LE SOUCY, MADRIGAL
Si l’on vous donne un œillet, une rose, Je vous veux présenter aussy
Un triste et languissant soucy ;
Le sort ne me laisse autre chose;
Je souffre une telle douleur
De vous offrir la moindre fleur,
Qu'on verra dans votre couronne
Que je deviens ce que je donne.
(1) Lettre du 24 novembre 1679.
Le madrigal est signé: “ M. le marquis de Montausier.” Vous comprendrez sa plainte et l'emblème dont il enveloppe son triste hommage, quand vous saurez que depuis huit ans déjà il soupirait après une parole de Julie, qui lui permît d'espérer sa main. Je ne sais si les quatorze madrigaux qui représentent sa part dans ce concours eurent le don d’adoucir la cruelle; mais, en tout cas, le procédé était délicat, et l'hommage offert à Juiie Lucine d’Angennes, au jour de sa fête, le 22 mai 1641, n’était pas de nature à lui déplaire.
Cette constance dans une affection profonde et respectueuse, ces attentions si longtemps multipliées fléchirent enfin sa résistance, (1) et au bout de quatre ans elle accorda sa main à cet homme de mérite, qui avait été un vaillant militaire et qui occupa toute sa vie, dans le gouvernement du royaume, les charges les vlus honorables, jusqu’à celle de gouverneur du Dauphin, pendant que la duchesse, sa femme, devenait première dame d'honneur de la reine. La réputation de la duchesse a souffert de certaines complaisances, au moins de certains silences auxquels sa situation l'exposait au temps de la faveur de madame de Montespan; et l’on regrette que son élévation l'ait privée d’une gloire aussi pure que celle de sa mère, L’ambition et le souci de se maintenir en place sont un périlleux écueil aux plus belles natures, et il ne semble pas que “incomparable Julie” y ait pleinement échappé. Tenons-la toutefois, avec M. Cousin, pour “un esprit très rare, et au premier rang des femmes éminentes de
la première moitié du XVII siècle.”
(1) La religion protestante, dans laquelle était né le marquis, fut aussi un obstacle à l'agrément de Mlle d’Angennes ; cet obstacle disparut par l’abjuration du marquis.
Sa sœur, Angélique-Clarisse, la plus jeune des cinq, et seule restée dans le monde avec elle, — les trois autres entrées en religion, l’une, Claire-Diane, devenue abbesse d'Hyères, pour son malheur et pour la plus grande peine de sa famille, — n'était pas à beaucoup près aussi aimable qu'elle et que leur mère. La préciosité très légère de la marquise s’accusa sensiblement chez cette filleule de Mile Paulet, au point qu’on en faisait des gorges chaudes. Un gentilhomme, au dire de Tallemant, prétendait qu’elle s'évanouissait, lorsqu'elle entendait un méchant mot; un autre, lui parlant, hésita longtemps à prononcer le mot d'avoine et s’écria, au sortir de cette corvée : “ De par tous les diables, on ne sait comment parler céans.” (1)
Elle épousa, en 1658, M. de Grignan, qui devait, après un second veuvage, se consoler de sa mort, avec la fille de madame de Sévigné. C’était une enfant terrible, volontaire et capricieuse, qui, entre autres aversions, avait celle des longs sermons, si l’on en croit le bon Gtodeau, cet évêque de Grasse et de Vence, un des meilleurs amis de la famille, et l’un des plus assidus entre ces ecclésiastiques tout à la fois pieux et hommes de très bonne compagnie, que cette société comme il faut était heureuse d'associer à ses divertissements distingués.
Il nous faut maintenant prendre congé de cet aimable et beau monde, Je ne sais si j’ai réussi à vous le faire aimer tel qu’il le mérite, dans cet essai d’évocation qui l’a fait, ce soir, défiler si rapidement sous vos yeux. Il ne me platt pourtant pas de le quitter au seuil de ses salles de fête, au
(1) Tallemant, Historiettes, t. 2, p. 251.
milieu de quelque réunion brillante ou d’une discussion animée sur le mérite respectif de la Belle Matineuse de Malleville et de celle de Voiture, ou du sonnet de Voiture à Uranie, comparé à celui de Benserade sur Job. Je voudrais m'arrêter sur une impression plus sérieuse et plus profonde, qui rattacherait cette superficielle étude à quelque point de vue élevé de la vie humaine et de la destinée chrétienne ; et il me semble la trouver dans une petite scène d'intérieur de la vie déclinante de la noble marquise.
