‹ Conférences et discours [microforme]Chapitre 5 sur 13 · PRONONCÉ A L’INAUGURATION DU MONUMENT CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A L’INAUGURATION DU MONUMENT CHAMPLAIN

M. LE PRÉSIDENT, MESDAMES, Messieurs,

"EST un cri d’admiration qui monte spontanément de mon cœur à mes lèvres, en présence du spectacle

qui se déroule sous mes yeux.

Qu'elle est grande et qu’elle est belle cette mani-

festation patriotique et nationale |

C’est vraiment l’âme de tout un peuple que je sens frémir et vibrer dans cet auditoire exceptionnel qui m’entoure, et le difficile pour moi n’est pas de trouver dans mon cœur des sentiments qui soient en harmonie avec les circonstances, c'est de leur donner une expression qui puisse rendre toute la vivacité et toute la profondeur de l’émotion de tous.

Messieurs, s’il y a dans cette fin de siècle des spectacles afligeants pour les âmes d'élite, si les merveilles du progrès matériel nous dérobent trop souvent les glorieuses perspectives du monde idéal, il est d’autres spectacles qui nous consolent et nous relèvent ; et celui dont nous sommes aujourd’hui les témoins est bien de nature à réjouir notre fierté d'homme et notre orgueil patriotique.

Je regarde autour de moi, et mes Yeux sont ravis du tableau pittoresque où se fondent dans un harmonieux con-

traste les hommes et les choses®du présent et du passé, les beautés de la terre et les clartés du ciel.

J'écoute, et j'entends un concert de voix éloquentes parlant des langues différentes, mais partageant les mêmes émotions, exprimant les mêmes sentiments, et célébrant la même gloire.

Angleterre, France, Canada, est-ce bien vous qui venez aujourd’hui acclamer à l’envi la gloire d’un passé qui semblait oublié ?

Oui, messieurs, ce ne sont pas seulement des individus mais des nations qui se joignent à nous en ce jour, et qui mélent leurs voix aux nôtres. L’Angleterre est ici représentée par son vice-roi, et ce sont les hommages d’un grand peuple qu’il est venu déposer aux pieds d’un de nos grands hommes.

La France est ici, tressaillant comme nous au souffle magnétique du patriotisme ; et, non seulement, son représentant officiel s'est fait l'écho des sentiments français dans le langage vivant et charmeur de sa race ; non seulement, ses artistes ont exprimé dans le marbre et le bronze l’admiration de leur patrie pour notre héros : mais les pierres ellesmêmes — les pierres de France — se sont mises en mouvement, elles ont traversé les mers, et elles chantent maintenant sur le rocher de Québec la gloire impérissable de Samuel de Champlain. .

Ne nous étonnons pas, messieurs des proportions exceptionnelles de cette manifestation. Elle a un caractère quasi surnaturel que je vais vous montrer, et elle reproduit l’un des phénomènes les plus merveilleux de la vie des peuples.

Sans doute, nous sommes tous de ceux qui croient que l’homme ne meurt pas tout entier, et que la résurrection et l’immortalité sont promises à tous.

Mais il est des hommes d'élite auxquels l'humanité décerne une autre immortalité, même sur cette terre, et qu’elle ressuscite pour les combler d’honneurs.

Voilà l'étrange phénomène de la vie des nations auquel nous assistons, et que j'ai appelé quasi surnaturel.

C'est une résurrection, la résurrection de notre grand ancêtre, père de notre nationalité! C'est sa victoire définitive sur la mort. C'est la glorification de son œuvre. C'est l’apothéose d’un homme personnifiant toute une race, et recevant de la patrie la couronne de l'immortalité !

Messieurs, la vie et la gloire humaines sont deux manifestations de Dieu sur la terre. Elles sont les deux grandes visiteuses qui en font sans cesse le tour, et dont les appels font sortir les uns du néant, et les autres de l'oubli. Mais les appels de la gloire s'adressent plutôt aux morts qu'aux vivants, et il y a souvent des siècles que ceux-là dorment oubliés au fond de leurs tombeaux; devenus introuvables, quand la gloire les réveille et leur communique une vie nouvelle qui n'aura plus de fin.

