VISION
UEL contraste! me disais-je, et en même temps
quel accord entre ce jour et demain! Aujourd’hui,
c'est la fête de tous les Saints, et c’est avec des
transports de triomphe que nous avons chanté ce refrain :
Ils moissonnent dans l’allégresse Ce qu'ils ont semé dans les pleurs.
Demain, c'est le jour des Morts, et dans l’église toute tendue de noir retentira, après le glas funèbre, l'hymne entrecoupée de sanglots du Dies Iræ.
Et je me sentais envahir par une angoisse immense à cette pensée : Tous les saints sont parmi les morts ; mais tous les morts ne sont pas parmi les saints !
La nuit était calme et sereine. La cité dormait dans le silence et la paix. Et je songeais à ces autres cités, qui sont aux portes de la ville, et qui sont plus silencieuses encore, quoiqu'’elles renferment une population plus nombreuse et plus dense — le peuple des morts.
Tout oppressé par le souvenir des nombreux habitants que je connais dans ces villes funèbres, je fermai mon livre, et je sortis, dans l'espoir que l’air frais de la nuit soulagerait ma tête brûlante de fièvre.
Je longeais le mur du Château-Frontenac lorsque minuit sonna aux liorloges du Parlement et de l’Hôtel-de-Ville. Les sons arrivèrent lentement, à des intervalles égaux, comme des glas funèbres ; et ils avaient à peine cessé lorsque la trompette de la Gloire du monument Champlain retentit. Son appel fut court mais éclatant, {uba mirum spargens sonum !
Alors, je vis un grand fantôme se lever de terre en arrière du Bureau de Poste, et monter lentement la colline de la Terrasse.
Il n'avait rien des apparences décharnées et rigides de la mort, rien de la nudité horrible et des os blanchis du squelette.
Son corps était glorieux, transparent, et semblait revêtu d'une chair vivante et lumineuse. Il était enveloppé d’amples vêtements blancs comme les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse ; mais les lignes de sa personne étaient indécises, car un brouillard léger, irisé par les rayons de la lune, flottait autour de lui.
Il s’approcha du monument Champlain, et le considéra longtemps, en en faisant le tour; puis il s’éleva de terre jusqu’à la statue du grand homme et sembla se confondre en elle en la revêtant d’une enveloppe lumineuse.
Quelques instants après, je l’aperçus accoudé à la balustrade de la terrasse regardant dans la direction de Notre-Damedes-Victoires.
Tout absorbé dans sa contemplation il se mit à parler à voix haute, et voici ce que j’entendis :
« Quel bonheur j’éprouve toujours à revoir ces lieux! Mais c'est à peine si je les reconnais tant ils sont changés.
» Comme tout ce qu’il y a de matériel dans nos œuvres se défait et tombe en poussière ! Que sont devenus « mon
habitation », ma chapelle, mon fort ? Il n’en reste plus que des atomes perdus dans le sol.
» Mais tout ce qu'il ÿ avait d'idéal et de surnaturel dans mon œuvre a survécu à toutes les puissances de destruction. L'immatériel seul subsiste et se perpétue, au milier des ruines que les siècles entassent !
» Que j'ai donc eu raison de m’attacher au surnaturel des choses, et d’asseoir ma fondation sur un principe qui défie les ravages du temps !
» Non seulement ce principe de vie a fécondé l’humble semence que j'ai jetée dans ce sol, et lui a assuré l'avenir. Non seulement il m'a donné la félicité dans le monde des âmes ; mais par un retour imprévu des choses humaines, il m'attire aujourd’hui la gloire sur terre et es applaudissements des hommes !
» Cela n'importe guère dans le monde où je vis; mais je m'en réjouis parce que cela sert à la glorification de Dieu ».…
En poursuivant son soliloque, Champlain — car le revenant, c'était lui — se dirigea vers le château-Frontenac.
Quand il arriva à la grande poterne arquée qui s'ouvre entre les deux ailes du château, il se trouva en face d’un autre fantôme glorieux qui en sortait.
«— Frontenac ! s’écria-t-il, et tous deux s'étreignirent dans une accolade chaleureuse.
— Je t’attendais, père, dit Frontenac. Cet admirable petit coin de notre chère Nouvelle-France devait irrésistiblement nous réunir cette nuit !
