MAROTTE
Par ma foi! je ne vois point quelle bête c’est ià ; il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende.
CATHos.
Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez-vous bien d’en salir la glace par la communication de votre image.
Vous avez reconnu Molière, dans une scène de ses Pré-
cieuses ridicules, (1) et du coup je vous ai présenté deux spécimens achevés de cette espèce de femmes singulières, qui ont fleuri dans la seconde moitié du XVIIe siècle, et à qui la verve impitoyable du grand comique a porté ces coups formidables qui ont commencé leur déchéance dans l’estime des Contemporains, tout en perpétuant le souvenir de leurs travers pour l’amusement de la postérité,
Je ne viens pas ce soir esquisser leur histoire ou vous amuser à leurs dépens : ce serait d’une méchanceté trop facile et d’une utilité discutable, car personne d’entre vous, que je sache, n’est tenté d’imiter leurs ridicules et de verser dans leurs excès : les excès de la manie littéraire sont pour longtemps encore, sans doute, un de nos moindres dangers. Mais je dois, en apportant devant vous le nom de l’hôtel de Rambouillet, écarter un souvenir qui s’y est obstinément attaché dans lesprit de la postérité, bien qu’une critique éclairée ait toujours eu soin de l'en dégawer,
Aux yeux même de plusieurs d’entre vous, peut-être, la demeure de la célèbre marquise apparaît comme le paradis des précieuses et des précieux ridicules du grand siècle, une sorte de serre chaude où, à la faveur d’une politesse maniérée, d’une galanterie obséquieuse, se serait développée une végétation littéraire Iuxuriante et bizarre, faite de compliments étirés, de périphrases entortillées et baroques, de pointes laborieusement effilées, de rapprochements d'idées et de mots forcés, de roucoulades alanguies et banales, d’enthousiasmes factices, Cette végétation, en effet, a largement envahi, au
(1) Molière, Les Précieuses ridicules, acte I, scènes VI et VII.
mépris du bon sens et du bon goût, un grand nombre de ces salons, de ces “ réduits ”, de ces “alcôves ”, le ces “ruelles”, qu’un vif amour des lettres, de la politesse, de la singularité, et même ce besoin, cette rage d'imitation qui fait le fond de la vie mondaine, multiplièrent à l’envi dans la période de paix et d’unification politique qui fit suite aux guerres civiles et à l’ébranlement du système féodal, qui avaient marqué l’époque précédente.
Mais l’hôtel de Rambouillet n’est pas seul n1 principalement responsable de ce désordre et de cet abus; il ne l'est pas plus que les grands écrivains qu’il écouta et applaudit, ne le sont des défauts et des sottises de leurs imitateurs médiocres. Aussi, lorsque Molière, en 1659, fit représenter son étincelante satire, la compagnie du noble hôtel fut aux premières places pour l’applaudir, et l’auteur, dans la préface de sa pièce, eut-il soin d'indiquer la différence marquée et très juste qu’il établissait, à lexemple de Somaize, entre les “ véritables précieuses ” et les “ précieuses ridicules.”
Nous allons donc, ce soir, fausser compagnie à ces pecques, dont l’abbé de Pure, un de leurs premiers adversaires, dans son curieux livre de !« Prétieuse ou le mystère des ruelles, a dit fort peu respectneusement : “C’est un animal d’une espèce autant bizarre qu'inconnue. Les naturalistes n’en disent rien, et nos plus anciens historiens ni même nos modernes n’en ont point encore fait de mention. Comme on découvre tous les jours des astres au ciel et des pays inhabités sur la terre, la Prétieuse fut introduite à peu près en vogue la mesme année qu'ont eut déclaré de prendre la macreuse pour poisson et d'en manger tout le caresme. On fut surpris à l’abord d’une chose de si belle apparence, et on
la reçut avec toute l'estime que notre nation a pour toutes les choses nouvelles. Chacun tâcha de s’en fournir ou du moins d’en voir. On dit qu’elles ne se forisaient que d’une vapeur toute spirituelle qui, se tenant par les douces agitations qui se font dans une docte ruelle, se forme enfin en corps et compose la Prétieuse...Je m'en vais vous dire comment j’ay conceu, La Prétieuse n’est point la fille de son père ni de sa mère ; elle n’a ni l’un ni l’autre; elle n’est pas non plus l’ouvrage de la nature sensible et matérielle ; elle est un précis de l'esprit, un résidu de raison. Comme la perle vient de l'Orient, ainsi la Prétieuse se forme dans la ruelle...Il est impossible de savoir comment la chose s’est rendue si commune, Il n’est plus de femme qui n’affecte d’avoir une Prétieuse,ou pour se mettre en réputation, ou pour avoir le droit de censurer autrui et de se tirer de la jurisdiction des connoisseux et des raisonnables.”
Comment, en effet, “cet animal d'espèce autant bizarre qu'inconnue” devint-il tout à la fois si connu et partant si commun, je vous l'ai appris en deux mots, en vous nommant l'engouement littéraire et l’esprit d'imitation, naturel à un sexe prompt, en raison de sa délicatesse, de sa souplesse, de sa sensibilité, de sa finesse et de sa vanité, à s’assimiler les idées et les facons qui le séduisent par leur excellence ou simplement par leur rareté.
D'où, pour parler comme Molière, lorsque l'esprit, le goût et une saine direction font défaut, ces “ vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait,” ces “excellentes choses sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés. ”(1)
(1) Molière, Préface des Prévieuses ridicules.
J’ajouterai donc avec lui: “les véritables précieuses auraient tort de se piquer, lorsqu'on joue ” — ou qu’on rappelle—“ les ridicules qui les imitent mal ;” car une précieuse et un précieux n'étaient, dans l’acception première du mot, qu'une femme et un homme qu’on appellerait aujourd’hui distingués, c’est-à-dire qui, ayant de la valeur, du prix, en sont estimés précieux, au-dessus du commun.
“ Chaque siècle, dit M. Cousin, se fait un idéal de distinction à son usage. Deux caoses pourtant y entrent presque toujours, deux choses en apparence contraires, qui ne s’allient que dans les natures d'élite, heureusement cultivées: une certaine élévation dans les idées et dans les sentiments, avec une extrême simplicité dans les manières et dans le langage.
