AVANT-PROPOS
Juin 1871.
Tous ceux qui ont pris la parole en public, et surtout en s' adressant à des ouvriers et à des jeunes . gens, ont assurément fait avant moi quelques remarques très-simples.
Ils savent que deux cordes sensibles, la corrfe haute et la corde basse, vibrent dans le cœur de tous les horiimes, et que Torateur est le maître de faire, selon qu'il le veut, résonner Tune ou l'aulre. S'il touche la corde basse, s'il doit son succès à la violence ou à la déclamation, s'il irrite, dégrade ou endort ses auditeurs, c'est sa faute, et il n'a pas le droit de s'en prendre au goût du public.
C'est commetttre une autre faute que de vouloir affecter un langage particulier, et risquer des expressions vulgaires, pour se mettre, comme on dit, à
i AVANT-PROPOS.
la portée de son auditoire. Les oraleurs parlent très-mal le langage populaire, et le peuple comprend très-bien la langue oratoire. Savez-vous ce qu'il aime le mieux? Tout simplement les plus belles idées dans le plus beau langage. Les esprits, comme les regards, se portent d'eux-mêmes et se fixent avec joie sur tout ce qui est clair et élevé.
Kn prononçant les Conférences et en écrivant les Lectures que je publie, j*ai tâché de me conformer à ces maximes, dans la mesure de mes forces. Les traces de l'improvisation sont, je le crains, demeurées trop visibles à plus d'un endroit. Du moins, on voudra bien approuver le choix des sujets. J'ai uniquement consacré ma parole à la propagation des plus hautes idées que j'aie pu atteindre, à la renommée des plus admirables vies qu'il m'ait été donné de connaître.
Peut-être ces pages seront-elles plus utiles, après les malheurs, les crimes et les humiliations qui ont accablé la France, leçons stériles si tous ceux qui parlent, agissent et écrivent, ne songent pas uniquement désormais à relever les âmes et à faire aimer Dieu, le devoir et la patrie!
CONFÉRENCE PRONONCÉE LE U BIARS 1809 A LA RÉUNION PUBLIQUE DU THÉÂTRE IIIPÉBIAL, PRÉSIDÉ PAR H. LABOULATE *
Mesdames, Messieurs,
Je me demandais, en entrant dans cette vaste salle et en vous entendant applaudir, avec une ardeur si méri-
En 1867, le minisire de l'instruction publique, M. Duruy, usant à propos de la faculté que lui conférait la loi du 15 mars 1850, si faussement accusée de n'être pas libérale, autorisa de nombreuses conférences publiques. Blnis l'autorisation fut refusée a plusieurs orateurs, et accordée, puis retirée brusquement, avant même que nous eussions pu prendre la parole, à MH. de Broglie, de Lavergne, Guillaume Guizot et à moi.
Aussitôt après la promulgation de la loi qui autorisait à tenir des réunions publiques sous la responsabilité de sept déclarants et en présence d'un commissaire de police, j'adhérai au projet de MM. Jules Favre, Jules Simon, Saint-Mnrc Girardin, de Brogliê, Labbulaye, Léon Say, Eugène Yung, et nous fîmes servir la loi nouvelle à des conférencesw libres, devant un immense public. Telle fut l'occasion du discours sur Lincoln, qui fut précédé d'une éloquente et bienveillante introduction de H. Laboulaye.
6 GOiNFËRENGES AMÉRICAINES.
tée, quelques-uns des bons et grands citoyens qui me font l'honneur de m'enlourer sur cette estrade, je me demandais quelle eût été l'impression de cet auditoire si, par hasard, dans un voyage à Paris, Abraham Lincoln se fût présenté lui-même ! Vous connaissez tous son nom, vous ne connaissez pas en détail son histoire, et je viens vous la raconter; mais, à coup sûr, personne ici n'a la moindre idée de sa personne physique.
Figurez-vous donc que vous voyez monter sur ce théâtre un grand homme de six pieds trois pouces, extrêmement gauche dans sa tenue, avec un large front et des cheveux qui, comme il le disait lui-même, c< avaient Tambition de faire leur chemin dans le monde, » des yeux profonds et mélancoliques, une large bouche qui aimait à éclater de rire, et cette barbe au menton que les Américains portent avec un goût aussi inexplicable que caractéristique. Ce grand homme avait de grands bras, de grands pied^ et de grandes mains, et, si vous l'aviez vu monter sur cette estrade, peut-être qu'un sourire involontaire eût parcouru vos lèvres, et que plus d*un d'entre vous se serait dit : Voilà un homme qui a de très-grands bras comme un batelier et de très-grandes mains comme un charpentier. .
En elfet. Messieurs, cet homme était à la fois un bâte-
lier et un charpentier. Il fut, dans cette condition obscure, simple ouvrier jusqu'à vingt ans ; il était, à vingtcinq ans, à force de travail et d'étude, devenu avocat dans une petite ville. -A trente ans, il était orateur populaire et membre de la législature de son État; à quarante ans, il était représentant du peuple au congrès des États-Unis; à cinquante ans, il était président de cet illustre pays que M. Laboulaye définissait tout à Theure si bien, président d'un peuple libre, chef d'une des branches les plus jeunes et les plus vigoureuses de la famille humaine. A ciijquanle-six ans, il mourait assassiné, et il entrait dans Thistoire par la porte magniGque du martyre, ayant eu Fhonneur incomparable d'illuminer son nom plébéien de trois rayons d'une gloire extraordinaire : car il avait tiré sa personne dé l'obscurité pour la porter à la gloire, il avait arraché son pays à la discorde pour le faire rentrer dans la paix, et il avait pris quatre raillions de ses semblables dans les chaînes de l'esclavage pour les introduire dans la terre promise de la liberté !
Vous pensez bien que, quand on a à parler d'un tel homme, on est pressé de supprimer toutes les précautions oratoires et d'arriver face à face jusqu'à lui. Et pourtant vous me permettrez d'ouvrir ici une bien courte parenthèse.
rj)%Yt%t%CXS AXÉBICAI5ES.
H y a U)fijour« dans un aadiloire parisien des gens |»li«iM« de rnalicft, — jo parle de Tauditoire, — il est cony(m\ i\m^ mv celle enlrade, nous sommes tous pleins de cniMleufi — il peut donc y avoir, dans mon auditoire, doN geni plttin» de malice, qui s'imaginent que j'ai choiil co lujot pour faire de la politique.
Jo veux protester contre cette supposition pour plu- Hieun raiioni.
Il y a^ dam cotte salle, au moins trois personnes qui no vouloul pas que jo parle de politique.
Il y eu a une qui représente la loi, et très-sincère-
xwmK jo veux respecter la loi. — U y a une autre
per«ouue que je veux tii^r de sa modestie, c'est Tor-
^Huinateiir plein d'intelligence et d^abnégation de ces
l^MuioiU) cVv^t M. Yung qui a ainsi conquis, comme un b<a) ciU^)eu> pacitiquemeut, légalement, Texercice dun
ilmt ia>(H>Haut M. Yuog ti<Hil à ce qu on ne Eaisse pas
40 (M>lilH)ue> et jV)>éi$ à M. Yung> quoique je sois bien
^àt' <!« lifti avotir d^t^^obéi en le nottuu»it«
U y ijt uue tt\>i:ï4éme personne qui ne veut pas Eure
ici U^ (H>)iùqijiev et c^tte per^oniiH^^ c et^ not. Je ne sitts
^\i!i plud dêbtHUMÙre <^ un aAilr^^ J'uitme asset le$aIfaastons^
kM^)ii)ue c^ »)h«fê!^H>tte^ UHubeul $ar ta nfttkw frufiae
VH>ttnn^ r^i^^utlkm hnube $ar )e$ Ssuks d'un ct»trster gé-
umu\ jhH» rexviter à mardier *m av^ni ; m^i^je n ùnu
pas les allusions, quand elles prennent la forme d'une comparaison entre ma patrie et des nations étrangères, au profit de ces nations. Humble quand je la juge, orgueilleux quand je la compare, les allusions me semblent alors antipatriotiques.
Il y a d'ailleurs un défaut commun ^toutes les allusions. A force de dire que la France est malade, à force de lui supposer tant de maladies, ne craignez-vous pas de lui attirer beaucoup trop de médecins?
On nous prend volontiers au mot. La France ne mérite pas qu'on Thumilie en lui disant toujours qu'elle est malade. Il y a, vous le savez, deux écoles médicales : il y a les médecins qui veulent toujours inventer des remèdes nouveaux et tirer du sang; il y en a d'autres qui mettent à la diète, vous couchent dans un lit et veulent vous endormir.
Je n'aime pas plus cette école que la première, et pour moi, tout petit que je suis, et bien que je n'aie pas un tempérament bien vigoureux, j'aime à compter sur ce tempérament pour mes convalescences, et je me défie également pour moi, je me défie pour mon pays, de ceux qui veulent tirer le sang des veines et de ceux qui veulent m'endormir et m'empécher de rester debout.
Ainsi donc, trêve aux allusions, elles sont dangereu-
ses; s'appliquant à une nation étrangère, elles deviennent des comparaisons antipatriotiques. Mon honorable ami M. Laboulaye m'a fourni tout à l'heure un autre argument qui m'a touché le cœur.
Pourquoi donc irions-nous incliner la France devant TAmérique du Nord? S'il faut parler des défauts de la France et des dangers qu'elle peut courir, l'Amérique, elle aussi, a ses défauts et ses dangers. C'est une nation bien jeune, elle a encore à faire ses preuves, et il est puéril de la regarder comme le type d'une société parfaite. Mais si Ton veut parler des grandeurs des États- Unis (M. Laboulaye le disait tout à l'heure avec l'autorité de l'historien et l'ardeur du patriote), les gloires des États- Unis, sont à moitié françaises ; les plus anciens noms de notre histoire se sont mêlés aux premières illustrations de la sienne ; dans la couleur de son drapeau, il y a du sang français.
Et c'est précisément, Messieurs, pourquoi je vous trouve si bien disposés à entendre parler des Etats-Unis. Oui, que vous portiez vos regards sur leurs souvenirs ou sur vos espérances, souvenirs et espérances se trouvent entrelacés ; et comme, dans une salle de théâtre, il y a une * scène où se passent l«s événements et un auditoire où on les comprend et où on les juge ; comme, entre vous e^ moi, en ce moment, il y a une communication qui s'éta-
blit, car je vois parfaitement quand le mouvement de mes lèvres provoque le mouvement de vos mains ; entre Américains et Français, il y a aussi des fils, plus anciens, plus impossibles à rompre, plus solides et plus rapides que les fils de Télectricité, et il ne se fait rien de grand en Amérique sans qu'on ne le sache et qu'on ne Taime en France. La scène se passe en Amérique, Témotion se ressent en France. C'est pourquoi je vous trouve si bien disposés à partir pour ce lointain voyage, qui nous conduit à la porte d'une petite cabane dans le fond des forêts de TAmérique en 1809.
Quand je vous parle des forêts de l'Amérique, je ne vous parle pas de forêts de fantaisie comme le bois de Boulogne ou le bois de Meudon, je vous parle de véritables forêts impénétrables et séculaires. Il faudrait avoir à son service toutes les couleurs de la poésie et de la peinture pour vous les décrire dignement; mais vous avez tous lu les poètes et les romanciers, vous avez tous lu les romans de Cooper, vous avez tous lu les récils de Chateaubriand, je voudrais pouvoir ajouter que vous avez tous lu les belles descriptions du premier poète de TAmérique, Henri Longfellow; vous avez tous entendu parler des merveilles des forêts vierges ; vous savez encore, je le suppose, ces belles comparaisons qui représentent les grands arbres dont le murmure uni à celui des cataractes
et des fleuves rappelle des harpes gigantesques maniées par des bardes antiques...; vous vous, rappelez encore une autre comparaison que je cherche dans ma mémoire à ne pas trop gâter comme la précédente, ces bois de cyprès que le poète a comparés à des voûtes dé cathédrales d'où pendent des drapeaux pris à la guerre ! Tout ceci est très-beau en poésie, Messieurs ; on peut faire beaucoup de poésie assis sur un bon fauteuil; mais, en réalité, habiter au fond de ces forêts, ce n'est rien moins que poétique.
Il faut donc descendre de ces sommets pour arriver à la réalité des choses et frapper à la porte de cette petite cabane, — cabane, c'est le mot, Messieurs, — c'est une cabane où est né Abraham Lincoln. Ce n'était pas du tout une de ces grandes maisons comme il y en a maintenant dans Paris, et que l'on pourrait comparer à des omnibus juxtaposés à la file les uns des autres. Ce n'était pas non plus cette petite maison avec des volets vertsi, avec un puits, un rocher, une cascade, un petit champ de fraises à laquelle tous les bourgeois pensent la nuit dans leurs rêves pour le repos de leurs vieux jours. Ce n'était pas non plus, ce n'était pas même cette respectable petite chaumière dont la fumée s'élève le soir comme un encens cachée à l'abri d'une colline dans le pli d'un vallon, et que j'appelle respectable parce qu'elle est le séjour du
travail et l'habitation sur la terre de l'immense majorité des créatures humaines. Ce n'était pas même la chaumière de nos villages, c'était une cabane de bois que le grand-père deliincdln avait taillée avec sa hache, coupant dans la forêt assez de bois pour la construire, défrichant assez de terrain pour y semer un peu de grain. C'était une cabane tout juste assez grande pour contenir sa famille, qui se composait de sa femme et de cinq petits enfants, avec un lit de feuilles sèches dans un coin, et un trou dans le toit pour la fumée.
