MESDAMES, MESSIEURS
"HOMME est un grain de poussière sur lequel Dieu a soufflé, et que ce souffle emporte vers la lumière, à travers les espaces sans bornes et les siècles sans nombre. Grâce à ce souffle qui l’anime, il est mou-
| vement et vie, et il s’agite dans la plénitude de sa liberté ;
mais Dieu le mène dans la plénitude de son autorité.
Entre cette poussière libre et ce souffle dominateur, il semble qu'il doive y avoir un antagonisme tel que ces deux forces ne puissent pas exister en même temps ? Mais non, ce dualisme n'exclut pas l'harmonie, et la résultante de ces deux forces actives est l’accomplissement des décrets providentiels.
L'humanité ressemble à l'Océan et les vagues humaines sont aussi libres que celles de la mer, mais, comme celles-ci, elles concourent dans la liberté de leurs mouvements à la réalisation du plan divin.
Voyez-les ces grandes vagues de l'Atlantique, que vous
avez un jour traversé. Au gré des vents et des courants elles vont, elles viennent, elles s’en retournent ; elles courent à l'Est, à l'Ouest, au Nord, au Sud; elles se soulèvent, elles se creuseni, elles s’apaisent, elles s’endorment, elles chantent, elles se plaignent, elles mugissent, elles s’ameutent, elles se révoltent contre les navires qui les sillonnent, elles les secouent violemment, quelquefois elles les engloutissent ; enfin, elles usent et abusent de leur liberté! Et cependant, elles n’en remplissent pas moins en définitive la fin que le Créateur leur a assignée.
:* Elles ne franchissent pas leurs rivages. Sous les rayons du soleil elles se vaporisent et remontent vers le ciel, d’où elles sont descendues, pour former les arrosoirs de la terre ; elles fécondent le sol et les germes qui y sont déposés ; elles alimentent les fleuves et les rivières : elles pavent les grandes voies de communication des peuples.
Eh ! bien, Mesdames et Messieurs, il en est de même des flots humains. Iis sont rarement stationnaires, et le spectacle de leurs mouvements est plus intéressant encore à contempler que celui des grandes commotions de l'Océan ; mais ils n'échappent pas à l'empire du Dieu qui les a animés de son souffle, et, consciemment ou inconsciemment, ils concourent à l'exécution de ses desseins.
Dans cet équilibre harmonique des forces divines et humai-
nes, les grands hommes sont comme des pouvoirs moteurs entre les mains de la Providence ; mais il en est qui sont prédestinés à des missions spéciales, qu'elle appelle à son heure, qu’elle assiste visiblement, dont elle assure le succès, et dont elle consacre définitivement la gloire.
Ë: C'est à ces élus de Dieu que le monde doit ses progrès et ses grandeurs. Mais c’est au prix de luttes et de souffrances infinies qu'ils arrivent au succès, et la gloire est tellement lente à venir que c’est presque toujours sur leurs tombeaux qu'elle vient déposer ses couronnes.
Quand au-dessus du niveau commun, un homme de génie se lève et adresse à la foule des paroles qu'elle n’a pas l’habitude d'entendre, la grande majorité des hommes, qui est la médiocrité, s’insurge.
« C’est un rêveur, dit-elle ; c’est un utopiste orgueilleux ; comment peut-il prétendre avoir découvert ce que tant de grands hommes n’ont pu trouver avant lui » ?
Alors, si ce génie, dont la sensibilité excessive est à la fois la force et la faiblesse, la souffrance et la félicité, si ce génie n’a pas une énergie blindée d’un triple airain, il tombe victime de l’envie, et le monde ne connaîtra pas les œuvres admirables qu'il aurait pu produire.
Mais si ce génie a la volonté patiente et opiniâtre nécessaire aux grandes œuvres, s’il croit à la mission que Dieu lui a confiée, et s’il est docile à la voix de sa conscience qui lui crie «en avant », il finit par triompher.
L'heure de la récompense va-t-elle enfin sonner ? — Pas encore; car le vulgaire change alors de langage, et dit : «cette œuvre n’est vraiment pas nouvelle, et son auteur a profité des découvertes de ses devanciers ; il n’a fait que tirer les conséquences de prémisses posées avant lui, que poursuivre des routes déjà ouvertes par d’autres ».…
Et le génie poursuit péniblement son labeur, contre l'ignorance de certains savants diplômés et décorés, contre le terre-à-terre des médiocrités triomphantes, contre la mesqui-
nerie et l’ingratitude de ceux mêmes qu'il grandit et enrichit, et bien souvent il meurt à la peine, sans avoir été à l'honneur, en poussant un dernier cri que ses contemporains n’entendent pas!
