‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 45 sur 63 · SERRES · texte numérisé non relu

SERRES

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“ Pape placé sous sa dépendance, ce quelqu’un-là ‘‘ serait maître chez moi; et en maintes occasions ‘ faciles à prévoir, plus maître que moi.

‘Ce n’est pas comme catholique, c’est comme em- ‘ pereur d'Autriche que je veux que le Pape demeure “ chez le Pape, et non chez un autre.”

Messieurs, ce langage révèle l’homme d'Etat, mais c'est le langage du simple bon sens. Le prince causait un jour du même sujet avec Napoléon I ', qui avait fait le projet de transporter le siège de la Papauté à Paris:

‘Je veux, ajoutait le puissant empereur, que le Souverain Pontife soit indépendant, je lui donnerai un château, et un territoire qui sera frappé de neutralité, et je lui assurerai une dotation annuelle de six millions. Qu’en pensez-vous ?

—Le Pape refusera, répondit le prince, et toute l’Europe l’appuiera dans son refus. D'ailleurs, l’empereur d’Autriche a la même idée que vous. Votre Majesté connaît le château de Schoenbrunn: l’empereur veut le lui donner, avec dix à quinze lieues de territoire et une dotation de douze millions de revenu. Si le Pape accepte, y consentirez-vous ? ”

Napoléon comprit, mais il n’était pas homme à renoncer à son projet, et il installa le Pape à Fontainebleau.

Vous savez que cela ne lui porta pas bonheur, et quelles commotions violentes ébranlèrent alors l’Europe. Aucune époque peut-être ne prouva mieux que lorsque le Pape n'est pas à sa place, rien n’est à sa place.

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CONFÉRENCES ET DISCOURS 289 an-là Ce qui est certain, c’est que, bientôt après, Napoléon sions lui-même ne trouva plus de place en Europe; et quand il mangea à son tour le pain de l'exil, il dut se » em- rappeler les paroles qu'il avait prononcées à l’époque ieure de son consulat, et que je ne vous répéterai pas, parce que l’orateur qui vient de vous parler si élomais quemment les a lui-même citées.

usait C'était d’ailleurs la thèse de M. de Metternich dans it fait des termes à peine différents.

Paris : Il me semble que ces opinions et les autres qu'on ue le vous a citées ne sont pas sans valeur, nerai neu- F lle de Interrogeons maintenant l’histoire du passé, c’està-dire l'expérience des siècles.

toute Depuis l'établissement du pouvoir temporel, il y a l’em- eu dans l'Eglise des époques particulièrement mal- Votre heureuses, pendant lesquelles les Papes n’ont pu l’em- jouir de leur indépendance complète. fi) ues de * La première a cornmencé à peine un siècle après venu. | Charlemagne. Ce fut le temps où l'indépendance des FE \ Papes fut en butte aux attaques et aux violences suc- 15) nme à | cessives des marquis de Toscane et des empereurs \ Fon- . } d'Allemagne. Or l’histoire de cette époque, qui com- 1! i prend tout le dixième siècle, est la plus sombre du À eur, et | moyen âge, Jamais on ne vit tant d’émeutes, tant de A) ; l'Eu- | guerres fratricides entre les grands seigneurs, tant 4) 1x que l d’anti-papes, tant de désordres sociaux et moraux. st à sa : Les entreprises ambiticuses et envahissantes des di 19 Ike

empereurs d'Allemagne contre les Papes se prolongèrent, et se renouvelèrent dans les siècles suivants. Il en résulta bien des événements malheureux ; ‘:4is Dieu donna alors à l'Eglise des Papes dont le génie, la vertu et le courage surent faire triompher la vérité.

Une seconde période malheureuse fut marquée par l'exil des Papes à Avignon: Ce fut encore une rude épreuve pour l'Eglise, et dont les peuples eux-mêmes eurent beaucoup à souffrir.