“ La grandeur était en quelque sorte dans l’air dès le commencement du XVIT*siècle. La politique du gouvernement était grande, et de grands hommes naiïssaient en foule pour l’accomplir dans les conseils et sur les champs de bataille. Une sève puissante parcouraïit la société française. Partout de grands desseins, dans les arts, dan: les lettres, dans les sciences, dans la philosophie. Descartes, Poussin et Corneille s’avancaient vers leur gloire future, pleins de pensées hardies, sous le regard de Richelieu. Tout était tourné à la grandeur. Tout était raide, même un peu grossier, les esprits comme les cœurs. La force abondait; la grâce était absente, Dans cette vigueur excessive, on ignorait ce que c'était que 1e bon goût. La politesse était nécessaire pour conduire le siècle à la perfection. L’hôtel de Rambouillet en
tint particulièrement écoie.” (1)
(1) Cousin, {a Jeunesse de Madame de Longueville, 10° édit.,t. I, n. 122.
Cette distinction de bon aloi, dont M. Cousin constate avec tant de justesse le besoin et les causes à cette époque, se confondait avec cette qualité de “honnête homme,” que Ménage —-un honnête précieux — dépeint ainsi : “Etre honnête homme, c’est n'être point prévenu, avoir du discernement, juger bien des choses, avoir lesprit et le cœur droits; c’est louer avec chaleur un concurrent et son ennemi dan; les choses où il est louable ; c’est le cond: mner sans aigreur et sans emportement, quand il est condamnable ; c’est enfin ne pas exagérer le mérite de son ami et ne pas soutenir ses sottises.”
La Bruyère, avec cette note d’exagération dont se départ rarement un portraitiste qui pratique fréquemment la caricature, ajoute cette ombre au portrait du bon Ménage : “ Souvent, pour obtenir le titre d’honnête homme, il suffit d’avoir un train nombreux, de superbes équipages, une belle livrée, un nom de terre et beaucoup de suffisance. L’honnête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins. L’honnête homme est celui dont les vices ne sont pas scandaleux.”
On pourrait prendre une moyenne entre ces deux appréciations extrêmes, pour juger de la manière dont la société de l'hôtel de Rambouillet réalisa la notion de cette honnêteté, si haut prisée par les bons esprits de l’époque. Cette société, sans doute, était communément croyante et chrétienne ; mais elle était humaine, elle était mondaine. Elle ne se recrutait pas, à la manière des couvents, de gens qui se réunissent pour pratiquer en commun loraison mentale et l’observance des trois vœux. Il ne faut donc pas s'étonner si l’on y relève quelque petit scandale, des potins de salon, que M. Tronson n'aurait pu couvrir de l’autorité des deux conciles d'Orange,
des rivalités et des animosités littéraires ou galantes que M.
Olier aurait reprochées à ses paroissiens, le P. Joseph et S$. Vincent de Paul à leurs pénitentes.
Mais madame de Rambouillet a eu linsigne honneur et l’inappréciable mérite de créer, par son influence personnelle et le caractère de ses réunions, une réaction nécessaire et durable contre la dépravation des mœurs, la grossièreté et l’imperfection du langage, qui déshonoraient alors le grand monde et la cour.
La cour, c'était celle du Béarnais, ce roi tout à la fois guerroyeur, spirituel, très sensé et très sensuel, qui savait mêler d’une mesure à peu près égale les soucis d’une politique extérieure large et suivie, d’un gouvernement intérieur avisé et yaternel, à des habitudes persistantes de plaisir, que Ménage n'aurait peut-être pas refusées à son honnête homme, mais qui ont laissé sur la vie de ce grand prince une tache qui a fait suspecter par quelques-uns la sincérité de sa conversion,
Avec ses compagnons de guerre et de plaisir, qui n'avaient pu prendre, au hasard de la vie des camps, l'habitude du beau langage, du savoir-vivre et du respect des femmes, ce prince égrillard, ces courtisans délurés, ces grandes dames et ces dames d'honneur, plus où moins indulgentes à une licence où elles trouvaient parfois leur compte, ne pouvaient plaire au cœur chaste et délicat, à l'esprit élevé et noble de Catherine Pisani, épouse de Charles d’Angennes, marquis de Rambouillet,
Fille unique de Jean de Vivonne, marquis de Pisani et de Julia Savelli, elle devait au sang de sa mère Ia grâce, la finesse et l'enthousiasme de ce peuple gâté de Dieu, qui, sous
un ciel caressant, au milieu des aspects toujours variés et riants
d’une riche nature, respire avec la vie l’amour des belles choses, emplit ses cités des œuvres de ses artistes, et qui, durant deux siècles, a servi d’intermédiaire entre le monde ancien et le moderne, entre l’Orient grec et l’Europe méridionale et occidentale, pour faire fleurir les belles-lettres et les beauxarts au sein d’une société rude encore des habitudes de la vie féodale.
Elle appartenait par son grand-père maternel à l’antique femille des Savelli, qui comptait au nombre de ses illustrations deux papes, des cardinaux, la possession plusieurs fois séculaire de la charge de maréchal perpétuel de l'Eglise et de gardien du Conclave, confiée à l’un de ses membres, sans oublier cette vaillante et pieuse vierge Lucine, immortalisée, au premier siècle chrétien, par son dévouement aux saints martyrs et par l'asile qu’elle donna, dans son pré de la voie d’Ostie, à la dépouille de l’apôtre S. Paul.
