A ST 2 CONFÉRENCES ET DISCOURS
le cerveau ramolli, et l'on aurait raison.
Que la loi se soit relâchée de son ancienne sévérité, et que l’adultère qui était jadis puni de mort soit aujourd’hui presque impuni, je le comprends. Je ne dis pas que c’est bien, je crois au contraire que c’est mal, et si j'étais aujourd'hui dans la Chambre des Communes, je voterais pour la loi qui vient d'y être proposée afin de punir l’adultère par la prison et l'amende. Mais enfin je comprends que pour des raisons qu'il serait trop long d’énumérer, le législateur ferme quelquefois les yeux sur certains désordres contre la morale.
Mais légiférer pour autoriser le divorce, ce n'est Llus de la tolérance, c'est en quelque sorte accorder une prime au désordre; car, dans la réalité, le divorce, c’est l’adultère légal.
Ces raisonnements, je le sais, ne paraissent pas acceptables à ceux qui se contentent du mariage civil, et c’est pourquoi j'avais raison de vous dire que l’aspect de la question ne pouvait pas être ici le même qu’en France. En effet, si le mariage était un simple contrat de droit civil, il me paraîtrait difficile de soutenir que le droit civil ne peut pas le rendre résoluble. En apportant une variante aux paroles de Jésus- Christ, on dirait: ce que l’homme a uni, il peut le séparer.
Mais le mariage—je vous l'ai démontré dans ma première conférenco—est un contrat de droit naturel,
certains cas ? On penserait que ces législateurs ont
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et pour nous, chrétiens, c’est en même temps un sacrement. L'Etat peut en constater l’existence, en régler les effets civils ; mais il ne peut pas changer sa nature, le dépouiller de son caractère religieux, ni poser les conditions de sa validité entre chrétiens.
Pour nous, qui sommes encore des enfants de l’Eglise et qui acceptons ses enseignements, cette doctrine ne fait aucun doute, et nous n’hésitons pas à dire avec elle : le contrat-sacrement du mariage est indissoluble; donc le divorce doit être repoussé.
Mais il y a des hommes qui ont divorcé avec l’Eglise, et qui naturellement veulent divorcer avec leurs femmes. Il y en a peu en Canada, je pense, mais il y en a un grand nombre dans les autres pays, et ils s'efforcent de faire légitimer chez eux le divorce qu’ils ont vu introduire ailleurs.
Examinons leurs motifs, et les raisons qu’ils font valoir.
Chose étrange, ils invoquent d’abord la morale publique.
Il y a des époux infidèles, disent-ils ; c’est un dégordre très grave que l’on empêcherait s’il leur était permis de divorcer. Donc l'intérêt de la morale exige que le lien conjugal soit rompu.
Voilà certes un singulier raisonnement: Il y a des hommes qui manquent à leur devoir; il faut supprimer le devoir. Il y a des époux qui se permettent des amours adultères ; il faut rendre ces amours légitimes.
riens nes A te CONFÉRENCES ET DISCOURS 415
C’est en effet un remède facile et simple; mais ce n’est pas sauver la morale, c’est la ruiner. C’est abaisser le mariage au niveau de ceux qui ne veulent pas le respecter ; c’est dégrader le mariage au profit des époux qui se dégradent eux-mêmes.
Il est absurde de croire que l’adultère sera moins fréquent quand il aura pour effet de briser le lien conjugal. Au contraire, puisqu'il sera un moyen de s'affranchir d’un joug qu’on trouvera trop lourd.
En 1792, la Révolution introduisit le divorce en France. Eh bien, savez-vous ce que l’on disait au Conseil des Cinq-Cents, quatre ans après seulement ?
“Il serait difficile, s'écriait le député Regnaut de l’'Orme, d'imaginer cornbien cette cause de divorce favorise la légèreté et l’inconstanse des époux, combien elle excite au libertinage et à la débauche, et contribue à corrompre les mœurs...”
Philippe Delville ajoutait: “Il faut faire cesser ce marché de chair humaine que les abus du divorce ont introduit dans la société.”
Favart se plaignait aussi des maux incalculables que la loi du divorce avait opérés, et demandait de mettre enfin un terme à cette dépravation.