Ce Lincoln était un vigoureux colon qui était venu à la fin du siècle dernier de la Virginie dans TÉtat da Kentucky, et qui y avait élevé sa nombreuse famille à la sueur de son front. On ne sait rien de sa vie, si ce n'est qu'un jour, comme il travaillait dans un champ, les anciens possesseurs de la forêt, les Indiens, maraudaient dans le voisinage. L'un d'eux vit l'ouvrier qui maniait sa bêche, il tira dessus et le tua roide. On le trouva étendu dans le sillon qu'il venait de creuser. Dans la cabane pleurait une femme avec cinq petits enfants. L'un de ses fils s'appelait Thomas. Il était vigoureux, intelligent, il ne savait ni lire ni écrire, mais il avait bon cœur. Il éleva ses frères et ses sœurs. Dispersée plus tard ou décimée par la mort, la famille se réduisit à deux ou trois membres. Thomas transporta ses pénates dans TEtat
i^t, Ci>?<jpôflœfCHa ^aiBHniàiiJffî.
vrVÎMirt (4'fo*i!«tt^< et là il âft m^m afv«e oik^ hfOimète t^itfi^, c^m }m *ww»» fma «rfiat*. Le ««aoii de ces en- ^ai^fç^>f>|»^^ft Al)flr»lww»; t'était le fiator presdent des
î //«i« r^wf^fteéf d'Abraham lincolo peut se r^amcr
/(Mftf(«'ft tinj^t «riâJ, »fl vie fut très-cachée, et quoiqu on h\i i^\iii\^ (]^\iu\n h fflorl do cet homme illustre, comme WWimi (Itt fPll(|»ei*, loti» le» souvenirs de sa vie, je n'ai llMlIVt'i ^W fdUlIlHttt tnoi-mômo dans tous ces détails que \\{\\<^ i^\\^\\^{{\p\\\^ qui oaraclériscnt et prophétisent son
\\^ [^{'^WsWi' \\p ^^ Mm\m\\{s> eut une influence énor- \\\s^ ^\\\' \'^ \\m\\'^ ^uKHuU et> fut la mort de sa mère. vy \\s\\\ \\^ s\w Ji^ ^y^iî^H ^>ut 01^ qu^ j<è voudrais être, a dit \ S\\^^s\\\ \\\U\\^\\^y JK' W d^^ À w^ ttvèrt : que sa mémoire >\srt M»»»i\^ î! Vi \{ v*^ W^ ^Nàw^^ M^s^kws. qpi'«i neonUDt
>v\ if*» Wft»f^iV^v ^^'^»^v^ . H>>#«^^ ^v^ x^^4l^ ?iw Aju W««a^ te
poitant sans murmures le fardeau de la vie, pieuse, humble et dévouée, c'était une de ces créatures courageuses qu'il faut saluer avec respect partout où on les rencontre, parce que ces femmes*là, ces femmes obscures, ces femmes inconnues, savez-vous. Messieurs, ce qu'elles sont? Elles sont tout simplement le salut du genre humain.
Cette pauvre femme 1 il me semble la voir tenant sur ses genoux son petit enfant, dont il lui était impossible sans doute de prévoir les 'grandes destinées et dont il ne devait même pas lui être donné de contempler Tadolescence et la maturité ; il me semble la voir tenant son enfant sur ses genoux, comme tant de femmes d'ouvriers, comme tant de pauvres mères qui sont en France et sur toute la surface de la terre, il me semble l'entendre lui dire : « Mon pauvre enfant, je ne puis rien pour ton corps, mais au moins tu boiras jusqu'à la dernière goutte du lait de mon sein et tu n'iras jamais dans les bras d'une mercenaire. Je ne peux rien pour ton esprit, mais du moins, malgré mon ignorance, je tacherai de l'ouvrir, je tâcherai d'y faire descendre des rayons, je tâcherai de le tourner toujours en haut. Je ne puis rien pour ton avenir; les bruits de la terre, les tentations du monde, les flots de la vie vont élever une voix foudroyante autour de toi, et ces bruits vont bientôt effacer le souvenir des paroles de ta mère, mais j'approcherai mes lèvres de ton oreille.
et je te dirai avec une intensité si ardente le nom de Dieu, qu'il ne sera janrïais effacé de ta pensée, qu'il n'en sera janiais écarté, et que jusqu'à la dernière heure de ta vie, ce nom sacré restera scellé dans ton âme par un baiser de ta mère ! »
Cette pauvre femme mourut lorsqu Abraham Lincoln avait dix ans. Elle avait eu soin de le faire aller à l'école, et c'est le second événement de sa vie. Il avait appris à lire (comme vous le disait tout à l'heure M. Laboulaye) dans une de ces écoles gratuites qui, même à cette époque, n'étaient pas absentes dans les profondes solitudes de rÉtat d'Indiana, et, de plus, il avait assisté à la prédication ambulante d'un pasteur qui s'appelait Elkin, — le nom mérite d'être conservé, car vous allez voir quel brave homme était ce pasteur, — à l'âge où il perdit sa mère.
Quand il eut, avec son père et sa petite sœur, creusé un trou au pied d'un arbre et qu'il eut déposé là cette sainte dépouille, ce pauvre petit homme de dix ans, en s'en retournant à la cabane, eut une idée ambitieuse. Il passa une partie de la nuit à pleurer, car sa pauvre cabane, pour emprunter une expression louchante au poëte américain dont je parlais tout à l'heure, était . devenue comme tm nid d'où la mère s^est envolée et sur lequel il est tombé de la neige; il passa l'autre
moitié de la nuit, savez^vous à quoi, Messieurs? on lui avait appris à écrire, et il avait un morceau de papier... Il se mit à écrire une lettre à ce vieil Elkin qui demeurait à peu près à cinquante lieues de là, lui disant qu'il n'était pas possible qu'il laissât ainsi sa mère sans sépulture chrétienne et qu'il fallait qu'il vînt bénir son tombeau. Il confia cette lettre à un passant. Croyez-vous que le pasteur soit resté sourd à cette prière? Non, elle fut entendue; le vieillard répondit que six semaines après il viendrait à cheval, et qu'on eût à prévenir les voisins ; et, en effet, au bout de six semaines, il arriva, les voisins vinrent les uns à cheval, les autres dans des chariots traînés par des bœufs, la plupart à pied; on retourna à l'arbre au pied duquel le père de Lincoln avait déposé sa femme, et le petit Abraham eut la consolation de voir les larmes de ses voisins et les prières de son premier instituteur tomber sur la place oiî il avait déposé sa mère. Vous me pardonnerez d'avoir insisté sur ce premier trait de l'enfance de Lincoln, parce que ce premier événement est comme une prophétie de ce que sera cet homme excellent. « C'étîfit, a dit énergiquement un de ses historiens, un arbre poussé sur la tombe d'une mère chrétienne. x>
Le deuxième événement n'est pas moins caractéristique. Un jour qu'Abraham Lincoln s'entretenait avec son .
premier ministre, M. Seward, et parlait de sa jeunesse, il lui dit : a Savez-.vous, mon cher, quel a été le plus beau jour de ma vie? jusqu'à vingt ans, non, je ne me doutais pas qu'on pût goûter un pareil bonheur I Pavais aidé mon père à faire une cabane plus belle que celle ou je suis né, lorsqu'il lui plut de s'établir dans l'État dlUinois, » — un Etat,si vous regardez la carte, Messieurs, dont vous verrez les frontières méridionales formées par TOhio et le Mississipi ; — « J'avais aidé mon père à hacher du bois pour bâtir notre cabane, et j'avais gagné ma vie en devenant bûcheron ; Tidée me vint de faire un bateau : j'espérais qu'en portant les produits de l'endroit que nous habitions au marché de la ville voisine je pourrais gagner quelque argent; je construisis mon bateau, et j'étais dans ce bateau tout neuf lorsqu'un jour deux voyageurs arrivèrent, très'pressés, faisant signe qu'on les conduisit bien vite à un paquebot à vapeur qui allait passer. Je fus le plus rapide à m'apercevoir de ce désir, je les pris dans mon bateau, je les conduisis à bord et, après l'embarquement, je leur ôtai poliment mon chapeau. Quel ne fut pas mon enthousiasme lorsque je vis que* l'un et l'autre me jetèrent un demi-dollar. — Ce fut le plus beau jour de ma jeunesse 1 — Ainsi donc, moi, pauvre enfant, j'avais pu gagner un dollar en quelques minutes, la terre me parut belle, je sentis mon cœur se rem-
ABRAHAM LIKCOLN. 19
plir d'une confiance qu'il n'avait pas encore connue. » Quelques années après, nous retrouvons Abraham Lincoln chargé par un meunier de conduire un bateau de farine jusqu'à la Nouvelle-Orléans. En descendant le Mississipi, il fut attaqué la nuit par six noirs qui ne se doutaient guère qu^ils venaient rosser le futur libérateur de leur race, mais ils trouvèrent à qui parler, ils eurent affaire à un gaillard assez vigoureux pour les mettre tous en fuite et leur faire prendre un bain dans le fleuve. Ayant vendu sa cargaison à la Nouvelle-Orléans, Lincoln revint au pays, et le meunier le nomma son commis. Il fut donc, après avoir été batelier et charpentier, commis meunier dans la petite ville de New-Salem. Pendant qu*il était commis meunier, il se rendit au marché à la petite ville de Springfield, gagna quelques sous, et il eut la curiosité d'y acheter le journal et un livre, le Commentaire des lois anglaises y de Blackstone. 11 revint très-fier de son acquisition et ajouta Blackstone à sa bibliothèque. Il avait donc une bibliothèque ?
Oui, Messieurs, elle se composait de deux livres. L'un^ lui avait été laissé par sa mère, c'était la Bible. L'autre lui avait été d'abord prêté par son instituteur, c'était la Vie de Washingt07i; et puis, comme il avait emporté avec lui cette Vie de Washington et que, la pluie tombant dans la cabane, le livre avait été mouillé, il l'avait re-
porté tout penaud à son instituteur, et celui-ci lui avait dit : « le volume est abîmé, eh bien ! si tu veux travailler pendant trois jours sans salaire, tu auras payé la Vie de Washington. » Lincoln avait travaillé pendant trois jours, en sorte qu'if avait, en y comprenant Blackstono, trois volumes. Je vous le demande, Messieurs, ne voyezvous pas encore comme une prophétie dans la lecture assidue que ce jeune homme jusqu'à vingt-cinq ans a fait de ces trois livres? Physiquement, il est le fils de Thomas Lincoln et de Nancy Hanks ; mais j'ose dire que, moralement, il a eu pour père Washington, et pour mère, la Bible. Nous ne nous faisons pas, Messieurs, dans nos pays civilisés, dans notre existence un peu raffinée, une idée suffisante de Tinfluence que peut avoir la lecture de la Bible sur un enfant de vingt ans au milieu des solitudes du nouveau monde. Mais figurez-vous que vous êtes vousmêmes en face de la nature avec ce seul livre. Oh ! comme il reprend sa splendeur incomparable, ce seul livre! il est précisément celui de la vie primitive, il porte le reflet de la vie nomade et de la vie civilisée, il est à la fois le livre des patriarches, des monarques, et aussi le livre des petits, des fugitifs, des exilés ; il parle toutes ces langues à la fois, tantôt avec une inimitable passion, tantôt avec la simplicité la plus rude, la plus incorrecte, la plus familière, et tous ces transports de passion, toutes ces ins-
pirations primitives sont jetées dans le cadre d'une histoire qui est l'histoire d'un peuple avec ses faiblesses, ses grandeurs, ses vices, ses vertus ; et je trouve assise et radieuse, au milieu de ce peuple, l'idée magnifique de ce Dieu d'Israël, si antique et toujours si nouvelle, que tous les travaux de la philosophie, tous les progrès de la civilisation, n'ont pu ni en effacer la trace, ni en égaler la splendeur !
Supposez, Messieurs, qu'à côté de la flamme qu'allume dans un jeune homme un pareil livre, une autre flamme patriotique se trouve allumée au même instant par la vie de Washington, que ce pauvre ouvrier obscur qui ne connaît rien de la vie, ouvre tout d*un coup ce livre où il est question de cet homme véritablement sans égal, de ce George Washington, dont lord Byron disait si bien.: n Cet homme me remplit d'admiration parce qu'il est grand, et il me fait rougir parce qu'il est unique; )> de cet homme qui a été un triomphateur modeste, de cet homme qui a pris le pouvoir dans les jours de discorde comme un fardeau sur ses épaules sans jamais songer à en faire un cercle d'or pour couronner sa tête; de cet homme, enfin, à qui la postérité reconnaissante confirme ce bel éloge de ses concitoyens : « Il fut le premier dans la paix, le premier dans la guerre, le premier dans le cœur de sa patrie I »
22 G0T4FÉRENGES AMÉRICAINES.
Je ne plains pas, Messieurs, je ne plains pas Abraham Lincoln de n avoir connu que ces trois livres. Je souhaiterais volontiers que Ton pût composer foutes les bibliothèques populaires d'une aussi heureuse façon et les réduire à trois volumes : un livre qui apprenne, comme la Bible, à croire en Dieu, un livre qui apprenne, comme la Vie de Washington^ à devenir un citoyen, un livre qui apprenne, comme le Commentaire de Blackstone,à être ferme syir son droit.