C’est après 1652. Elle a dépassé soixante ans. Elle est entrée avant dans cet âge où une femme qui n’a pas autre chose que de la beauté et du monde, voit peu à peu les admirations et les attentions s'éloigner d’elle, et son cœur, s’il n’a pas en lui quelque bien plus profond, regretter, sans les remplacer, les hommages et les amusements disparus. Son gendre et sa fille, les Montausier, viennent de compléter, dans l’hôtel maternel, un appartement sompteux et commode, qu’ils habiteront avec leur fille, et le premier soir de leur installation, la duchesse donne à souper à sa mère et à ses deux sœurs, l’abbesse de Saint-Etienne de Reims et la future raadame de Grignan, qui servent leur mère. Le deuil les environne et pèse sur leur âme : celui de l'enfant, enlevé si jeune par une horrible maladie ; celui du fils aîné, mort bravement dans une glorieuse bataille, au service du roi; celui, plus récent et plus désolant, de l'époux si tendrement, si fidèlement aimé, pendant une union de cinquante années, étroitement et profondément vécue à deux, et le pénible souvenir, qui la hante toujours, de cette fille orgueuilleuse qui scandalise le cloître et le monde par ses prétentions et ses révoltes.
Et pourtant cette femme a été belle et elle l’est encore. Elle
a inspiré des affections profondes, des fidélités inébranlables. Elle à régné sur les esprits et sur les cœurs de deux générations d'hommes élégants, chevaleresques, spirituels, empressés à ses pieds, pour qui ses désirs étaient des ordres, ses sourires des encouragements et des récompenses ; de femmes aimables, séduisantes, admirées et adorées comme elle, heureuses de devoir à son hospitalité une partie de leur succès, d’accepter son amitié comme une faveur et de l’admirer elle-même sans réserve et sans jalousie.
Et maigré toute cette gloire, et cette royauté véritable, et les restes de splendeur qui illustrent encore sa demeure, elle sent les années qui courbent son front, les infirmités qui endolorissent ses membres, la mort qui s’approche et qui v'endra bientôt coucher ses restes inanimés sur ce lit majestueux de la “ chambre bleue”, où elle a reçu, comme sur un trône, des hommages que plus d’une reine eût enviés.
Cet envers et ce déclin des splendeurs mondaiïines ont leur tristesse, leur charme et leur vivifiante leçon.
Leur tristesse, parce qu’ils nous saisissent par ce vide et ce néant que l’on sent au fond de tout ce qui brille et passe, et par l’impression que le monde et la vie entière ne sont qu’un vaste palais qui s’effrite et dont nous sommes nous-mêmes comme des commencements de débris. Leur charme, parce qu’ils nous révèlent derrière la scène, où les acteurs et les figurants s’agitent et paradent aux yeux du parterre, certains coins discrets, intimes, profonds, où les âmes hautes et pures se recherchent et se rencontrent, dans la joie d’épanchements qui consolent des deuils et des épreuves, et qui fortifient pour les œuvres sérieuses d’une existence qui ne saurait avoir en elle-même sa raison d’être et son aboutissement. Leur vivi-
fiante lecon, parce que, l’on voit, dans une vie tout entière inspirée par l'amour du vrai, du bien et du beau, l'importance d'élever ses désirs et ses espérances au-dessus de soi, de les prolonger au delà des bornes d’r étroit individualisme.
Dans madame de Rambouillet, dans son hospitalité, dans sa société, ce que nous admirons, ce que nous aimons encore, après deux siècles, c’est ce qu’elle à fait pour les lettres et les mœurs, pour l'élévation et l'amélioration morale de ses contemporains, d’abord, des siècles suivants, ensuite, puisque les siècles se fondent ensemble et se prolongent par les idées, les mœurs et les progrès qu’une génération transmet à la suivante.
A ce titre, elle a été une femme de bien, une grande Française, et nous devons, en gardant respectueusement sa mémoire, nous efforcer d’imiter son amour éclairé et délicat des lettres et de la politesse. Ce faisant, nous ferons une œuvre bienfaisante à nos contemporains comme à nos descendants. Nous ferons, comme elle, œuvre de bons Francais et de bonnes Françaises, et, dans la meilleure acception du mot,
œuvre d’“ honnêtes gens ”.