Rome en proie aux factions, des guerres civiles dans toute l'Italie, des tiraillements dans les conclaves, qui voulaient élire tantôt un Pape français, tantôt un Pape italien, des interventions constantes des rois de France dans les affaires spirituelles de l'Eglise, des dissensions en Allemagne, et enfin le grand shisme d'Occident venant mettre le comble à la désolation universelle : voilà quels furent les fruits de ce régime, pendant lequel la France voulait à son tour, à l’exemple de l'Allemagne, assurer sa suprématie sur l'Eglise.

Ces expériences réitérées et toujours désastreuses ne sont-elles pas suffisantes pour démontrer que lorsque les Papes souffrent tous les gouvernements souffrent ? N'est-ce pas assez pour vous prouver que le chef visible de l'Eglise ressemble à son chefinvisible, et que les ténèbres envahissent le monde quand on le crucife ?

Ah:! Messieurs, si l’Europe était reconnaissante, elle n'oublierait pas que ce sont les Papes qui lui ont don-

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CONFÉRENCES ET DISCOURS 291 \gè- né cette brillante civilisation dont elle est si fière, et , Il qui ont sauvé dans les mauvais jours tous les éléments LS de sa prospérité et de sa gloire.

Elle n'oublierait pas que ce sont eux qui ont fondé il à la fois l'autorité des rois et la liberté des peuples ; Ml : par qui ont encouragé et propagé les sciences, les lettres

ude et les arts ; qui ont tenu en échec tantôt le despotisme, mes tantôt la démagogie ; qui ont sauvegardé l’ordre social et la morale publique à toutes les époques tourmen- a iles tées. }l ves, Mais, si l'Europe est ing ‘ate, l'Ttalie l’est plus encore. ) un Car c’est pour la liberté italienne que les Papes ont | 3 de lutté si souvent contre les empereurs d'Oricat, contre des les rois de France, contre les souverains d'Autriche, sme C’est pour la liberté italienne qu'ils ont combattu cette tion puissance formidable qui s'appelait le saint empire rome; main, et qui n’était ni saint, ni empire, ni roman, ’ex- comme disait Voltaire, un jour que son esprit se trousur vait d'accord avec la vérité.

uses | VI 1} ors- 1 Voilà, Messieurs, ce que nous enseigne l’histoire du {) ouf- 1 passé, et la situation actuelle ne nous donne-t elle f 1e le pas le même enseignement ?

ble, Jetez un regard sur la carte d'Europe, et dites-moi :: È mn le s’il est un seul Etat qui puisse dire: ‘ Nous n'avons Lu aucun besoin du Pape, etil ne nous importe aucune- nil elle ment qu’il soit libre ou prisonnier.” Ai don-

Serait-ce l'Allemagne? Mais est-ce que le prince de

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Bismarck, ce chancelier de fer qui gouverne le plus formidable empire, n’a pas été obligé de faire des avances au Saint-Père et de recourir à lui, quand le socialisme d’une part et les catholiques de l’autre ébranlaïient sa puissance ?

Est-ce que la France, toute révolutionnaire qu’elle est, ne se rapproche pas sensiblement du Souverain Pontife à mesure que l'Italie s’en éloigne ? Et ne serait-elle pas heureuse d’avoir l’occasion de briser pour lui maintenant ce royaume italien qu’elle a fait contre lui, et qui se montre aussi ingrat envers la France qu’il a été à l'égard des Papes ?

Est-ce que l’Angleterre n’est pas bien aise de pouvoir invoquer l'autorité du Saint-Siège contre le programme de certains membres de la Ligue irlandaise ?

Et Léon XIII, en condamnant ce programme, n’at-il pas fourni à notre mère patrie un secours plus puissant que ne le serait un corps d’armée ?

Ne voit-on pas la Russie, depuis deux ans, échanger avec le Chef de notre Eglise des procédés de bienveillance et de courtoisie dans la vue de renouer des relations diplomatiques avec le Vatican? Et ne croyez-vous pas que le Pape puisse être utile au Czar dans sa lutte contre le nihilisme et dans ses rapports avec les catholiques polonais ?