Ne vous étonnez pas, Messieurs, si, élevé à une telle école, notre petit commis meunier devint bien vite un avocat. Il ne faut pas parler beaucoup d'examens dans ce pays, surtout à cette époque. 11 fut d'abord secrétaire d'un avocat ; puis, celui-ci, le trouvant peut-être un peu plus fort que lui-même, le chargea de ses affaires et eut la bonté de lui prêter quelques livres. Voilà notre homme avocat, faisant le tour du circuit et allant chercher ses causes. On sait peu de choses sur sa carrière d'avocat^; il y a cependant deux ou trois faits qui montrent jusqu'à quel point il était vraiment un honnête homme. Savezvous ce qui le préoccupait surtout? Chose étonnante! c'est que ses causes fussent bonnes. 11 ne voulait pas se charger d'une cause à laquelle il ne croyait pas de droits, et on le vit, chose de plus en plus surprenante ! il faut que ces choses-là se passent dans Plllinois pour y croire^
abandonner son client au moment de le dérendre, parce que Tavocat adverse venait de lui prouver très-certainement qu'il avait tort. Ce n'est pas tout : il déployait dans ses fonctions d'avocat une bonne humeur qui ne Tabandonna jamais, et qui fut certainement ce que les Américains appellent le Life's préserver^ le préservateur de sa vie dans les circonstances difficiles. H aimait à rire, il aurait accepté volontiers ce vieux proverbe français que vous connaissez tous : « Il faut bien rire quelquefois, sans quoi on ne rirait jamais, » et dans ses plaidoyers on tcouvait de quoi penser et de quoi rire; il les semait â'wae multitude d'anecdotes, à ce point que ses calomniateurs répandirent plus tard une foule d'histoires sous le nom de Farces du Père Abraham^ quand il devint président des États-Unis.
Un jour, étant avocat, il avait pour adversaire un de ces hommes qui parlent sans cesse du respect qu*on doit aux principes, aux bases de la société, qui ne veulent pas en démordre et qui disent toujours, avec leurs lunettes sur le nez, leurs cheveux hérissés, une grosse voix tonnante, que leurs adversaires ne connaissent pas les principes, violent les principes, et qu'eux seuls enfin sont
les organes et les conservateurs des principes. Lincoln, au
lieu de se laisser déferrer par cette vigoureuse argumentation de son adversaire en lunettes, lui dit : a Mon cher
collègue, TOUS m'avez rappelé tout à l'heure une liistoire qui s'est passée dans mon enrance. J'avais un voisin qui, en sortant de 8a maison, prit son fusil et dit à son fils : Vois-tu là- bas un écureuil, il y a un écureuil sur cet arbre. — Non, je n'en vois pas. — 11 tire un coup de fusil, il y a toujours un écureuil sur l'arbre; un second coup, il y a toujours un écureuil; un troisième coup, l'écureuil est toujours là. Enfin il dit à son fils : Reprends ce fusil, il est évident qu'il ne vaut rien. — Mais non, mon père, ce n*est pas la faute du fusil, c*est tout simplement un poil de vos sourcils que vous voyez à travers vos lunettes, et que vous prenez pour un écureuil qui n'existe que dans votre- tête. »
Un autre jour, Lincoln vit arriver chez lui la femme d'un homme qui lui était désagréablement connu. Cet homme s'appelait Ârmstrong. Dans sa jeunesse, il était à la tête d'une troupe de petits vauriens et il taquinait toujours ce bon Lincoln, si tranquille, si studieux, qu'en le voyait parfois, quand il avait fini sa tache, berçant d'une main le petit garçon de son patron et de l'autre tenant devant ses yeux le journal de la localité. Armstrong, qui était un vigoureux gaillard, avait juré de faire sortir Lincoln de son calme et de le provoquer. Lincoln était brave, il alla sur le champ de foire ou son adversaire lui avait donné rendez-vous, il y trouva Ârmstrong et, avec une
force prodigieuse, il le mit sous ses genoux comme il aurait boltelé une botte de foin, sans lui faire de mal ; il lui tint les mains quelques instants et ne le laissa partir que quand le yaincu eut demandé grâce. Eh bien I c'est la femme de ce camarade qu'il avait rossé, qui plus tard vint conter à Lincoln, devenu avocat, qu'elle avait un fils digne de son père, et que ce fils était accusé d'avoir tué quelqu'un dans une rixe. Lincoln aussitôt accepta de plaider pour ce pauvre garçon, parce qu'il élait le fils de celui qui l'avait défié jadis quand il était jeune. Il alla au tribunal, et malheureusement il eut le chagrin de voir que les preuves surabondaient contre son malheureux client. Cependant il était convaincu de son innocence. Il remarqua que tous les témoins disaient que le meurtre s'était passé au clair de la lune, une telle nuit, et alors, il les interrogea une fois, deux fois, trois fois, leur faisant répéter: C'est telle nuit? — Oui, telle nuit. — Au clair de la lune? Oui ! — Toujours au clair de la lune. — Oui toujours ! — Écrivez, greffier : c'est au clair de la lune. Et puis, quand tous les témoins eurent déposé et se furent ainsi accordés avec le plus grand soin sur cette circonstance, Abraham Lincoln tira de sa poche un petit almanach, et montra que cette nuit-là il n'y avait pas de
lune I
Sortons, Messieurs, si vous voulez, de ce cabinet d'a-
26 GONFËREKCES AMÉRlGAiNfiS.
vocal OÙ Lincoln se fit assez connaître pour que le nom lui soit resté de Vhonnête Abraham {honest Abe). C'est un nom qu'il ne faut pas du tout prendre en mépris, l'feonnête Abraham ; on ajoute à beaucoup de noms une épi- Ihète qui ressemble à celle là, mais qui n'est pas du tout la même chose, on dit Vhonorable^ j'aime mieux le surnom d^honnête ; ce surnom fut donné à Lincoln dans sa vie privée quand il était un pauvre ouvrier obscur, et s'il a été honnête dans sa vie privée, nous allons le retrouver, ce qui est plus rare, honnête dans la vie publique.
A trente ans, cet honnête Abraham, ce modeste avocat, devint tout à coup orateur populaire et candidat à la législature de son pays. Il faut vous dire comment cela se fit.
L'Illinois fut troublé par une guerre contre les Indiens. 11 y avait alors un chef d'Indiens qu'on appelait le Faucon noir^ qui faisait la guerre aux blancs à la façon des Arabes en Algérie, et qui inquiétait fort les habitants de cette partie de Tlllinois. On leva des bandes de volon* taires; Abraham s'engagea et il fut nommé capitaine* Les Mémoires que j'ai lus sur sa vie nous montrent com^ ment se passaient ces nominations de capitaine dans l'Ulinois; c'est assea bizarre. Les deux candidats se plaçaient en face des soldats, et puis, à un signal, les soldats marchaient droit à celui qu'ils avaient choisi pour capitaine,
en sorte que celui qui n'était pas élu restait tout seul et était obligé de rentrer dans les rangs. Lincoln fut ainsi nommé capitaine ; sa campagne ne fut pas du reste bien brillante : on lirait sur les Indiens, qui tiraient sur les blancs, sans que personne fût atteint ou vainqueur. Il ne fut jamais bien fier de ses succès militaires; mais il se servit de cette circonstance de sa vie quand il se trouva en face de généraux fiers de leurs triomphes et qui voulaient faire les rodomonts devant lui. Il lui arriva un jour de répondre au général Cass : « Mais moi aussi j'ai été à la guerre, et le général qui prétend qu'il était à l'armée à la veille de telle bataille n'est pas plus brave que moi, car j'étais à tel endroit au lendemain de telle bataille ; il prétend qu'il a souffert parce qu'il a eu à combattre des ennemis terribles, mais moi j'ai fait pendant quinze jours une guerre terrible aux moustiques. Il dit qu'il avait souvent faim, je vous assure que j'ai eu toujours un appétit dévorant. »
C'est de cette façon pleine de bonne humeur et de logique que Lincoln parvint peu à^eu à acquérir une grande renommée d'orateur populaire dans les réunions publiques. En Amérique, les réunions populaires jouent un très-grand rôle. 11 y en a de deux sortes, il y a des réunions populaires, — notez que je parle de l'Amérique, — tumultueuses, bruyantes, impatientes ; orateurs
et auditeurs sont également bruyants, impatients et tumultueux ; l'auditoire écrase l'orateur, et les orateurs abusent de la patience de l'assemblée pendant une heure, deux heures, trois heures quelquefois. Les orateurs ont la prétention de faire sortir de leurs rêves la réforme de la société, de la famille, du capital, de la nation, du genre humain. C'est très-intéressant le premier jour, c'est moins intéressant le second, et il n'y a plus personne le troisième, — je parle toujours de l'Amérique.
II y a d'autres réunions très-sérieuses, où l'auditoire est bienveillant, comme en ce moment, même envers un orateur insuffisant, où il s'agit de savoir quel est le pas précis à faire dans la voie de la liberté, non pas la grande enjambée, mais le pas pratique, légijime, à faire aujourd'hui, demain , toujours. Dans ces réunions-là. Messieurs, n'entrent pas ceux qu'on appelle en Amérique les déclamateurs (declamers), mais ceux qu'on appelle d'un mot qui mériterait d'entrer dans la langue français*», les débatteurs (debaters)^ et c'est laque Lincoln montrait une supériorité irrésistible.
La première fois qu'il s'y présenta , il s'agissait de nommer un candidat à la législature. 11 y avait un orateur qui désirait beaucoup la fonction et qui avait parlé pendant trois heures durant sans s'arrêter, sans se fati^^uer , sans s'interrompre, sans sourciller, sans se comprendre
et sans se faire comprendre. Lincoln prit la parole après lui et il s'exprima en ces termes : « Je pense que vous « me connaissez ; je suis le pauvre Abraham Lincoln;' ma « politique se réduit à deux mots : je suis partisan de la a fondation d'une banque nationale, je suis partisan de a l'instruction populaire la plus étendue, je suis partisan a d'un tarif protecteur très-élevé : c'est là ma politique; « si vous me nommez, j'en serai reconnaissant ; si vous a ne me nommez pas, ce sera tout de même. » Voilà quel fut son premier discours et son entrée dans la vie politique. Il fut nommé. Il se rendit avec neuf autres, — ils étaient neuf, presque fous ayant six pieds, on les appelait les longs neuf (the long nine), — il se rendit à pied dans la petite ville de Springfield pour prendre part aux travaux de la législature ; mais cette législature avait peu d^importance, et c'est surtout dans les réunions populaires que Lincoln se forma à la mission de l'orateur politique.
La question de l'esclavage commençait à devenir la grande question politique aux États-Unis.
Lincoln, depuis son enfance , était l'adversaire résolu de l'esclavage; c'est lui qui a dit cette parole si concise et si complète qui résume de longs discours sur ce point :
« Si l^esclavage nest pas un mal, rien n'est un mal. » Attaché à cette parole, il était l'adversaire décidé de Tes-
clavage à une époque où ce n'était pas chose commode, ou dans son Ëtat et dans les États yoisins l'immense majorité était contraire à cette opinion, que contre ses intérêts, avec sa droiture ordinaire, il avait adoptée dès la première heure de sa vie et à laquelle il fut fidèle jusqu'à la dernière.
Lincoln, dans ces réunions populaires, avait eu affaire déjà, et il eut affaire pendant quinze ans de sa vie, à un orateur d'une forte trempe, qu'on appelait Stephen Douglas. Douglas était tout le contraire de Lincoln ; plébéien comme lui,, mais beaucoup plus remuant, c'était un petit homme trapu, avec des yeux brillants, des joues roses , une activité incroyable et un grand talent.
« Voyez iiion adversaire Douglas », disait Lincoln luimême, « tout le monde est pour lui ; quand on voit des « joues si colorées, des yeux si vifs, on en voit sortir des «places, des ambassades, des faveurs; au contraire, « qu'est-ce que vous voulez que Ton fasse avec un grand « homme osseux, triste, dégingandé comme moi? On ne « voit sortir d'aucun de mes menabres des dîners, des « richesses et des dignités. » Ouil il avait le désavantage de l'apparence, mais il avait l'avantage de la logique. Le combat oratoire acharné auquel les deux orateurs se livrèrent en 1858, pendant plusieurs mois, de ville en ville, est demeuré célèbre.
Lincoln et Douglas, comme cela arrive souvent dans les réunions populaires, avaient cependant à la bouche les mêmes mots, l'un et l'autre parlaient de liberté , ils se combattaient en arborant les mêmes devises.