On s’étonne que l'on n'ait pu trouver ni le tombeau ni les cendres de Champlain. C’est que ce tombeau a dû voler en éclats aux appels de la gloire, et que le mort en est sorti glorieux.

Pendant plus de deux siècles, il a dormi dans cette terre qu’il a tant aimée; mais ce long sommeil n'était pas le travail de la destruction et de l’anéantissement. C'était l'incubation de la gloire. C'était la germination de cette semence d'immortalité qui fait les morts si grands que les tombes ne peuvent plus les contenir, et qui les fait surgir tout rayonnants de l'ombre, dans des attitudes d’apothéose.

Et maintenant c’est lui qui nous apparaît ressuscité sur ce rocher, témoin de ses travaux et de ses épreuves à l'endroit même où il bâtit le premier fort Saint-Louis, symbole de la puissance française en Amérique, sur cette montagne où il a peiné vingt-cinq ans, où il a souffert, où il est mort, qui a été son Calvaire, et qui devient aujourd’hui son Thabor !

Ne le reconnaissez-vous pas dans l'attitude que l'artiste ‘lui a donnée? Regardez-le. Ce n’est pas l'homme qui st

repose, c'est l'homme qui marche en avant ; il pose solidement son pied droit sur le rocher dont il prend possession et qui sera le siège de sa vice-royauté. Il ne regarde pas en bas, ni auprès de lui ; il regarde au loin, la tête perdue dans les étoiles, et comme jadis, il voit l'avenir quand la plupart des hommes qui l’entouraient ne voyaient que le présent. D'un geste à la fois large et modeste, il se découvre et salue. Mais à qui :'onc s'adresse ce salut ? Ce n’est pas à la vieille France tant aimée, car il lui a dit un éternel adieu. C’est à la terre dont il prend possession et qu'il regarde comme une terre Promise. C'est à la Nouvelle- France dont il aperçoit déjà les grandeurs et les beautés futures dans l'étendue de ses vastes horizons. C'est à la postérité, c’est à nous tous, messieurs, que ce noble salut s'adresse. Et si ce bronze prenait, la parole en ce moment, il s’écrierait sans doute : O Québec ! ma fille, que je retrouve si grande et si belle, je te salue et je te remercie ; car c’est toi qui fais ma gloire ; c’est l'éclat de la fille qui rejaillit sur le père !

O postérité! O mon peuple ! c'est à toi de me juger ; me voici devant ton tribunal et je me découvre en attendant ton jugement. Dis, si j'ai bien mérité de la patrie et si je suis digne des honneurs qu'on me décerne.

Messieurs, la sentence que Champlain sollicite, elle est ‘ prononcée aujourd’hui dans les assises les plus solennelles que puisse tenir un peuple. Vous venez de l'entendre tor ber des lèvres de ses juges les plus autorisés, et ce sera le verdict de tous que Champlain a été vraiment un grand homme.

L'attribut caractéristique de la grandeur est de créer, c'est-à-dire de tirer l'être du néant. Or, celui qui fonde est

un créateur, Mais sa grandeur dépend de la mission qu'il a remplie et des proportions de sa fondation.

L'œuvre de Champlain nous reporte à l’une des époques les plus glorieuses de l’histoire des races latines, et surtout de la France.

Le 17e siècle commençait. Henri IV le Grand régnait, et le Roi-Soleil allait bientôt paraître. Corneille était né, Bossuet, Pascal, Racine, Molière allaient bientôt faire entendre des paroles que le monde ne se lasserait pas d’applaudir, et qui feraient de la langue française le verbe du monde civilisé !

L'heure était venue pour la France d’obéir à la force d'expansion de son génie, et de porter en Amérique le flambeau de la civilisation, et, c'est Samuel de Champlain qu’elle appela définitivement à remplir cette mission.

C'était la plus grande que la Providence des nations pôt confier à un homme. Il allait être l'ambassadeur des nations civilisées auprès de la sauvagerie, et le continuateur en Amérique des gesta Dei per Francos. Que dis-je, il allait être l'ambassadeur du ciel dans une terre payenne, pour lui faire connaître l'Évangile et la convertir au Christianisme. Les écrits de Champlain témoignent qu’il comprenait ainsi sa mission.

Mais ce n’est pas tout d’avoir une haute mission. L'Histoire est remplie de ces grandes vocations incomprises ou trahies.