Mais la postérité l’entendra sans doute ? Maintenant qu'il n’est plus de ce monde, maintenant qu'il n’excitera plus l'envie ni la jalousie des rivaux, et qu’il ne portera plus ombrage à ceux qui veulent accaparer tous les rayons de soleil, sans doute le siècle va s’écrier: c’est nn dieu! Sit divus dum non sit vivus! Q'on le divinise 1naintenant qu’il est bien mort !
Hélas ! Messieurs, non seulement les lauriers de la gloire ne fleurissent le plus souvent que sur les tombes ; mais les tombes elles-mêmes gisent quelquefois ignorées et solitaires pendant des siècles, tant la terre qui les a reçues est ingrate !
Messieurs, il est un homme qui a traversé toutes les phases douloureuses que je viens de décrire, qui a passé sur terre comme un prodige, il y a 400 ans, qui a doublé le monde et que le monde a oublié, mais que le soleil de la gloire inonde aujourd’hui de ses rayons les plus éclatants! Son nom retentit d’un bout du monde à l’autre au milieu des fêtes civiles et religieuses les plus grandioses, et des millions de voix acclament à l’envi le grand découvreur de l'Amérique, l’immortel Christophe Colomb !
Le 3 août dernier, il se passait à Huelva, sur la côte d’Espagne, un événement bien extraordinaire.
Quarante navires de guerre appartenant aux diverses puissances de l’Europe et de l'Amérique, et portant les pavillons de France, d'Angleterre, d’Espagne, d'Autriche, d'Italie, de Hollande, de Grèce, du Portugal, des États-Unis, et de plusieurs républiques espagnoles de l'Amérique du Sud, s'étaient groupés en face du petit port de Palos.
Qu'attendaient-ils donc dans ces parages ignorés ? Quel
personnage extraordinaire allait donc sortir de ce petit port désert ?
Tout à coup, une humble caravelle de formejétrange et
antique, ne jaugeant que 240 tonneaux, s’avança lentement sous ses voiles blanches.
A son approche, tous les grands vaisseaux de guerre se rangèrent sur deux lignes et la saluèrent de 21 coups de canon ; en même temps, les officiers, l'épée nue, se découvraient en signe de respect, et les équipages poussaient d’immenses acclamations.
Quand l’humble nef eut défilé devant eux, tous ces formidables cuirassés et croiseurs se formèrent en demi-cercle derrière elle pour lui faire cortège pendant qu’elle se dirigeait vers la haute mer. Mais bientôt elle rebroussa chemin et son imposante escorte ouvrit ses rangs et lui fit une double haie d’honneur ; les saluts, les acclamations recommencèrent pendant que sur les rivages de l’Odiel et de Huelva flottaient des milliers d’oriflammes éclatantes, et retentissaient les enthousiastes bravos de la multitude.
Qu'’était-ce donc, Messieurs, que ce petit navire à voiles ? Quel souverain, quel demi-dieu portait-il donc à son bord pour mériter pareil hcnneur ?
Ah ! Messieurs, ce n’était pas un souverain mais un souvenir. Sa forme antique, sa voilure, ses agrès, ses pavillons, les uniformes de ses marins rappelaient la marine du XVe siècle ; son nom était le plus illustre qui soit consigné dans les archives de la marine ; et si tous ces Léviathans de la mer qui inclinaient leurs proues devant elle avaient pu parler, ils lui auraient crié :
« Salut à toi, Santa Maria, parce que tu es la reproduction exacte de la glorieuse caravelle qui, la première, a traversé la Mer Ténébreuse, il y a 400 ans! Salut à toi, Santa Maria, qui nous rappelles le plus merveilleux des voyages, et qui fais revivre le souvenir du grand Amiral de l'Océan, de l'incomparable Christophe Colomb »!
16 CONFÉRENCES ET DISCOURS C'était le commencement de l’apothéose du grand homme, — la première grande fête du monde civilisé pour célébrer le quatrième centenaire de sa merveilleuse découverte, — le premier chœur de l’universel concert d’éloges qui s'élève aujourd’hui en son honneur, et auquel nous, Canadiens-Français, fils de Jacques Cartier et de Champlain, venons ce soir mêler nos voix.
Ce n’est pas seulement un droit mais un devoir Pour nous de prendre part à ces fêtes du monde chrétien ; car bien des liens nous .attachent à Colomb. Nous appartenons comme lui à la race latine et à la foi catholique ; comme lui nous croyons avoir une mission providentielle à remplir sur ce continent ; comme lui nous sommes des voyageurs, des découvreurs, des colonisateurs, des évangélisateurs, des porteurs du Christ dans l'Amérique du Nord!
