ÉLÉGIE
UAND Dieu eut chassé nos premiers parents de l'Éden, il en ferma la porte, et ce fut pour toujours. Le Messie lui-même, en venant sur terre, ne l’a pas rouvert. Par sa mort, il a ouvert le ciel, et il y a fait entrer les saints de l’ancienne Loi, qui jusqu'alors avaient langui dans les Limbes. Mais le paradis terrestre
est resté fermé à tous les hommes, même à Jésus, puisqu'il a épuisé ici-bas la coupe des douleurs humaines.
L'homme cependant poursuit toujours sur la terre son rêve de bonheur ; et partout où il dresse sa tente d’un jour, il s'efforce d'y reconquérir le paradis perdu. Ses insuccès ne le découragent pas. Échouant toujours, il recommence sans cesse, sans vouloir comprendre qu'il est plus incapable de se refaire un éden, que: les Juifs ne l'ont été de rebâtir le temple de Salomon.
Cette vérité se retrouve au fond de toute existence humaine, et je viens d’en faire une nouvelle expérience toute pleine d'amertume.
Oh! mon éden de Saint-Irénée, avec quel soin je l’avais choisi! Avec quels travaux et quelles peines je l'avais édifié !
Le site en était vraiment enchanteur, et je n’en connaissais pas de plus beau, ni de plus complet en Amérique. Tout ce que la vue de la mer, des montagnes et des bois peut offrir
de pittoresque, de grand et de beau s’y trouvait rassemblé dans une harmonie calme et solitaire.
J'ai toujours aimé passionnément la nature, et c'était mon rêve de m’en rapprocher davantage, à mesure que je me détache des hommes. L’harmonie qui existe entre elle et moi devient plus large et plus suave, à mesure que j’avance dans la vie, et j'en éprouve des jouissances plus délicates et plus fortes. Mon imagination y puise — comme la plante dans le terroir natal — ses couleurs, sa sève et sa persistante vivacité.
Or, la plage de Saint-Irénée avait tout ce que je désirais pour la réalisation de mon rêve : les plateaux superposés des montagnes, toutes les nuances des prés verts et des grands bois, et les horizons infinis de la mer, et les clartés sans voile des hauteurs.
Sur la cime de la falaise s’allongeait la colonnade de ma véranda, et se dressait la tour crénelée de ma chapelle. Des fenêtres de ma villa, je voyais onduler la mer immense, et j'entendais chanter ses flots ; j'admirais la succession à perte de vue des promontoires, j'en comptais les échancrures, les gorges profondes et les versants où les bois sombres verdoyaient.
Toute cette belle nature n’était pas enivrante et voluptueuse comme les rives de la baie de Naples ; elle était rude et sauvage, mais plus grande et plus virile. Avec ses larges horizons, son sol bouleversé et ses hautes futaies, elle élevait mon âme et n’amollissait pas mon cœur.
Les cèdres qui dégageaient des parfums d’encens, les grands arbres conifères, qui se dressaient comme des clochers sur des chaînes de roc ressemblant à des cathédrales, me rappelaient que l’univers est un temple et que Dieu l’habite.
Mais ce Dieu qui m’apparaissait dans la nature, il était dans ma maison même. Je lui avais fait une place dans ma demeure, et son tabernacle confinait à mon appartement. Sur son autel, adossé à mon salon, le saint sacrifice de la
messe était offert tous les jours. fa Sainte Famille à laquelle ma chapelle était dédie y trônait, 2’. saint Joseph, debout à côté de la sainte Vierge. y était rr présenté comme nous faisant une visite et nou, menant l'nfant-Dieu qu’il tenait par la main.
Mon paradis terrestre avait donc une supériorité sur celui du premier homme. Car Dieu l’habitait en permanence. Le véritable arbre de vie y croissait, et nous offrait son fruit divin sous les apparences eucharistiques.
Est-ce que cela n’en assurait pas la stabilité ? Dieu était «chez moi», et j'étais en quelque façon chez Dieu, « apud Deum », comme dit saint Jean! Tout l'édifice de mon bonheur, ainsi appuyé sur Dieu et mis sous la protection de la Sainte Famille, ne devait-il pas être immuable ?
Je le croyais, hélas! J’envisageais l'avenir avec une sécurité presque entière.
Aux amis qui me félicitaient sur les charmes de ma demeure, je disais : c’est un rêve que j'ai longtemps carressé ; il est réalisé.
Tous étaient ravis des beautés de la nature qui m’entouraient, et ils en louaient avec enthousiasme les admirables points de vue. Quant à ma villa elle-même, mes flatteurs disaient : c'est un château et mes critiques: — c’est un monastère.
En réalité, ce n’était ni l’un ni l’autre. Mais c'était un «home » que je chérissais, bien complet, et d’une architecture à la fois simple, élégante et classique.
Hélas ! Comme tout cela allail bientôt changer d'aspect sous la main de Dieu qui planait sur moi! Et comme il eut bientôt fait de métamorphoser mon éden en Gethsémani !
Dans cette large demeure que je voulais hospitalière, et dont les nombreuses portes étaient ouvertes au soleil, au grand air et aux amis, une hôtesse inattendue entra secrètement. Quel était exactement son nom ? Elle le cacha soigneusement d’abord, et les hommes de l’art, consultés,
hésitèrent longtemps à lui donner son vrai nom. Mais le jour vint où il fallut bien la reconnaître sous son masque : c'était la mort.