Sa grand’mère, Clarisse Strozzi, était fille du maréchal de ce nom, dont la famille, alliée à celle des Médicis et illustre en Italie, y avait compromis sa fortune, en s’attachant à Catherine de Médicis et en suivant le parti de la France,
C’est cette princesse qui fit le mariage de sa mère, Julia Savelli, déjà venve de Louis des Ursins, des princes d’Ascoli, avec Jean de Vivonne, seigneur de Saint-Goard, premier marquis de Pisani, sénéchal de Saintonge, grand cordon de l’ordre du Saint-Esprit, ambassadeur en Espagne et à Rome. Il avait alors soixante-trois ans ; c'était en vérité un “très honnête homme,” dans toute la force du terme. Ce mot d'Henri IV, qu'il avait fidèlement servi dans les camps et à la cour, vaut un long panéeyrique : “Quand
j'ai voulu faire un roi de mon neveu ”’—le jeune prince
de Condé, —‘ je lui ai donné le marquis de Pisani ; quand j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin. ”
Sa mère était digne d’un tel époux. Lorsque son mari revint en France, pour mettre son épée au service d'Henri IV, aux prises avec la Ligue, elle demeura seule à Rome et, femme énergique et très instruite des affaires d'Italie, elle y continua en quelque sorte, avec le cardinal d’Ossat, l’ambassade de son mari, dont elle transmit les traditions à son successeur. (1)
Ces détails ne sont pas inutiles : ils expliquent le caractere, la vie, le rôle social de madame de Rambouillet, Faites-la naître d’une famille de petite noblesse ou de la bourgeoisie, grande ou petite, de son siècle ou d’un autre, donnez-lui des dons brillants, et vous aurez encore une femme de talent, une femme de mérite, une femme distinguée, une Maintenon, si vous voulez, une Rolland, une d’Abrantès, une de Staël, mais vous n'aurez pas la femme de très grand air et de très grand monde que fut madame de Rambouillet,
Il faut ajouter que son mariage, à ce point de vue, fut heureux et servit bien sa destinée,
Charles d’Angennes, marquis de Rambouillet, baron de Talmont, seigneur d'Arquenay, vidame et sénéchal du Mans, était, lui aussi, un fort “honnête homme.” C'était, nous dit M. Cousin, d’après Taïlemant, “un personnage à tous égards considérable, qui avait été bien avec le maréchal d'Ancre et fut encore mieux avec le cardinal de Richelieu, de beaucoup d'esprit, d’une assez grande fierté, de peu d'ordre en ses
affaires, et dépensant fort noblement sa fortune, (2)
(1) Livet, Précieux et précieuses, p. 8S.
(2) Cousin, la Société française au X VII: siècle d'aprèsle Grand Cyrus de Mile de Seudéry, t. T, p. 269,
Il était lui-même des mieux apparentés, Son père, Nicolas d’'Angennes, ami éclairé des lettres, chargé successivement de plusieurs ambassades remplies avec succès, avait tenu la vice-royauté de Pologne, en attendant qu'Henri III prit possession du trône; sur ses huit oncles, il comptait un cardinal et six ambassadeurs, comme il le fut lui-même en Piémont et en Espagne.
Un homme de ce mérite, ayant douze ans de plus que sa femme, âgée de onze ans et quelques mois, lorsqu'il l’épousa, en janvier 1600, comprenait assez son rôle et son devoir de mari, pour travailler ou tout au moins se prêter au développement de sa jeune femme et au complément de son éducation, car il n’était pas obligé de croire, avec un de ses futurs biographes, qu’elle était dès lors “tout élevée. ? (1)
Cette conviction de son seigneur et maître permit à la petite marquise d'apprendre beaucoup de choses utiles à une femme de son rang, entre autres l'italien, l'espagnol, l’histoire, l’éloquence, Elle aurait appris le latin, sans une maladie qui coupa court à ses débuts dans cette étude, et peut-être le piano, si cet instrument de supplice eût alors existé, et s’il eût été admis par la bonne société de son temps comme un accompagnement obligé des conversations de salon.
En revanche, elle entendait assez l'architecture et le dessin pour avoir pu tracer elle-même les plans de son superbe hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Du moins, M. Livet, sur la foi de deux habitués de la maison, nous l’apprend en ces lignes : “La marquise, qui faisait en se jouant, dit Voi-
ture, des dessins que Michel-Ange n’eût pas désavoués,
(1) Livet, Précicux et précieuses, t. I, p. 90.
mécontente de tous les projets des architectes, entreprit de réformer l'architecture. Jusque-là, on avait suivi des règles bien simples pour les bâtiments de ce genre: “On ne savait que faire une salle à côté, dit Tallemant, une chambre de l’autre, et un escalier au milieu.” Un soir, paraît-il, que la marquise était fort préoccupée de son idée favorite : “ Vite, vite, s’écria-t-elle, du papier ! j'ai trouvé le moyen de faire ce que je voulais.” C'était l’euréka de larchitecture civile, C’est d’elle, nous dit l’auteur des Historiettes, qu’on a appris à mettre les escaliers dans un des angles du corps principal de bâtiment, pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges, et vis-à-vis les unes des autres... C’est la première qui s’est avisée de peindre une chambre d’autre couleur que de rouge ou de tanné.” (1)
Cet hôtel fut une des merveilles de l’époque et l'admiration du tout-Paris d’alors.
Sauval, dans ses Antiquités de la ville de Paris, Va décrit dans le plus grand détail. Mlle de Scudéry, dans la septième partie du Grand Cyrus — le “Grand Cyr” de la Marotte de Molière, — Mlle de Montpensier, dans son Histoire de la princesse de Paphlagonie, s'attachent surtout à la description de la “ chambre oleue,” cette célèbre chambre à coucher de la marquise, tendue de “ velours bleu, rehaussée d’or et d'argent,” qui fut son véritable salon et le centre intime de ses réunions. Car à cette époque, hors les très grands hôtels, en dehors d’une salle basse où se faisaient les réceptions cérémonieuses, la pièce où l’on recevait les habitués et les
intimes était la propre chambre de la dame de céans, d’où ces
(1) Livet, Précieux et précieuses, p. 7.
noms de “ réduits,” “ d’alcôves,” “ de ruelles,” “ d’alcôvistes,” “ d’introducteurs de ruelles, ” et autres que vous relevez à chaque page des ouvrages relatifs à l’histoire littéraire de cette société,
Voici la description de Mlle de Scudéry, dans la peinture qu’elle a consacrée au palais de Cléomire : “Tout est magnifique chez elle et même particulier ; les lampes y sont différentes des autres lieux; ses cabinets sont pleins de mille raretés qui font voir le jugeinent de celle qui les a choisies, L'air est toujours parfurr.é dans son palais ; diverses corbeilles magnifiques, pleines de fleurs, font un printemps continuel dans sa chambre, et le lieu où on la voit d’ordinaire est si agréable et si bien imaginé, qu’on croit être dans un enchantement, lorsqu'on y est près d’elle.”