D'ailleurs, Colomb est un de ces géants devant l'humanité toute entière doit s’incliner.
Il n'appartient exclusivement ni à l'Italie qui a refusé de s'associer à son œuvre, ni au Portugal qui l’a trahi, ni à l'Espagne, où il a semé {a gloire et moissonné l'oubli, ni à l'Amérique espagnole qui ne peut pas se dire sa fille puisqu'elle ne porte pas le nom de son père, ni aux États-Unis qui n’ont pas sa foi, ni sa race, ni sa langue ; il appartient à l'humanité. Toutes les races doivent saluer en lui l’un des plus grands des enfants des hommes, une gloire éclatante qui n'est ni italienne, ni espagnole, ni américaine, mais qui est essentiellement humaine !
Colomb est un trait d'union entre l’ancien monde et le nouveau, comme entre le moyen âge et les temps modernes. Comme le Janus antique, il semble avoir derx faces dont l’une regarde l'Orient et l’autre l'Occident, les siècles écoulés et les siècles futurs. Il a derrière lui toutes les clartés du passé qui lui viennent du Calvaire, et devant lui, toutes les lueurs de l'avenir qui lui arrivent du ciel, et qui font qu'en traversant l'inconnu il ne marche pas dans les ténèbres |
lesquels
Pour les peuples du vieux monde, c’est un nouveau Moïse qui commande à la mer de s'ouvrir pour leur livrer passage, et qui les conduit dans une nouvelle terre promise. Pour les races du nouveau continent, c’est un autre Prométhée qui leur apporte le feu du ciel, la lumière divine !
Si nous avions le pinceau d’un Michel-Ange, nous représenterions Colomb sous des formes colossales, planant au-dessus de l’Atlantique, dans les hauteurs du firmament, les pieds étendus parmi les constellations du sud, le front illuminé par l'étoile polaire, tendant une main à l’ancien continent et, de l’autre, lui montrant le Nouveau-Monde en disant : « Tu n'es que la moitié du globe ; voici l’autre moitié que je te présente ».
Tel est l’homme dont je veux vous montrer la grandeur et surtout la mission providentielle.
UT
Je vous lai dit, Messieurs, je crois au gouvernement de la Providence dans le monde. Je crois que tous les grands événements de l’histoire ont leurs préparation divine, leur époque marquée et leurs acteurs choisis.
A la fin du XVe siècle, l’heure marquée par Dieu était venue d'ouvrir à la civilisation de nouveaux et plus vastes horizons.
L’orbite du monde civilisé était devenu trop étroit. L’activité humaine réclamait un champ plus large. Le Christ lui-même, qui était descendu sur la terre pour sauver tous les hommes, sentait le besoin d’une expansion nouvelle, et souffrait d’être encore inconnu à la moitié du globe.
Au surplus, il avait donné à l’Europe tout ce qu’il pouvait lui donner, et il avait le droit de lui dire en pleurant, comme autrefois à Jérusalem : « Que pouvais-je faire pour toi que je n'ai point fait»?
I1l’avait tirée des ténèbres et de la corruption du paganisme; il avait brisé le joug des tyrans, et fondé la liberté des peuples ;
il avait rendu l’homme à sa dignité primitive, régénéré la femme, supprimé l'esclavage ; il avait restauré les sciences et les lettres, et il s'était donné lui-même comme idéal aux Beaux- Arts ; il avait fait des races latines l’objet de ses plus chères prédilections, et elles avaient merveilleusement grandi sous sa tutelle.
Et cependant l'Europe chrétienne se désaffectionnait du Christ, et s’engageait dans les chemins qui conduisent à l’apostasie. Bientôt elle allait pousser le cri des Juifs: « Nous ne voulons pas que Celui-ci règne sur nous » !
Alors le Christ se tourna vers les nouveaux Gentils, c’està-dire vers les peuples qui ne le connaissaient pas encore.
Mais quelle nation aura l’honneur de cette mission apostolique ?
Ce ne sera pas l'Italie, parce qu’elle est en proie aux plus lamentables dissensions intestines — ni la France qui vient d'être cause du grand schisme d'Occident.
Ce sera l'Espagne, qui seule a conservé son unité religieuse, l'Espagne qui est devenue le bras droit de l’Église, et qui, à cette époque, marche fièrement à la tête de la civilisation.
C'est à elle que le Roi éternel des nations veut donner un nouveau continent, dans l’année même qu'elle a chassé définitivement l’islamisme du continent européen.
Mais ce n'est pas tout d’avoir un peuple choisi pour accomplir une œuvre d: ce genre, il faut un homme. Les peuples les plus forts se reconnaissent impuissants quand il leur man- . que un homme, c’est-à-dire une tête,
Quel sera donc cet élu de la Providence ?