Mais Lincoln n'eut pas de peine à faire sortir Douglas de cette position dangereuse, et il le fit avec la massue de sa logique, aidée de ses petites histoipes.il lui dit : «Vous parlez de liberté, il est évident que nous n'entendons pas de même ce mot-là.Quand un loup veut attaquer un troupeau, il dit au troupeau, pour peu qu'il soit un peu adroit : Je viens vous délivrer du berger, je suis un libérateur ; et quand le berger revient et qu'il veut obtenir du troupeau une soumission plus complète, à son tour il dit : Je viens vous délivrer du loup, c'est moi qui suis le libérateur. — Le libérateur, disait Lincoln , ce ne peut être à la fois le loup et le berger, il est probable que ce n'est ni l'un ni l'autre, que la liberté appartient au troupeau, et qu'il n'a pas besoin que personne la lui rende. »
Or, savez-vous à quels caractères, — et ceci, Messieurs, mérite de rester dans vos esprits, comme les deux articles du credo politique de tout homme qui, sincèrement, veut être un libéral, — savez-vous à quel caractère ce plébéien Lincoln, qui n'avait pas fait de grandes études, mais qui tirait tout cela du fond d'une conscience droite.
savez-vous à quels caractères il reconnaissait le vrai libéral ? à deux caractères principaux.
En premier lieu, le vrai libéral regarde la liberté comme suffisante. Quand on a la liberté, on ne doit pas demander autre chose, on ne doit pas prétendre changer la société ni les hommes par voie d'autorité, la liberté suffit, pourvu que Ton s'en serve bien, voilà le premier caractère. Et le second caractère, auquel se reconnaît un vrai partisan de la liberté, c'est qu'il aime la liberté pour tout le monde et surtout pour ceux qui lui sont désagréables.
Lincoln ne sortait pas de là, il n'acceptait pas la discussion sur un autre terrain : la liberté suffisante et la liberté universelle. Voilà les deux articles du credo politique de cet honnête homme.
Quoique j'aie déjà abusé, je le crains, de votre bienveillance {non! non! parlez! parlez!) y j'ai besoin de vous demander ici quelques moments d'attention.
Lincoln entra au congrès des États-Unis en 1846; sa célèbre discussion avec Douglas est de 1858. C'est dans cette période, sous les présidents Polk et fiuchanan, que la question de l'esclavage grandit au point de dominer toutes les autres. Comment ce point, d'abord inaperçu, était-il devenu le centre, le nœud, le pivot, de toute la politique des États-Unis, à l'intérieur et à l'extérieur ?
J'ai besoin d'entrer dans quelques détails pour vous le rappeler, Messieurs.
n y a, pour bien juger ces événements, deux points de vue, deux positions à prendre, selon que Ton regarde les événements de près, ou qu'on les regarde, comme nous le faisions en France, d'un peu loin.
De près, l'esclavage n'a Tair d'être pour rien dans le débat. C'est une question de prépondérance qui s'agite depuis vingt-cinq ans ou pour mieux dire depuis le commencement même de l'Union, entre les États du Nord et les États du Sud. Il semble, à regarder les événements de près, que ce soit autour de cette question de prépondérance que s'est concentrée la politique des États-Unis depuis vingt ans. 11 faut, pour arriver à la vérité, pénétrer dans le mécanisme même de la constitution des États-Unis.
Vous savez, Messieurs, que dans cette grande fédération, chaque État est séparé, et vous savez aussi qu'il y a un pouvoir central, composé du président , de quelques fonctionnaires et du pouvoir législatif du con rès qui se partage entre la Chambre des représentants et le Sénat. D'après la Constitution des États-Unis, les représentants sont nommés en raison de la population ^ et 'dans la population la Constitution a fait compter pour un cinquième les personnes autres que les citoyens; — le mot d'esclave n'est pas prononcé, — on fait comp-
s* CONFËREKCEB AMËRICAIKES.
ler |)Oi)p un cinquième les personnet, c'est le terme, uuUcB ijue ]es citoyens; cela veut dire que, comme en iiiubiijui! une blanche vaut deux noires, dans l'ancien r^Hiim des l^lats-Unis, un blanc plus cinq noirs valaient douK lilancH. Kt comme il y avait en 1850 de quatre à cinq millinnti d'ciclaves, c'est comme si l'on avait ajouté lin c&li^du Suil, pour la nominalioudeg représentants, un million d'électeurs de plu?. Vous voyei tout de suite q\iel iivaiita^'Q cotte situation donnait au Sud.
l'oiii' l'oloclion du Sénat, c'était bien plus grave. Les Honati'urs sont nommés j^ar État, quelle que soit la populutiun de ces États. Il résultait de cette disposition de la Odiistitulion le désir pour les ÉtatsduSud d'annexer autant qu'ils le pouvaient des Élats nouveaux. Or vous savez quel uiit le mécanisme de la Constitution. Dès qu'il y a un certain nombre d'habitants sur un territoire^ il arrive à un noviciat politique, il est reconnu; puis quand le nombre des habitants augmente encore, le territoire obtiect lu titru iX'Ètat .- ou laisse le peuple qui l'balnte libre de choisir sa constitution et il a droit à la nomination de deux sénateurs. Vous voyez quel intérêt il y avait pour à prendre aujourd'hui le Texas, deprès-demain Cuba, et à entrer dans ique d'extension et d'annexion qui s véritables amis de ta liberté. Dans
ABRAlfiM LINCOLN.
cette question de la majorité, soit pour la représentation des électeurs^ soit pour la nomination des sénateurs, l'esclavage jouait donc un rôle considérable, car en créant le plus possible d'États ^ esclaves, le Sud était assuré d*âvoir la majorité dans la Chambre des représentants et dans le Sénat.
Ajoutons qu'aux États-Unis, la justice est admirablement organisée. M.deTocquèvilleradécritedansdes pages connues d'un grand nombre d'entre vous. C'est la grande puissance stable au milieu du mouvement perpétuel de tout le reste. Or, en 1850, s'éleva devant les tribunaux la question de savoir si les esclaves fugitifs étaient une propriété, et si, une fois passés dans le Nord où Tesclavage n'existait pas, ils pouvaient être recherchés, pris par les autorités fédérales et ramenés à leurs propriétaires.
Cette abominable chasse fut autorisée par la loi.
Trois questions partagaient ainsi le Nord et le Sud, celle de la majorité dans la Chambre des représentants, celle du nombre des États pour l'élection des sénateurs, et celle des esclaves fugitifs, et ces questions revenaient à l'occupation de chaque[nouveau territoire, à l'admission de chaque nouvel État, à l'élection de chaque nouveau président.
Voilà trois questions qui étaient en apparence des
■■iianoe a
:-C~U. J 'lUS
CDlrer dans la fondation de la société qu'ils édifient, celte injustice si petite, si inaperçue d'abord, en peu d'années grandit avec une puissance terrible. C'est comme un venin tombé dans une source, et qui empoisonne toutes les ondes qu'elle épanche, c'est comme une étincelle jetée dans un amas de combustible et qni tout d'un coup suscite un grand incendie. Ce n'était rien sans doute devant la liberté américaine que ce petit mal, que ce vér caché, que cette tache de l'esclavage si petite alors, à laquelle on n'osait pas toucher de peur de rompre le lien si fragile de la con fédéra lion, et qu'on espérait voir s'effacer, d'ailleurs, après peu d'années. On se disait : l'esclavage, c'est une mauvaise plante qu'il est inutile d'arracher, elle mourra à force d'être foulée sous les pieds.
Laissez s'écouler cinquante années et cette plante malsaine, vous verrez qu'elle a tout envahi, au nord aussi Wen qu'au sud! Le voisinage, le progrès, la contagion Je l'injustice, ont corrompu la nation tout entière. Est-ce qu'il est possible. Messieurs, que vous oubliiez ce qui est si facile à comprendre? De même que les territoires ma- Icriels sur lesquels vivent les sociétés humaines sont arroîïés par trois ou quatre grands fleuves, de même leur territoire moral est arrosé par trois ou quatie grands l'rincipes. Quand vous louchez à ces principcs-lù, Mes-
sieurs, tout est perdu. Et comment voulez-vous que ces principes qui s'appellent dans tous lès pays, sous toutes les latitudes, à toutes les époques, la propriété, la famille, la justice, comment voulez-vous qu'il en reste un seul debout en présence de l'esclavage ? La famille ! et de quel droit prêchez-vous le respect de la famille, si vous séparez le mari de 5a femme et la mère de ses enfants, et si vous donnez à un jeune homme de dix-huit ans une jeune fille de dix-huit ans pour esclave? La propriété I et de quel droit demandez-vous à la loi de protéger ce fruit sacré du travail lorsque vous l'appliquez à un bien que le travail n'a pas produit, lorsque vous consacrez cette iniquité qui consiste à faire que quelques personnes mangent leur pain à la sueur du front des autres? Et la justice! comment voulez-vous que je croie à la justice, que j'appelle la force à Tappui de la justice, lorsque votre droit boiteux ne fait pas cette distinction qui est la base de tous les codes, cette distinction radicale entre les choses et les personnes, les choses susceptibles de propriété, et les personnes à jamais, à aucun prix, à aucune condition, et sous aucune civilisation, échangeables et aliénables, comme des denrées et des bestiaux! C'est parce qu'ils recelaient dans leurs flancs cette tion originelle, c'est parce que ce ver était dans rce qu'il y avait, au début de leur constitution,
cette petite tache, qu'ils ont si yaillamment lavée dans leur sang, que les États-Unis, aussi bien les États du Nord que ceux du Sud, — car le préjugé contre les noirs y était également répandu, le Nord refusant à ces malheureux l'égalitc et le Sud la liberté, — que les États- Unis, dis-je, en étaient venus à descendre dans Testime de l'Europe et à inquiéter tous les amis de la liberté, qui auraient volontiers considéré cette terre comme la terre de Chanaan, comme la terre promise de Tavenir, sans ^ cette souillure abominable qui ne permettait pas d'en parler sans rougir.
A côté, Messieurs, de cette puissance dévastatrice du mal, ah I laissez-moi admirer avec vous la puissance réparatrice du bien. A côté de Pinjuslice, si grand que soit son triomphe, si universelle que soit sa puissance, il y a toujours une petite place, n'est-ce pas? pour la justice I Elle se cache obscurément dans la poitrine de quelques citoyens obstinés, ridicules d'abord, désagréables, trou-^ ble-fétes, dont on ne veut pas, dont on médit, dont on calomnie lesintentions.il y eut, aux États-Unis, des fous qui se faisaient prendre, mettre en prison, pour cette idéeûxe; ils étaient petits, ridicules, impuissants, isolés. Et puis il se trouva qu'un beau jour l'idée de ces (ous^ Pidée du pauvre imprimeur, mon ami, M. Uoyd Garison, fut^épousée par quelques consciences généreuses, par un
homme évangclique comme Channing, qui la revêtit de toute la magie de sa splendide et pure éloquence. Cette idée, elle passa sur la harpe d'un poëte, d'un Longfellow, qui en tira des sons harmonieux pour honorer, pour embellir et ennoblir ces créatures que l'on méprisait. Puis, tout d'un coup, sous la main délicate d*une femme, elle prend la forme pathétique du roman. Madame Beecher- Stowc dit ce que sont cœur a senti, ce que ses yeux ont vu, et ce roman fait non-seulement le tour de son pays, il fait le tour du monde, il vient remuer et susciter au loin celte opinion européenne qui sera le témoin du duel dont parlait tout à Theure M. Laboulaye, lequel a sa part aussi dans le grand ouvrage qui se prépare. Puis, <iuelques jurisconsultes, touchés lentement, mais touchés cntin parce que leur conscience est voisine de leur cœur, un Sumner, un Seward, un Chase, arrivent à se demander si ce mal, que tant d'âmes généreuses ressentant, que tant de poètes maudissent dans leurs vers mélodieux, si ce mal, on ne pourrait pas petit à petit l'attaquer, le miner, le combattre, le chasser de la loi publique!
Messieurs, je disais tout à Thcure que c'était là une admirable histoire, la page dMidnneur (ce mot est de M. Pelletan) de l'histoire du dix-neuvième siècle. Que nous disent donc les* poètes et les peintres des orages de
la nature, de la lutte des éléments, du choc des armées? Est-ce qu*il y a quelque chose qui mérite davantage les efforts de l'éloquence, les séductions de la poésie % fa magie de la parole, sous toutes ses formes, que ce; combat merveilleux entre ce petit mal qui grandit et domine un instant comme le feu, et ce petit bien qui résiste, s'élève et devient une rosée bienfaisantej usqu'à ce qu'enfin , malgré mille indignités, malgré mille grossièretés, parce que la lutte.se passe sur la terre, mais aussi grâce à mille efforts généreux, la bataille se décide, et Ton jouit d'un spectacle, bien rare, bien consolant sur la terre, on goûte avec ivresse la satisfaction de voir qu'une fois le droit a triomphé, et que la victoire a été du (5ôté de la bonne cause, défendue par d'honnêtes gens et servie par d'honnêtes moyens ?