L'Espagne n’a-t-elle pas été bien heureuse d'éviter un conflit sanglant avec l'Allemagne, grâce à l’arbitrage équitable de notre grand Pontife ?

Et l'Italie, enfin, croyez-vous qu’elle soit sur un

un

en me eu a LE 2e eu CONFÉRENCES ET DISCOURS 293

lit de roses, et que le perpétuel conflit qui met en lutte le Quirinal et le Vatican, ne soit pas une plaie incurable à son flanc ?

Vous le voyez, Messieurs, tous les gouvernements ont besoin du Pape dans certaines circonstances ; les leçons du présent sous ce rapport sont aussi éloquentes que celles du passé, et elles nous apprennent que la situation actuelle doit finir dans l'intérêt même des gouvernements et des peuples.

Mais vous me demanderez sans doute : “Qu’y a-t-il à faire? Est-ce une croisade À main armée que le Saint-Père attend ? ”

Non, Messieurs, tout ce qu’il demande, c’est une croisade pacifique, c’est la concentration de toutes les influences, de toutes les forces morales des catholiques du monde entier. Si cette concentration se fait, si cette unanimité se produit, il faudra bien que la diplomatie en tienne compte, et nous reverrons la souveraineté pontificale rétablie, et avec elle la restauration chrétienne des Etats.

Des âmes fourvoyées mais généreuses ont rêvé jene sais quelle république universelle réunissant tous les peuples sous un seul chef!

Eh bien ! Messieurs, avec la restauration chrétienne, telle que Léon XIII la veut, ce rêve serait aussi près

d’être réalisé qu’il est possible selon l’ordre et la nature des choses,

La vraie république universelle serait fondée. Toutes les nations chrétiennes formeraient une immense confédération, avec un pouvoir arbitral au centre qui rendrait justice à chacun, et qui éviterait ces conflits sanglants qui font le malheur et l’oppression des peuples !

Rétablie dans l’unité, tout en conservant sa variété admirable de langues, de coutumes, de lois et de gouvernements, l'humanité reprendrait sa marche sur les hauteurs de la civilisation chrétienne vers l’accomplissement de ses glorieuses destinées.

Roiïs et peuples ne formeraient plus qu’un seul troupeau sous un seul pasteur.

Mais comment et par qui ce rêve peut-il être réalisé ? Messieurs, dans des questions de cette nature, il y a une chose qu’il ne faut jamais perdre de vue, c’est que, malgré les calculs des hommes, le dernier mot appartient toujours à Dieu ; c’est qu’en définitive la Providence gouverne encore les nations, et que le vieil

axiome, ‘i’homme s’agite et Dieu le mène,” n’a pas cessé d’être vrai.

Il passe de temps en temps à travers le monde des souffles inconnus et puissants qui renversent tout sur leur passage, qui secouent les couronnes jusqu’à les faire tomber et qui font crouler les trônes.

Bien souvent ces courants étranges, dont les hommes d'Etat ignorent les lois et la course, venant tour à tour

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CONFÉRENCES ET DISCOURS 295 D du Nord ou du Midi, de l'Orient ou de l'Occident, ont passé sur l'Italie et l’ont couverte de ruines. Ces vents de tempête pourraient bien souffler encore et prendre l’Europe par surprise; rar ils sont les messagers de Celui dont saint Jean a dit: ‘ L'Esprit souffle où il veut, mais nul ne sait d’où il vient ni où il va!”

Bien souvent aussi il y a dans ceux qui détruisent des fondateurs inconscients : ils croient ne semer que des ruines sur leur Passage, mais sans le savoir ils labourent le sol et le préparent pour de nouvelles semences.

Attila croyait que l'herbe ne repousserait plus sur la terre que le sabot de son cheval avait foulée ; mais quand il eut passé sur l’Europe avec les autres fléaux de Dieu, cette terre devint plus féconde, et l’on y vit fleurir toutes les moissons du christianisme.