La préparation divine est terminée. L'œuvre merveilleuse attend l’ouvrier. Il y a des siècles que le vaste théâtre de la Mer Ténébreuse est ouvert aux plus illustres acteurs des scènes maritimes ; mais un rideau bien plus épais qu’un voile de brume, un rideau tissé d’ignorance,de préjugés et de terreur, en ferme l’horizon. Qui va lever ce rideau et entrer en scène ?
Sur les flots bleus de la Méditerranée le regard de Dieu
voit croiser bien des navires de Venise, de Gênes, de France, d'Espagne, de Portugal : c'est sur un petit navire de Gênes que ce regard s'arrête, et y choisit l’homme qu'il appelle à l’accomplissement de ses desseins.
C’est un robuste marin dont la stature élancée est à la fois élégante et virile. Son front large et méditatif semble chargé de pensées graves et de rêves ambitieux. Ses cheveux châtains commencent à grisonner avant l’âge, à cause de l'incessante activité de son cerveau. Ses yeux sont d’un bleu clair, comme la mer qu'il chérit et comme le ciel qu'il contemple. Toute sa physionomie annonce la distinction, l'intelligence, la bonté, l'énergie et la fermeté sereine.
Il porte un nom prédestiné — Colomb! Ce nom, en effet, ne rappelle-t-il pas le messager fidèle, choisi par Noé, mis hors de l’Arche, s’envolant sur les eaux et revenant après avoir découvert la terre ? Ce nom ne rappelle-t-il pas la céleste colombe, l'Esprit de Dieu, porté sur l’abîme tumultueux du chaos, et en faisant surgir les continents ?
Ce n’est pas tout, cet homme a reçu au baptême le nom patronymique de Christophorus, qui porte le Christ ; or, ce nom exprime exactement la mission qu’il va remplir.
Ce n’est pas tout encore, cet homme appartient à une famille pauvre, mais noble, et ses armes sont trois colombes d’argent, sur champ d’azur, avec cette devise : Fides, Spes, Caritas. Comment ne pas voir dans ces armes les trois caravelles sous leurs voiles blanches, sillonnant la mer d’azur, et portant aux Infidèles les trois vertus qu'ils ignorent et qui résument tout le christianisme — la Foi, l’Espérance et la Charité (1) ?
Voyons, Messieurs, la main sur la conscience, peut-on dire qu’il n’y a là que des effets du hasard ?
Enfin, cet homme a un génie illuminé par la foi.
Ses ennemis l’appelleront un visionnaire! Eh! bien oui,
() Roselly de Lorgues.
Messieurs, c’est un visionneire, dans le bons sens du mot : il a la vision d’un monde inconnu de tous! Et il le voit avec la certitude de l’astronome qui découvre au moyen de son télescope des astres que personne ne voit à l’œil nu.
Son génie qui est très grand, et sa foi qui est plus grande encore, ont fait de lui un Voyant, pour qui notre planète n'est plus un mystère. Le monde est pour lui un grand et sublime poème en trois livres, coinme son auteur est en trois personnes, et nul n’a plus que lui étudié ces trois livres — le ciel, la terre et la mer.
La Providence a donc bien choisi son légat. Mais ce légat n’a rien de commun avec l'Espagne, et n'y songe guère en ce moment ; car il commande une caravelle de Gênes et il poursuit un navire vénitien sur les côtes du Portugal.
Par quels mystérieux enchaînements de la destinée Dieu Va-t-il faire de ce Génois le commandant d’une expédition espagnole ?
Écoutez, Messieurs, et admirez avec moi les voies de la Providence.
Le commandant Génois a atteint le vaisseau vénitien ; il a mis le grappin dessus, et décidé à vaincre ou à mourir, il a amarré solidement les deux navires. Une lutte corps à corps s'engage, et se poursuit tout le jour entre les courageux marins ; mais, vers le soir, le feu prend aux deux navires et les consume.
Les rares survivants du combat se jettent à la nage, et la nuit les enveloppe de son ombre.
L’élu de Dieu a échappé au fer des ennemis, et aux flammes de l'incendie ; mais qui le sauvera de l’abîme où il est plongé ?
La côte portugaise est bien loin à l'horizon, et le ciel dont les étoiles scintillent, est bien plus loin encore. A l'Océan insondable, qui est toujours effroyable, la nuit est venue ajouter ses horreurs. Chaque vague qui se creuse est comme une tombe qui s'ouvre ; chaque crête écumeuse des flots est un
blanc suaire qui ensevelit le naufragé ; chaque bruit sourd de la houle retentit comme un glas funèbre ; chaque gémissement du nageur exténué ressemble au râle de l’agonie.