Il me reste à vous dire, en peu de mots, la part que prit Abraham Lincoln dans cette grande lutte de l'histoire du dix-neuvième siècle. Cette part, soit au congrès, soit dans les assemblées populaires, fut si grande, si puissante et en même temps si modérée (car, je vous le rappelle, il avait toujours, d'un côté, le livre qui lui apprenait à détester l'esclavage, mais, de l'autre, il avait
* L'Académie française- n'a pas hésité à proposer la Mort de Lincoln pour sujet du concours de poésie en 1867, et le prix a été décerné à l'œuvre vraiment belle d'un de nos meilleurs poètes, M. Edouard Grenier.
le livre qui lui apprenait à respecter et à suivre pas à pas les lois); cette part, dis-je, fut si grande, si puissante, si modérée à la fois, que, lorsqu'une grande réunion, une grande convention, comme on dit aux États-Unisî, s'assembla en 1860, à Chicago, pour l'élection d'un président, il fut proposé comme candidat. Il y avait six candidats, tous plus connus que lui, et surtout le célèbre Seward, dont le nom est attaché au sien, et -qui mérite de partager sa gloire ;• ils furent ballottés dans la convention de Chicago, une de ces villes dont on connaît à peine le nom lorsqu'elles sont déjà grandes comme une capitale; et, dans cette convention, on arriva, après une séance qui n'en fmissait pas (comme celle-ci, je le crains bien) à ballotter le nom de Lincoln six ou sept fois.
A l'avant-dernier ballottage, un de ses amis lui écrivit par le télégraphe, car il était alors tranquillement dans sa petite maison, à Springfield : c< Vous serez nommé, si vous promettez d'accorder les places d'avocat général et de directeur général de postes à tel ou tel. » Lincoln répondit aussitôt par cette dépêche : « Je n'accepte aiUcun marché et je refuse absolument. » Le soir, une autre dépêche lui apprit qu'il était président de la République ; on vint lui dire cela dans sa petite maison, et ce fut bientôt un tumulte extraordinaire à sa porte ; la nouvelle s'était répandue, et personne n'y voulait croire.
Il y avait surtout, dans les groupes, un gros Anglais établi à Springfield, qui criait tant qu'il pouvait : « C'est impossible ; comment voulez-vous qu*on nomme Président de la République des Etats-Unis un homme que j'ai vu ce matin aller chercher, dans un papier, pour dixsous de beefsteak et l'emporter pour son déjeuner? »
C'était bien lui cependant, c'était Abraham Lincoln qu'on avait choisi comme Président des États-Unis, et deux jours après, une députation, ayant à sa tête le gouverneur de l'Etat, vint lui annoncer cette grande nouvelle. Il la reçut avec autant d'embarras que de tristesse, car il savait bien à quoi il s'engageait, et il n'avait pas grande confiance en lui-même ; mais il la reçut avec une simplicité véritablement touchante. Il alla ouvrir luimême sa porte ; et puis , quand on lui eut annoncé qu'il était président des États-Unis, jugeant qu'il ne pouvait pas recevoir une si grande nouvelle sans prier ceux qui la lui apprenaient de se refraichir un peu avec lui, il appella sa servante, fit apporter des verres, et il dit aux membres de la députation : « Je vous demande pardon, mais je n'ai pas d'autre breuvage que de la bière, la pure bière du père Adam, c'est-à-dire un verre d'eau. » Puis il les fit boire et trinquer.
Après cette acceptation si simple, Lincoln passa deux ou trois mois dans sa petite maison, parce que la con-
Atmr'ifT.
j.<,<,>>.ic' I? •.'idiij- cuniuu? on ^ ' mb: iirrs. ÏM v.v ■- « «iiij-r iiiiir ii»\> aaiir c- «eu: ïnTC fit, qnrad j' ..E^- «e: lï".):- ;>st ^[iUa? oitt Sfii^ wrs irai SBHle-
Air.vtr < >'i,itiibr:ijifiit, I lu: nttrudiiil âbe la aBe u.cu^ ^i. mur. K'.'i y!■v^:ilraât ''iDD^wo^noe- {^ lu dciu.<:i.c» <Lt >.<uf ; i>v u>vi*a; d nue tarde k âi^caa qui (^j ^i*-c<.t^--t <i* J"'7.;J>*: «I iB, jwc swfSàié., mais a v*«; WM nt^jcid AV^Ati, il |>r(yac«ra cei sïb^ê* paroles : If Ui^iuu'ui, i'im im (<fj«de Ictct le draprao sor cet iiittm hù » Mi iimnaa^ée \» décbntioa de l'indépentimiKit- '''i:i>t \>\m une image de ce qne je sois. Ce n'est \m mil] i|iii ai fait t:e drupesu, ce n'est pas moi qui ai fait lit iiiHi^liiiiu jioiir le lever, ce n'e«t même pas moi qui ai luit U i»<nlii )>iiur le tirer ; je n'ai été qu'un instrument, ]ii ii'li luit ijuii prêter mon bras : c'est la nation qui a lnilluiil lu iTtttu. u l'uii, prenant union plusému, il dit: n .lu iiiii HuiM itouvvut iloiuaudé, eu relisant notre constitiiiiuii, ()u'i'Hli.'u ^ui lui avait valu cette faveur d*ètre à
le faisant, ils ont prophétisé non-seulement l'avenir de leur pays, mais l'avenir du monde entier. Ils ont annoncé qu'un jour viendra où le poids qui pèse sur les épaules de tout homme venant en ce monde sera allégé, et c'est parce qu ils ont mis ce principe dans leur constitution que cette constitution a duré. Pour moi, je ne sais pas ce qu elle deviendra dans l'avenir ; mais, avant de me faire renoncer à ses principes, on m* assassinera sur la place. »
Ces paroles ne faisaient pas seulement allusion à un pressentiment qui, depuis qu il avait été nommé président, agitait l'âme de Lincoln ; elles faisaient allusion à un complot qui, pendant son voyage, avait été ourdi contre sa vie, complot tellement menaçant, qu'il lui fallut prendre un chemin détourné et aller par Baltimore à Washington, où il arriva sans être attendu, pour éviter les misérables qui l'attendaient sur la route.
Messieurs, il était installé le 4 mars 1861 à Washington ; il avait été nommé régulièrement le 6 novembre 1860, et le 10 novembre, à Charleston, la séparation de la Caroline du Sud avait été proclamée. H prononça son premier message d'inauguration au mois d'avril 1861, et quelques jours après, le fort Sumter était bombardé et la guerre civile éclatait ; en sorte que cet honnête Président, en quittant son habit d'avocat, se trouvait
48 CONFÉRENCES AMÉUICAINES.
tout d'un coup en face d'une guerre civile qui dura quatre années, prit des proportions gigantesques, et coûta aux États-Unis plus de dix milliards avec un million d'hommes!
Vous me permettrez, Messieurs, de ne pas vous raconter cette guerre ; je ne le puis pas et je ne le veux pas ; je ne le puis pas, parce qu'évidemment il faudrait entrer dans des détails que l'imagination ne peutse représenter, qu'il faudrait avoir une carte du pays, citer des noms que je no pourrais prononcer ni vous faire retenir, et puis, j'ai une autre raison I
Je ne suis pas plus insensible qu'un autre à la gloire militaire, surtout quand elle est celle de mon pays. Quand j'entends raconter nos grandes guerres avec la merveilleuse facilité de ce grand esprit, notre historien national, dont j'aime à faire retentir ici le nom illustre, quand je lis les pages de M. Thiers, je me sens pris, moi aussi, de l'ardeur de la gloire des combats; il me semble qu'il n'y a pas de plus beau spectacle au monde que celui de tous ces jeunes gens armés à la fois, enthousiastes et disciplinés, qui vont jouer leur vie pour l'honneur du drapeau de la patrie. Mais, Messieurs, avez-vous quelquefois parcouru un champ de bataille, ayant à la maio un de ces livres consacrés aux récils des grandes guerres? Vous ouvrez le livre, vous tournez la page, vous croyez
que votre imagination va reproduire sur le terrain ces luttes ardentes, enflammées, vous croyez que vous allez contempler le choc des vivants. Ah ! que vous êtes bien vite détrompés! le livre vous tombe des mains ; ce que vous rencontrez, ce sont quelques ossements blanchis, des cendres et des débris, et alors, Messieurs, dé tous les brins d'herbe qui poussent sur cette tombe immense qui s'appelle un champ de victoire, il semble qu'il sorte des voix ! Ce sont les voix de ceux qui sont morts, et les voix de ceux qui sont morts nous disent : Vous qui vivez, vous qui jouissez de la lumière qui nous a été ravie, apprenez ce que coûte la discorde, et sachez le prix de la paix ! Ces voix, si vous savez leur prêter l'oreille de votre cœur, elles vous tiennent encore un autre langage. Après la victoire, et surtout en Amérique, surtout après une guerre civile, les cendres des vainqueurs et des vaincus sont mêlées, on ne peut plus les distinguer, il y a donc eu des morts des deiix côtés, et, par conséquent, il y a eu des deux côtés de Thonneur, de la valeur, de la sincérité, -du patriotisme, delà bonne foi, du sang répandu. Ne distinguez plus dans la vie ceux qui ne peuvent plus être distingués dans la mort, et, sur les champs de bataille, en même temps que vous apprenez à parler de la paix, apprenez à parler de la concorde et de la réconciliation !
''!u M. -.^j^r^ritr.
•tri le -Wlr guerre, el
. . ri: v*ani et ce que iaistit, :-^ '^urciiète Lincoln à . - iaii 'W qui est le palais
-- -r *a :.:n: le monde est
k ;.ih intj lie politique et
. . ...^ri y^n pays dans les
... î ' Tniàaiile^ et il avait
„ î> :•*- ni'\:ars quotidiens
un
.. L— i^Tnis que tous -"-^ aem \ entrent sans I \ & une expression ■: Texpression, mais s ■ I mper la mam du
. -nnent pomper.
, .".sa présidence, se !. ;m lie ses prédéces- I . i. avait à sa table un »tt> ou^ bien bon de re- . I, général en chef fait de (Sinip, et ce n'est >. ,M»*i. donne audience. »
Hiss4i»it que les choses se
passent de la sorte dans vos camps, mais c'est ainsi que dans la vie civile, au lieu d'être le représentant du peuple, on devient un personnage officiel qui ne sait plus rien que d'officiel. Pour moi, sans doute, les réceptions me font perdre bien du temps, mais cependant, eu me mettant ainsi en contact avec tous, je respire le même air que le peuple qui m'entoure, il m'est plus facile de me souvenir que j'en suis sorti et que dans deux ou trois années je dois y rentrer ; j'appelle cela mon bain cl* opinion publique. »
Ceux qu'il recevait ainsi pouvaient se classer en plusieurs catégories.
II y avait d'abord les inutiles ; ceux-là, je n'en parle pas, il est probable que c'était le plus grand nombre. II y avait ensuite les pauvres et les souffrants, auxquels il donnait les plus longues audiences, surtout quand c*était des blessés militaires. Puis il y avait les mécontents qui blâmaient ses actes et voulaient que d'autres mesures fussent prises. Avec ceux-là, il s'en tirait, grâce à son imperturbable bonne humeur, en leur racontant des histoires, dont vous me permettrez de redire quelques-unes, afin d'égayer ce que cette causerie a d'un peu sévère.
Un jour, on vient lui dire qu'il fallait destituer le général Grant, qui est maintenant l'illustre et populaire
0'f4<ii*'i- o-:^ aîTi*^r*-^ UL Z'^i»'!!. catT ^oiif t«vs qiie ces jartLft^^ au: ':uibu«f;iK> i-ic t!irt «oof^rBo: lattiiff^ ârsoMt, avec biitrftiiai.. avai: eu. 1 m. chs^ proufss jji mil lyi ^ 3iord ti*^urj»;us tii. liii: lu: otasHàB de le drtirtfi. c Fouruuv»/: o*îUi*utic^;-L. — C^s: jantse «me, lu iiif — , il boit '.f V). <;^ » isk^-T » : i ou.»] LlbL-oli rgniiiûh iJMfilfinfnt : 4/ jL^! i t It u.'p dt »ifk^T: ftrvvei>T{i«s ne dBre où ^i «t U: }^<*cvft? ptrce qiie j'aiaenk sssa à cb envoyer
LW '^âiUre Umy oo lui dit : « Toilà hia des défaites, t\Ut tt^i Wiétn Antt celle guerre, on entend encore le camn qui ionnt de tel côté, — Tant mieox! s'écria-t-il.
— (Juoi l il y a déjà tant de sang versé et vous dites fmt mieuji ! en apprenant que le canon se fait entendre !