Mile de Montpensier renchérit encore sur son émule,
Dans son roman, la noble marquise est plus qu’une grande dame de Tvyr: ce n’est ni plus ni moins qu’une “déité ”, Minerve, la déesse d'Athènes; et son alcôve devient une grotte, voire même un “antre ”, qu'elle décrit ainsi d’un pinceau amoureux: “Je la crois voir dans un enfoncement où le soleil ne pénètre point et d’où la lumière n’est pas tout à fait bannie. Cet antre est entouré de grands vases de cristal, pleins des plus belles fleurs du printemps, qui durent toujours dans les jardins qui sont auprès de son temple, pour lui produire ce qui lui est agréable, Autour d’elle, il y a force tableaux de toutes les personnes qu’elle aime; ses regards sur ces portraits portent toute bénédiction aux originaux. Ilya encore force livres sur les tablettes qui sont dans sa grotte ; on peut juger qu’ils ne traitent de rien de commun...On n’entre dans ce lieu que deux ou trois à la fois, la confusion lui
déplaisant, et le bruit étant contraire à la divinité, dont la voix n’est d'ordinaire éclatante que dans son courroux ;… celle-ci n’en à jamais: c’est la douceur même.”
Ces lignes furent écrites l’année même de la représentation des Précieuses ridicules.
Leur légère préciosité justifie quelque peu la satire de Molière, Si la petite-fille d'Henri IV, l'intrépide frondeuse qui avait fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi, son cousin, donnait l’exemple de cette mignardise, jugez de la langue du menu fretin des ruelles. A cette date, madame de Rambouillet, âgée de soixante et onze ans, affaiblie par de nombreux chagrins domestiques et de longues infirmités, n’était pas responsable des excès qui se commettaient au sujet de sa personne et de sa “ grotte.” Son règne mondain et l’âge d’or de son salon avaient pâli, comme les tentures bleues de son cénacle.
Avant son mari, ses deux fils étaient morts, l’un, le marquis de Pisani, tué à Nordlingen, sous les ordres du grand Condé, le héros de toute la jeune noblesse; l’autre, ravi, encore enfant, par la peste à l’amour de sa mère et de sa sœur aînée, qui s’enfermèrent dans sa chambre et le soignèrent avec un dévouement qui provoqua l'admiration de toute leur société, comme sa mort et celle, plus tard, de son aîné, provoquèrent beaucoup de condoléances en vers, de la part des lettrés de leur cercle.
Voiture, l’ami du jeune homme, fit défaut à ce devoir. Il croyait que la douleur d’une mère demande d’autres consolations, et il se défendit de l’indiscret reproche que lui en faisaient Tallemant et d’autres, par ces paroles qui montrent
qu’il était à l’occasion homme de cœur autant que d'esprit:
L'HOTEL DE RAMPBOUILLET, 273
“ Ce que vous désirez de moy est fort juste, et plût à Dieu qu’il me fût possible !.. Si je puis, je feray ce que vous me conseillez, et ce que mon devoir m'ordonne, A cette heure, vous me pardonnerez bien, si je dis: Wùl nisi flere licet… Je feray pourtant tous mes efforts pour satisfaire madame de Rambouillet, à qui je dois plus qu’à tout le reste du monde ensemble...”
Cette anecdote est caractéristique ; elle peint à quel excès la préoccupation littéraire tenait tous ces beaux esprits, jusque dans l’ordre des sentiments les plus profonds et les plus simples. Tout, pour eux, était prétexte à littérature.
Un autre détail à signaler, c’est la constance de l’attachewent et de l'admiration que madame de Rambouillet sut inspirer à ses amis et à ses admirateurs et, ce qui n’est pas un mince éloge, à ses admiratrices même.
Vous avez entendu en quels termes de respect parlent d'elle Mlle de Scudéry, la plus illustre des précieuses de la première décadence, et Mlle de Montpensier, qui était une personnalité. Leur témoignage n’est qu’une note dans le concert d’hommages qui entoura sa vie.
Pour vous expliquer cette unanimité, je vais vous citer en entier le portrait que M. Livet a pu tracer d'elle en toute fidélité, après ses études consciencieuses sur les choses de sa famille et de sa société. “Il y a dans son existence un côté brillant qui nous la montre au milieu d’une cour choisie, empressée autour d'elle, fière d’y être accueillie, attentive à s’y maintenir, heureuse d'obtenir les suffrages de son goût délicat ; d’un autre côté, dans une ombre obscure que percent à peine les puissants rayons de sa vie publique, j'apercois une femme vivant auprès de son mari, dans son intérieur muré
aux profanes, une mère entourée de sa nombreuse famille, éprise des joies intimes de son foyer, vaillante à supporter les chagrins sans nombre qui l'ont visitée et dout sa constance courageuse dérobait à ses amis le secret et les amertumes, C’est toujours une nature exquise et fine, une sensitive que blesse tout ce qui la touche sans ménagement, tout ce qui est violent ou heurté, une lumière trop vive, le froid, la chaleur, comme une parole trop rude ou un sentiment peu délicat; difficile dans le choix de ses amis, sincère, fidèle, indulgente pour eux; si belle, qu’elle commandait l'amour; si digne, qu'elle le faisait taire; si pure, qu’elle ne soupconnait jamais les passions qu'elle inspirait; si bonne, qu’elle put faire le bien sans trouver d’ingrats ; noble et sainte femme dont le regard, comme le charbon du prophète, purifiait autour d’elle les cœurs et les lèvres et dont la médisance n’osa jamais s’approcher.” (1)
Ajoutez à cet éloge d’un écrivain de notre siècle, ces paroles de Tallemant des Réaux, le plus impitoyable chroniqueur de son temps: “Il n’y a pas au monde une personne moins intéressée ; elle passe bien plus avant que ceux qui disent que donner est un plaisir de Roi, car elle dit que c’est un plaisir de Dieu. 1] n’y a pas d'esprit plus droit... Jamais il n’y a eu une meilleure amie.” (2)
Et vous aurez le secret de cette royauté mondaine sans conteste, sans jalousie et sans interrègne ; et vous comprendrez, en vous rappelant sa haute :: issance et celle de son mari, leur grande fortune, leur installat = somptueuse dans leur hôtel de Paris et dans ce princier cuaveau de Rambouillet
(1) Livet, Précieux et précieuses, p, 2.
(2) Historiettes, t. 2, p. 233.
qui avait vu mourir Francois I[*; vous comprendrez qu'ils aient pu s’écarter de la cour sans se l’aliéner, et s'éloigner, sans l’indisposer, du monde qui briguait l'honneur de figurer chez eux.