Voilà ce que la morale avait gagné en quatre années.
En Angicteri, les tribunaux ont constaté souvent que des époux qui voulaient divorcer commettaient l’aduitère exprès pour arriver au divorce.
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Aux ïtats-Uuis, les plus graves d’er- res se sont produit à la suite du divorce. “ Dès dix-huit cent
seize, le président d’Yale College, Dwight, constatait avec effroi les progrès du divorce dans le Connecticut. Dans ces dernières années, il y a eu en moyenne, dans cet Etat, un divorce sur huit mariages ; dans le Rhode-Island, un sur quatorze ; à peu près autant dans le Maine. Les Etats de l'Ouest, qui d’ailleurs donnent toute facilité au divorce, vantent leur moralité, en disant que dans l'Ohio, il n’y a qu’un divorce sur vingt-quatre mariages ! Il n’est pas rare de voir des hommes épouser successivement quatre ou cinq femmes.
‘ En 1858, le juge Test, de l’Indiana, disait que les avocats de l’amour libre ne pouvaient demancer un statut plus favorable à leurs vues que la loi du &i-
vorce de l’Indiana, et que la polygamie des Mormons était préférable, car elle obligeait au moins 1Cs maris
à pourvoir à l’existence et à la protection de leur:
femmes.
Donc, Messieurs, ceux qui ont vraiment souci des intérêts de la moraie doivent travailler à supprimer,
non pas le lien conjugal, maïs l’adultère.
Un des grands arguments mis en avant par M.
Dumas fils, c'est que le divorce mettra fin à ces
meurtres domestiques que les cours d'assises ont fré-
quemment à iuger, et dans lesquels le mari trompé
tue sa femme infidèle et son complice. Avec l’indissolubilité conjugale, prétond-il, il n’y a pas d’autre
tataït nnecanne, uns le utant lleurs moraivorce e voir u cinq
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DR nee ne ete NU en ia CONFÉRENCES ET DISCOURS 417
remède que ie meurtre dans le cas d'infidélité, et c’est pour étayer cette thèse qu'il a composé son drame intitulé: La femme de Claude. Mais, avec le divorce, le mari trompé laisserait là linfidèle, épouserait une autre femme, et tout serait dit.
M. Dumas croit-il vraiment que le motif du meurtrier, dans le cas en question, est de se remarier avec une autre ? Non, certes, il! ne le croit pas, et de nombreuses pages de son livre en témoignent.
En l’ouvrant au hasard, je tombe sur ces lignes: “Dans l'union libre, le chagrin, l’humiliation, la colère, le désespoir de celui qui est trompé sont exactement les mêmes que dans l’union consacrée par les lois civiles et sanctifiée par les lois religieuses.”
Un peu plus loin je lis encore: “Si l’une des deux chairs se dérobe, et surtout se partage, l’autre n’a plus qu’une pensée, c'est de voir cette chair, jadis adorée, se tordre sous le châtiment et la douleur. Hermione qui fait tuer Pyrrhus au moment où il épouse Andromaque, Othello qui tue Desdémone qu’il soupçonne d’avoir appartenu à Cassio, seront éternellement vrais. C’est abominable, c’est sauvage, c’est dégradant, tout ce que vous voudrez, c’est ainsi.”
Très bien, je suis de l'avis de M. Dumas sur ce point; mais ces mouvements de la nature qu’il constate si bien renversent sa thèse.
Oihello ne songe pas à se remarier quand il tue Desdémone ! Peut-on croire un instant qu’il la laisserait vivre, s’il pouvait divorcer ?
Non, mille fois non. Le motif, et le seul, qui pousse au meurtre en pareil cas, c’est la vengeance, et dans les pays où les divorces sont permis, le mari trompé a la même soif de se venger qu'ailleurs. Partout, quelle que soit la législation, et même dans l’union libre, comme M. Dumas l’admet, le ressentiment de l'époux trahi est le même, et il éprouve la même soif du sang de l’infidèle et de son séducteur.
Donc, le divorce n’empêchera pas les meurtres domestiques. Au contraire, il les multipliera, puisqu'il ai. mentera le nombre des adultères.