— Oh I dit-jl, je me rappelle qu il y avait dans mon voi- «iimgo à H()nngffeld une brave femme qui avait beaucoup «ranlaiit», ilfi étaient toujours dans la rue et elle ne savait (iu qn'ilH faittaiant, ot quand elle en entendait un qui (triait, olle disait ; « Àh ! au moins, je suis ^ûre qu^l y tn M MU i^nooro an vie, »
A pôle d^i mécontenta, il y avait les pressés qui lui diibuiiinl: inA\\{>'i donc plus vite, émancipez tout de suite loki cwclavcM, provo(|uez les élrangefs. » A ceux-là, il rél^anduil: « YouH voulo» que j*émancipe les esclaves, mais
je suis avant tout chargé de sauver TUnion ; j'aime mieux sacrifier une jambe et sauver le corps, et quant aux esclaves, j'y viendrai. Lorsque j'étais dans la forêt, je savais bien qu'il y avait des torrents, mais je ne mé suis jamais demandé comment je les traverserais avant d'être arrivé au bord. » Une autre fois il disait : « Quand Blondin passe sur la corde roide la cataracte du Niagara, vous ne dites pas : Blondin se tient trop à gauche oU trop à droite, il a mal fait l'essai de sa gravité, Blondin n'est pas bien habile, Blondin n'est pas joli garçon ; vous retenez votre haleine, vous faites des vœux pour qu'il arrive de l'autre côté. Eh bien, je suis comme Blondin, je traverse sur un fil une épouvantable cataracte ; je vous prie, retenez votre haleine et faites des vœux pour que j'arrive de l'autre côté. »
Mais il y en avait d'autres. Messieurs, qui n'étaient ni les pressés ni les mécontents; c'étaient les lâches ou les faibles, qui auraient voulu des compromis. On vint lui demander un jour de traiter avec les séparatistes, et il répondit encore par une petite histoire : « J'ai connu, ditil, un charpentier, dans ma jeunesse, qui se vantait de faire des ponts sur tous les torrents. Un jour, pour se moquer de lui, on lui dit: est-ce que vous feriez bien un pont entre la terre et l'enfer? Il répondit: Oui, je bâtirais très-bien un pont entre la terre et l'enfer, seulement
• je crois que de l'autre côté il n y a pas de point d'appui ; vous me demandez de faire un pont entre les Etats-Unis et les confédérés; seulement, je crois que de l'autre côté il n'y a pas de point d'appui . »
Comme on insistait en racontant que Charles P' avait traité avec son parlement, il répondit à celui qui avait présenté cet exemple historique: « Je n'entends rien à l'histoire, demandez à mon secrétaire d'État ; cependant,
. je crois bien me rappeler que Charles I" y a perdu la tête. »
Gai, familier en face du public, cet homme vraiment extraordinaire se retrouvait soucieux et grave en face des devoirs de sa haute fonction. Il travaillait le jour et la nuit. Son premier soin avait été de choisir pour ministre ses concurrents eux-mêmes, et les hommes les plus considérés de l'Union, l'illustre Seward, le savant Chase, l'énergique Stanton. Sans être ni guerrier, ni financier^ ni orateur, ni diplomate, il organisait l'armée et lui donnait des chefs comme Mac Clellan, Meade, Sheridan, Sherman, Grant; il obtenait du pays des sacrifices immenses ; il inspirait et imposait confiance au congrès ; il tenait tête avec dignité au mauvais vouloir des puissances étrangères; enfin il communiquait avec le pays et avec Topinion universelle par des Messages toujours pleins de force, de franchise et souvent d'éloquence.
Ses biographes nous ont appris à quelle époque il était devenu éloquent ; il devait ce don surtout à Shakespeare, pour lequel il avait, à la fin de sa vie, une admiration passionnée. C'était, avec sa mère, la Bible, Washington et Blakstone, son cinquième instituteur. Il savait par cœur et il récitait souvent avec âme des scènes entières de Macbeth ou d^Hamlet. Nous savons aussi qu'il murmurait, en pleurant, des vers mélancoliques, lorsque son cœur était déchiré, comme il le fut au début de la guerre, par la mort du colonel Ellsworth, son ami, par la nouvelle de tant de désastres successifs, mais surtout par la perte d'un de ses trois fils, William.
Frappé de ces malheurs, cet homme sensible et chrétien les avait regardés en silence comme des châtiments d'en haut, et il avait fait vœu, si la fortune revenait à ses armes, et si les nécessités de la guerre lui conféraient un pouvoir dictatorial, de prononcer l'émancipation des esclaves. C'est en 1862 que le moment lui parut enfin venu et qu'il rédigea lui-même la proclamation d'émancipation. C'est le 22 septembre qu'elle fut publiée, et ce fut seulement le 1" janvier 1865 qu'elle fut suivie d'une proclamation définitive. Je ne vous raconterai pas en détail l'histoire de cette proclamation immortelle, qui place à jamais Lincoln au rang des plus grands bienfaiteurs des hommes. J'aime seulement à penser avec vous à la
50 CONFÉBENCES AMÉRICAINES.
joie qui dut inonder ce cœur abreuvé de tant d'amertumes ! Quel souffle d'air pur et frais sur ce front penché et baigné de sueur? Dites-moi, ya-t-il dans les longues années de l'histoire, dans les jours sans nombre de la vie des hommes sur la terre, quelque chose d'aussi beau H^ue cette minute, cette seconde sacrée, où ce fils d'ouvrier, cet honnête homme, nourri de la vie de Washington et de la Bible, ce chrétien, put mettre son simple nom au bas d'une page qui émancipait tout d'un coup quatre millions de créatures humaines ! Non, je ne crois pas qu'aucun triomphateur, aucun conquérant, aucun fondateur d'empire ait eu dans sa vie un acte et un momeht conir parables à l'acte et au moment qui porteront j.usqu'à la postérité la plus reculée le nom d'Abraham Lincoln, le libérateur des esclaves I
Voici, Messieurs, par quels termes véritablement éloquents se termine . cette page d'honneur du dix-neuyième siècle.
« J'ordonne et je déclare que toutes les personnes te- « nues comme esclaves, dans les États, sont et seront dé- « sormais libres, et que le gouvernement, Tarmée, la ma- « rine, feront reconnaître et maintenir leur liberté.
« Sur cet acte, regardé sincèrement comme un acte « de justice, autorisé, en cas de nécessité militaire, par la
a Constitution, j'in\oque la faveurde Dieu et Topiniondu 0 monde !
« Donné à Washington, le premier jour de janvier, la « 1865® année du Seigneur et la 87® année de Tindépena oance.
« Abraham Lincoln.
« William Se WARD. »
Ni la faveur de Dieu ni Topiniondu monde ne lui manquèrent, car l'année 1864 fut une année de triomphe, et l'année 1865 vit à la fin la réélection sans conteste du président Lincoln, la prise de Richmond par Grant, la capitulation si honorahle du général Lee, et celle non moins honorable et non moins courtoise du général Johnson devant Sherman.
C'est le 4 mars 1865 que Lincoln fut réinstallé président des Etats-Unis. C'est le 5 avril que Richmond fut pris. Il s'y rendit le 7, et il y fit une entrée admirable, aux acclamations de son armée victorieuse et des pauvres noirs affranchis, qui baisaient la trace de ses pas. C'est le 11 avril qu'il devait mourir martyr sous les coups d'un assassin I
n ne me reste plus pour achever celte vie mémorable et déposer dans votre souvenir quelque chose de Ten-
tliôusiasme qui m'anime en présence de cette grande mémoire, il ne me reste plus, pour vous la faire nettement apprécier et mesurer à sa véritable grandeur, qu*à vous faire entendre les paroles que cet homme, qui n'était pas un lettré, qui n'était pas un maître daqs^ l'art d'écrire, ni un grand génie, adressait à son pays dans son dernier message d'inauguration du mois de mars 1865:
a Concitoyens,
« Au moment de prêter pour la seconde fois le serment pour la présidence, j'ai moins à vous dire que la première fois. Alors un exposé détaillé de la conduite à tenir était nécessaire. Maintenant, après quatre années pendant lesquelles Topinion publique a été consultée à chaque point, à chaque phase du grand conflit qui absorbe encore l'attention et occupe l'énergie de la nation, peu de choses nouvelles peuvent vous être dites.
« Les progrès de nos armes, dont tout dépend prinei-*^ paiement, sont aussi bien connus de la nation que de moi-même, et, j'en ai la confiance, ils sont de nature à nous satisfaire et à nous encourager. Avec une pleine espérance dans l'avenir, je ne puis cependant aventurer aucune préd iction .
a A la même date^ il y a quatre ans, tous les esprits
ABUAHAM LIiNGOLN. 9
inquiets s'attendaient à une guerre civile imminente. Tous la redoutaient ; tous cherchaient à Téviter. Pendant que je vous adressais, à cette place, mon discours dTnauguration, dévoués ensemble à sauver TUnion sans guerre, des agents parcouraient la ville, cherchant à détruire l'Union par la guerre, à la dissoudre et à la diviser. Les deux partis maudissaient la guerre ; mais Tun aimait mieux faire la guerre que de laisser vivre la nation, l'autre que la laisser périr, et la guerre éclata.
« Un huitième de la population se composait d'esclaves de couleur cantonnés au sud de l'Union. Ces esclaves étaient un intérêt particulier et puissant. Tout le monde savait quils étaient^ en réalité^ la cause de la guerre. Fortifier, étendre, perpétuer cette institution était Tobjet qui poussait les insurgés à rompre l'Union par les armes, tandis que le gouvernement réclamait seulement le droit de la limiter sur le territoire national.
a Aucun des partis ne supposait que la guerre dût atteindre de telles proportions ou une si longue durée. Aucun ne supposait que la cause du conflit cesserait avec ce conflit ou même avant. Chacun s*attendait à un triomphe plus aisé, à un résultat moins fondamental, moins surprenant.
<c Des deux côtés, nous lisons la même Bible^ nous prions le même Dieu, et chacun l'invoque contre son ad-
CO C0!5FÉBEKCES AMÉRICAISES.
versaire. // peut sembler étrange que des hommes osen invoquer le Dieu juste j en mangeant du pain à la sueur du front d^ autres hommes; mais ne les jugeons pas, pour ne pas être jugés. Les prières des deux partis ne pouvaient pas être exaucées à la fois. Aucune ne l*a été pleinement. Le Tout-Puissant a ses voies. Malheur au monde à cause des scandales, il faut qu'il y ait des scandales, mais malheur à ceux par qui vient le scandale !
« Si nous pouvons supposer que l'esclavage américain est un de ces scandales permis par Dieu, mais qu'il lui plaît enfin de détruire, et s'il a déchaîné au Nord et au Sud à la fois cette terrible guerre comme le châtiment dû à ceux par qui a été fait le scandale, pouvons-nous voir dans ceci aucune dérogation à ces attributs que tous ceux qui croient àunbieu vivant lui reconnaissent? Nous espérons profondément, nous devons demander avec ferveur, que celle terrible malédiction de la guerre cesse enfin.
« Maintenant, si la volonté de Dieu est que la guerre continue jusqu*à ce que toute la richesse acquise pendant deux cent cinquante ans par le travail des esclaves soit épuisée, et jusqu'à ce que chaque goutte de sang tirée par le fouet soit payée par une autre goutte de sang tiréepar le sitbre, il faut encore redire ce qui a été dit il y a trois mille ans : a Les jugements du Seigneur sont justes et entièremout droits. »
ABIUHAM LINCOLN. 61
« Sans méchanceté pour personne, avec fermeté dans le droit, autant que Dieu nous permet de saisir le droit, travaillons à finir la tâche dans laquelle nous sommes engagés, à panser les plaies de la patrie, à récompenser ceux qui se battent pour elle, leurs veuves, leurs orphelins, à faire tout ce qui peut amener et consolider une juste et longue paix entre nous et avec tous les peuples. »
Celui qui, revêtu de la plus haute puissance du monde,
commandant à plus de huit cent mille soldats, premier magistrat d*un nation de trente millions d'hommes, à la veille de la réconciliation ou au moins de la pacification de son pays, écrivait ces belles paroles, si solennelles, si touchantes que je ne crois pas qu'il en soit jamais tombé do plus belles des lèvres d'aucun souverain de ce monde, cet homme se rendit le 15 avril 1865 à une représentation dramatique, malgré lui, mais parce qu'on y avait annoncé sa présence et qu'il ne voulait pas se soustraire à cet hommage, que, dans sa modestie, il regardait comme rendu à la liberté recouvrée des esclaves et à Tunion recouvrée de sa patrie et non à sa personne. C'est alors qu'un misérable, dont le crime, je veux le dire et je le crois, était isolé, un misérable, un fou, d'une main assurée, lui tira dans la tête un coup de pistolet qui l'étendit roide mort entre sa femme et ses enfants.
Messieurs, ne croyez pas, je vous prie, un seul instant,
que je plaigne ici cette mort. Non I cette mort soudaine a ajouté àja gloire de Lincoln une majesté yéritablement incomparable. Non I cette mort est uneleçondeplus, elle apprend que le sang versé rejaillit avant tout sur les mains qui le versent, et passe du flanc de la victime au front du meurtrier. Détestons, maudissons ensemble, les crimes politiques, l'échafaud aussi bien que le poignard I Si celui qui verse le sang n* est qu'un* fanatique isolé, il tombe dans ce charnier, où Toubli public ensevelit avec réprobation les grands criminels. Mais s'il représente une cause, le sang de la victime rejaillit sur la cause^ et au moment même où le fanatique a pu se dire que sa cause était triomphante, elle est vaincue, parce qu'elle est déshonorée !
La mort de Lincoln ajoute donc à sa mémoire plus de grandeur, et aux leçons qui sortent, comme autant de rayons éclatants, de cette belle vie, elle ajoute une leçon supérieure.