Cependant Colomb lutte énergiquement contre les flots qui l’engloutissent. Mais enfin les forces l’abandonnent, et il ne peut plus rien attendre de la terre et des hommes. Alors il regarde le ciel — cet autre abîme où il voit luire des prunelles compatissantes — et il jette un cri vers Dieu.
Tout à coup, sous sa main qui ne fait plus que battre la vague, il sent une rame, une de ces longues rames qui, à cette époque, suppléaient aux voiles dans les jours de calme. C'est la pl nche de salut que Dieu lui envoie ; il s’y appuie, il s’y repose, et il recommence la lutte pour la vie.
Quand le jour parut il abordait aux rives du Portugal. Il avait alors 33 ans, l’âge du Christ, quand il sortit vivant du tombeau ! :
Grâce au souffle qui l’anime, le grain de poussière avait été plus fort que la mort, et il était sur la route de l'Espagne où la Providence le voulait pour l’accomplissement de ses desseins.
Plus de vingt années s’écoulent, et le XVe siècle touche à sa fin. La plupart des géographes représentent encore la terre sous la forme d’une surface plate, quoique plusieurs savants soutiennent qu'elle est sphérique.
En 1492, un savant géographe allemand — Martin Béhaïm — fabrique un globe de cuivre, et dit à ses contemporains : Voici la terre ! Sur le vélin dont il le revêt il trace les limites plus ou moins connues de l’ancien continent, et lui donne comme dimension environ la moitié de la sphère. Sur l’autre moitié, qui est vide, il écrit : Mare Tenebrosum.
Mais dans cette Mer Ténébreuse n’y a-t-il pas quelque terre? Les anciens n'ont-ils pas transmis à la postérité la légende de l'Atlantide ? Les marins du Nord n'ont-ils pas
Cru apercevoir au large des Canaries les îles fantastiques de Saint-Brandan et des Sept-Cités ?
Le savant allem
ans l'atmosphère. Ce des croyances vagues, des rêves qui émeuvent les esprits et stimulent les études. Puis, un jour ces formes indécises se condensent, dessinent leurs contours, et deviennent des réalités. > En 1492, la science ne connaît encore que des mirages dans la Mer Ténébreuse, et les îles que le géographe allemand y dessine sont imaginaires. Mais dans son erreur il Yaun fond de vérité.
Bien au légendaire
Ê Pieds sur le pôle sud,
un bras étendu vers l'Asie, le Labrador — (1) ».
» Un dieu, qui doit la rendre
peuples civilisés de cette
s Mexicains — croient à la venue prochaine
d’un dieu, D’après une vieille tradition, ce dieu les a quittés,
plusieurs siècles auparavant, «emporté dans une barque vers
les rives lointaines où se lève le soleil ; mais il a promis de
revenir (2) », et quelques années seulement avant 1492, l’un
des pieux rois du Mexique a dédié un temple au dieu inconnu
—— Comme avaient fait les Athéniens, quelques années avant l’arrivée de saint Paul en Grèce.
() E.-M. de Voguë, Souvenirs et Visions, p. 51. (2) Idem, p. 54.
La longue attente de cette terre abandonnée par son dieu va-t-elle enfin être comblée ? L'étoile mystérieuse qui a brillé sur Bethléem, qui a franchi la Méditerranée, illuminé Rome et toute l'Europe occidente ;, va-t-elle enfin traverser la Mer Ténébreuse ?
O Providence ! Dans le temps même où le géographe allemand en dessine les contours, sur sa sphère, cette mer a cessé d’être solitaire et ténébreuse.
Une lumière, vient de s’allumer dans ces ténèbres séculaires et s’avance de l'Orient à l'Occident. Elle est faible, mais elle est vivante et elle marche. A travers les déserts de l'Océan, elle conduit trois navires qui viennent d'Orient, comme l'étoile miraculeuse guidait les trois Mages à trivers les sables d'Arabie.
O souffles de l’atmosphère, brises de la mer et du ciel, n’éteignez pas cette flammesainte dont le monde a besoin, et qui est plus lumineuse que l’étoile des Mages, puisqu'elle porte avec elle non seulement la Révélation, et les prophéties, mais tout l'Évangile, toute la lumière dégagée par quinze siècles de christianisme !
O merveille ! c’est à côté de l’image du Christ suspendue au grand mât, que cette lumière étincelle, et le navire qui les porte a le même nom que la femme bénie qui a porté Jésus dans son sein.
Terre vierge de l’occident, qui sommeilles à l'ombre de la mort, lève-toi : Voici ton époux qui vient! Voici le Dieu que tu attends depuis des siècles, et qui va faire de toi la mère de nations puissantes et glorieuses !