Après avoir invoqué l'intérêt de la morale publique, après avoir fait un sombre tableau des meurtres domestiques, les partisans du divorce s’attendrissent, et ils prétendent plaider la cause de l’amour. Il faudrait d’abord s'entendre sur les sentiments qui méri-
tent le nom d'amour, et ceux qui ne sont que la
passion.
L'amour digne de ce nom a des droits, mais la passion n’en a pas,
Je vous l’ai dit dans ma première conférence, le mobile qui pousse au mariage, c’est l'amour; et ce sentiment noble, généreux, est béni par la religion. En même temps il est exclusif, il est total, et il prétend durer toujours. Voilà l’amour qui a des droits et que la loi doit sauvegarder. Or, sa meilleure sauvegarde, la seule en réalité, c’est l’indissolubilité du lien conjugal.
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CONFÉRENCES ET DISCOURS 419 TT Mais ce n’est pas de ce sentiment que les partisans du divorce se font les avocats; et quand ils parlent d’amour, c’est passion qu’il faut entendre. M. Dumas, fils, est plus sincère que les autres sur ce point, et c’est la nature et la passion qu’il oppose au mariage.
La religion Catholique dit qu’il faut les immoler. M. Dumas le sait bien, et il cite même là-dessus la doctrine de saint Augustin. Mais il dit: “ Ce sont là des théories admirables, dont la pratique est im possible ; ” et c’est pourquoi il ver! que la passion soit satisfaite, et que la loi vienne à son secours.
C’est à peine croyable, et cependant c’est vrai, ces hommes veulent que le législateur fasse une légitimité à cette flamme qu’eux-mêmes sont obligés d’appeler illicite.
Mais non seulement une telle législation recouvre en quelque sorte d’un vêtement d’honnêteté l’immoralité accomplie : elle l’encourage, elle y pousse. Elle est en elle-même une tentation terrible pour l’inconstance humaine,
Avec l’indissolubilité, les époux sont bien forcés de combattre les sentiments qui peuvent s'éveiller quelquefois au fond de leur cœur. Chez ceux même qui n’ont pas de religion, le souci de leur propre bonheur
doit les arrêter. A la première atteinte ils doivent se dire: ‘A quoi bon ? Un mur infranchissable est devant moi, et cette passion ne pourrait m'apporter que des chagrins et des malheurs domestiques.” Leur propre intérêt les oblige donc d’étouffer dans son germe
un sentiment auquel la loi refusera toujours toute satisfaction.
Mais, avec le divorce, il en est bien autrement, l'impossibilité ne se dresse plus comme une muraille devant les époux, et quand la passion s’éveille, il leur est permis d’espérer qu’elle trouvera une issue dans le divorce. En outre, l’époux sera beaucoup moins disposé à sacrifier sa passion pour le bonheur de l’autre, quand il pensera que bientôt, peut-être, cette autre ne lui appartiendra plus.
En un mot, avec le divorce, la fidélité conjugale est punie, et l’infidélité récompensée. Le mariage n’est us qu’un louage à terme, et le serment un vain mot. Aussi ne sait-on plus où s'arrêter, une fois qu’il est ntré !ans les mœurs; il n’y a pas de raison pour que le second ou le troisième soient plus heureux que le premier; et si c’est l’idéal que cherche le divorçant, il court risque de le chercher bien longtemps.
Mais, disent les partisans du divorce, vous voulez immoler les droits individuels à l'intérêt social. Vous voulez sacrifier l'individu à la société, et nous, nous défendons l'individu contre la tyrannie de l'Etat. Il y a des victimes qui demandent protection, et c’est par le divorce que nous viendrons à leur aide.
11 y a plusieurs réponses à faire à cette prétention. Tout d’abord, je dirai :
Vous voulez séparer ce que Dieu a uni? Vous vou-
oulez Vous nous it. Il
c’est
tion.
vou-
lez briser ce lien mystérieux qui enchaîne l’homme à la femme? Soit, mais alors il ne faut pas oublier le grand principe de droit que toutes les législations reconnaissent: c’est qu’en annulant tout contrat, il faut remettre les parties contractantes dans le même état qu’elles étaient auparavant.
