‹ Conférences et discours [microforme] (volume 3)Chapitre 62 sur 63 · LE DIVORCE · texte numérisé non relu

LE DIVORCE

Dans ma première conférence, je vous ai fait connaître le mariage chrétien, sa nature, son objet, sa fin, et ses principaux Caractères, Nous avons consulté ensemble la conscience et la raison humaines, le droit naturel ou divin; nous avons interrogé ] tradition, l’histoire, les philosophes anciens, les jurisconsultes romains, et surtout la Bible, et tous nous

ont répondu que le mariage est éssentiellement un et indissoluble.

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Je vous ai répété le langage si clair et si énergique de Jésus-Christ, fixant définitivement le droit Chrétien sur cette matière, et le rétablissant dans la pureté de son origine.

Enfin, pour vous faire mieux comprendre la raison

profonde de l'unité et de lindissolubilité du lien conjugal, je vous ai dit comment le mariage a été, dès le commencement, la figure et le signe de l'union mystique du Verbe avec l'humanité.

Mais cette fleur de l’Eden fut trop tôt flétrie, comme l’'Eden lui-même, et elle ne recouvra sa fraîcheur première que lorsqu'elle fut arrosée par le sang du Christ.

Le monde était devenu un marais fangeux où cette pauvre plante dépérissait. La mauvaise herbe de la polygamie l’étouffait, et la jetait dans l’ombre. Mais quand le Verbe vint, il la prit dans ses mains divines, et il la greffa sur l’arbre de la croix. Elle y reprit vigueur, et le mariage, élevé par le Christ à la dignité de sacrement, devint la loi universelle du monde civilisé.

Sans doute l’histoire nous montre bien dans les siècles suivants quelques transgresseurs de cette loi, des princes demandant à l'Eglise catholique de vouloir bien rompre le lien conjugal qui les unissait ; mais tous semblent comprendre que leur demande ne sera pas accordée, s'ils ne découvrent pas quelque cause de nullité dans leur mariage. La loi de l'indissolubilité naturelle est reconnue par eux, et quand ils ont réussi dans leur demande, c’est que l'Eglise a décidé que leurs mariages étaient nuls.

Les ennemis de l'Eglise l’ont accusée de s'être montrée fort complaisante à ce sujet, et d’avoir, par intérêt politique, embrassé le parti des forts contre les faibles. Mais l’histoire impartiale et véridique atteste que c’est là une calomnie. Pour vous en convaincre, il suflira de vous rappeler les noms de Philippe- Auguste et de Henri VIII. Ces deux rois étaient bien

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PR en CONFÉRENCES ET DISCOURS 403 ee ee puissants, et les menaces qu’ils faisaient à l'Eglise étaient bien terribles. Les Papes résistèrent cependant, et ne voulurent pas casser des mariages validement contractés, Ces refus ont entraîné des résultats désastreux au point de vue de l'influence matérielle de l'Eglise; mais elle ne pouvait pas sacrifier le principe, ou plutôt le dogme de l’indissolubilité, et les Papes ont énergiquement répondu: Non possumus.

Alors, la grande rébellion éclata. Les prétendus

réformateurs, conduits par Luther, combattus d’abord par Henri VIII et suivis plus tard par lui, s’insurgèrent contre la loi essentielle du mariage chrétien.

Tout d’abord, ils ne lui nièrent pas son caractère religieux ; ils reconnurent qu’il avait été institué par Dieu, et ils en maintinrent la célébration religieuse. Mais bientôt ils le dépouillèrent de sa dignité de sacrement, et ils en firent un simple contrat, soumis à la législation civile quant à sa validité.

Ce faux principe une fois admis, il ne restait plus qu’à conclure pour arriver au divorce, et les protestants finirent par l’admettre. Rendons-leur cependant cette justice que, dans quelques pays au moins, ils entourèrent le divorce de difficultés qui en rendirent souvent l’accès impossible.

En France, et dans les autres pays qui restèrent catholiques, le mariage continua d’être regardé comme un sacrement, mais, peu à peu, quelques théologiens, et surtout des jurisconsultes, voulurent distinguer et séparer le sacrement du contrat ; et ils

enseignèrent que ce contrat est comme tout autre soumis au gouvernement civil, et que le sacrement seul est soumis à l'Eglise. Vous savez, Messieurs, que cette erreur est celle de Pothier et de presque tous les jurisconsultes français.