— Nouvelle-France ! c’est bien de ce nom que j'avais baptisé en effet cette terre choisie, où je voulais imprimer l'image C: la mère-patrie. Et quand j'en dessinais la carte, j'étais loin de penser que je travaillais pour l’Angleterre !
— Hélas!
— Îl ne faut pas dire «hélas »! n 5n cher ami, puisque Dieu l’a voulu. Ses décrets sont encore bien mystérieux pour nous, parce que nous ignorons l'avenir; mais Lui sait ce
qu'il fait et ce qui est mieux. Remarque bien, d'ailleurs, qu'il n'a pas détruit notre œuvre ; il l'a seulement modifiée. L'édifice est debout, et le nom inscrit sur la façade est seul changé !
— C'est y. !, je me glorifie toujours d’avoir repoussé l’amiral Phipps !
— Tu as raison, et quand tu lui as fait ta fière réponse, j'en ai tressailli au fond de mon tombeau.
» C'était ton devoir, et quand j'ai moi-même répondu aux sommations de David Kertk, j'obéissais à la même impulsion patriotique et au même devoir. Je fus moins heureux que toi, et je me souviens encore de mon poignant chagrin quand il me fallut capituler.
» Mais la Providence, qui m'avait tout enlevé, me rendit tout, trois ans après.
« Soumis désormais à sa volonté sainte, attendons avec confiance l’accomplissement de ses impénétrables desseins. Qui
sait ce que l'avenir réserve à nos descendants !..
En causant ainsi, les deux fantômes se promenaient sur la Terrasse, admirant la beauté des paysages qui les défendaient jadis contre la nostalgie, et se réjouissant des développements de jieur œuvre.
» — Tiens, disait Frontenac, c’est là-bas que les vaisseaux de Phipps avaient jeté l'ancre, et c'est ici que je reçus son parlementaire.
— Voici l'endroit, reprenait Champlain, en l’indiquant de la main, où j'avais bâti mon fort, et c’est au versant de cette colline que s'élevait à l'ombre de grands arbres la chapelle où je fus enterré.
— Et maintenant, tu dois te sentir grandir en voyant le splendide monument qui a remplacé ton vieux fort.
— Mon cher Frontenac, ce sont nos œuvres qui, en grandissant, rous font grandir avec elles.
» Qu'était Romulus quand il entoura d’un fossé sur la colline du Palatin l’humble habitation qui allait devenir
Rome ? — Un obscur aventurier. Mais une grande cité s'est élevée sur son tombeau, et ses habitants ont mis Romulus au rang des Dieux !
» Qu'étais-je moi-même quand je bâtissais «/’Habitation de Québec»? Un simple marin, inconnu du grand monde. Mais une illustre et belle ville a surgi des cendres de ma demeure ; tout un peuple s’est formé autour d'elle et ce peuple vient de me faire une apothéose !
— Allons donc voir l'obélisque de pierre qui s'élève au milieu des arbres du Jardin du Fort.
— Allons, répondit Champlain. Et les deux anciens gouverneurs se dirigèrent de ce côté.
Ils allaient monter l'escalier du jardin lorsqu'ils aperçurent le rlorieux vainqueur de Carillon descendre à leur rencontre.
sour-à-tour ils létreignirent dans leurs bras ; et leur transport fut tel qu'ils ne virent pas un quatrième personnage, debout derrière Montcalm
» — Quel est donc celui-ci? — demanda Frontenac, en l'apercevant.
— C'est mon vainqueur et mon ami, Wolfe, dit Montcalm. Ennemis dans la vie, nous sommes devenus des frères d:ns la mort, le même jour, dans la même bataille ; et maintenant le même monument redit à la postérité notre gloire commune. Et sur la terre arrosée de son sang et du mien, sa race et la nôtre fraternisent !
WOLFE
— Oui, et les deux races sont destinées à ne former qu'un seul peuple.
CHAMPLAIN
— Ah! général, votre vaillante épée n’est pas de force à trancher cette question, qui est encore un des secrets de l'avenir.
WOLFE — Cependar‘, mes amis, il me semble que l’histoire me
donne raison : la Providence a voulu et elle veut que Français et Anglais vivent ensemble et ne forment sur la terre canadienne qu'une seule nation. Vous vous êtes vainement défendus contre ses décrets : elle vous a fait entrer forcément dans la grande famille d’Albion, et nous devons nous traiter mutuellement comme des frères.