Or, je vous le demande, comment pourrez-vous le faire? L'homme, peut-être, en se retrouvant libre, verra l'avenir lui sourire encore. Grâce, parfois, à l'influence, aux relations, à l’habileté, à l'économie de sa femme, il se sera fait une jolie position dans la société : il la gardera. Il se sera bâti une demeure plus ou moins somptueuse: il y restera. Dans sa profession, son industrie, son commerce, ou son métier, il se sera créé une clientèle qu’il Cevra souvent en partie à sa femme: il la conservera. En un mot, il se trouvera peut-être en meilleure position que jamais de se remarier, et le plus souvent il ne poussera au divorce que parce qu'il aura déjà trouvé une autre femme qui lui plaît davantage. L'homme donc pourra être remis dans le même état qu'avant le mariage, et souvent même dans une condition comparativement meilleure.
Mais la femme, Messieurs, qu’en ferez-vous ? Comment lui redonnerez-vous ce qu’elle a perdu dans le mariage ?
Les trésors de sa beauté virginale, vous les lui avez enlevés ! Les fleurs de sa jeunesse, vous les avez flétries ! Tout l’âge d’or de sa vie, elle vous l’a sacrifié !
Que ferez-vous maintenant pour elle? Comment la remettrez-vous dans cet état plein de promesses qui a précédé le contrat fatal que vous voulez briser ? Comment lui rendrez-vous cet éden que l’aube de la vie éclaire, que l’astre de l'espérance réchauffe, et que les parfums de l’innocence embaument ?
Quel asile lui ouvrirez-vous, en attendant qu’elle ait trouvé—si jamais elle le trouve—l’homme qui voudra bien agréer les sentiments d’un cœur plus ou moins usé, et les restes d’une beauté plus ou moins flétrie ?
La position sociale, que sa famille et son nom peutêtre ont conquise pour son mari, comment lui en assurerez-vous les avantages à elle ? Le bien-être matériel qu’elle l’aura aidé à réaliser, comment lui en ferez-vous une part ?
Je vous entends répondre à toutes ces questions en me disant que dans bien des cas ce sera la femme ellemême qui demandera le divorce. et que dès lors ce sera à elle de voir s’il lui sera avantageux ou non.
Cette réponse ne peut être satisfaisante que dans quelques cas assez rares.
Mais plaçons-nous dans l’un de ces cas, si vous le voulez ; supposons même que le père et la mère, sourds au cri de leur conscience, s'entendent à demander le divorce, il y aura alors dans la famille un être qui protestera: ce sera l’enfant. Sa voix émue s'élèvera, et, s'adressant à ses parents, elle dira :
‘“ O père, à mère, qui m'avez donné la vie, que je ne
ans
ne
a a je CONFÉRENCES ET DISCOURS 423
VOUS avais pas demandée, allez-vous donc maintenant m'abandonner ? Vous m'avez engendré dans la plénitude de votre liberté, et maintenant que vous avez eu les joies de l'amour conjugal et les bonheurs de la paternité, vous allez vous séparer de moi, et courir chacun de votre côté après de nouvelles amours? N'est-ce pas une injustice et en même temps une làcheté?
“Vous m'avez cependant dit mille fois que vous m'aimiez d’un amour tendre. Vous m'avez appris à vous aimer vous-mêmes, dès que mon cœur s’est ouvert, et vous m'avez dit que l’amour filial était un devoir ; et maintenant vous m’abandonnez? Vous m'avez donc trompé? Quand j'ai reporté sur vous toute la tendresse de mon cœur, j'ai donc mal placé mon affection ?
“Vous me faites orphelin? Eh bien! soit, mais alors, je ne vous devrai plus rien, ni amour, ni soins, ni protection, lorsque j'aurai atteint l’âge d'homme; vous vieillirez, vous aurez des malheurs peut-être ; la santé vous fera défaut ; l’âge et les infirmités viendront vous assaillir, et la misère frappera peut-être un jour à votre porte. Eh bien! tant pis pour vous! Vous m'avez laissé seul : je vous laisserai dans votre isolement, dans votre dénuement et dans votre douleur!