Tout sert à la Providence ; et quand les peuples n’ont plus ni croyances, ni sentiments, c’est par les intérêts qu’elle les gouverne.

Il n’y a pas encore un siècle que l’on a vu le plus grand conquérant des temps modernes passer sur l'Italie comme un nouvel Attila, déchirer en lambeaux la souveraineté pontificale, et proclamer son fils roi de Rome, avant même qu’il fût né. Etrange folie d’un grand génie et qui ne porta pas bonheur au malheureux enfant; car il n’eut en partage que l’exil et la mort, et c’est à peine si la ville qu’il devait gouverner à connu son existence. Mais qui a rétabli cette

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souveraineté temporelle que le puissant empereur croyait avoir renversée pour jamais? Ce furent les princes hérétiques et shismatiques. Pourquoi? Par intérêt, et parce qu’ils eurent alors l’intelligence de la véritable situation, parce qu’ils comprirent que, pour refaire l'équilibre européen, qu’un géant avait rompu, il fallait commencer par replacer cet autre géant, le Pape, sur son trône immortel.

Et depuis, en 1849, qu’a-t-on vu encore? C'était la la révolution italienne qui avait chassé le Pape de Rome; ce fut la révolution française qui le replaça sur le siège de la Ville Eternelle!

Pourquoi ne reverrions-nous pas aujourd’hui ce que l’on a vu en 1815 et en 1849 ?

Je le répète, tout sert à la Providence. Tout devient un instrument dans ses mains; et quelquefois, les gouvernements accomplissent ses desseins tout en croyant ne servir que leurs intérêts, leurs haïines ou leurs vengeances.

Retenez bien ceci, Messieurs : la première puissance européenne qui aura à se plaindre de l'Italie et qui sera assez forte pour la vaincre, se vengera d’elle en rétablissant la royauté temporelle des Papes. La France elle-même l’aurait déjà fait, si l'Allemagne ne se dressait pas en face d’elle. Et l'Italie le sait bien : c'est pourquei M. Crispi est à genoux devant M. de Bismarck, je 1ne trompe, pas devant, mais derrière M. de Bisma::k, tant il a peur de la France!

Et la peur, puisque ce mot se trouve sur mes lèvres,

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n'est-ce pas encore un des ministres de Dieu ? C'était la croyance des anciens, et c’est pourquoi ils en avaient fait une déesse. Les poëtes épiques et tragiques lui assignent toujours un rôle dans les événements humains.

Vous le savez, Messieurs, il suffit souvent d’une panique pour décider du sort des batailles, et 51 la Peur entre un jour en scène sur le théâtre de la diplomatie européenne, elle y jouera un rôle qui étonnera le monde.

Vous connaissez tous cette scène racontée par les Evangélistes, où les apôtres, attardés sur le lac de Tibériade, sont assaillis par une tempête. Ils sont pris de peur, et, s'adressant au Christ, qui paraissait dormir, ils lui crient avec angoisse : ‘Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! ”

Messieurs, l’Europe est une mer aujourd’hui profondément agitée, et les gouvernements sont entourés de périls. —La fortune publique aux mains des Juifs, le socialisme grandissant, la crise économique sans remède connu, la ruine financière que les budgets militaires rendent imminente, et enfin la guerre implacable sur le point d’éclater, voilà des dangers bien plus grands que les tempêtes du lac de Tibériade. Le jour est proche peut-être où les gouvernements pris de frayeur s’écrieront en s'adressant au Pape: ‘‘ Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! ”

Mais, quoi qu’il arrive, et quelle que puisse être à l'avenir la conduite des nations européennes, nous,

Messieurs, habitants de la ville la plus française et la plus catholique de l'Amérique, nous, descendants non

déchus de la race latine si glorieuse jadis, nous nous

souviendrons de ce que notre pays doit à l'Eglise, nous protesterons hautement contre l’état de dépendance indigne dans lequel l'Italie tient notre Pontife bien-aimé, et nous le proclamerons Roi, même dans les fers, comme le Christ notre Dieu fut proclamé Roi, même sur la croix!