Suivant Pothier, le mariage, comme sacrement, doit être revêtu des formalités prescrites par l'Eglise; comme contrat, il est assujéti à des lois séculières dont la violation entraîne la nullité. La qualité de sacrement, qui survient au contrat, en suppose la préexistence.

Le pouvoir civil a le droit de faire des lois, soi pour interdire le mariage à certaines personnes, soit pour lui imposer des formalités nécessaires à sa validité ; et si le contrat civil est fait en violation de ces lois, il est nul et il n’y a pas non plus de sacrement, parce qu’alors, dit Pothier, la matière du sacrement n'existe pas.

Telles sont, Messieurs, les erreurs de ce grand jurisconsulte, qui est devenu en quelque sorte, sans l’avoir voulu ni prévu, le père du mariage civil.

D'autres légistes qui suivirent, tirèrent les conclusions de ces principes, et quand la Révolution française éclata, le mariage avait presque entièrement perdu sa grandeur et sa dignité.

Au nom de la liberté, le divorce devint la loi du pays, et pour forcer autant que possible les époux à y recourir, on supprima la séparation de corps, qui

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ennemi

avait toujours été, dans l'ancienne législation, le refuge de certaines infortunes conjugales.

Napoléon vint, et dans le Code civil qui porte son nom furent introduits le mariage civil et le divorce. D’après le titre VI du Code Napoléon, le divorce avait lieu par consentement mutuel, ou pour des causes déterminées fort nombreuses, ce qui rendait le divorce le plus facile du monde.

La Restauration abolit le divorce, et depuis lors, il n'y a eu que des tentatives, À chaque nouvel avènement de la République pour le rétablir en France. C’est un fruit sec de la démagogie ; et vous savez que l’année dernière * le projet de loi de divorce présenté par M. Naquet fut adopté par la Chambre des députés, mais rejeté par le Sénat. Depuis quelques années la question a créé beaucoup d'agitation en France. Sur la scène des théâtres, du haut de la tribune et de la

chaire, deux voix se sont fait entendre, l’une repoussant le divorce, comme contraire au droit naturel, à la morale et à la religion, l’autre le réclamant, comme

un remède à l’état désespérant de la société domestique en France.

Nous allons prêter l'oreille à ces deux voix, et nous demander laquelle des deux est dans le vrai.

Disons d’abord que l'aspect de la question en France est bien différent de ce qu’il serait ici, était soulevée parmi nous.

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nn a à * 1881.

En France, le mariage civil est reconnu par la loi, et malheureusement, de plus en plus en usage. Il y a même des gens qui se déclarent en faveur de l’union À libre. M. de Girardin l’a défendue parce qu’elle aurait le grand avantage de faire disparaître l’illégitimité. Ce serait simple, en effet, puisqu’alors personne n’aurait de père certain.

M. Elisée Reclus, qui n’est pas le premier venu, et que vous connaissez comme le plus savant géographe de cette époque, ne veut ni du sacrement, ni du mariage civil. Dans le mois d'octobre dernier, il a marié lui-même ses deux filles, sans vouloir recourir au maire à de son arrondissement, et moins encore au prêtre. Il € a pris les mains de ses filles, les a placées dans celles 1 de ses gendres, et leur a dit : ‘‘ Allez, vous êtes unis.”

Je serais curieux de savoir ce que deviendront ces unions libres. Mais je m'étonne que même dans ce simulacre de mariage, où ni la religion ni la loi n’ont eu part, le père ait cru devoir observer encore quelque forme, etemployer cette phrase presque sacramentelle :

‘ Allez, vous êtes unis.”

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Je ne crois pas que cette utopie immorale de l’union

libre rallie encore de nombreux partisans, au moins en thécrie ; mais un très grand nombre de Français croient à la validité du mariage civil. Ils croient au pouvoir de l'Etat de légiférer sur la création même et la validité du lien conjugal. C’est en quelque sorte la

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croyance universelle dans le monde des légistes.

Presque tous soutiennent cette doctrine, et regardent

le mariage comme légitime et licite, du moment qu’il est conclu devant M. le maire,

Je ne saurais trop vous prémunir, Messieurs, contre les auteurs de droit français qui ont écrit sur cette matière. C’est triste à dire, mais vous n’en rencontrerez presque pas qui soient dans le vrai.

