‹ Conférences et discours [microforme]Chapitre 12 sur 13 · AUTRE MÉDITATION · texte numérisé non relu

AUTRE MÉDITATION

"ÉTAIT le jour à jamais mémorable, dont nous venons de célébrer le glorieux anniversaire, et qui vit s'accomplir l’un des plus prodigieux événements de l’histoire — la résurrection de Jésus-Christ.

Le soleil déclinait à l'horizon, et les ombres des grands édifices de Jérusalem s’allongeaient lentement, traversaient le torrent de Cédron, et gravissaient la pente du mont des Oliviers. Les rues de la grande ville étaient encore pleines de mouver.ent et de bruit ; mais les innombrables pèlerins, que les fêtes de Pâques y avaient attirés, en sortaient par caravanes dans toutes les directions, et regagnaient leurs foyers.

Sur la route d'Emmaüs, deux disciples de Jésus cheminaient tristement, tournant le dos à la ville déicide. Ils y étaient venus quelques jours auparavant pleins de confiance dans l’avenir et d’aspirations ambitieuses, convaincus que leur maître allait accomplir de grandes choses, triompher de ses ennemis, et rétablir le royaume de Juda.

Mais de quels tristes événements ils avaient été les témoins !

Le grand docteur, le maître merveilleux qui les avait entraînés à sa suite, celui que les prophètes avaient annoncé

et qui avait prouvé sa mission par tant et de si grands miracles, l’homme extraordinaire qui s'était proclamé lui-même le Messie, le roi des Juifs, le Fils de Dieu, avait été arrêté, traîné devant les tribunaux, condamné à mort comme un vulgaire scélérat, conduit au Calvaire et crucifié entre deux voleurs! Depuis trois jours il gisait dans son tombeau !

Ah ! quel renversement de tous leurs rêves! Quelle désespérance profonde ! Quel sombre avenir s’annonçait pour leur pays, pour leurs familles, pour eux-mêmes |

Tout absorbés par leur affliction, ils marchaient nonchalamment, échangeant leurs tristes impressions, lorsqu'ils furent abordés tout à coup par ua voyageur inconnu.

« — Eh ! De quoi donc vous entretenez-vous ? demanda ce nouveau compagnon de route.

— Étranger, répondit Cléophas, l’un des deux disciples, êtes-vous donc seul à ignorer les grands événements qui viennent de s'accomplir à Jérusalem » !

Et il se mit à lui en faire le récit.

Mais bientôt tous deux s’aperçurent que l'inconnu en savait bien plus long qu'eux-mêmes. Car il se mit à commenter les Écritures et à leur expliquer comment toutes les prophéties s'étaient accomplies en ce Jésus dont ils déploraient la mort tra, ue. Bientôt il prit un ton d'autorité pour leur reprocher leur lenteur à comprendre et à croire, et sa forte parole leur rappela celle du Maître regretté.

Un charme vainqueur les gagna peu à peu. Leur cœur s’échauffa, mais leurs yeux restèrent fermés ; et quand ils arrivèrent à leur maison, ils ne voulurent pas le laisser aller.

«— Le jour baisse, lui dirent-ils, demeurez avec nous ».

Jésus entra, et quand ils furent à table il prit le pain, le rompit et le leur présenta en prononçant les paroles de la Cène.

A l'instant même, leurs yeux s’ouvrirent ; mais à peine l’eurent-ils reconnu qu'il disparut à leurs regards.

Ce simple récit est un des plus touchants épisodes de la vie de Jésus ; et il se retrouve dans unigrand nombre de vies humaines. re

Combien d'hommes, au matin de la vie, courent vers Jérusalem, c’est-à-dire vers le monde, pour prendre part à ses fêtes, pour réaliser leurs rêves et satisfaire leurs ambitions | C’est le plaisir, c’est la gloire, c’est la puissance, ce sont les biens de ce monde qu'ils vont y chercher.

Mais bientôt le soleil décline à l'horizon, le jour baisse, et ils s’en reviennent de Jérusalem las et attristés.

Tous leurs rêves de bonheur ou de puissance se sont évanouis. Toutes leurs espérances ont été déçues. La gloire acquise n’a été elle-même qu’un vain bruit. L'or si laborieusement gagné s’est changé en un plomb vil. Les phares lumineux qui jalonnaient leur route se sont éteints, et ils sont tombés dans l’obscurité. Les hommes puissants, les géies, auxquels ils avaient lié leurs destinées sont déchus !

Et ils reviennent de Jérusalem quand le jour baisse, abattus, pliés sous le poids de leurs désillusions et de leurs misères |

C’est le soleil de la vie qui décline. Ils sont éteints les feux de l'aurore. Elles sont fanées les illusions de la jeunesse. Les forces du corps ont diminué : les facultés de l'esprit sont affaiblies. Le jour baisse.