Messieurs, s’il se re .contrait jamais un Virgile chrétien, capable de chanter dignement ce prodigieux voyage de Colomb, auprès duquel celui d’Énée n’est qu’un jeu d’enfant, il n’aurait rien à inventer. L'histoire vraie de cette découverte a tous les éléments d’une épopée, et le merveilleux y abonde,
Dieu et l’homme en sont les héros. Le ciel, la terre, l'Océan, tous les éléments y jouent un rôle. Le surnaturel y coudoie la nature, et de temps en temps soutient contre elle une lutte surhumaine,
Au milieu des spectacles tantôt splendides et tantôt formidables qui se déroulent à ses regards, Colomb est un intermédiaire entre la nature et son Auteur, Son âme vibre comme une lyre au souffle de toutes les harmonies naturelles et surnaturelles. 11 entre en Communication avec les éléments, et ls rattache à l’œuvre divine qu'il accomplit avec leur concours.
Il me semble le voir, le grand homme, debout sur le tillac de son navire, les Yeux tournés vers le soleil qui va disparaître à l'horizon, et lui disant : « Astre lumineux que j'ai pris pour guide, il y a bien des jours que je marche à ta suite, mais je veux te suivre encore jusqu'aux pays lointains où tu te couches, et que toi seul connais » | ‘
1 me semble le voir contemplant le ciel, au milieu des nuits étoilées des tropiques, et demandant leurs secrets aux lointains soleils qui illuminent les profondeurs.
Il me semble l’entendre interrogeant la grande nature équatoriale qui l'entoure, avec l'anxiété du génie aux prises avec l'inconnu : « O mer, dont les horizons sans limites se succèdent devant mon navire, dis-moi, quel est ton nom ? Constellations qui brillez sur ma téte et qui éclairez mes nuits, comment donc vous appelez-vous ? Vents impétueux qui souflez dans mes voiles, où donc m'emportez-vous ? — Vous ne me répondez rien. L'inconnu m’enveloppe ; je nage dans l’ombre et ie mystère, comme perdu entre deux infinis. Mais, je ne crains rien parce que je crois à ma destinée :t veu Je crois aux continents i révéler la terre.
« Gouffres mugissants, Ouragans et tempêtes, écueils et
bancs de sables, laissez passer le collaborateur de Dieu. Vous ne me dites pas vos noms, mais je vous dirai le mien : mon pays m'appelle Chrisloforo, porteur du Christ, et je m'en vais porter la nouvelle de sa venue aux nations malheureuses, qui l’ignorent encore. Laissez passer le messager de votre Seigneur et Maître »!
Messieurs, si c’est là de la poésie, c'est en même temps la vérité historique. Colomb est bien le messager du Christ, et c’est bien sa venue qu'il va annoncer aux Infidèles du Nouveau-Monde.
Entendez-vous ce chant solennel et pieux qui retentit à bord des caravelles, un soir, au soleil couchant ? Vous le connaissez ce chant, car vous l’avez entendu dès votre plus tendre enfance, et ce matin encore, il retentissait sous les voûtes de votre vieille cathédrale, dans l’adnurable traduction musicale du plus grard compositeur que la Fr.nce a produit. C’est le cantique des anges dans la nuit de Bcihléem : Gloria in excelsis Deo.. Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !
Que signifie donc ce chant qui s'élève des caravelles, et qui s'étend sur les eaux, mélé aux acclamations des équipages ? Est-ce pour saluer le soleil qui se couche? Non, c’est pour saluer la terre qui se lève à l'horizon! C’est qu’un des marins de la Pinta vient enfin de pousser le cri si longtemps attendu : Terre ! Terre !
C'est le moment du triomphe, et dans l’exaltation de sa joie l’immortel découvreur aurait pu s’écrier : «Gloire à nous »! Mais non, le messager du Christ n’a songé qu’à la gloire de son Chef, et tombant à genoux il s’est écrié : Gloria in excelsis Deo !.….
Quand le sublime cantique a retenti pour la première fois au-dessus des collines de la Judée, c'était pour annoncer au monde une ère nouvelle.
Eh ! bien, c’est encore une ère nouvelle qui s'ouvre avec la découverte de l'Amérique. C’est là naissance d’un monde, et pour les peuples de ce monde c'est la venue d’un Dieu.
Cependant, Messieurs, les marins de la Pinta s'étaient trompés, et ce qu’ils avaient cru être la terre n’était qu’un mirage.
On était alors au 25 septembre et ce ne fut qu’au 12 octobre, quand l’aurore épancha sur les eaux ses lueurs naissantes, que la terre déroula ses riantes perspectives aux yeux ravis des marins.