Champlain ne fut pas de ces élus infidèles ; il accepta son rôle, et il en accomplit les obscurs et pénibles travaux. 11 comprit que toute grande œuvre ne réussit que par le sacrifice, et il se sacrifia tout entier.

Ses légitimes aspirations d'avenir en France, son bonheur domestique, ses biens de famille, les affections, les joies, les douceurs du pays natal, il abandonna tout. Il donna sa vie ; il se donna lui-même avec le désintéressement d’un apôtre, avec la générosité et la patience d’un martyr.

11 voua à sa patrie d'adoption un véritable culte. Elle devint en quelque sorte son épouse, remplaçant celle qu'il avait dû quitter en France, et il lui garda jusqu’à la mort un attachement et une fidélité inébranlables.

C'est ainsi qu'il est vraiment devenu notre père, et que nous sommes bien sa postérité.

Champlain n'était pas un solda‘ ‘+ forums. un aven:urier, un rêveur. C'était un homme «d', ‘4.

Pas de discours à grand effet, pas de ohras vais des actes. Pas de ces actions d'éclat qui inrnrin 1 uue s-cousse à l'opinion publique, qui l’absorbent, et de it l’auteur se fait un piédestal pour briller aux yeux de lous Non, mais des actes simples, obscurs, sur un théâtre icncre, Des gestes sans attitude, sans po:e, héroïques au {on}, mais sans témoins, qui produiront de grandes choses, sans bruit.

Et quel était le mobile de ses actes? Était-ce le désir de s'enrichir, et de faire un brillant avenir à sa famille ? Évidemment non, il n’y avait pas de mines d’or au confluent du St-Laurent et de la rivière St-Charles, et le premier sacrifice que sa mission lui imposait était celui de sa fortune et de son bonheur domestique.

Rêvait-il de renouveler ici les exploits et les conquêtes de Fernand Cortez au Mexique, et de Pizarre au Pérou ? Non, il ne nourrissait pas de telles ambitions ; il ne recherchait ni la gloire des armes ni les satisfactions du pouvoir. Son rêve était plus modeste. Que dis-je, modeste ? Ah! non, messieurs, il n’était pas modeste, si nous considérons la fin suprême de ses aspirations. Car ce qu’il rêvait de fonder sur les bords du Saint-Laurent, ce n'était rien de moins qu’une France nouvelle.

Faire une France, et lui donner les dimensions de l’Europe entière! Y songez-vous, messieurs ? Quel rêve de géant !

Quelle entreprise de demi-dieu! Faire en Amérique un 6 606 8

double de cette merveille qui était alors la nation reine de l'Europe! Reproduire au bord de notre grand fleuve ce chef-d'œuvre que les races franque et celtique avaient pris des siècles à édifier !

Donner une fille à cette reine-mère, dans ce 17e siècle qui marquait l’apogée de sa gloire et de sa puissance ! N'étaitce pas une œuvre surhumaine ?

Oui, certes, et cependant si le rêve sublime du grand homme n’a pas été complètement réaiisé, ce ne fut pas sa faute, mais celle de la France des deux derniers siècles qui ne comprit pas la grandeur de l’œuvre, qui ne devina pas l'avenir, et qui négligea de remplir, vis-à-vis de sa fille d'Amérique, les grands devoirs de sa glorieuse maternité. Mais la faute de la mère ne doit rejaillir ni sur le père ni sur la fille. Elle ne doit pas rabaisser l’œuvre de Champlain, ni obseurcir la gloire de sa conception grandiose. Telle qu’elle est d’ailleurs, son humble fille n’est pas, il me semble, sans grandeur

ni beauté, et ce n’est pas dans un jour comme celui-ci qu’on osera dire qu’elle n’est pas digne d’admiration.

Sans doute, tout le mérite n’en revient pas à Champlain. Mais il en a jeté les fondations avec la conscience et la détermination de bâtir pour l’avenir.

Un foyer, une église, une forteresse, sont les grains de sénevé qui produisent les patries, et ce fut lui qui les sema aux bords de notre grand fleuve.

Voilà le fondement de sa grandeur ; et elle a reçu son complément obligé dans les épreuves qui ont assailli sa vie — un homme n'étant pas vraiment grand sans avoir souffert.

