‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 46 sur 63 · TITI · texte numérisé non relu

TITI

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Le même phénomène se rencontre dans la vie des nations, et la race canadienne-française est de celles dont l'existence semble miraculeuse.

Je vous l'ai montrée dans son berceau : elle n’était pas viable, et cependant elle vit. Avant même d’entrer dans l'adolescence, elle a été victime d’une catastrophe effroyable qui devait nécessairement causer sa mort, et cependant vous la voyez pleine de santé et de puissance: c’est l'enfant du miracle.

Mais quels ont été les agents de ce miracle ? Quels ont été les principes de cette vie nationale que rien ma Du éteindre ? Deux sentiments, deux amours, profonds, vivaces, irréductibles, — notre patriotisme et notre attachement à la foi.

Prenons garde, Messieurs, de ne Jamais laisser saffaiblir en nous ces deux grands principes de vie nationale. Défions-nous de cette brillante incrédulité moderne qui veut Supprimer les frontières et les patries, et qui menace d'entamer l'intégrité de notre foi, Combattons l’égoïsme et l'ambition, non seulement des individus, mais des partis politiques ; car ces deux Passions ruirent le patriotisme.

Méfions-nous surtout de cet esprit de querelle et de ces bas sentiments de jalousie et d’envie qui sèment la discorde dans les rangs de la nation; car un peuple divisé est un peuple impuissant et condamné à la mort

La plupart d’entre vous, Messieurs, sont allés à New-York, et ils ont admiré sans doute cette merveille de mécanique qu'on nomme le pont de Brooklyn.

Il y a là une masse énorme de pierre et de fer, dont le poids est presque incalculable, et qui est suspendue à plus de cent pieds de hauteur au-dessus d’un bras de mer, par de simples fils de fer.

Comment se fait-il donc que ces fils ténus et faibles vvissent supporter ce gigantesque ouvrage? C’est qu’ils se tiennent étroitement unis ensemble, et toutes ces faiblesses réunies constituent une force imnense.

On ne saurait trouver une image plus frappante, et qui démontre mieux quelle force l’union peut commuuiquer aux êtres les plus faibles.

Soyons donc unis, Messieurs, puisque c’est le secret de la force des nations. Ayons des rivaux, des émules, qui excitent au travail et qui stimulent l’activité, mais n’ayons pas d’ennemis, non seulement parmi nos compatriotes de même race, mais aussi parmi nos concitoyens des autres origines qui partagent avec nous l’amour de la patrie commune.

Encourageons toutes les nobles ambitions, entretenons les aspirations généreuses ; mais étouffons en nous toutes les jalousies de Caïn, et pratiquons la vraie fraternité.

Pourquoi ne ferions-nous pas une seule nation de plusieurs races distinctes et parlant des langues difré-

rentes, comme on fait un drapeau de plusieurs étoffes ) Ï

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CONFÉRENCES ET DISCOURS 309 Re OS Ole ee in le et de différentes couleurs ? Nous sommes plus légers que les Anglais! eh bien! nous serons la soie du drapeau et ils en seront le satin ou le velours. Ils seront la couleur sombre qui est moins changeante, et nous serons la couleur claire qui change au soleil, je veux dire qui progresse sous l'effet de la lumière !

Ils prétendent appartenir À une race supérieure : eh bien ! tant mieux pour eux, et tant mieux pour la patrie! car pour être mieux doués que nous il faut qu'ils le soient étonnamment, et leur lustre rejaillira sur notre pays.

D'ailleurs, nous sommes plus proches parents que nous n’en avons l'air, car ils descendent des anciens Normands, et nous sommes des Normands modernes: nos discussions le prouvent assez.

Nous ne nions ni leurs talents, ni leurs solides qualités, et nous reconnaissons même qu’ils sont plus sérieux que nous — si sérieux, que nous sommes tentés parfois de les trouver ennuyeux ; je dis tentés, mais nous résistons à la tentation. Enfin, nous les considérons comme des compatriotes, comme des frères, comme une force et une richesse pour la nation.

Mais nous prétendons aussi avoir nos qualités et nos vertus, et contribuer pour une large part à la prospérité et à la grandeur nationales. Si] y a par-ci par-là quelques Canadiens-Français qui n'aiment pas les Anglais—ce que ces derniers leur rendent au centuple—il ne faut pas oublier qu'ils aiment souvent les Anglaises, ce qui facilite les rapprochements.

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Rien donc ne devrait nous empêcher de vivre dans la paix et dans l'union. Il y a dans l’ancien Jardin du Fort un monument qui rappelle notre dualisme national, et qui nous prêche éloquemment cette union des races. Sur le même obélisque de pierre sont gravés les noms de deux grands rivaux, qui furent deux grands hommes de guerre, et que la mort a réunis le même jour dans la même paix éternelle. Ces noms illustres—Montcalm et Wolfe— brillent aujourd’hui dans la même auréole de gloire, comme ceux de deux frères d'armes, et nous invitent à fraterniser.

Un autre dualisme, propre à notre race, le dualisme politico-religieux, aura aussi à l’avenir son monument symbolique, que nous venons d’inaugurer. Cartier prenant possession (le ce pays et y plantant une croix,

et Brébeuf, illustre fils de Loyola, arrosant cette croix de son sang, c’est la patrie et la religion scel-

lant un pacte sacré ! Ces deux noms glorieux, gravés sur le même bloc de granit, accolés dans le même mémorial d'honneur, c’est l'Eglise et l'Etat se tenant embrassés et marchant dans l’harmonie !