Il n’était pas requis, pour y être admis, de porter blason et de tenir haut rang dans le monde. La noblesse de l'esprit du savoir et du langage compensait largement l'absence de l’autre. Ce fut une heureuse anticipation, toute de bon vouloir et de libre initiative, du rapprochement des classes, imposé deux siècles plus tard par la Révolution française, un effacement de “l'inégalité choquante qui séparait”, dit précieusement le précieux Georges de Scudéry, “ ceux dont la plume était au chapeau de ceux qui la maniaient comme une arme.” (1)
L’entourage féminin de lillustre marquise la seconda puissamment dans cette heureuse réforme. Les femmes furent l'instrument intelligent et nécessaire de cette transformation sociale qui consista surtout, disent ses historiens, à débrutaliser les mœurs et à dévulgariser la langue.
“ Elles seules, remarque justement M. Livet, purent obtenir des hommes des manières plus délicates et un langage épuré; mais en même temps qu’elles durent se faire rechercher par le charme de leur conversation, elles eurent à faire désirer, en le rendant difficile, l'accès auprès d'elles et à commander le respect par la pureté de leurs mœurs. Elles avaient donc elles-mêmes à se réformer.” (2)
Cette réforme trouva chez la marquise de Rambouillet son premier point d'appui.
(1) Livet, Préface au Dictionnaire des nrécieuses de Somaize.
(2) Précieux et précieuses, Introduction, p. IX.
Je ne dis pas que la fragilité humaine et la mondanité ne trahirent pas quelquefois ses bonnes intentions et son zèle délicat ; mais ces échecs et ces mécomptes sont inséparables de toute entreprise humaine, et jamais on ne put reprocher à cette digne femme d’avoir été la complice ou la confidente d’intrigues et d'aventures dont la souillure, en déshonorant les coupables, aurait pu flétrir le bon renom de sa loyale et généreuse hospitalité.
Jetons maintenant un coup d’œil sur les plus connus de ses hôtes et sur les divertissements habituels de sa maison.
N'oublions pas que sa période la plus brillante et la plus active flotte entre les dates approximatives de 1612 et de 1645, entre son installation dans son bel hôtel et les années qui virent le mariage de sa fille aînée, la mort du jeune marquis, son fils, et les préliminaires de la Fronde. La guerre civile dépeupla ses salons au profit des camps volants et des combats de barrières, jetant dans les deux partis maint galant cavalier, devenu lieutenant de M. le Prince ou de M. de Turenne, mainte reine de salon, transformée en amazone et plus souvent en intrigante infatigablement zélée. Mais, pendant sa période de gloire, la noble demeure vit défiler toutes les illustrations de la noblesse, de la magistrature, des sciences, des lettres et des arts.
Le grand nombre y défila. Une élite s’y attacha : ce fut le cercle des habitués, des intimes, le “ rond, ” ce rond dont Voiture, d’après Tallemant, était l’âme. Dans ce cercle même, il y avait des assidus et des visiteurs moins fréquents, de très intimes amis et d’autres d'attache moins étroite, comme dans tous les ccreles, Nous ne pouvons que saluer au passage les uns et les autres, avec un intérêt ou une sympathie
diverse, suivant leur mérite et leur gloire. Voici d’abord venir les très grands : Richelieu, Corneille et Condé, le grand ministre, le grand poète et le grand capitaine, symbolisant éloquemment par leur rencontre cette rare fortune d’un pays qui allait tout à la fois prendre la tête de l’Europe par l’union irrésistible de l’hubileté politique, de la puissance des armes et de la robuste splendeur d’une langue où venait se fondre le génie de Rome, de l'Italie et de l'Espagne, pour mettre dans la bouche de ses poètes, de ses orateurs ot de ses historiens des accents capables de susciter des héros et dignes de célébrer leurs exploits.
Autour d'eux et dans les toutes premières années, j’apercois le grave et savant président de Thou, l’auteur latin de l’Histoire de mon temps, l’exécuteur testamentaire du père de la marquise, dont il disait “qu’il ne savait pas plus belle vie à écrire ;” son fils aîné, Français-Auguste, compagnon infortuné de la conspiration et du trépas de l’imprudent Cinq-Mars, dont la chute figure par une allusion d’une ligne dans un des rares billets qui nous restent de Mme de Rambouillet.
Voici Malherbe, le grammairien-poète, le premier législateur du Parnasse francais, qui -
Mc érsessetnet tement le premier en France
Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir Et réduisit la muse aux règles du devoir.
C’est lui qui, pour suivre l’usage et donner aux poètes un moyen de la chanter, sans livrer à la foule un nom si respecté, substitua au nom de Catherine, que portait la marquise, l’euphonique anagramme d’Arthénice, plus conforme, du reste, aux manies latinisante et mythologique des beaux
esprits du jour. “La mort,” au dire de son contemporain Balzac, “ l’attrapa sur l’arrondissement d’une période, et l’an climatérique l'avait surpris délibérant si erreur et doute étaient masculins ou féminins, ”
Avec Malherbe, et parmi les poètes, viennent Racan, son élève favori; Saint-Amant, léger et buveur, auteur du Moïse sauvé, que Furetière appelait le “ Moïse noyé,” et que Boileau a raillé dans ces vers incléments :
Ainsi tel, autrefois, qu’on vit avec Faret Charbonner de ses vers les murs d’un cabaret, S'en va ma: à propos, d’une voix insolente, Chanter du peuple hébreu la fuite triomphante ; Et poursuivant Moïse au travers des déserts, Court avec Pharaon se noyer dans les mers.
Il surnage pourtant à ce désastre par un véritable génie poétique, d’une inspiration déjà romantique, et par cette amende honorable de Boileau : “Je veux bien aussi avouer qu’il y à du génie dans les écrits de Saint-Amant,” qu’il aurait fallu graver sur sa tombe, à la suite de ses belles stances sur l’Imitation de Jésus-Christ, dédiées à Corneille, et les dernières qu’il publia.