Champlain a connu, en effet, tous les genres d'épreuves, — les contradictions dans ses projets — le dénûment et les privations — les dénigrements de l'envie, les amertumes de la défaite et de l'abandon — l'immense douleur de voir sa fondation pendant deux années au pouvoir de l'étranger —

et enfin la suprême affliction de mourir sans pouvoir compléter son œuvre et en assurer l'avenir.

Voilà surtout le glaive qui dut percer son cœur à ses derniers moments.

On était arrivé aux derniers jours de décembre 1635, les jours les plus courts de l’année. Sur le promontoire alors couvert de neige, le soleil se montrait à peine rasant l'horizon ei ne jetant qu’une lueur pâle et fugitive aux fenêtres de la pauvre habitation où le fondateur de Québec agonisait. Hélas ! sur l'ombre grandissante des soirs d'hiver, l’ombre éternelle descendait lentement.

Champlain vit venir la mort, et ce fut le grand déchirement de son cœur de rompre tous les liens qui l’attachaient à la terre, et de dire adieu à la vie et à ceux qui lui étaient chers, à la vieille France qu'il ne reverrait plus, et surtout à sa chère Nouvelle-France dont les futures destinées lui causaient tant d’anxiété.

Mais il était un grand chrétien ; et le joyeux carillon des cloches de Noël annonçant la venue du Messie lui apporta de douces consolations. C'était le jour où le Ciel promet la paix aux hommes de bonne volonté, et toute sa vie n’avaitelle pas prouvé sa bonne volonté ? C'était le jour où son Dieu qu'il avait aimé et servi fidèlement, descendait sur terre : ne venait-il pas recevoir son œuvre comme un patron reçoit l'ouvrage de son ouvrier, et lui payer son salaire ?

Tels furent vraisemblablement les sentiments dans lesquels Champlain quitta la terre, le jour de Noël 1635.

Messieurs, parmi les astres qui brillent sur nos têtes, il en est peu qui soient sans taches et les astronomes n’en exemptent pas même le soleil.

Or, il en est de même au firmament de la gloire, et les grands hommes immaculés sont bien rares.

Mais Champlain est un de ces rarissimes diamants dont la pureté est entière. Dans sa vie privée comme dans sa vie publique il brille de toutes les vertus.

Il a écrit qu'il venait au Canada pour y faire fleurir le lis ; or il était lui-même un lis immaculé qu’on a vu fleurir sous tous les climats. C’est cette pureté du fondateur qui a mérité à son œuvre la vitalité au milieu de toutes les tempêtes qui l'ont assaillie, et qui nous la montrent encore pleine de force et de promesses.

O Fondateur de Québec, sois fier de ton œuvre, et contemple ta ville avec admiration. Elle est la plus belle du continent américain! Elle est la bien-aimée, la glorieuse, l'inoubliable! Et lorsque, saluant l'étranger du haut de ton piédestal: tu lui crieras: Vive Québec |! la vieille cité te répondra : Vive Champlain !

Impassible désormais sous le manteau de bronze que l’art français a jeté sur tes épaules, affranchi des morsures du temps et de la mort, tu vivras aussi longtemps que cette terre, contemplant, dans les jours de soleil et les nuits étoilées, le merveilleux paysage que tu aimais tant jadis, et regardant circuler à tes pieds les nombreuses générations qui t’appelleront leur père.

Ici dans les grands jours de fête nationale, les foules viendront déployer leurs bannières, et pousser vers toi cette universelle acclamation : Gloire à Samuel de Champlain !

Quant à nous, Messieur*, restons fidèles à la mémoire des ancêtres, et attachons-nous toujours davantage à ce sol sacré qui a été le berceau de nos vertus primitives et de nos gloires, qui a été arrosé du sang de nos héros et de nos martyrs, et dans les plis duquel dorment tant d’illustres aïeux.

Rappelons-nous l'antique légende d’Antée qui, terrassé par Hercule, recouvrait des forces nouvelles chaque fois qu’il touchait le sol, et qu'Hercule ne put vaincre qu’en le tenant suspendu dans l'air. Ne nous laissons jamais détacher du sol de la patrie par le colosse Hercule qui nous avoisine et nous y puiserons, comme les grands chênes de nos forêts, un élixir de vie et d’immortalité.

| cs ms | os mm ms | mms om

DE MONSIEUR L’ABBÉ H.-R. CASGRAIN LU DEVANT LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA

NE institution comme la nôtre, qui se renouvelle

sans cesse, peut avoir l'illusion qu’elle est immortelle.