“Vous n'avez pas voulu me sacrifier un caprice, une passion éphémère, un entêtement ridicule : pourquoi vous sacrifierais-je les fruits de mon travail, mes espérances, mes joies et mon avenir? Vous avez vou-
lu la séparation, vous l’avez consommée: que les choses demeurent comme vous l'avez voulu. Le lien qui devait nous unir à la vie, à la mort, vous l'avez brisé : ilest trop tard pour le renouer.”
Voilà, Messieurs, ce que pourra dire l'enfant, car, tel est l’admirable enchaînement de la société domestique, que tout démontre son indissolubilité.
En dépit des faiblesses et des misères humaines, l'amour qui l’a formée y subsiste, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, et il éclaire d’un rayon d'espérance les plus sombres jours des époux. Si l’amour conjugal s'éteint, toute l’affection de leur cœur se reporte sur l'enfant, et c’est à son bonheur qu'ils consacrent leur vie. C’est un nouveau lien qui se reforme entre eux, et qui, bien loin de s’affaiblir avec les années, devient au contraire de plus en plus fort,
C’est en vue de cet enfant que les époux se sont mariés. Il est le renouvellement de leur être, le continuateur de leur nom, de leurs œuvres, de leur vertu. C'est en lui seul qu’ils espèrent survivre, et laisser un souvenir que la tombe ne renfermera pas.
Aussi de quelle tendresse il entoure lui-même ses parents, et de quel rayon de soleil il réchauffe leurs vieux jours ! Telle est la vie que Dieu nous a faite: quand les enfants sont grands, ce sont les parents qui redeviennent de véritables enfants, et qui exigent l’amour, la protection et les soins de leurs fils et de leurs filles.
Ah! Messieurs les légistes, qui raisonnez froidement
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dans vos chaires sentencieuses et dans vos livres savants, sur la nécessité du divorce; dramaturges et romanciers, qui placez si habilement les époux dans les situations les plus douloureuses et les plus dramatiques, afin de mieux montrer l'injustice du mariage indissoluble, vous n'avez donc jamais été pères ? Vous avez connu le mariage, au moins le mariage civil, ou peut-être l’union libre, et c’est pourquoi vous prenez tant à cœur les chagrins des époux. Mais vous n'avez pas connu la paternité, ou bien vous l’avez connue à la mode de Jean-Jacques Rousseau ; car si vous aviez le sentiment de la paternité chrétienne, le sort des époux ne serait pas le seul qui vous toucherait : "ous songeriez aussi à l’enfant.
Est-ce donc un personnage qui ne compte pas dans la famille? mais, au contraire, il est le personnage principal, puisqu'il est le but même du mariage; il est le centre vers lequel convergent les affections, les labeurs et les soucis, et c’est autour de lui que l’évolution de la vie domestique s’accomplit.
Or, c’est l'enfant qui est sacrifié dans le divorce. Sans doute, le sort des époux est quelquefois bien sombre; mais je dis que l'enfant est plus à plaindre encore, et j'ajoute qu’il est innocent, tandis qu’il est bien rare que les époux le soient complètement.
De quel droit veut-on briser ce jeune cœur? Et comment remplacera-t-on le nid soyeux que ses parents lui avaient préparé dans le mutuel dévouement du premier amour? Qui le protégera dans la
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famille étrangère où il sera nécessairement jeté? Je le répète, la vraie victime du divorce, c’est l'enfant innocent, et c’est À cause de lui surtout qu’il doit être proscrit.
Mais les intérêts de l’enfant ne doivent pas me faire perdre de vue le sort des époux, et je ne veux pas reculer devant la véritable difficulté de mon sujet. Car, vous le savez, le motif principal que l’on invoque en faveur du divorce, c’est le malheur des époux.