Et maintenant, que vous diredela cérémonie de ses funérailles ? Vous pensez bien ce que dut être Témotion, la consternation de la nation tout entière» Au sud comme au nord, quand on apprit cette fin violente de la capitulation de Richmond) lorsque l'œuvre n*était pas encore complétée, que la réconciliation était insuffisante, ce fut un deuil universel. Le travail^ et en quelque sorte la vie
nationale, s'interrompirent pendant quelques jours^ lorsque les restes du pauvre Lincoln, d'abord présentés à une foule immense et éperdue, furent portés de'ville en ville. Il avait suivi dans le triomphe de son pouvoir naissant, cinq ans auparavant, la route de Springfield à Washinf^ton ; ce fut un autre triomphe funèbre, lorsque ses restes partirent de Washington, s'arrétant dans toutes les capitales des États, et lorsqu'à la fin ils arrivèrent dans cette petite ville de Springfield, dans cette patrie de sa jeunesse et de son obscurité, oii on l'avait vu venir. tout enfant, pauvre, en haillons, où il avait travaillé, où il avait grandi, qu'il avait quittée pour devenir président de la République et où il revenait martyr, mais après avoir assuré la victoire de cette grande cause de la patrie et de la liberté pour laquelle il était prêt alors adonner et il avait en effet donné sa vie.
Fermons maintenant l'histoire pathétique de cette belle existence.
Est-ce que je n'avais pas raison. Messieurs, de vous dire en commençant que j'allais vous intéresser à un sujet étranger ou plutôt supérieur à toutes les passions politiques ? Est-ce que dans tous les pays, à toutes tes époques, à quelque parti, à quelque race que l'on appartienne, on ne se sent pas ému d'admiration devant le spectacle de la résurrection d'un grand peuple, du triomphe d'une
juste cause, des actes irréprochables d'un honnête homme au pouvoir?
Deux fois en un siècle les États-Unis ont montré au monde un peuple de marchands et de paysans qui engendre une armée sans que cette armée engendre un despote, et sans que Tesprit militaire lue Tesprit de liberté. Un signe évident de Providence s'est montré, clarté bien rare ici-bas ! dans cette guerre commencée sans aucun projet d'affranchissement des esclaves et qui se termine par ce grand acte de justice et d'humanité, dont nul n'a depuis quatre ans à regretter les conséquences, qui donnent chaque jour un démenti aux sinistres prédictions.
Enfin nous avons vu, nous avons suivi, nous avons entendu le plus honnête des hommes se tirant à sa gloire, sans fouler aux pieds ni un droit ni une vertu, de circonstances effroyables. L'espèce humaine a produit un héros 1
Je n'exagère rien. Messieurs. On nous parle des grands travaux d'Hercule, on nous raconte les légendes de ces chevaliers qui ont donné leur vie pour la vérité. Est-ce qu'il y a quelque chose de plus beau dans ces vieux souvenirs qhe la vie du bûcheron de Springfield?
Il me semble le voir d'abord au pied d'une montagne, ouis s'élevant peu à peu jusqu'au sommet, en traversant
ALRAHAM LINCOLN. 05
toutes les difficultés, toutes les épreuves semées par une main mystérieuse sur le chemin si dramatique de sa vie. Il a rencontré d'abord, en sortant de son berceau, la pauvreté ; à force de travail, il a surmonté ce monstre et la pauvreté a reculé. Il -a rencontré ensuite l'ignorance, et prenant sur ses jours et sur ses nuits tous les instants qu'il pouvait arracher au travail, il a surmonté l'ignorance. II a monté encore plus haut, et il a rencontré le préjugé, le préjugé, le plus redoutable des ennemis, celui qui s'appuie sur Topinion et sur l'origine, il l'a combattu corps à corps, et il en est encore devenu le maître, aux applaudissements d'an peuple qui Ta porté au pouvoir qu'il n'avait pas cherché. Mais tout n'était pas dit! Sur ce sommet, il a rencontré l'ambition, l'ambition personnelle, l'ambition égoïste, monstre séduisant et terrible avec lequel cet honnête homme n'a pas hésité à se mesurer encore, et qu'il a fini par écarter de son chemin, dédaignant de fonder sa famille, pourvu qu'il lui fût donné de fonder sa patrie.
Je le contemple enfin, Messieurs, comme au milieu d'un vaste incendie, un incendie où il se jette la tête la première parce qu'il faut sauver les lois de son pays, les lois d'un pays sur lequel le monde entier a les yeux, il faut arracher les esclaves aux horreurs de la servitude. Je le vois se jeter dans cet incendie, prendre la patrie
66 CONFÉRENCES ÂHËRIC41NËS.
comme une mère et la porter sur ses épaules, briser les chaînes de ses frères, les émanciper et mettre son nom au bas de l'acte qui assure à jamais leur titre d'hommes libres. Je le vois enfin, quand Tincendie s'apaise, frappé lui-même, tombant mort, les yeux agonisants, mais pouvant encore jeter un dernier regard satisfait sur sa patrie pacifiée et sur ses frères en liberté I
Vous permettrez bien que j'admire, dans cet homme, non-seulement un type supérieur de la race américaine, mais un des types les plus élevés et les plus respectables de la race humaine. J'éprouve, en prononçant lé nom d'Abraham Lincoln, ce frémissement d'admiration qu'on éprouve lorsqu'on dit en découvrant sa tète : Voilà vn grand homme ! Je sens aussi dans ma poitrine ce frisson bien plus rare, ce sentiment de respect attendri qui envahit l'àme lorsque, passant à côté d'un de ces hommes choisis pour être les dominateurs du monde, on peut dire, en toute sécurité de conscience : J'ai vu un grand homme, mais j'ai vu avant tout un brave homme!
PRÉSIDENT ACTUEL DES ÉTATS-UNIS d'aMÉRIQUE
Messieurs,
Après avoir raconté devant un autre auditoire la vie d'Abraham Lincoln, je vais tâcher de retracer la carrière héroïque de son successeur, le général Ulysse Grant, président actuel des États-Unis d'Amérique, bien qu'en le faisant je sache très-bien que je n'obéis ni aux lois de l'histoire, ni aux préceptes de Fart.
L'histoire consent difficilement à ce que Ton fasse la biographie d'une personne vivante ; elle aime mieux que la mort ait reculé la perspective, refroidi la louange, et que le nom célèbre d'un homme ait mérité de fixer, après de longues années, les regards désintéressés de
la postérité. De même, Tart se refuse à prendre au sérieux le portrait d'un homme fait par un peintre qui ne Ta jamais vu ; on ne le croit pas volontiers ressemblant.
Mais vous me pardonnerez, parce que je n'aspire pas bien haut. J'aspire uniquement au succès de ce peintre modeste qui avait écrit sur sa porte : « Ressemblance garantie, cent francs ; demi-ressemblance, cinquante francs; air de famille, cinq francs. »
Voilà bien, en effet, ce que je cherche. Je voudrais précisément; fixer, à l'aide des événements principaux de la guerre des États-Unis, quelques-un des traits seulement du héros que je représente, lui donner un air de famille, de celte grande famille des Américains qui occupe une si large place dans l'histoire des hommes au temps où nous vivons.
Avant tout, je ne veux point, dans cet entretien familier, prendre le parli des victorieux et triompher avec le Nord contre le Sud. Je suis et j'ai été, dès le début, un partisan résolu du Nord ; mais, au point de vue ou nous devons nous placer aujourd'hui, à la distance où nous sommes, étant tous désireux que les traces d'une longue guerre fratricide disparaissent et dans lescœulrs et dans les faits, nous devons considérer les vainqueurs du Nord et leurs adversaires du Sud comme deux parties d' une
grande famille un instant divisée, mais enfin réconciliée. Le droit était du côté du Nord, et le droit a triomphé. Dans la lutte qui a précédé ce triomphe, la convenance autant que la justice nous oblige à flétrir des deux côtés beaucoup de crimes, et des deux côtés à admirer beaucoup de vertus.
n convient d'entrer dans les sentiments qui devaient animer les vainqueurs et les vaincus au moment de la scène sublime qui se passa autour de la ville de Richmond au commencement du printemps de 1865, il y a cinq ans. Les deux armées étaient en présence, au lendemain d'une violente bataille, à laquelle est resté, dans la mémoire de tout Américain, le nom de bataille des Cinq- Fourches, près de Petersburg. Le président des États du Sud venait de quitter Richmond pour se réfugier à Danville, sur l'avis du commandant de l'armée vaincue, et une correspondance s'était ouverte entre les deux valeureux chefs qui s'étaient livré bataille. C'était le chef de l'armée victorieuse qui, le premier, avait écrit au chef de Tarmée vaincue dans des termes d'un véritable respect, et le chef de Tarmée vaincue avait répondu avec la même courtoisie ; en consentant à la capitulation, il avait demandé que les termes en fussent parfaitement dignes de l'armée à laquelle il commandait, et qu'on laissât à tous ses officiers leurs armes et leurs chevaux. Le vainqueur y avait con-
70 CONFÉRENCES AMËaiCAliSES.
senti, et l'on vit alors ce spectacle extrêmement émouvant : Tannée victorieuse fît le salut militaire, et Tarmée vaincue, précédée de ses officiers à cheval, se présenta en bon ordre ; les soldats mirent leurs armes en faisceaux, puis, adressant un adieu pénible à leurs drapeaux, ils les plantèrent dans le sol en les embrassant, pendant que les vainqueurs s'inclinaient avec respect. Après Tadieu au drapeau, les 25,000 soldats de l'armé de la Virginie défilèrent lentement, retournant dans leurs foyers, pendant que les deux états-majors chevauchaient réunis derrière les deux commandants en chef, si dignes Tun de l'autre qu'on pouvait se demander quel était le vainqueur et quel était le vaincu. Le vaincu se nommait Robert Lee, descendant de Washington ; le vainqueur était le plébéien Ulysse Grant, — Grant et Lee, deux noms qu'il ne faut pas séparer, et qui sont environnés d'un égal respect par tous ceux qui admirent l'honneur, le talent, le génie militaire et le courage civil.
Le général Grant, cinq ans auparavant, était un obscur ouvrier tanneur de la petite ville de Galena, dans TlUinois, l'un des États de l'Ouest, de l'autre t;ôté du Missis-. sipi, et il assistait, au printemps de 1861 , à une réunion populaire convoquée à l'occasioA de Touverlure des premières hostilités, qui avaient eu lieu, vous vous le rappelez, au commencement de 1860, après la première
élection du président Lincoln. Le Sud avait follement engagé la lutte par la prise du fort Sumter et l'invasion du Maryland. On venait d'en recevoir la nouvelle dans PÉtat habité par Grant, et aussitôt des réunions populaires s'étaient assemblées. Il y avait dans cet État une grande division d'opinions. Les réunions étaient ardentes et passionnées, et Tobscur tanneur qu'on appelait Ulysse Grant y assistait avec la froideur qui faisait le fond dç son caractère. Un jeune avocat très-maigre et très-grand, aux cheveux noirs, qui y assistait comme lui, s'était écrié avec une éloquence passionnée : c< Je suis démocrate, mais il ne s'agit pas de politique, il s*agit d'avoir une patrie ou de n'en pas avoir, et je suis d'avis qu'après ce qui . vient de se passer, nous n'avons plus qu'à faire appel au Dieu des batailles ! » Ces paroles de l'avocat avaient remué l'âme du tanneur.
Le tanneur, en 1865, devait mériter ce grade de lieu* tenant général qui avait été accordé avant lui au seul Washington , et devenir président des États-Unis ; — l'avocat, c'était Rawlins, le futur chef d'état-major du général sauveur de la patrie. C'estdonc de 1861 à 1865, en quatre ans, que s'éleva tout d'un coup et comrile une fusée dans la nuit l'étoile de cet homme dont le nom devait jeter tant d*éclat.
Ulysse Grant était né en 1 822 d'un tanneur établi à Point-»
Pleasant, dans rÉtat d'Ohio ; toute la famille travaillait le cuir de ses mains et vendait ensuite le produit de son travail. Il avait plusieurs frères, et il avait reçu en naissant le nom singulier d'Dlysse par la faute de Fénelon. La famille possédait un Télémaque y elles lectures se faisaient souvent dans ce livre à peu près unique. Or les grands parents, réunis à la naissance de Tenfant avec le père et la mère, avaient mis aux voix le nom à lui donner. Il y eut une tante romantique qui demanda le nom de Théodore; une autre, imbue de l'esprit biblique, proposait qu*on l'appelât Hiram ; le grand-père et la grand'mèrc préférèrent qu'on l'appelât Ulysse. — En J823, la famille vint se fixer à (Georgetown. Ulysse Grantfut envoyé à l'école, puis, arrivé à Fâge de dix-sept ans, comme il était très-vigoureux malgré sa petite taille, il demanda à être militaire, et fut assez heureux pour obtenir un brevet de cadet à l'école militaire de West-Point.
Tous ceux qui ont présente à Tesprit Fhistoire de ^V shington savent que West-Point était une position militaire importante où l'illustre général, étant en tournée, eut la douleur d'apprendre la défection d'Arnold, et où se passa aussi le triste incident de la capture du major André, cet officier brillant et clievaleresque, qui futpendu comme traître et mourut en héros. Washington avait demandé la Iransforniationdc celte forteresse en une école
LE GÉNÉRAL ULYSSE GftANT. 73
militaire; elle a été depuis parfaitement organisée, et chaque district congressionnel a le droit d'envoyer un cadet à l'école de West-Point.