Mais ce n’est qu’une illusion, et elle peut dire avec

vérité comme chacun de nous: « quotidie morior » «je meurs tous les jours ».

Car tous les jours, ou tous les ans, pour parler plus exactement, notre société voit mourir quelqu'un de ses membres.

Les Académiciens de France, vous le savez, se décernent le titre d'immortels. Mais ce n’est qu’un vain mot, et ils savent très bien eux-mêmes que leurs œuvres seules peuvent leur assurer l’immortalité. Aussi l’immortalité académique prend-elle fin souvent du vivant de l’académicien, et quelquefois même n’a jamais existé.

Les membres de la Société Royale ne voudraient jamais s’affubler d’un titre que la postérité seule a droit de décerner. Mais s’il est parmi nous des prédestinés que la postérité honorera, ne pensez-vous pas qu’elle placera celui dont je viens de vous faire l'éloge, parmi les plus illustres et les meilleurs ?

C'est ma conviction profonde, et j'ai l'espoir qu’en vous rappelant la mémoire de l'abbé Henri-Raymond Casgrain, j'aurai peu d'efforts à faire pour mériter votre attention.

Disons quelques mots de l’homme avant d'apprécier l’écrivain.

La vie de l'abbé Casgrain n’a été ni complexe, ni mouvementée. Elle s'est formée des événements ordinaires qui composent toute existence humaine, et je vais la résumer aussi brièvement que possible.

Il est né le 16 décembre, 1831, à la Rivière-Ouelle, dans le comté de Kamouraska.

Son père était l'honorable M. Charles-Eusèbe Casgrain, qui fut Commissaire des Travaux Publics pour le Bas-Cänada, et qui mourut jeune encore, en 1848. C'était un citoyen irréprochable, un père de famille modèle, un homme public honnête et éclairé, un chrétien d'une grande vertu.

Sa mère se nommait Eliza-Anne Baby. Elle était la fille de l'honorable M. Jacques Duperron Baby, chef de l’une des “ plus anciennes familles du Canada, établie à Détroit, quand cette ville faisait partie de notre pays.

C'était une femme d’une intelligence très remarquable et d’une éducation supérieure. Elle a publié des « MÉMOIRES DE FAMILLE » qui contiennent une biographie de son mari. Rien n’est plus édifiant que ce petit volume, qu’on pourrait ranger parmi les œuvres de l’hagiographie contemporaine.

La paroisse natale de notre regretté collègue porte le nom de la petite rivière qui l’arrose, et aux bords de laquelle sont bâties l’église paroissiale et les rares maisons qui forment le village.

Sur la rive droite, à quelques pas d’un large pont qui la relie à la rive gauche, s'étend un long manoir faisant face à la rivière, et flanqué de jardins et de bouquets d’arbres.

C'est la maison paternelle où sont nés notre ami, et ses douzes frères et sœurs. Une suite de chambres en forme l'unique étage ; mais au-dessus s'ouvrent un grand nombre

de mansardes — ce qui permettait d'exercer une large hospitalité.

En face du manoir, un long quai borde la rivière, et sert à la fois d’abord pour les goëlettes et les petits bateaux à voiles, et de terrasse pour les promeneurs.

C'est un paysage charmant, calme, riant et poétique, mais sans horizons, sans pittoresque et sans grandeur.

Là se sont écoulés les années d’enfance de notre ami. Il y a goûté la vie de famille avec ses charmes reposés, sa douce gaîté et son heureuse insouciance du lendemain. Il y a grandi dans le bonheur que donne la vertu, dans les joies sereines qu’apporte la piété, entre un père et une mère qui étaient des saints.

Ce milieu et cette origine sont en harmonie avec la carrière qu’il a fournie, et avec l'uniforme élégance de son style, sans élans transcendants, et sans envolées vers les régions supérieures que fréquentent les aigles. La chaude atmosphère du foyer domestique explique en même temps son tempérament méridional.