Le nom de Saint-Amant rappelle, grâce à un autre satirique, moins célèbre que Boïlea…, celui de Chapelain, et le souvenir du “ Moïse noyé” évoque celui de la Pucelle...gelée. Car, au dire de M. de Callière, l'anteur de l'Histoire poétique de la querre déclarée sur le Parnasse %n 1588, “ Saint-Amant, avec son Moïse sauvé, sera employé à la garde et à la conduite de plusieurs chariots, chargés de bouteilles de vins de {‘hampagne et de Bourgogne, qui lui ont toujours tenu lieu des eaux d'Hippocrène pour lui inspirer des vers; et Chapelain
conduira avec sa Pucelle plusieurs chariots chargés de glace, que la froideur de son poème sera fort propre à empêcher de fondre, et qui servira aux besoins de son armée, pour rafratchir les bouteilles de vin conduites par Saint-Amant.” (1)
Eloignons-nous au plus vite de ce monceau de glace, dont Boileau a fait un bloc impérissable, en nous rappelant toutefois que Ühapelain fut, au demeurant, puisque Boileau le déclare, un “bon homme,” bien qu’“auteur pauvre et pauvre auteur,” au jugement de Faretière, et “ candide ” à son propre témoignage, si l’on en peut croire ce singulier aveu de son mérite, inscrit de sa propre main sur la Liste des gens de lettres dignes de pension : “ Surtout il est candide, et comme il appuie toujours de son suffrage ce qui est véritablement bon, son courage et sa sincérité ne lui permettent jamais d’avoir de la complaisance pour ce qui ne l’est pas.” Rappelons-nous aussi qu'il fut grand érudit ès lettres anciennes et critique d’une certaine valeur, en un temps où la langue avait besoin de critiques sévères, et, en dépit de tout, causeur des plus agréables.
Saluons en courant Secrais, frais et charmant auteur de jolies pastorales, traducteur de l'Enéide ; Tristan l’Hermite, l'écrivain original et fort inégal d’Osman et de la Mort de Sénèque ; Desmarets de Saint-Sorlin, malmené, pour son Clovis, par Boïleau, à qui il ne pardonna point, observateur spirituel et malin de la société polie, donc il ridiculisa les travers dans sa comédie des Visionnaires; Pellisson, qui plaida dans des vers touchants la cause de Fouquet, le Voiture des samedis de Mile de Scudéry; Mairet, Colletet, Sarrasin, Gon-
(1) Hist. poétique, etc., p. 102.
baux, le sonnettiste, l'abbé Cotin, le plastron de Boileau, Conrart, Vaugelas, tous académiciens et préparant sans s’en douter la fondation de la docte assemblée dans ces agréables et savants entretiens de la rue Saint-Thomas-du-Louvre ; Georges de Scudéry, l’auteur d’Alaric, l'absurde contempteur du Cid, et le chef de la cabale conduite contre ce chef-d’œuvre; et sa sœur, Madeleine, l’auteur de Clélie, du Grand Cyrus et des Conversations, non sans mérite malgré sa pédanterie, romancier prolixe, qui ne procédait guère que par dix volumes, tellement que Mme Cornuel vut dire d’elle, exagérant un peu la couleur de son teint, “ qu’on voyait bien qu’elle était destinée par la Providence à barbouiller du papier, puisqu'elle suait l’encre par tous les pores.”
Puis, quelques sceptiques, comme Saint-Evremont et le chevalier de Méré, épicuriens passablement vides de foi, et amateurs de toutes sortes de plaisirs, qui rallient les “athéistes ? du XVI® siècle aux libertins des deux régences et se distinguent surtout par le tour spirituel, dégagé, enjoué et gouailleur de leur correspondance.
Nous saluons les autres en bloc, et nous nous arrêtons quelques instants aux deux rivaux de l'esprit de salon et du genre épistolaire : Balzac et Voiture.
Ils ont tenu tant de place dans la vie du noble hôtel et même dans les préoccupations littéraires de leurs contemporains, qu’il pourra vous paraître intéressant d'entendre les choses flatteuses qu’ils savaient à l’occasion écrire ou dire l’un de l’autre, Un jour, par exemple, l’'Ermite de Ja Charente — ainsi nommait-on familièrement M. de Balzac — écrivait à son émule: “Monsieur, bien que la moitié de la France nous
sépare l’un de l’autre, vous êtes aussi présent à mon esprit
que les objets qui touchent mes yeux, et vous avez part à toutes mes pensées et à tous mes songes. Les rivières, les campagnes et les villes ont beau s'occuper à mon contentement, elles ne sauraient m'empêcher de m’entretenir de vous avec ma mémoire.”
Et Voiture, lorsqu'il ne répondait pas sur le même ton, ne négligeait pas l’occasion de communiquer à un tiers quelque aimable appréciation qui parvenait ordinairement à leur objet. C’est ainsi qu’il écrit à Costar, son confident officieux, qui revient d'une visite chez Balzac : “Je vous porte envie d’avoir été huit jours avec M. de Balzac. Je sais que vous aurez bien su profiter de ce bonheur-là, car, sur tous les hommes que je connais, vous êtes celui qui savez le mieux jouir d’une bonne fortune et Deorum muneribus samenter uti; vous prendrez ce sapienter comme il vous plaira, en sa propre signification, ou en la métaphorique ; car, si on fait de beaux discours à Balzac, on y fait aussi de bons dîners, et je ne doute pas que vous n'ayez su goûter admirablement l’un et l’autre. M. de Balzac n’est pas moins élégant dans ses festins que dans ses livres ; il est magister dicendi et cænandi. Il a un certain art de faire bonne chère qui n’est guère moins à estimer que sa rhétorique ; entre autres choses, il a inventé une sorte de potage que j'estime plus que le Panésgyrique de Phne et que la plus longue harangue d’Isocrate. Tout cela à été merveilleusement bien employé en vous, ”
Vous avez dans ces lettres une idée du ton badin, courtois, spirituel, parfois prétentieux et recherché de la correspondance, non seulement de ces deux hommes de lettres, mais
de beaucoup d’épistoliers de leur temps; car on écrivait alors
grand nombre de lettres, et sur tous les sujets: histoire, politique, littérature ancienne, événements littéraires et mondains du jour et de la veille ; et cette correspondance nourrie, piquante et vivante entretenait entre la capitale et toutes les parties de la province le même goût du bel esprit, de la culture littéraire et de la mode courante, Elle nous permet aujourd’hui, avec les nombreux mémoires, de reconstituer avec une scrupuleuse exactitude cette intéressante société, qui fut contemporaine de l’établissement de la Nouvelle- France, et à laquelle apportenaient plusieurs membres de nos compagnies des Cent-Associés et de Montréal et quelquesuns de nos gouverneurs.
