé sur aucun champ de bataille aucun soldat du 9e percé d’une balle fratricide. Réjouissez-vous donc de n'avoir pas rougi le sol de la patrie du sang de quelques pauvres égarés, plus malheureux que coupables.

Comme de dignes enfants de la patrie, dont la paix était troublée, comme de loyaux sujets de Sa Majesté, vous avez généreusement offert votre sang pour le rétablissement de l’ordre. Vous vous êtes tenus prêts à le répandre au premier appel de votre général. Le ciel s’est contenté de votre offre généreuse; il n’a pas exigé la consommation du sacrifice, tant mieux ! On vous a disséminés au milieu de tribus sauvages menaçantes qui avaient déjà la main tendue vers la hache de guerre, et votre présence a sufli pour leur imposer le respect et maintenir l’ordre: gloire à vous ! Vous avez été des vainqueurs pacifiques, et quand il s’agit d’une guerre civile, les plus belles victoires sont celles qui ne sont pas ensanglaniées.

Loin de moi l’idée de vouloir rabaisser la gloire de

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ceux qui sont tombés au champ d'honneur. Non certes ; ils n'avaient pas le choix des ennemis, ils ne pouvaient pas discuter les causes de la guerre; ils devaient obéir, et nous devons honorer leur trépas généreux et leurs glorieuses blessures. Aussi considéré-je comme un devoir de louer ici la belle conduite de l’un des vôtres, le lieutenant Oscar Pelletier, à qui seul, parmi vous, il a été donné de combattre, et dont la blessure témoigne de ce que vous auriez su faire tous.

Mais, je le répète, quand il s’agit de guerre civile, les plus beaux triomphes sont ceux qui s’accomplissent sans cffusion de sang. Votre général en chef paraît avoir compris cela, et il s’est montré avare du sang de ses troupes. Honneur à lui!

Votre colonel l’a compris également, et je l'en félicite. On aurait pu penser qu’étant en même temps député et avocat, il eût conservé quelque velléité de chicane ; maïs non, en endossant l’uniforme, en ceignant l'épée, il a dépouillé la toge. On ne äira pas de lui, cedant arma togæ, maïs cedut armis toga ; c’est la toge qui a cédé aux armes. Il a su porter l’épée, mais ilatenu moins à vous faire redouter qu’à vous faire aimer, et il a eu raison, vu la nature de la guerre. Partout où vous êtes passés, vous vous êtes fait des amis, et l’écho des acclamations qui vous ont accueillis jusqu'aux montagnes Rocheuses est arrivé jusqu’à nous. Mais votre popularité ne vous a pas

empêchés d’inspirer une crainte salutaire, suffisante au maintien de la paix.

Le %e a donc été fidèle à sa devise que vous pouvez lire d’ici au balcon de cet édifice: ‘‘ Force à superbe, merci à faible.” Il n’a rencontré au Nord-Ouest que des faibles, des souffrants, et il leur a fait merci! Il s'est trouvé en face de pauvres sauvages affamés, et il a partagé avec eux le pain de la fraternité humaine, et 11 a fumé avec eux le calumet de la paix ! C'était la mission qui lui était confiée, et il l’a nob aent remplie.

Messieurs, je ne voudrais pas assombrir ce beau jour; mais il me semble que ce serait de l’ingratitude de ne pas rappeler aujourd’hui le souvenir de ceux qui ne sont plus. Inclinons-nous devant ces tombes à peine fermées, et répandons-y quelques fleurs.

Il arrive à toutes les gloires humaiïnes de se tromper souvent d’adresse. Elles vont parfois illuminer des fronts indignes, et elles laissent dans l’ombre les plus nobles figures. Cela est vrai surtout de la gloire

‘ militaire qui, semblable au soleil couchant, ne dore trop souvent que les sommets.

Je me plais à le reconnaître dans la guerre qui vient de finir: le général Middleton et les autres chefs de nos troupes ont fuit leur devoir et légitimement

conquis leurs lauriers. Mais il y avait à leurs côtés des héros obscurs que la mort a moïissonnés: ne les laissons pas dans l’ombre, et ne permettons pas à l’oubli d’ensevelir leur mémoire.

Quoique le 9% n'ait pris part à aucune bataille, la Providence a voulu que, comme les autres bataillons, il payât son tribut à la guerre. Deux de vos frères d'armes, Blais et Marois, manquent aujourd’hui à l’appel. Leurs corps sont restés là-bas comme des germes de l'avenir de notre race dans les plaines de l’Ovest ; et leurs âmes sont allées dans une autre patrie qui vaut mieux que celle-ci. Gardez leur souve-

nir.

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