Ils entonnérent alors le Te Deum, l'hymne incomparable de la reconnaissance, et je vous laisse à deviner quels sentiments soulevaient leurs poitrines quand les échos des rives inconnues répétaient ces versets sacrés :
» Pleni sunt cœli et terra Majestalis gloriæ tuæ, la terre et les cieux sont remplis de la majesté de ta gloire.
» Te per orbem lerrarum.sancta confitetur Ecclesia, l'Église sainte publie tes grandeurs sur toute la surface de la ter-re»!
Il semble qu’il y avait jusqu'alors dans ces paroles une pieuse exagération, ou une figure de rhétorique, puisque l'Église n’était connue qu’à la moitié du globe ; mais désormais elles seront vraies à la lettre : l'Église publiera les grandeurs de Dieu dans loute l'étendue des terres, per orbem lerrarum ! ;
Revêtu des insignes de ses nouvelles dignités d’Amiral de l'Océan et de Vice-Roi des Indes, Colomb se fait conduire au rivage. Il s'y prosterne, et baise le sol en pleurant ; puis, déployant son étendard, où brille l’image du Christ à côté des armes de Castille, il tire son épée, et déclare prendre possession au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ de cette terre qu’il nomme San Salvador, Saint-Sauveur !
Et comme s’il n'avait Pas suffisamment affirmé sa mission providentielle, et le triomphe du Christ en sa personne, il fait faire une grande croix, et il aide lui-même à la planter
pendant que les marins chantent l'hymne de victoire du christianisme :
Vexilla Regis prodeunt ; Fulget Crucis mysterium.
Les étendards du Roi s’avancent Et le mystère de la croix rayonne !
Oui, certes, il s’avance le glorieux étendard de l’unique Roi de ce monde, et il vient de faire un pas de géant !
Pour aller du calvaire aux colonnes d’Hercule il lui a fallu quinze siècles! Mais en quelques semaines il vient de franchir la Mer Ténébreuse, et il va maintenant faire son tour du monde.
Messieurs, je ne connais rien de plus grand dans l’histoire, ni même dans la poésie. Les plus belles scènes de l’Iliade et de l'Énéide semblent bien pâles, à côté de celles-ci; et toutes les conquêtes des Alexandre, des César et des Napoléon
ne sont rien, comparées à celles que vient de faire Colomb au nom du Roi des rois !
Tout est extraordinaire dans le héros dont nous célébrons la grandeur. Tantôt il nous apparaît dans un demijour comme les personnages légendaires et fantastiques ; tantôt il se profile comme les grandes figures des poèmes bibliques.
En face des phénomènes de la nature, il a l'intuition des choses cachées, et il devine ce que la science n’a pu lui apprendre.
Toute sa vie est un drame étonnant par ses péripéties heureuses et malheureuses. Il a connu toutes les extrémités de l’existence humaine. Il est parti d’en bas, il s’est élevé jusqu’au faîte des honneurs, et il est tombé jusqu’au fond de l’abîme du malheur !
La fin de sa carrière est la plus douloureuse que l’on puisse imaginer, et c’est lui qui écrit un jour à son roi cette parole
aussi profondément triste que les plus sombres accents de Job et de Jérémie : « Que la terre pleure sur moi»!
Ce n’est pas Gênes, ni la Castille, ni même l’Europe qu'il convie à pleurer sur sa malheureuse destinée ; c’est la terre entière, la terre que les hommes ne connaissaient pas et qu’il leur a révélée !
Jamais poète n’a poussé un cri plus sublime de douleur, de hardiesse et de grandeur !
Et maintenant, contemplez le grand Amiral de l'Océan étendu sur un lit de douleurs ‘ans une chambre d’auberge de Valladolid, dont les murs sont nus. Je me trompe, ces murs ont un ornement — les chaînes dont l’insolent Bobadilla, l’envoyé des souverains, a chargé le Révélateur du globe ! |
Voilà le trophée qu'il a rapporté d'Amérique, et il a ordonné qu’on le suspende aux murs de sa chambre, et qu’on le mette avec lui dans son tombeau.
Ce qui rend particulièrement douloureux le contact du. malheur, c’est le souvenir des bonheurs et des espoirs évanouis ; et dans les grands deuils ce sont les beaux jours d’enfance qu'on voit surtout repasser dans un lointain vaporeux et rose.
A Gethsémani, Jésus revoyait sans doute les années de Nazareth, et peut-être entendait-il encore les concerts lointains des anges dans la glorieuse nuit de Bethléem.