Quand on causait avec lui, on le croyait volontiers du Midi, et même un peu de Tarascon.

Des fenêtres de sa chambre, l'enfant apercevait le dôme du collège de Sainte-Anne de la Pocatière, et c’est dans cette excellente institution qu'il fit ses études classiques. Il en fut l’un des plus brillants élèves.

Enclin par nature à se dévouer au bien de ses semblables, il se crut appelé d’abord à soigner les corps, et il étudia la médecine. Mais après deux années d’étude, il comprit que Dieu le destinait plutôt à prendre soin des âmes ; et le 5 octobre 1856, il était ordonné prêtre.

Dans les années qui suivirent, il fut successivement professeur au collège de Sainte-Anne, vicaire à Beauport, puis vicaire à la Basilique de Québec.

En 1872, une maladie des yeux qui alla toujours s’aggravant, et qui fut la grande épreuve de sa vie, le força d'abandonner

le ministère, et il consacra dorénavant tous ses loisirs aux travaux littéraires et historiques. Mais il n’avait pas attendu cette époque-là pour prendre sa place dans le monde des lettres.

Dès 1860, s'était produit à Québec, parmi la jeunesse des écoles, un mouvement littéraire bien prononcé.

Garneau, Chauveau, Crémazie et Taché, avaient auparavant ouvert la voie dans la conq''ête du domaine intellectuel. La semence jetée par eux dans le sol avait germé, et, sans les chercher ni les appeler, ils avaient formé des disciples.

Toute une pléiade de jeunes talents s'était élancée sur leurs traces, sous la double impulsion de l’amour des lettres et du patriotisme, sans autre ambition que de se faire un nom, et d’ajouter quelques rayons à la gloire nationale.

La carrière littéraire alors ne promettait absolument rien au point de vue pécuniaire ; et ceux qui y entraient devaient s'attendre à se coucher souvent sans souper. Mais qu’avaiton besoin de souper alors ? On vivait d’idéal, et cela nous paraissait une nourriture substantielle.

J'en parle en connaissance de cause, car je faisais partie de la jeunesse d’alors, et j’affirme que c'était le beau temps, au risque de passer pour un «laudator temporis acti ».

Notre dernier souci était la question d’argent, et négligeant l'étude des professions dans lesquelles nous étions entrés, nous consacrions nos veilles à construire de belles phrases, à arrondir des périodes, et à scander des vers.

Hubert Larue, Louis Fréehette, Pamphile Lemay, Louis-P. Turcotte, Ernest Gagnon, Joseph Marmette, A. Decelles, Buies, Faucher de St-Maurice, Nap. Legendre, Benjamin Sulte, Oscar Dunn rêv.:?nt tous de lauriers littéraires. J’en oublie sans doute, mais je ne puis pas oublier celui qui marchait en tête de ce groupe, l'abbé Casgrain.

Avouons qu'il n’était pas encore, à cette époque, entré dans sa vraie vocation. En parlant ainsi, nous ne voulons pas rappeler qu'il a étudié la médecine avant d’embrasser

l'état ecclésiastique. Nous voulons dire que, même dans la carrière des lettres, il ne s’est pas livré immédiatement à l'étude de l’histoire, qui devait pourtant donner à sa vie plus d'utilité, plus d'intérêt, plus de charme, et plus de renommée.

Son premier ouvrage publié en 1861 avait pour titre : « Légendes Canadiennes ». C'était une œuvre d'imagination, et un exercice littéraire. Le jeune auteur semblait y faire l'essai de ses facultés poétiques, et vouloir démontrer, qu'entre son genre de prose et la poésie, il n’y avait pas d’autre difiérence que la rime.

Mais les « Légendes » prouvaient surtout que le débutant avait une imagination qui manquait de mesure, et un goût exagéré pour les figures de rhétorique. Il y révélait des dons précieux et de remarquables aptitudes. Mais la maturité et la formation littéraire que donne l'expérience faisaient défaut. Le style exubérant de jeunesse était trop recherché, maniéré, chargé de couleurs, ennemi du naturel, de la simplicité et de la précision.

À cette époque, il manifestait des tendances aggressives et militantes. Or il se trouva que mes dispositions étaient semblables, et nous croisâmes le fer, je veux dire la plume.