On faisait fête aux lettres spirituelles et bien tournées ; on les lisait dans les cercles ; on les citait à ses amis; on s’'étudiait à y adapter son propre style. Celles de Balzac et de Voiture eurent grande vogue dans le “rond ” de madame de Rambouillet; ce fut même longtemps la seule communication que le premier eut avec l’aimable compagnie, que l'autre divertissait presque journellement de sa présence, Balzac adressa à la marquise plusieurs de ses beaux discours, qui passaient alors pour des modèles de grand style, sur le Romain, sur la Vertu, sur l’Éloquence. Ce dernier fut lu par Chapelain à la marquise et à sa fille, la “ princesse Julie ” — c'est-à-dire mademoiselle d’Angennes, fille aînée de la famille, — et le lecteur rend compte en ces termes de l’effet produit sur cet auditoire d'élite : “ Il faut avoir bien du temps et moins de rheume que je n'en ai pour vous dire toutes les exclamations qui furent faites, et toutes les louanges qui vous furent données, Pour abréger, on vous fit justice, et l’estat où cette lecture avait mis madame la Marquise, la fit
sortir de sa retenue habituelle, et l’obligea à me dire qu’elle ne serait point contente que le discours de la Vertu ancienne et romaine ne fût fait, et qu’elle croyait que vous estiez obligé par votre propre intérêt à ce travail, n’y ayant point de doute que la matière ne donnaist à la grandeur de vostre esprit toute l'élévation dont il était capable, et qu’en cette occasion, vous ne fissiez le plus grand de vos miracles. ” (1)
Dans une autre œuvre du même écrivain, lue aussi chez “la divine Arthénice, ” tout en admirant grandement le tout, on se permit toutefois de critiquer le mot besogne., “J’aivu tout le monde s'arrêter à ce mot de besogne,” lui écrit le même Chapelain, “ pour travail ou ouvrage, et l’on le trouve bas. Je suis de cette opinion aussy. Vous y penseré; cependant je liray ouvrage. ” (2)
Ne regardez pas, je vous prie, ces disputes comme futiles et oïseuses : c’est d'elles que sont sorties la pureté et la perfection de la langue des grands classiques, et jamais, croyez-le, nous n’échapperons à la banalité vulgaire où s’étiole la nôtre, si nous ignorons le souci du mot propre et le noble tourment du meilleur et du plus parfait.
On disputait souvent sur les mots, sur les phrases et sur les tours de langage, dans la chambre bleue d’Arthénice et dans ses environs. Un jour, c'était à propos du mot serge, que la marquise prononçait surge, comme plusieurs dames de la Nouvelle-France, et que, sur décision commune, elle se mit à prononcer comme on fait aujourd'hui, Un autre jour, c'était un débat sur les mots homme et Rome, que d’aucuns prononçaient houme et Roume, comme le font encore nos paysans
(1) Chapelain à Balzac, 14 avril 1640.
(2) 3 juillet 1639.
acadiens, D’autres fois et souvent, on discutait orthographe ; on proclamait le grand principe de l'orthographe phonique, qui prétend assimiler, par une simplification que combattent souvent l’étymologie et la logique, l'écriture à la prononciation, principe qui a recu naguère de l’Académie française une consécration imposante et que nous nous sommes dès longtemps empressés d'appliquer à plusieurs de nos noms propres, notamment à ceux que termine l'es,
C’est à l'initiative des précieuses, même de celles qui ne fréquentaient pas la chambre tleue, que nous devons la suppression de l’s, dans les mots téte, prône, hôtel, réjouissance, chrétien, jeûne, bléme, etc. ; du d, dans ajouter, avocat, avis, ete; de l’h, dans auteur. Ils avaient même privé de cette consonne aspirante, le mot enthousiasme, ce qui était inintelligent, et transformé cathéchisme en catéchime, qui sévit encore en quelques-unes de nos régions : preuve que ces discussions étaient excellentes et qu’elles éclairaient les auteurs et les grammairiens. Les précieuses ridicules elles-mêmes ont enrichi et orné la langue d’une foule de tours hardis, pittoresques, ingénieux, qui nous leur font pardonner leurs inventions baroques, eu égard aux paillettes dont elles ont mêlé leur gravier; c’est à elles ou aux messieurs de leur compagnie que nous devons ces expressions heureuses : “ Une âme raide aux soucis. Le mot me manque, Un ameubleblement bien entendu. Un esprit à expédients. Jouer à coup sûr. Il est brouillé avec un tel, avec le bon sens, avec l'harmonie. Il agit sans façon. Il s’est embarqué en une mauvaise affaire. Il ne faut pas tant raffiner sur la langue.
Faire des avances. Faire figure dans le monde ;” et tant
d’autres que nous employons avec une inconscience qui ne
révèle rien des angoisses d'esprit qui les ont mises au monde et des discussions courtoises qui leur ont assuré l’état civil.
On s’animait aussi, on se passionnait pour des idées, pour des œuvres romanesques et théâtrales, dont les auteurs, les modèles, les héros et les héroïnes étaient parfois des habitués de la maison. Corneille, malgré l’opposition peu honorable du grand cardinal et la délation de sa sublime tragédie à l’Académie, trouva, dans la grande majorité des fidèles de la chambre bleue, les plus chaleureux défenseurs de son Rodrigue et de sa Chimène. En 1629, après un succès que celui du Cid seul dépassa, et que le mérite de la pière ne justifiait pas du reste, on représenta à l'hôtel la Sophonisbe de Mairet, avec des personne de la société, Julie d’Angennes en tête, comme acteurs et comme actrices, et la belle Mlle Paulet, habillée en nymphe, chantant dans les entr’actes, de cette voix superbe “qui ne faisait point regretter, dit l’abbé Arnault, la meilleure bande de violons qu’on emploie d'ordinaire en ces intermèdes.”
Les poètes les plus bouffons ne sont pas exclus de cette large et généreuse hospitalité, lorsqu'ils peuvent amuser et qu’ils savent se conformer au bon ton de la maison ; témoin N'eufgermain, gueux, médiocre et pique-assiette, vivant d’aumônes qu’il payait en méchants vers, comme ce quatrain dont
les rimes dépècent en syllabes le nom de sa protectrice :
Entre les dieux doit tenir rang, Proche Jupin, au plus haut bout, Plus belle que rose et oeüllet,
La divine de Rambouillet.
Il publia en 1630, sous ce titre bizarre: les Poésies et rencontres du sieur Deneufyermain, poète hétéroclite de
Monsieur, frère unique du Roy, un recueil de pauvres pièces, que les plus illustres entre les habitués de la maison, et Monsieur lui-même, firent précéder d’un formidable cortège d’éloges, signés de leur nom. Voiture, pour sa part, s’amusa, en des vers dignes du pauvre diable, à donner la réplique à Patrix, qui avait écrit la “ Plainte des consonnes qui n’ont pas l'honneur d'entrer au nom de Neufgermain.” Il inventa cet expédient, “ pour les rendre contentes :”
Mais je ne vois à leur attente Aucun remède assez puissant,
Si ce n’est que cet homme rare Ait nom Bodelneufszermicopsant :
Mais ce mot est un peu bizarre.