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PRONONCÉ AU CONCERT DE LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BA P- TISTE, A L’ACADÉMIE DE MUSIQUE, LE 25 JUIN 1889.

MESDAMES, MEssIeuRs,

À chaque retour de ces grandes solennités de notre fête nationale, qui démontrent si bien toute la vitalité de notre race, il me semble toujours intéressant et utile de remonter le cours des années, et de mettre en regard, d’un côté, la faiblesse de notre origine et les rudes épreuves du passé, et de l’autre, les forces de notre condition présente et nos espérances d'avenir.

Pour notre vieux Québec surtout, qui est la terre classique des souvenirs du Canada et qui garde si pieusement le culte des ancêtres, il y a dans cette évocation du passé de saisissants contrastes et de précieux enseignements.

Reportons-nous donc, Messieurs, vers les temps déjà lointains que ce triduum national rappelle, ct représentons-nous comme dans un tableau, à côté des magnificences et des allégresses d’auj ourd’hui, les faiblesses et les tristesses d'autrefois.

Voyez-vous ce navire sillonnant les solitudes inexplorées de l'Atlantique et cinglant vers la France ? I]

porte à son bord un marin intrépide, qui a du génie, du cœur, de grands desseins. Ce marin vient de découvrir un vaste pays habité par des peuples infidèles, etil a fait le rêve de convertir ces peuples à la foi chrétienne et de fonder en Amérique une France nouvelle.

Mais pour réaliser ce grand et noble rêve il lui faudrait le concours du roi de France, et ce concours va lui manquer. Ses beaux projets seront forcément ajournés, puis abandonnés : il mourra sans avoir pu revoir ces rives du Saint-Laurent qui attiraient son grand cœur, et près d’un siècle d’oubli passera sur sa découverte.

A-t-il au moins laissé derrière lui quelque monument qui perpétuera son souvenir? A-t-il jeté dans le sol quelque fondation, quelque établissement qui puisse être le germe d’une colonie naissante? Non, il n’a laissé derrière lui, dans cette immense contrée sauvage qu'il ne reverra plus, ni une habitation, ni un fils de la France, ni même une pierre qui rappelle sa venue, rien.

Je me trompe, il a laissé une croix, une humble croix de bois, solitaire, sur un rivage désert!

Arbre étrange, qui fus maudit et funeste pendant quarante siècles, et qui es béni des hommes depuis que le sang d’un Dieu t'a fécondé, de quelle vertu cachée n’es-tu donc pas doué, puisque, après les trois siècles qui t’ont renversé sur le sol et réduit en poussière, je te retrouve debout, au même endroit, trans-

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énie, formé en une croix de fer que les intempéries des saie dé- sons et lesannées ne pourront plus entamer ! De quels 1: lèles, prodiges n’es-tu donc pas capable, puisque sur le ria foi vage même où le fier marin agenouillé te planta, s’é- ARS lève aujourd'hui un monument destiné à glorifier son | | nom et son action pieuse et patriotique ! f i fau- Quelle qu’ait pu être alors son ambition, a-t-il ja- AL na mais vu passer dans ses rêves de gloire une ombre di see seulement de l’apothéose que la postérité lui préparait ? IGNORE Non, certes ; car un tel rêve eût été un acte de folie! Ti rand Et cependant, nous l'avons vue hier la réalisation de 15 écou- cette vision impossible. Nous avons entendu des voix +1 innombrables qui chantaient la gloire de l’illustre dé- : AQU couvreur ! Nous avons vu tout un peuple réuni pour nas 1 célébrer son triomphe et transmettre son souvenir à L 4 l'admiration de la postérité !