L'un d’eux, que vous entendrez citer et louer fort souvent dans nostribunaux, Laurent, reproduit dans son grand ouvrage sur le droit civil français, la doctrine presque universellement admise par les légistes sur cette matière.

“Le mariage, se demande-t-il, au n° 261 de son second volume, est-il un contrat de droit civil, ou est-ce un sacrement appartenant au domaine de la religion et de l'Eglise ? Dans le projet de Code, il y avait une disposition qui répondait à notre question ; elle portait: ‘ La loi ne considère le mariage que sous ses rapports civils.” C'était la reproduction de la constitution de 1791, titre II, article 7 : ‘‘ La loi ne considère le mariage que comme contrat civil.” Pourquoi cette disposition fut-elle retranchée ? Elle fut supprimée sur la proposition de Cambacérès ; il dit qu’il est évident que le Code civil ne considère le mariage que sous ses rapports civils. Béal, rapporteur de la section de législation, expliqua les motifs pour lesquels elle s'était décidée à reproduire cette déclaration, solennelle : c’est qu’elle consacrait un des

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principes fondamentaux de la société française telle qu’elle était sortie de la Révolution, la liberté religieuse, la sécularisation de l’ordre civil. Comme le dit la cour de Paris dans ses observations sur le projet de code, le pacte social n'exclut pas de culte, et n’en reconnaît aucun. C'est une conquête de 89. Si en 1802 il parut inutile de la proclamer de nouveau, c’est que dix ans de révolution l'avaient fait entrer dans les mœurs: la société civile, et l'Etat, son organe, restaient seuls debout. Quant à ce que l’on avait appelé jadis puissance ecclésiastique, on ne la connaissait que par les souvenirs et l’on croyait qu'elle était ruinée pour toujours. Mais cette puissance avait de profondes racines dans les âmes, elle tenait aux croyances religieuses ; en l’an X on pouvait croire que le catholicisme, et surtout le catholicisme romain, était mort. Il est ressuscité, et ses prétentions sont plus hautaines que jamais. Voilà pourquoi nous devons insister sur un principe que les législateurs de l’an X trouvèrent inutile de formuler dans le Code civil.”

Le savant auteur entre alors dans de longs développements pour établir que la sécularisation du mariage est la seule doctrine vraie. Critiquant à la fois les ultramontains et les gallicans, il se rallie ouvertement à la thèse révolutionnaire. Les gallicans, comme Pothier, sont accusés par lui d’inconséquence parce qu’en revendiquant pour l'Etat la puissance souveraine sur le mariage, ils donnaient

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aux curés le pouvoir exclusif de le célébrer, et per-

mettaient aux tribunaux ecclésiastiques d'en prononcer l'annulation.

La conclusion de M. Laurent, c'est que la Révolution a trouvé la vraie solution des conflits qui surgissaient dans l’ancien droit entre l'Eglise et l'Etat, en instituant des officiers civils pour célébrer l’union de tous les citoyens sans distinction de culte ; et il ajoute: ‘ Les citoyens appartiennent à la patrie, indépendamment de toute religion ; c’est donc à la loi civile de constater leur état.”

Il va sans dire qu'après avoir posé de tels principes, le savant professeur ne pouvait se refuser la satisfaction d’injurier le clergé catholique et le Saint- Siège, et il se l'accorde à cœur joie: ‘ Les enseignements du Saint-Siège ont troublé l'âme des croyants... les sociétés catholiques sont tellement ignorantes qu’elles ne savent pas ce que c’est qu’une loi, et ne reconnaissent qu’une seule autorité, celle du curé. les prétendus mariages célébrés par le curé seul, ne sont en réalité qu’un concubinage...”

Enfin, comme couronnement de toutes ces erreurs, Laurent, en traitant plus loin des délits et quasidélits, dit: ‘ La chaire dite de vérité retentit parfois d’accusations calomnieuses. Une de ces calomnies remonte jusqu'à celui que, dans son aveuglement, l'Eglise a proclamé infaillible. Le Pape Pie IX qualifie le mariage civil de concubinage ; c’est une

insulte à la loi, qui soumettrait le ministre du culte

à la peine portée au Code pénal, s’il se la permettait en chaire.”