Cet idéal, nous l’avons en grande partie réalisé, Messieurs, et j’en admirais un touchant symbole à la Basilique dans l’imposante cérémonie de dimanche soir. Le drapeau pontifical flottait au-dessus de la chaire, et touchait presque la tête du prédicateur, comme pour l’inspirer ; mais toute la chaire était enveloppée dans un drapeau anglais. Eh bien! Mes-

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CONFÉRENCES ET DISCOURS 611 Cm

sieurs, l’étendard d’Albion n’y paraissait pas du tout

dépaysé, et semblait protéger comme un rempart la liberté de la prédication catholique.

Encore un mot, et je finis. Outre l'esprit de querelle qu’il faudrait bannir à Jamais, il y a chez notre race un autre esprit qu’il faudrait au moins corriger: c’est l'esprit d'aventure.

Notre race est active, industrieuse, et nous pouvons la comparer à la fourmi, sans faire un mauvais compliment à cette voisine économe de la cigale. Mais il y a des fourmis qui s’égarent, et si vous désirez savoir comment, écoutez ce proverbe arabe :

Los fourmis, quand se perdent-elles ?

Lorsque Dieu leur donnent des ailes !

Eh bien! Messieurs, nous avons parmi nous un trop grand nombre de ces fourmis ailées, toujours prêtes à prendre leur vol et à porter chez nos voisins le fruit de leur travail et de leur industrie.

Un des devoirs de la vertu, a dit saint Augustin, est de vivre dans la patrie et pour la patrie,

Ce n’est pas un reproche que je veux faire à nos frères émigrés ; car je sais qu’en allant se fixer aux Etats- Unis le plus grand nombre n’ont obéi qu’à des nécessités impérieuses. Je sais de plus qu'ils ont conservé l'amour du pays natal et le culte de tout ce qui cons-

titue notre nationalité. Aussi sont-ils les bienvenus

quand ils se joignent à nous dans la célébration de notre fête.

C’est un regret que j’exprime, et ce regret leur fait honneur, de les voir ajouter de nouvelles étoiles au drapeau étoilé !

C’est un conseil que je donne à ceux quisont encore dans le pays, mais qui sont tentés d’en sortir. C’est une prière que je leur adresse de ne pas abandonner la patrie des ancûtres.

Car cette patrie a, comme les Etats-Unis, ses beautés et ses grandeurs. Si le présent appartient à nos riches voisins, l’avenir est à nous, Messieurs.

Sans doute, notre pays progresse plus lentement. Mais étudiez donc les phénomènes de la nature et de l’histoire. Voyez donc ces grands arbres que nous appelons le chêne, l’érable et l’orme: comme ils croissent lentement! mais aussi comme ils deviennent forts! Comptez les siècles qu’il a fallu à Rome et à la France pour arriver à la grandeur ; maïs aussi quelle puissance elles avaient acquise !

D'ailleurs, il en est des peuples d'élite, comme des grands génies ; ils ont l’amour de l’idéal plutôt que des biens matériels. Les sommets les attirent. Ils se sentent au cœur des forces d’ascension, et c’est pour eux que le Psalmiste a dit cette énergique parole : Deposuit ascensiones Deus in corde honvinis !

Oui, notre race a l’amour de l’idéal. C’est pour des idées, plutôt que pour des intérêts qu’elle se pasgionne ; et c’est pourquoi je crois fermement à sa grandeur future.

RE Te DU SE de, CONFÉRENCES ET DISCOURS 513 Re Re ne Sa nie

Elle aime les sciences, les lettres, les arts, la poésie, l’éloquence. Elle a des aspirations élevées, révant de gloire et d'honneur plutôt que de fortune.

Elle aime la liberté, la vérité et la Justice. Elle respecte les lois de la morale, et mène en même temps la vie dure des races fortes. Elle à le cœur chaud, loyal, généreux, héroïque; et sur son front brillent des rayons d’aurore qui présagent un beau jour.

Enfin, elle aime tout ce qui constitue son foyer, sa patrie, ses autels. On peut lui extorquer son argent, à peu près impunément; mais elle ne se laissera jamais arracher ni ses croyances, ni ses affections, ni ses traditions, ni ses lois, ni ses institutions, ni sa belle langue française.

Elle a toujours su les défendre, et elle les défendra toujours avec toute la ténacité qu'elle tient des vieux Normands.

On raconte qu’à la bataille de Salamine un frère du grand poète Eschyle se cramponna à l’abordage d’une galère persane, et, lez bras coupés par la hache, s’y rattacha avec les dents.

Notre peuple a la même opiniâtre énergie, et il l’a montrée lors de la conquôîte. Lorsqu'on lui eut coupé les deux bras par lesquels il se cramponnait au navire de la patrie, il le ressaisit avec ses dents, et il est aujourd’hui remonté à bord, non pas pour jeter à

l’eau les autres races, mais pour prendre sa part dans

le gouvernement du navire qui porte sa fortune, et

pour le diriger vers les rives enchantées de l'avenir qu’il rêve.

SRE

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