Von, il Qu’y avait-il donc dans les actes de ce premier an- li ntrée cêtre de notre race qui dût lui assurer l’immortalité ? : on, ni Planter une croix dans une terre païenne, en s'ima- ra il ppelle L. ginant que ce sera une espèce de baptême, ou d’exor- . cisme, qui en chassera les faux dieux et la restituera sous umble à au Dieu véritable: lire la Passion de Notre-Seigneur ? et l'Evangile selon saint Jean à des sauvages qui ne le ndant | comprennent pas, dans l’espoir que cette parole divine lepuis touchera peut-être leurs cœurs sans passer par leurs vertu oreilles, et leur révélera la seconde personne de la 1 > trois sainte Trinité; ne sont-ce pas des actes étranges, que e | poUS- les savants futurs trouveront ridicules et dont la pos- en trans-

térité se moquera ?

10 Eh bien non, Messieurs, la postérité ne s’en mo- Il | quera pas.

1 Sans doute, elle reconnaîtra dans le héros breton

un de ces génies hardis qui s’élancent résolûment

| dans l'inconnu, qui reculent les bornes du monde ci-

an ! vilisé, et qui vont porter la lumière jusqu’au sein des fl ombres de la mort.

Sans doute elle le proclamera un grand patriote,

1 il puisqu'il a risqué sa vie dans mille dangers pour ( A agrandir et glorifier sa patrie.

1 fil { Mais elle admirera surtout sa foi d’apôtre. (L ji Elle racontera aux générations futures ces deux jh ul actes de foi publics et solennels de leur premier anjo cêtre, et elle leur dira que cette première page de Al ! notre histoire en est peut-être la plus belle. UN | Elle lui décernera les honneurs de l’apothéose que ! Hs que nous avons vue hier ; et si quelqu'un ose dire que | 1 pour agir comme l'immortel Cartier il faut être atteint ain de folie, elle répondra qu’il faut avoir en effet la HT Jolie de la croix, et que les œuvres inspirées par cette fl 18 folie ont toujours une vertu surnaturelle et une mer- À 11) 1 veilleuse fécondité.

Ft Oui, Messieurs, retenez bien ce premier enseigne- | ment du monument Cartier-Brébeuf: les semences ‘ jetées en terre, même par les plus grands hommes, ne produisent que des fleurs éphémères ; mais les grandes no actions que nous semons dans le ciel produisent,

, | même sur la terre, des fruits immortels !

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La grande et solennelle démonstration d'hier évoquait encore bien d'autres souvenirs et d’autres contrastes,.

En contemplant nos rues toutes pavoisées de drapeaux qui s’agitaient et qui jetaient dans l'air les notes joyeuses de je ne sais quel chant national, en regardant défiler à leur ombre ce flot populaire où l’on voyait se mouvoir toutes les forces vives de la nation et s'épanouir toutes ses espérances et ses promesses de grandeur future, je me reportais invinciblement au douloureux lendemain de la conquête, et le contraste entre les deux dates me jetait dans la stupeur.

Ah ! Messieurs, nous n’avons pas connu comme nos pères les inénarrables douleurs de la défaite ; mais nous aimons assez notre patrie pour nous les représenter, et pour comprendre quel fut leur désespoir quand ils virent ce sol chéri de la patrie, ces chemins de la cité de Champlain profanés par le pied de l'étranger vainqueur !

L’étranger, maître du toit natal! L’étranger montant la garde sur les remparts de la ville bien-aimée et y déployant ses drapeaux !

L'étranger vous coudoyant dans chaque rue de votre ville, devenue sa ville, parlant une langue que vous ne comprenez pas, vous écrasant de ses airs de triomphe, portant à son front l’auréole de la victoire,

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vous regardant comme un vaincu, comme un bien conquis, comme sa chose à lui! Est-il un deuil comparable à celui-là ?

Vainement nos pères avaient tendu les bras vers la France, et fait retentir jusqu’au pied du trône leurs cris de détresse ; nul secours n’était venu.