Je ne déguiserai rien, et je reconnaîtrai qu'il y a dans la vie conjugale des infortunes trop réelles. Les mobiles ordinaires qui poussent au divorce sont l’égoisme rebelle à tout joug, la légèreté mondaine, les amours volages, l'infidélité du cœur, le défaut de religion, etl’absence de vertus ; or ces vices pourront êt reprochés justement, tantôt à l’un des époux set ment, tantôt à tous les deux. Daris certains cas donc, tous deux auront manqué à leur devoir. Eh bien! Messieurs, si ceux-là souffrent, ils ont mérité de souffrir. La douleur de leur perpétuel tôte-à-tête est la peine due à leurs fautes. C’est la sanction de la loi qu'ils ont violée, et ce châtiment est juste. Ni l’un ni l’autre ne méritent que la loi vienne à leur secours, puisque rien ne fait espérer qu'ils seront plus fidèles à leurs devoirs dans une autre union.
Dans d’autres cas, le mari seul sera coupable.
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Croyez-vous alors que le divorce le punira en lui donnant la liberté, en brisant un lien qui lui pèse évidemment ? Mais non, au contraire, vous enlèverez le fardeau qui blesse ses épaules, et vous récompenserez en quelque sorte son crime.
Ailleurs, ce sera la femme seule qui aura mis en oubli, dans une heure d'égarement fatal, la fidélité qu’elle avait jurée au pied des autels. Mais n'est-ce pas un singulier moyen de châtier cette femme coupable, que de lui permettre d’aller se jeter dans les bras de son séducteur, et d'accorder à cette union scandaleuse tous les privilèges et les bienfaits de la légitimité ? Si vous m’objectez que le séducteur n’est peutêtre pas libre, je vous répondrai que le divorce le rendra libre à son tour, et qu’il y aura ainsi deux familles plongées à la fois dans le malheur.
On va me dire encore: qu'importe que les coupables soient récompensés, pourvu que les innocents soient libérés ? Ce que nous voulons, c’est que l'époux innocent ne soit pas condamné à passer toute sa vie à côté de celui qui a manqué à ses devoirs.
L'Eglise, Messieurs, a songé, bien longtemps avant les partisans du divorce, à soulager cette infortune. Elle a, plus qu'eux, le sentiment de l'honneur, et
jamais elle n’a imposé à l'époux innocent un tête-à-tête qui doit durer toute la vie. Elle permet dans ce cas la séparation, tout en conseillant la patience, le par don et l’oubli.
Mais, disent encore les partisans du divorce, la sé-
paration ne brise pas le lien conjugal, elle fait cesser seulement la cohabitation. Or ce que nous voulons, c’est que l’époux innocent puisse se remarier.
Ext-on bien sûr, d’abord, que la victime d’un premier mariage désire beaucoup se remarier? Ne pense-t-on pas au contraire qu’elle ne sera pas pressée de tenter une nouvelle aventure qui pourrait se terminer par un nouveau déshonneur ?
Enfin, dans une question aussi grave, et qui touche de si près à l’ordre social et à la morale publique, estil sage, est-il juste, est-il raisonnable de ne considérer que l'individu, et de perdre de vue :a famille et la société ?
Admettons, si vous le voulez, que nous avons devant nous une victime innocente de l’indissolubilité conjugale; son sort est triste, et je la plains sincèrement. Mais, tous les grands principes, toutes les grandes causes, toutes les grandes vertus n’ont-elles pas leurs douloureux sacrifices et leurs victimes glorieuses ?
Faudra-t-il anéantir l’amour de la patrie parce qu’il transforme en cimetières les champs de bataille ? Fau-
dra-t-il bannir l’honneur et la vertu parce qu’ils imposent quelquefois des sacrifices au-dessus des forces humaines? Faudra-t-il abolir les tribunaux parce qu’il leur est arrivé d'envoyer des innocents à la mort ?
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vant conent:
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Non, Messieurs, toutes les institutions ont leurs inconvénients, mais ce n’est pas une raison de les détruire. De même le mariage indissoluble entre deux êtres remplis d’imperfections ne saurait être parfait. Inévitablement, il participe de l’infirmité humaine; mais ce n’est pas en le rendant plus fragile que vous le perfectionnerez, et le mettrez à l’abri des vicissitudes de la vie.
Nous disons donc à la victime qui est devant nous: ‘Oui, vous allez souffrir, sans l’avoir mérité; mais songez à vos enfants, à l’avenir de la famille, au salut de la société, et sacrifiez-vous, immolez-vous pour une grande cause, comme le soldat qui tombe au champ d'honneur.