Quand, sur son lit de mort, Colomb regardait ses chaînes suspendues aux murs, que de souvenirs touchants et suaves illuminaient la vision de son passé depuis les paisibles années de la boutique du cardeur génois jusqu’à son entrée triomphale à Barcelone au retour de son premier voyage en Amérique !
Maintenant il ne lui restait plus qu'un seul voyage à faire, et qu’un monde à découvrir — le plus grand, le plus ancien et le plus inconnu des mondes.
Mais si ce monde lui était inconnu, Colomb en connaissait
le Roi. Il y avait longtemps qu’il le servait, et il avait confiance que ce roi serait moins ingrat, et plus généreux que le roi d’Espagne. Dans la ferveur de sa foi il pouvait lui dire : « Grand Roi, je vous ai porté à travers la Mer Ténébreuse dans un monde qui ne vous connaissait pas ; emportez-moi maintenant à travers les espaces infinis, dans le monde mystérieux où vous régnez ».
Certes, le Roi du ciel n’a pu rester sourd à cet appel, et le jour fut bien ch'isi pour faire monter auprès de lui son &dèle serviteur ; car il mourut le jour de l'Ascension — 20 mai 1506.
Sans aucun doute, le monde des âmes s'émut de l’arrivée du grand découvreur ; mais le monde des corps ne s’aperçut guère de son départ.
Autour du grand Amiral de l'Océan le silence de l'oubli avait précédé celui de la tombe, et l’on ne sut même pas, en dehors de son entourage, qu’il était mort dans une cham-
bre d’auberge, et qu'il avait été inhumé sans pompe, sans monument, sans épitaphe, dans les caveaux d’un couvent de moines.
Est-ce donc là la fin que le monde réserve à ses plus illustres enfants? Hélas, Messieurs, il faut bien le reconnaître, c'est ainsi que finissent les plus insignes bienfaiteurs de l'humanité, ceux qui la rachètent ou qui la sauvent.
Ce n’est pas impunément qu’on devient le collaborateur de Dieu dans la grande œuvre de la Rédemption. Tout sauveur est une victime, et tout apôtre un martyr.
Mais leurs fins ne sont que des commencements. (Ces couchers de soleil du passé sont des aurores d'avenir ; et les brouillards du déclin ne sont qu’un contraste de plus avec les rayonnements de l’aube.
Je vous ai montré Colomb obscurément inhumé dans les caveaux d’un monastère ; mais ce n’est pas la fin de son éton-
Vingt-trois ans s’écoulent et une nouvelle agitation se fait autour de l'illustre mort, On le transporte à bord d’une Caravelle, et il Part pour ce nouveau monde qu'il a découvert et qu’il a tant désiré revoir. C’est dans la Cathédrale de Saint-Domingue, ville qu'il a fondée, que sa dépouille mortelle
Vivant, il avait fait quatre expéditions en Amérique pour Y découvrir des terres nouvelles : mort, il fait quatre voyages à la recherche d'un tombeau définitif !
Mais est-il bien sûr que ce tombeau soit Pour jamais fermé sur le grand homme ?
Messieurs, si Vous allez aujourd’hui demander à le voir dans la Cathédrale de la Havane, il me semble que le gardien Pourrait bien vous répondre : celui que Vous cherchez n Plus icil Ha percé de sa tête la pierre de son tombeau,
N'en Voyez-vous pas, Messieurs, Jes étapes glorieuses ?
Il y a deux mois il était à Huelva, et des milliers de Marins venus de toutes les Parties du monde ont cru le voir à bord de sa caravelle ressuscité, et l'ont acclamé |
Il y a quelques semaines il était à Gênes, et sa ville natale lui a donné des fêtes splendides.
Hier il était à Rome, où l'illustre Léon XIII proclamait sa grandeur et recommandait à l'univers catholique de lui rendre toutes sortes d’honneurs.
Aujourd’hui, il est partout. Son esprit flotte dans cette salle même, et il me semble qu'il nous parle.
Demain, il sera à Chicago où la peinture, la sculpture, l’architecture et tous les arts de toutes les nations éterniseront sa gloire (1)!
Enfin, le jour vient peut-être où l'Église catholique, qui garde mieux que toute autre société le culte des vrais grands hommes, achèvera de lui payer la dette de reconnaissance du monde civilisé ! Le jour vient où cette grande dispensatrice de la vraie gloire, la seule qui traverse les âges sans vieillir, dira au monde : Sit divus! Et, ouvrant les portes de son incomparable panthéon, elle le fera monter jusque sur les autels pour le couronner d’un nimbe d'or !
(1) De grandes fêtes furent alors célébrées en l’honneur de Colomb, pendant l'Exposition Universelle de Chicago.