Voilà, Messieurs, quel est l’état de la jurisprudence en France sur le mariage. Il est déplorable. Non seulement le mariage civil y est reconnu comme valide, mais on ne veut pas que les prêtres répètent la parole du Souverain Pontife: le mariage civil n’est qu’un concubinage. En revanche, on ne se gêne pas de dire, comme Laurent, que c’est le sacremeut de mariage qui est un concubinage, s’il n’est pas précédé du mariage civil.

Vous sentez bien qu’un tel état de choses engendre beaucoup d’abus contraires à la liberté de la foi catholique, et il arrive de temps en temps qu'après avoir été devant M.le maire se soumettre aux formalités du mariage civil, l’une des parties contractantes refuse d'aller à l’église.

C’est de cette situation que Victorien Sardou a tiré sa comédie Daniel Rochat. Il y met en scène un libre penseur et une protestante qui se rendent d'abord devant M. le maire. Le mariage civil y est contracté dans un salon, parmi les invités, au milieu d'incidents qui n’en relèvent guère le prestige. Les assistants se serrent la main, causent et rient ensemble, font des badinages avec M. le maire, examinent la soie de son écharpe, feuillettent le registre, et causent de mille choses. Une demoiselle rappelle même à M. le maire

CONFÉRENCES ET DISCOURS 411 ee 7 PR RU es Pare une jolie romance qu’il lui a chantée, et, courant au piano, elle ÿ joue l'air en sourdine pendant la cérémonie. Tout cela est tellement dénué de solennité, que la femme ne croit pas un instant qu'elle est marite. Le pasteur protestant arrive, mandé par elle, :t quand Daniel Rochat demande quel est ce monsieur, il est tout abasourdi d’entendre cette réponse de sa femme: ‘C’est notre pasteur qui vient nous marier.”

Le marier, lui qui se croit si bien et si irrévocablement marié! ce serait un sacrifice au préjugé religieux que ses principes ne peuvent lui permettre !

Léa Henderson (c’est le nom de la future) n’est pas moins décontenancée d'apprendre que celui qu’elle aime ne croit à rien. La discussion s'engage, et, après un échange d'arguments plus ou moins ad hoc, Daniel Rochat finit par consentir à se faire remarier par le pasteur. Mais alors c'est mademoiselle Léa Henderson qui ne veut plus, parce que la résistance que lui a opposée son fiancé, et tout ce qu’il a dit, l’ont convaincue qu’ils ne comprennent pas du tout le mariage de la même manière, et ils se séparent.

Dans toute leur discussion, qui n’a rien de théologique, et qui comme argumentation laisse beaucoup à désirer, il y a cependant un mot que je veux vous citer, parce qu'il est vraiment le cri de la nature.

Daniel vante la supériorité de son amour qui n’aime que Léa, tandis qu’elle aime Dieu d’abord et Daniel ensuite, et il va jusqu’à lui dire:

—Tu ne m'aimes pas !

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—Je ne t'aime pas! répond-elle. La terre te suffit À toi !... On s'aime, on meurt, et tout est dit!... Pour moi, ce n’est pas assez de toute une vie d’amour, j'y veux l’infinie durée; et je ne t'aime pas! Ose donc parler de ton amour qui veut une fin, devant le mien qui se veut éternel.

—Mnis tu repousses le présent qui est là, pour cette éternité qui n’est pas !... Car elle n’est pas!

—Eh bien, je l’invente!... Il me la faut! J'en ai soif !.…

C’est bien ainsi que parle la nature, comme je vous le disais dans ma première conférence, et c’est pourquoi le droit naturel veut le mariage indissoluble.

Les légistes, même incroyants, sont bien forcés de reconnaître ce caractère au mariage, mais, disent-ils, c'est là l'idéal, et la réalité est tout autre. Or c’est pour la réalité qu'il faut légiférer.

Messieurs, j'accepte ce raisonnement, et je le retourne contre les partisans du divorce. L'idéal, c’est l’indissolubilité ; la réalité, c’est qu’il y a des époux qui la repoussent; donc il faut la leur imposer par une loi positive.

Que diraït-on de législateurs faisant ce raisonnement : L'idéal, c’est la probité universelle ; la réalité, c’est qu’il y a beaucomp de gens qui volent ; donc il faut passer une loi qui permette le vol dans certains cas ?—Ou cet aûtre: L'idéal, c’est de respecter la mo rale; la réalité, c'est, qu’il y a des gens qui la foulent aux pieds; donc il faut autoriser l’irmmoralité dans

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