Ces plaisanteries prouvent le joyeux laisser-aller, la franche gaieté de ces “honnêtes gens ”, qui ne concevaient pas un salon comme un bureau d’esprit, ni ses réunions comme de solennelles séauces d'académie, où chacun, tour à tour, à son rang et gravement, viendrait disserter sur quelque sujet sérieux, inscrit à l’ordre du jour. La littérature était Le plus noble de leurs amusements, mais il n’était pas le seul, et Voiture, dont l'esprit excellait en inventions ingénieuses pour récréer la compagnie, n’en était jamais court.
Un jour, par exemple, voulant plaisanter Mile d’Angennes sur son admiration pour le roi de Suède, Gustave-Adolphe, l'illustre allié de la France, dont on l’accusait, en badinant, d’être éprise, Voiture fait travestir en Suédois quatre ou cinq hommes, et les envoie en carrosse porter à Julie un portrait du prince, qu'accompagne cette lettre : “ Mademoiselle, voici le lion du Nord, et ce conquérant dont le nom a fait tant de
bruit dans le monde, qui vient mettre à vos pieds Les trophées de l'Allemagne et qui, après avoir défait Tilly,” etc., etc.
Une autre fois, voyageant en province, il écrit de Nancy à madame de Rambouillet, sous le nom de Callot, en lui envoyant un recueil de ce graveur. Un autre jour, c’est Mile Paulet, qu’on appelait à l’hôtel la Lionne, à cause de ses cheveux d’un “blond fauve,” qui reçoit de Ceuta, en Afrique, une lettre de lui, qu’il a signée : “Léonard, gouverneur des lions du roi de Maroc.”
Il fut moins bien inspiré, lorsqu'il introduisit dans la “ arotte de Minerve ”, suivis de leur montreur, deux ours rencontrés dans la rue, et dont la marquise effrayée aperçut tout à coup les grosses pattes et le museau au-dessus de son paravent. Est-ce après cette mauvaise plaisanterie que, par vengeance irnocente, elle fit imprimer à son insu, dans un recueil de poésies variées, un sonnet de sa composition, livré par un intime, qu’elle lui montra dans le volume, après qu’il l’eut récité à la compagnie ? Il s’expliqua si peu le tour, qu'il s’imagina avoir appris d’un autre ces vers de son cru, et demeura longtemps mystifié avant qu’on ne l’éclairât.
Ainsi s’amusait cette aimable compagnie. Je vous fais grâce des énigmes, des devinettes où triomphait l'abbé Cotin, des travestissements et dialogues mythologiques, où grâces, nymphes et “ déités ” de toutes sortes rivalisaient de beauté, de grâce et d'esprit.
Le gracieux essaim des dames et des demoiselles de son entourage pouvait fournir de dignes figurantes à tous ces spectacles, des interprètes intelligentes aux comédies qu’on jouait chez elle, des causeuses fort agréables et fort appréciées aux conversations les plus spirituelles et les plus littéraires.
J'ai déjà nommé parmi elles, en même temps que son frère, Mile de Scudéry, l’auteur des si longs romans que vous savez, qui inaugurera plus tard les fameux “samedis,” où les défauts précieux iront se développant à l’excès. Voici la duchesse d’Aiguillon, la nièce de Richelieu, la fondatrice de notre Hôtel-Dieu de Québec, d’une bonté égale à un très solide et brillant esprit ; madame la princesse de Condé, mère de M. le Prince, la dernière passion de Henri IV,type accompli de grande dame; sa fille, Mile de Bourbon, bientôt Mme de Longueville, âme passionnée, vaillante, malheureuse et coupable pendant un temps, pénitente à la fin, et si intéressante toujours que la vanter semblerait banal; Mlle du Vigean qui inspira au vainqueur de Rocroy un sentiment si véhément et si pur; madame de Sablé, l’amie de Mlle de Bourbon, de madame de Saint-Maur et de Julie d’Angennes, type de précieuse héroïque, à l’espagnole, qui, ayant été passionnément aimée du brave et infortuné Montmorency, cessa de le voir, dès qw’elle eut appris qu’il avait osé lever les yeux sur la reine, “ ne pouvant recevoir agréablement des respects qu’elle avait à partager avec la plus grande princesse du monde, ” disciple de Port-Royal, sous les murs duquel elle vint finir ses jours ; Mile Paulet, que je vous ai déjà présentée ; madame de Lafayette, la dernière amie de La Rochefoucault, dont elle adoucit les maximes, le délicat auteur, avec sa collaboration, de la Princesse de Clèves, qui fait époque dans l’histoire du roman de sentiment ; madame de Sévigné, plus jeune, dont le règne commence plus tard, mais qui vient apprendre là ce don de converser agréablement qu’elle transportera dans ses incomparables lettres, et admirer Voiture, qu’elle définira un jour “un esprit libre, badin,
charmant ” (1); Julie d’Angennes, enfin, la “ princesse Julie,” qui fut, auprès de sa mère, la seconde reine de cette cour brillante, l’autre muse inspiratrice de tant d’hommages idolàtriques, de tant d’enthousiasmes lyriques en vers et en prose. Elle eut l'honneur de partager avec sa mère l’épithète “ d’imcomparable, ” que Fléchier lui a maintenue dans son oraison funèbre; et son nom se rattache à une invention galante, restée célèbre dans l’histoire de la société précieuse: la Guirlande de Julie. C’est un cahier d’une centaine de feuillets, contenant, un par feuillet, vingt-neuf fleurs peintes et soixante et un madrigaux, adressés à Julie par autant de fleurs qui célèbrent ses vertus et ses charmes, les sentiments qu'elle inspire, le désespoir que causent ses froideurs, tout ce que peut, en un mot, inspirer à des poètes de salon, plus ou moins en veine, le désir ou l’obligation de plaire à une femme universellement admirée et aimée. Je ne citerai qu’un seul de ces hommages passablement banals; non qu’il ait plus de valeur que les autres, mais parce qu’il nous livre le secret de ce poétique assaut de galanterie :