Je viens de relire mes polémiques d'alors, surtout celles que j'ai signées « Jean Piquefort », et j'en regrette sincèrement les sévérités d’un caractère personnel ; mais quant à ce qui était critique littéraire proprement dite, je ne crois pas avoir beaucoup dépassé les limites permises à la satire.

C’est mon impression sincère, après avoir relu les « Légendes ».

Vers ce temps-là furent fondées à Québec les « Soirées Canadiennes », et l'abbé Casgrain en fut l'un des principaux collaborateurs. Puis il publia successivement quelques biographies dont il avait bien connu les personnages. C'étaient le chevalier Falardeau, F.-X. Garneau, notre historien national, G.-B. Faribault, et P. de Sales Laterrière.

C'est par là qu’il sortit du domaine de la fiction pour entrer dans celui de j'histoire.

Mais c'était l’histoire de ses contemporains, et c’est vers le passé qu'il ne tarda pas à se sentir attiré, Les vrais historiens font leurs délices de vivre avec les morts illustres.

Et, comme prêtre, il se tourna tout d’abord vers les saintes fondatrices de nos principales institutions de femmes. Il publia alors successivemeri ‘histoire de la vénérable Mère Marie de l’Incarnation, et *’': siire de l'Hôtel-Dieu de Québec.

Entretemps, il s’étai’ :..ayé dans la poésie, et il avait publié un petit volume d: vers intitulé « Les Miettes ». Mais la versification gênait son allure prince-sautière, et il revint à la prose, ce « mâle outil » que vante Louis Veuillot.

Après les «Soirées Canadiennes », le « Foyer Canadien », et, plus tard, le « Canada-français » ont tour à tour bénéficié de sa collaboration.

Travailleur infatigable et chercheur éclairé, notre illustre ami entassait les matériaux et les documents. et quand il avait épuisé nos archives, il allait en Europe y poursuivre ses recherches. Épris de la gloire de sa race et confiant dans ses destinées, il avait assigné comme but à sa vie de la faire mieux connaître et de la glorifier.

C'est dans ce but qu'il allait passer les hivers à Paris, et qu’il bouquinait dans les bibliothèques publiques et les archives de l'État.

En même temps, il y nouait des relations avec toutes les célébrités contemporaines, et il s’en faisait des amis. — Dans mes propres voyages en France, j'ai rencontré je ne sais combien d'hommes qui l’avaient connu, et qui me parlaient de lui avec admiration et amitié.

Ses recherches ne se bornaïent pas aux bibliothèques publiques. Elles s’étendaient aux archives privées et aux papiers domestiques des descendants des anciennes familles du Canada, retournés en France à l’époque de la conquête.

Il y fit des découvertes précieuses, et le gouvernement

de Québec a publié une volumineuse collection de documents, qui se composent uniquement des manuscrits trouvés par lui, en la possession des descendants du chevalier de Lévis.

Il a tiré grand parti de cette collection, dans son bel ouvrage en deux volumes in 8° intitulé : « Montcalm et Lévis ».

C’est la dernière et la plus remarquable de ses œuvres ; mais elle avait été précédée d’un autre ouvrage historique de grand mérite, couronné par l’Académie Française : « Un Pèlerinage au Pays d'Évangéline ».

A part tous ces travaux littéraires que je n’ai fait qu'in-

‘ diquer, il y : de nombreux écrits de l'abbé Casgrain qui sont disséminés un peu partout, dans les journaux et les revues. Ce sont des monographies, des critiques littéraires, études archéologiques, et des lettres.

Enfin, il a consacré les dernières années de sa vie à rédiger ses « Mémoires », qui doivent avoir beaucoup d'intérêt, mais dont nous n’avons pu prendre connaissance.

Cette brève esquisse historique doit suffire à vous convaincre, messieurs, que la vie de notre regretté collègue a été bien remplie. Ce n'était pas un oisif, et il n’a jamais voulu se reposer sur les lauriers qu’il avait moissonnés çà et là.

Le travail était pourtant pénible à ses pauvres yeux malades, mais il avait le zèle de l’apôtre, et la passion du patriote. Il croyait à sa mission littéraire, et il eut l’énergie de la remplir jusqu’au bout.

Examinons maintenant de plus près le mérite de son œuvre.