‘ La gloire humaine vous manquera, maïs vous vous rendrez à vous-même le témoignage que vous avez luité pour un grand principe, et Dieu récompensera votre douloureux martyre. Votre rêve de bonheur sera pour jamais évanoui, mais la famille et la société seront sauvées ! ”
Voilà ce que nous pourrons dire à tous les malheureux époux, même à ceux qui ne sont pas chré-
tiens.
Mais, à l'adresse des victimes catholiques, nous pourrons ajouter: ‘‘ Vous êtes catholiques, ou vous ne l’êtes pas; si vous l’êtes, vous devez accepter l’enseignement de l'Eglise dans son intégrité, sans révoquer en doute ni sa sagesse, ni sa justice. Or l’indissolubilité conjugale est un joug qu’elle vous impose, et
quelque lourd qu’il puisse être, il faut le porter. Prenez le deuil de votre amour trahi, agenouillez-vous devant le crucifix qui doit être suspendu dans tout sanctuaire domestique, et que vos larmes lavent la tache que votre conjoint infidèle y a imprimée, comme le sang du Christ a lavé les péchés du monde.”
Ab! Messieurs, c’est dans les drames intimes que l’on est forcé de reconnaître les bienfaits de notr' -‘intereligion. Car s’il est des maux auxquels elk n’apporte pas remède sur cette terre, il n’en est pas qu’elle laisse sans consolations. Dans tous les cas, je crois vous avoir démontré que le divorce est un remède cent fois pire que le mal.
Qu'on n’invoque pas, pour le justifier, l'exemple des pays qui l’admettent, car il serait très facile de démontrer qu'il y favorise la corruption des mœurs, et qu’il y dégrade la famille.
Les nations sont des arbres, dont les familles sont les racines; si vous détruisez quelques racines seulement, les arbres pourront vivre encore; mais si vous en détruisez un grand nombre, les arbres mourront.
Pour ne vous citer que l’Angleterre, je vous dirai que les mœurs domestiques y sont meilleures que la loi, et que l’opinion publique y juge le divorce condamnable. C’est en vain que la loi le permet, les divorcés y sont toujours vus d’un très mauvais œil.
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Il y a des économistes qui réclament encore le divorce, comme moyen d'accroître la population. Mais les statistiques des pays où le divorce est admis, prouvent que ce moyen ne réussit pas. Les Mahométans eux-mêmes, qui ont la polygamie, augmentent moins en population que les peuples chrétiens. Il ne nous est pas permis, à nous Canadiens-Français, d'avoir des doutes sur ce point; car nulle partau monde l’accroissement naturel de la population n’est aussi considérable que dans la province de Québec, où le divorce n’est pas permis. D'ailleurs le véritable intérêt national n’est pas d’avoir le plus de citoyens possible, mais le plus de familles morales et vertueuses, et ce n’est pas le divorce qui fera ce progrès.
L'heure est écoulée, Messieurs, et je dois finir. Que de choses je pourrais vous dire encore cependant ! Car ce sujet est susceptible de longs développements. Je n’ai pu entrer dans le détail de tous les motifs que l’on allègue en faveur du divorce; mais je me suis attaché à répondre aux plus graves. Je crois vous en avoir dit assez pour vous prémunir contre cette erreur qui fait tant de mal ailleurs, et que la prétendue civilisation moderne voudra peut-être un jour introduire parmi nous.
Depuis la fin du siècle dernier, l’on veut tout dé-
sunir, afin de tout dissoudre. On ne se contente plus
de distinguer les choses vraiment distinctes, mais unies par Dieu, on les sépare.
On sépare l’Église de l'Etat, la religion de la politique, le citoyen du prêtre, le père de famille du citoyen, et puis enfin, l'époux de l'épouse, et les parents des enfants.
Je vous l’ai dit et je ne puis trople répéter, cette der-nière séparation, opérée par le divorce, détruit la société domestique; et malheur aux peuples qui la tolèrent chez eux ! car la société civile qui détruit la famille, c’est une fille qui tue sa mère !