‹ Conférences et discours [microforme]Chapitre 11 sur 13 · ENTRE DEUX TABLEAUX · texte numérisé non relu

ENTRE DEUX TABLEAUX

Roi des rois s’y fait tout petit, enfant d’une femme, d’une fille d'Êve comme était ma mére!

hhl! quelle scène de famille admirable et touchante! Quel groupe charmant où se mêlent le divin et l'humain, le terrestre et le céleste! C'est la nuit de la terre, mais c'est la nuit éclairée par une étoile miraculeuse !

L'enfant est en pleine lumière, au centre du groupe, et il est évident qu'il en est le principal personnage. Il fait onblier qu'il est faible, impuissant, sans parole ; et il tend déjà ses petits bras comme il les étendra un jour sur la croix pour embrasser l'humanité !

Saint Joseph et la sainte Vierge sont en extase devant lui, et l'attitude de ia glorieuse Mère rappelle toutes les paroles de son joyeux magnificat !

Quel triomphe et quelle joie! Les prophéties sont enfin accomplies ! Le voilà, le Désiré des nations, le Rédempteur promis, que la terre attend depuis quatre mille ans.

Oui, Mère, le Tout-Puissant a fait en toi de grandes choses, et toutes les nations t'appelleront bienheureuse! Mais ce n'est pas à la terre qu’appartiennent les bienheureux, et sur cette grotte même où le ciel resplendit, je vois se projeter l'ombre du Calvaire !

Si dans ton orgueil de mère tu demandais aux prophètes, comme on se demandait à la naissance de Jean-Baptiste : que pensez-vous que sera cet enfant ? Les prophètes te répondraient : Hélas! pauvre Mère, un glaive de douleur va transpercer ton âme! Vois-tu cet autre tableau sombre et sanglant, où meurt sur une croix un malheureux supplicié? C’est ton fils bien aimé qui va mourir ainsi, et le jour viendra où sur ces genoux qui l'ont bercé avec tant d'amour son cadavre ensanglanté sera déposé |

Quel contraste entre ces deux tableaux ! Quelle naissance et quelle mort! Quel commencement et quelle fin!

Quelle aurore radieuse et pleine de promesses! Quel coucher de soleil lugubre et sanglant !

Et mes yeux contemplent le funèbre tableau de Van Dyck, où le Christ agonise au milieu du deuil profond et ténébreux de la nature, pendant qu’un ange — sans doute un de ceux qui chantaient au-dessus de l’étable de Bethléem — s'incline au pied de la croix, et recueille dans un calice d'or le sang précieux qui sera le salut du monde.

Et je me disais :

Toute vie humaine va de l’un à l’autre de ces deux tableaux! Tous les berceaux ont leurs joies et leurs promesses ; et toutes les existences ont leurs croix ; et toute mort est une espèce de crucifiement ! À

Le spectacle du monde nous offre constamment le contraste de ces deux tableaux. A côté d’une famille qui se réjouit de la naissance d’un enfant, il en est une autre qui reçoit au milieu des larmes le dernier soupir d’un être cher !

Et de prétendus savants voudraient que ce fût là toute la destinée humaine, et que l’âme après avoir ainsi vécu et souffert tombât dans le néant ?

Non, cela n’est pas possible. Et si chaque homme en naissant est condamné à mourir, chaque homme en mourant est destiné à revivre. La naissance est un commencement de mort, mais la mort est un commencement de vie!

Voilà l’évolution vraie de l’homme ; et les sombres mystères qui enveloppent son existence s’illuminent de clartés, dès que l’on voit dans la mort l’affranchissement définitif de l’âme et son entrée dans la gloire.

Aussi les vrais croyants considèrent-ils la mort comme une rédemptrice qu'ils appellent de leurs vœux ; elle ne leur apparaît pas sous la forme d’un squelette horrible armé d'une faulx vengeresse : c’est un ange au corps glorieux, qui déploie ses ailes vers les hauteurs, et qui, brisant d’une main le mur de notre prison terrestre, entr’ouvre de l’autre la porte des célestes demeures.

Page 1