Celui qui croit écrire l’histoire en reproduisant, analysant, ou résumant des documents et des archives, en racontant les faits par ordre de date, sans en montrer l’enchaînement ni les leçons, celui-là commet une grave erreur, car il ne fait pas œuvre d’historien.

La vraie histoire n’est pas seulement une œuvre d’érudition,

mais une œuvre d'art ; et ce que l’art doit y mettre, c'est le mouvement et la vie.

Le passé est une chose morte. Mais il fut un temps où cette chose vivait, marchait, parlait, agissait. En la remettant sous nos yeux, l'historien doit lui rendre la vie, et son tableau ne peut être fidèle que s’il est animé.

Dans le véritable historien, il doit donc y avoir deux hommes — l’érudit et l'artiste. L’érudit apporte les matériaux, et l’artiste les choisit, les ordonne, les dispose, et leur donne le relief et le mouvement qu'ils avaient jadis.

Dans une histoire bien faite, il faut que tout soit rangé avec ordre et mis en pleine lumière. — Les événements doivent défiler comme des troupes qui passent en revue.

Les simples soldats, c’est-à-dire les menus faits, sont nécessaires pour former les cadres, mais ils n’absorbent pas le regard ni la pensée. L’attention va aux officiers-généraux, et aux manœuvres des régiments, c’est-à-dire aux événements importants qui font époque et qui en sont les traits distinctifs.

Est-ce à dire que l'historien doit négliger les détails ? Non; car il y a des détails dont la signification est importante, tantôt parce qu'ils dessinent les caractères et les physionomies, tantôt parce qu'ils donnent aux faits leur couleur locale, tantôt enfin, parce qu'ils éclairent les points obscurs.

Est-ce tout ce que doit faire l’historien ? — Pas encore. Il faut qu’il sache faire revivre non seulement les actions, mais les acteurs.

Or, c’est un grand art de savoir mettre ses personnages en scène, d’en tracer les portraits, et de faire connaître leurs idées, leurs sentiments et leurs passions.

Enfin, l’historien doit être doublé d’un philosophe qui puisse comprendre la leçon des événements et mettre en relief les enseignements, qui forment la philosophie de l’histoire.

L'abbé Casgrain n'’atteignit pas du premier coup ces sommets de l’art historique.

Nous l'avons dit, sa première œuvre, les « Légendes », révélait des dons précieux. Il avait le culte de la forme. Il aimait choisir ses mots, construire sa phrase avec soin afin de mettre sa pensée dans son meilleur jour. Et il avait raison ; car c’est ainsi qu'il faut écrire. Il en est des idées comme des femmes, le goût et l'élégance de leurs vêtements ajoutent beaucoup à leur beauté.

Mais il y faut du goût et même de la simplicité. Le choix des mots devient un défaut s’il est poussé jusqu’à la recherche. Et puis, il ne faut pas préférer les mots rares aux mots justes, ni viser constamment à l'effet que le choc des mots peut produire. Les formules pédantes choquent encore plus que les formules banales, et les images ne plaisent qu’autant qu'elles sont prises dans la nature.

L'auteur des « Légendes » avait méconnu ces préceptes, et les défauts de cette œuvre, que nous avons indiqués déjà, se retrouvèrent en quelques endroits de son « Histoire de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation ».

Certes, il y avait, entre les deux ouvrages, un contraste frappant, et le progrès de l'écrivain était considérable, Mais certaines pages trahissaient encore un culte exagéré de la phrase pour la phrase, et semblaient avoir été faites, moins pour exprimer des idées que pour l’harmonie des sons et le plaisir des yeux.

Ces fautes devinrent de plus en plus rares dans les ouvrages subséquents,et bientôt l'écrivain fut en pleine maturité.

En même temps que son goût d'artiste s’épurait, son trésor d’érudition s’enrichissait, sa pensée s'élargissait et s'élevait, son jugement se rectifiait, et l'historien modifiait sa méthode de manière à se rapprocher davantage des modèles.

Ces perfectionnements sont sensibles dans le « Pèlerinage au pays d'Évangéline ». — Mais on attendait mieux encore de cet historien dont la formation littéraire était maintenant complète ; et le public canadien ne fut pas déçu dans son attente.

MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)

nn

Page 1