Tout fut tenté pour la chasser. Soins tendres et dévoués, habiletés de la science, prières, supplications, vœux et larmes, tout fut inutile.
Combien de fois, agenouillé dans ma chapelle, j'ai dit à Jésus présent sur l’autel :
« O vous qui avez vécu parmi les hommes, souvenez-vous' donc de vos œuvres quand vous parcouriez la Galilée et les rivages du lac de Génézareth. Quand vous entriez alors dans une maison, c'était pour y porter la joie, la santé, la vie, la résurrection. Est-ce donc la mort qui accompagne maintenant vos pas? Lui avez-vous donc permis de vous suivre quand vous avez daigné entrer sous mon toit » ?
Et m'adressant à la Sainte Famille, j’ajoutais :
«Famille bénie, vous avez daigné accepter l’hospitalité de la mienne, vous ne pouvez pas permettre que la mort vienne enlever l’un de nous sous vos yeux, et diminuer le nombre de ceux qui vous reçoivent du mieux qu'ils peuvent » !
Et quand j'avais ainsi répandu ma prière avec mes larmes, il me semblait que Jésus et la Sainte Famille me répondaient :
« Ne penses-tu qu’à ton bonheur ? Et mets-tu celui de ta fille en oubli ? Peux-tu lui assurer une félicité comparable à celle que nous voulons lui donner ?
» Cette hospitalité que tu nous donnes, nous voulons la reconnaître, et c’est en retour que nous offrons la nôtre à ton enfant. Nous agissons à ton égard comme les amis que tu reçois pendant la belle saison, et qui rendent pendant l'hiver à tes enfants l'hospitalité qu'ils ont reçue durant l'été.
» Nous voulons bien demeurer « chez toi » pendant quelques mois, mais nous voulons aussi qu’en retour quelqu'un de ta famille vienne vivre «chez nous », «apud Deum». Ce sera un nouveau lien entre ta famille et la Nôtre »..
Je ne répondais que par mes larmes, et je recommençais le lendemain mes plaintes et mes colloques inutiles.
Pendant ce temps-là, le mal progressait rapidement, et la fièvre consumait ma fille bien aimée. Ses yeux s’agrandissaient, se creusaient et devenaient plus brillants. Des clartés célestes s’y reflétaient déjà, quand elle les tenait fixés sur les horizons lointains.
De son lit, elle apercevait la mer; et quand elle suivait du regard les grands navires qui passaient au loin, laissant traîner sur les flots leurs longs panaches de fumée, elle disait : Ainsi les âmes s’en vont vers Dieu, laissant derrière elles cette vie qui n’est qu’une fumée, et ces corps qui ne sont que cendre.
Elle appartenait à la confrérie des Enfants de Marie, et la fête de l’Assomption approchait. Irait-elle célébrer cette fête au ciel? Nous en avions à la fois l’appréhension et le pressentiment.
Ce fut, en effet, la veille de la solennité, un samedi, jour consacré à la Sainte Vierge, à l'heure où commence à proprement parler la fête liturgique, selon les règles de l’Église, que ma chère enfant rendit son âme à Dieu :
« Hélas ! vers le passé tournant un œil d'envie, » Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,
» Je regarde toujours ce moment de ma vie
» Où je l’ai vue ouvrir son aile et s'envoler.
» Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure, » L’instant, pleurs superflus !
» Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure, » Quoi donc ! je ne l'ai plus (to!
De ce jour où je crus voir le ciel ouvrir sa porte à mon enfant, mon paradis terrestre se ferma. Ma blanche colonnade prit l’aspect d’un monument funéraire. Mes balcons furent déserts et silencieux. Une ombre de deuil enveloppa
() Victor Hugo. — Contemplations.
toutes choses, les champs, les bois et la mer elle-même. Seule la chapelle resta lumineuse, parce que des rangées de cierges y veillaient autour d’un cercueil.
Deux longs jours de tristesse passèrent, et furent suivis d’une troisième nuit plus triste encore — celle de l’adieu définitif.
Parmi les plus tristes souvenirs de ma vie, je reverrai toujours le lugubre spectacle de ce dernier départ pour le dernier voyage : cette nuit calme sous un ciel brumeux et sans lune, ces rares étoiles perçant péniblement le brouillard de leurs regards attristés, ce convoi funèbre défilant sous les grands bouleaux de la colline au milieu d’un silence que troublaient seuis les hurlements de quelques chiens effrayés, ce quai solitaire enveloppé d'ombre, cette mer calme et se plaignant toujours, parce qu'elle est le plus vaste des cimetières, ces lumières tremblottantes annonçant l’arrivée du bateau, ces matelots emportant le cercueil, le plaçant sur une galeric latérale du steamer, et me laissant seul auprès de ce colis qui contenait celle que j'aimais tant !
Et voilà donc ce qu'était devenue ma fille! Et c'est ainsi que nous faisions ensemble notre dernier voyage !
« Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire S'il ose murmurer ; » Je cesse d’accus:r, je cesse de maudire, » Mais leissez-moi pleurer !
» Mon Dieu, laissez les pleurs couler de ma paupière, » Puisque vous avez fait les hommes pour cela ! » Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre » Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis Là ?.. »
Et maintenant, à vous tous qui rêvez encore de joies humaines, de capitoles et de paradis terrestres, ne perdez pas de vue l'instabilité des choses de ce monde, et rappelez-vous toujours que la vallée de Josaphat est voisine de l’Éden, comme la Roche Tarpéienne est à deux pas du Capitole,
St-Irénée-les-Bains, septembre 1901.