Les trompettes avaient sonné le rappel, les canons avaient fait mugir l'alarme, les clochers avaient crié aux clochers, les vents avaient emporté les plaintes des vaincus aux quatre coins des cieux ; les flots du grand fleuve avaient répété à l’Océan leurs supplications et leurs sanglots... et la France n'avait rien entendu |

‘ Sentinelles, avaient crié nos pères, abattez le drapeau de l'étranger du fronton des édifices, et arborez-y plutôt le drapeau noir! car nous voulons mourir: mieux vaut la mort que la conquête ! ”

Mais la mort elle-même ne vint pas. Le sépulcre creusé pour recevoir le corps de la jeune France était immense et profond, mais il se trouva trop étroit pour les restes de cette immortelle, et l'Angleterre ne put sceller la pierre sur son tombeau.

La noble vaincue se releva. Elle arracha les bandelettes qui gênaient la circulation de son sang ! Elle déchira le suaire qui paralysait ses mouvements ; et bientôt reparurent dans tous ses membres la vie, la force et la beauté.

Et maintenant, l’orpheline déshéritée qui semblait vouée à la mort il n’y a guère plus d’un siècle, est

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devenue la noble et riche héritière, pleine de vigueur et de santé, que vous avez vue hier passant en triomphe aux acclamations de la foule, dans les rues en fête de sa ville natale !

Qu'elle est belle aujourd'hui la jeune France dans l'épanouissement encore incomplet de sa grâce et de sa force, avec son sourire de vierge et ses airs de victoire ! Quelle auréole d ‘espérances et de promesses brille à son front ! Que de joyaux étincellent dans les plis ondoyants de sa robe immaculée ! Quel immense et riche héritage elle foule à ses pieds ! Que d'hommes d'élite et que de femmes remarquables par leurs vertus fori ont sa cour!

Je ne suis pas (tonné d'apprendre que ses riches voisins la recherchent en mariage, que sa mère d'adoption y met des empêchements, et qu’elle-même rêve de liberté et d'indépendance!

Et pourtant, la jeune France américaine n'est encore qu'au début de sa carrière, et les rêves gloricux qu’elle caresse sont encore loin de leur réali-

sation.

Mais elle grandit, elle se développe, elle progresse, et nulle force humaine ne peut plus arrêter sa marche, parce qu’elle est animée du souflle puissant du patriotisme. Ceux qui la jalousent feront bien d'y réfléchir, et de ne provoquer jamais une ébullition de ce sentiment.

Car les mouvements du patriotisme, dans notre race, quand ils arrivent à l'état d’effervescence, ont la

306 CONFÉRENCES ET DISCOURS même force que les gaz réduits à ce degré de densité qui les rend incompressibles.

Si vous les comprimez davantage, ils font explosion et brisent tout.

Lors donc qu’une race comme la nôtre, possédant en elle cette force d'expansion qu’elle tient de la nature et des bénédictions célestes, s’avance régulièrement dans l’ordre et dans la paix, vers un avenir également régulier, ordonné et pacifique, il serait insensé de vouloir l'arrêter.

C’est un fleuve dont les flots surabondants et rapides sont d'autant plus doux et bienfaisants qu’on jette moins d’obstacle dans leur lit. Si l’on oppose une digue à leur course, ils grossiront, ils bondiront en tourbillonnant, ils sortiront de leur lit naturel et ils dévasteront leurs rivages.

Quand on se trouve en face d’un mouvement irrésistible, la vraie sagesse consiste à le seconder pour éviter les commotions violentes, et à le diriger pouren

tirer le meilleur parti possible. C’est une force qu’il

faut utiliser pour le plus grand bien de tous.

A ceux qui prétendent enrayer notre marehe ascen-

sionnelle et notre expansion du côté de l'Ouest, je di-

rai: empêchez plutôt le flux de la mer de remonter le

fleuve Saint-Laurent! À bon entendeur, salut!

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