C'est alors que le seul vrai ami de l’homme, l’ami des temps sombres, l’ami des derniers jours, s'approche d'eux, sans se faire connaître, et leur parle de Dieu.

Il leur rappelle les naïves croyances de leur enfance. Il leur explique les grands mystères de la vie et de la mort. Il leur annonce la résurrection et les bonheurs d’une vie future.

Peu à peu, le langage de ce mystérieux inconnu réchauffe

leurs cœurs, et comme les bruyants amis d'autrefois les ont 9 606 8

abandonnés, ils se plaisent de plus en plus en sa compagnie, jusqu'à ce qu'ils arrivent à Emmaüs, le pays natal, l’humble village ‘où s’est écoulée leur enfance, et où rayonnaient les lumières de la foi.

« — Demeurez avec nous,disent-ils alors à l’aimable inconnu, le jour baisse ».

Et l'inconnu entre sous leur toit. 11 s’assied à leur table ; mais ce n'est toujours qu’à la fraction du pain qu'ils reconnaissent enfin ce Jésus qu'ils croyaient mort, et qui est vivant.

Aux portes de Québec, comme à quelques stades de Jérusalem, s'élève un nouveau bourg d'Emmaüs, vers lequel s’acheminent, quand le jour baisse, de nombreux pèlerins de cette vie.

Tout le jour, ils courent à leurs affaires, poursuivant des rêves plus ou moins impossibles, séduits par des visions plus ou moins illusoires, se croyant toujours près d'atteindre je ne sais quel bonheur qui fuit sans cesse, ou qui s’évanouit comme un mirage.

Mais quand le soleil décline, ils sont las. Ils ont besoin d’air, de repos et de solitude. Ils s’arrachent à l’agitation, au bruit, à la fièvre des affaires et de la spéculation. Ils tournent le dos à la ville, à la foule, à leur labeur pénible et décevant, et ils gravissent lentement, en suivant la Grande Allée, les hauteurs qui dominent la cité de Champlain.

Hélas ! Combien portent sur leurs épaules, courbées avant l’âge, le poids de leurs revers et de leurs mécomptes ! Combien souffrent d'autant plus qu’ils répondent par les murmures de la révolte aux cou, : répétés de la fortune! Combien voient leur vie assombrie par d’inoubliables deuils !

Et pendant qu’ils cheminent tristement, songeant comme les disciples d’Emmaüûs aux chères affections que la mort a brisées, aux naufrages de fortune ou de gloire dont les épaves

flottent encore sur la mer du passé, le jour baisse, et l'ombre descend.

Mais voici qu’une’ cloche vient soudainement tinter à leurs oreilles, et que le profil d’un monastère et d'un temple se dessine sur l’azur du firmament.

Fi Quelle est donc cette voix qui descend des hauteurs : Et qui donc habite cette demeure dont les coupoles se dressent vers les cieux ?

O promeneurs absorbés par vos projets ou vos chagrins, passants distraits ou croyants, arrêtez-vous à l'entrée de ce portique grand ouvert. C'est la maison äu Consolateur mystérieux qui conversait avec les disciples sur le chemin d'Emmaôüs ; et le son de cette cloche qui frappe vos orcilles, c'est son esprit qui parle à votre cœur ! : Le

I vous interroge, comme il interrogeait ses compagnons de route, sortant de Jérusalem. I] vous demande le récit de vos tristesses et de vos épreuves. Mais il est aujourd’hui plus fortuné qu’alors, et c’est lui qui vous offre l'hospitalité en disant: — «Le jour baisse, et vous êtes las : entrez et reposez-vous. Venez vous asseoir à ma table toujours servie, et quand vous aurez mangé le pain que je vous donnerai vous me reconnaîtrez. Vos yeux s'ouvriront aux clartés du ciel et, disant adieu aux effections du passé, laissant les morts ensevelir leurs morts, vous vous attacherez aux choses qui ne meurent point »…

Faut-il, mon cher lecteur, ne voir qu'une œuvre d’imagination dans les lignes qui précèdent ? — Non, certes. Les points de ressemblance ne manquent pas entre les disciples d'Emmaüs et ceux d’entre nous qui subissent tour à tour les rudes épreuves et les désenchantements de la vie.

Mais les similitudes entr ‘a route d'Emmaûs et le chemin St-Louis sont encore plus remarquables. C'est que l’une et l'autre sont la promenade favorite des citadins lassés qui

recherchent l'isolement et le repos. C'est qu'il y eut à Emmaûs un humble toit qui fut, après le Cénacle, le premier temple du Très Saint Sacrement sur la terre. C'est qu'il y a aujourd'hui sur les hauteurs du chemin St-Louis une vaste église, où le Très Saint Sacrement est constamment adoré, et dont la porte hospitalière est toujours ouverte à toutes les âmes fatiguées des luttes de la vie.

Québec, lundi de Pâques, 1903.

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