Grant ne se 6t remarquer par aucune supériorité à cette école y il y passait pour un bon garçon silencieux et mé diocre ; en un seul point, il montra une capacité hors ligne, c'était comme cavalier. Après trois années d'école, à vingt el un ans, il fut allaché comme souslieulenant surnuméraire au 4^ régiment d'infanlerie et envoyé 5 la guerre du Mexique, où il se distingua, sous le général Taylor, au siège de la Vera-Cruz. Revenu dans ses foyers, marié en 1848 à la (ille du colonel Dent, il fut de nouveau envoyé dans l'Orcgon par la Californie et Panama, en 1853, campagne pendant laquelle il affronta le choléra aussi souvent que la mitraille. Après sept ans de service, il donna sa démission, en 1854, et, pourvu du grade de capitaine, il vint s'établir à quelques lieues de Saint-Louis, dans le Missouri, comme fermier. Père de quatre enfants, très-pauvre, très-laborieux, il allait à la ville de Saint-Louis, à 14 milles de sa ferme, vendre du bois. Il avait de beaux chevaux, et beaucoup d'habitants de Saint-Louis se rappellent très-bien avoir vu cet homme silencieux cl agile qui amenait son bois et s'en retournait dans sa voiture qu'il déchaigeait lui-mcme avant de se faire payer, si mal vêtu que d'anciens cania-
M COSFÉREKCBS AMÉRldAIHES.
rades, fort ardents à le solliciter depuis, dédaignaient alors de le reconnaître. Réussissant mal coaime fermier, Grant se décida à aller tenter la fortune à Saint-Louis, où il se fît l'associé d'un collecteur de rentes. Il y a encore au coin d'une rue de Saint-Louis de Missouri une enseigne avec ces mots ; Boggs et Grant, collecteurs de rentes. Les collecteurs de rentes sont des gens qui vont dans tout le pays recevoir des loyers, qui prêtent sur hypothèques et qui font une foule de petits tripotages financiers dans le ressort de la province. Il ne réussit pas mieux dans ce nouvel Ëtat. Toujours le ménie, assez mal mis, assez mal tourné, on le voyait se promener avec quelques anciens camarades en compagnie desquels il ne lui était pas indifîérent de prendre un petit verre de wiskey ; puis il revenait au logis prendre sa pipe tristement, ut altcndre les affaires, qui venaient peu.
Fatigué de tenter en vain la fortune, Ulysse Grant se
décida â retourner en 1859 dans la petite ville de Ga-
Icna, oîi étaient restés son père, sa mère et ses frères, et
il se mit à travailler avec eux de ses mains et à faire le
commerce des cuirs. CVst dans cette humble situation
de la sécession de 1861. Il avait
[l'ayant jamais connu la gloire ni
icr avec la misère, le travail et le
LE GÉNÉRAL ULYSSE GRANT. 7à
En sortant de la réunion publique où les paroles de Rawlins Tavaient ému, le brave capifaine dit à son père : « Puisque l'Etal m'a élevé à ses frais, il serait bien à moi de me mettre à son service. » Et Grant écrivit au gouverneur de l'État pour demander un petit grade dans la milice des volontaires. Le gouverneur ne lui répondit pas. Il alla alors modestement solliciter l'appui d'un représentant de son pays, qui voulut bien s'intéresser à cet obscur capitaine redevenu ouvrier, et le présenter au gouverneur. Ce représentant, savez-vous qui il était? C'était l'ambassadeur actuel des États-Unis à Paris, M. Washburn, qui eut ainsi l'honneur d'apostiller la demande de Grant pour être lieutenant ou capitaine dans la milice de TÉtat du Missouri en 1861 .
Il commença par commander une compagnie de volontaires de l'Union, qui se trouvait à cinq lieues de là, dans la petite ville de Springfield, qui avait donné naissance à Abraham Lincoln. Le premier jour, ses soldats le tournèrent en ridicule, mais bientôt ils étaient forcés au respect, et, apprécié promptement par ses chefs autant que par ses subordonnés, Grant commença la campagne de rOuest en qualité de colonel ;
Ici, Messieurs, j*ai besoin de votre patience. C'est toujours une tâche bien difficile que de faire des récits di» bataille, même la plume à la* main. Mais vous ne vous
attendez pas à voir sortir de mes lèvres des régiments, des canons,, des plans, des cartes, et je suis obligé de vous demander beaucoup d'attention et surtout d'indulgence.
On peut diviser la guerre de la sécession en deux parties bien distinctes, la petite guerre et la grande guerre. Au commencement, on crut qu'on en finirait avec une petite guerre. Si vous voulez bien supposer que vous regardez sur la carte la place où se trouve Washington, la capitale dos Ëtats du Nord, et Richmond, qui était devenue la capitale des États du Sud, vous serez étonnés de voir qu*il n'y a pas entre ces deux villes une distance de plus de trente lieues, celle qui sépare Paris d'Orléans, et h! vous Faites attention que Washington n'est séparé delà Virginie que par le Potomac, vous comprendrez que les doux arnuW^ à la poite mémo de Washington, pouvaient, d'une rivo à Taulre du Potomac, suivre les mouvements Tuno do Tautrc.
Ou ortn^iil^ au Nord, qiVon n'avait à réskter qu'à une i^^oUo ît«M$ imjH>rl««ci?> et Ton croyait encore plus feruu^^^un^, «^« SuiU qUA>u n'«vâil qu'à frapper un grand vo\q> .vuv W^îihiujilon ot que tout serait fini. Le Nord était *«^*^x^ ^lotVuM\ Jo Sud Uiou jMvjvirè. L<> président Buchanan HN^^A di>>^UMnô U |H^lùo ^tttuSc du Ni>rd, guni les arse- S ^\\\y \^t KmiI (hv)wk>6 i^out un succès, rendu plus
probable encore par la valeur et Thabileté des généraux qui entouraient Jefferson Davis.
En effet, le résultat des premières campagnes de 1861 et 1862 fut tcnt en faveur du Sud. Je me rappelle encore la joie des nombreux partisans de la sécession américaine dans notre pay«, et la stupeur des rares amis de Lincoln et du Nord, lorsque l'on apprenait jour par jour, après la prise du fort Sumter, la défection des grands États, de la Virginie, de la Caroline du Nord, puis du Tennessee, del'Arkansas,et,peude temps après, la nouvelle de la première défaite du Nord à la bataille de Buirs-Rnn, suivie de quelques heureuses expéditions maritimes, mais des tentatives infructueuses de Mac- Clellan contre Richmond, arrêtées par la sanglante défaite de Gaines-Hill, insuffisamment réparée elle-même parla journée d'Anthietham et la défense de Washington, que l'on crut un moment pris et occupé par les confédérés.
La campagne de 1863, qui vit le Maryland envahi pour la seconde fois, les confédérés vainqueurs à Chancellorsville et à Fredericksburg, mais affaiblis pourtant par la victoire de Gettysburg et par la perte de l'héroïque Stonewall Jackson, qui valait à lui seul une armée, laissa les deux partis en présence, plus excités que jamais, séparés pour ainsi dire par un fleuve de sang et par des monta-
gnes de morts, mais tous les deux trop certains que la guerre allait prendre des proportions gigantesques et changer de terrain.
Le président Lincoln, avec le secours de ses ministres, Stanton, Chase, Seward, Wclles, avait improvisé des armées. Au début, il n'avait que 15,000hommeSyetméme, après |a prisé du fort Sumter, il n'avait cru nécessaire d'appeler sous les armes que 75,000 miliciens. Heureusement la marine était mieux préparée: repoussée du Jame's-River, où elle a^ait tenté de s'approcher de Richmond, par les combats si connus du Merrimac et du Monitorj ces boites à mitraille flottantes, la marine était parvenue à faire le tour des États du Sud et à' mettre la main sur la Nouvelle-Orléans et sur les bouches du Mississipi. Mais le parcours du fleuve appartenait aux confédérés, qui étaient sur le point de s'emparer même, en remontant très-haut vers le Nord, du poste important de Cairo, où le Mississipi reçoit les eaux de l'Ohio, lorsqu'au commencement de 1862, ils trouvèrent devant eux, k la télé des milices de TOhio et de l'Indiana, ce petit général dont le nom n*avait jamais été prononcé à Washington, n'était jamais parvenu ea Europe, où Ton n'en entendit pas parler avant 1864, et qui s'appelait Ulysse Grant. Avec son apparition, par ses efforts opiniâtres et précipités, commence, pour les Élats-Unis, le retour de
la fortune, et la guerre devient un drame gigantesque^
dont les scènes, au lieu d'être resserrées entre les deux
capitales du Nord et du Sud, se jouent k des distances énormes, sur les fleuves, sur la mer, sur la terre, dans
le plus vaste cercle où se soit jamais déployé le génie sanglant des batailles.
Pour suivre toute cette entreprise extraordinaire, représentez-vous. Messieurs, pour un moment, le territoire des États-Unis comme un immense carré dont TOcéan et le Mississipi forment les deux côtés perpendiculaires ; les villes de Washington et de Richmond sont en face Fune de Tautre dans l'intérieur de ce carré, et Topération poursuivie consiste à s'emparer des quatre côtés du carré et à revenir au centre investir Richmond en s'en rapprochant de toutes parts,, en cernant, en détruisant, par des coups répétés, les armées qui la défendent, en soumettant les États qui les recrutent. Un ancien batelier, Lincoln, fait voter les ressources, lève les hommes, donne les ordres, soutient les courages, et un ancien tanneur, Grant, petit capitaine d'une petite milice, va tout à coup s'élever par des victoires à la tête de toute une nation en armes et devenir le mairteau qui brisera la résistance. , C'est en 1862 que Grant, parti de Cairo et appuyé par la flottille fédérale de Foote et de Porter, s'empare des forts Henry et Donelson, assure la- possession du Mis-
go CONFÉRENCES AMÉRICAINES.
sDuri, du Tennessee, et bientôt de toutl'Ouest, par la victoire de Pittsburg et l'évacuation de Corinthe, malgré les elîorlB de Beauregard, envoyé par le Sud avec 60,000 hommes. Pendant la même année, l'amiral Farragut avait bloqué les côtes du Sud, pris la NouvÈlle- Orléans, remonté le Mississipi, et pour que le cours de ce grand fleuve, dont la possession importe plus aux États-Unis que le Bliin à l'Allemagne, fût assuré aux fédéraux et cessât de servir aux confédérés à se ravitailler du côté du Texas, il ne restait plus, entre Farragut et Grant, que l'espace compris entre Port-Uudson et Vichsburg, dont le siège devait coûter tant de sang et d'clforts, échouer deux fois, e.\iger sept attaques ot ne réussir, en juillet 1863, qu'après plusieurs victoires qui permirent enfin de rassembler plusieurs armées contre ce Sébastopalde la rébellion.
Pendant ces deux années, Grant avait donné la mesure de son étonnant mérite, aussi hardi dans les coups de main que prudent devant les embûches, aussi habile à remuer des masses énormes sur un terrain bien choisi qu'à diriger les opérations d'un siège formidable, et tou-
: .,»i — '"".ijé, maître de lui, ne laissant échapper
caractéristiques. Au fort Bclmont, un de dit : H Nous sommes pris et enfermés, » de répondre : « Nous les avons balayés
uue fois, nous les balayerons deux fois. » Au fort Donelson, le commandanl lui envoie demander à quelles conditions il lui accorde de capituler, et il répond : « Ma condition, c'est pas de condition, et je vous préviens que je suis en train de marcher sur vous ! » A Wicksburg enfin, une femme le rencontre et lui demande combien de temps il va attendre devant la ville. « Je resterai trente ans, dit-il, mais je la prendrai. »
Il faut rapprodier de ces paroles les mots amusanls et sublimes du grand Lincoln, qui avait entendu enfin parler de Grant et avait bientôt conçu pour lui, malgré d'indignes calomnies, une estime qui ne se démentit jamais. « 11 y avait dans mon village, dit-il un jour, une bonne femme qui avait beaucoup d'enfants, et quand, au milieu de son travail, elle en entendait un crier, elle disait : Quel bonheur ! cela prouve que celui-là au moins est encore en vie ! Quand on m'apprend que le canon gronde du côté de Grant, je me dis qu'au moins un de mes généraux agit et gagne des batailles. » On raconte aussi que des méthodistes étant venus accuser Grant d'aimer un peu trop le virhisky, Lincoln répondit : « Pouvez-vous me dire ou il se procure son whisky? je serais bien aise de le savoir pour en envoyer un petit baril à plusieurs autres généraux ! » Mais Lincoln devient vraiment sublime, lorsqu'il écrit au général Grant, après la prise de Wicks-
burg, une lettre qui se termine par ces simples mots : « Je croyais votre plan mauvais, et je ne comptais pas sur le succès. Je veux déclarer devant le pays que vous aviez raison et que j'avais tort. »
Il fut plus sublime encore, lorsque la même année, il émancipa les esclaves, pour offrir au ciel un don glorieux auquel le ciel répondit par le don de la victoire.
La prise de Wicksburg, suivie de la reddition de Port- Hudson, assura aux fédéraux tout le cours du Mississipi et la neutralité des États placés sur ses rives, et la victoire de Chattanooga, remportée quatre mois après par Grant contre les confédérés enhardis par de nouveaux succès, les obligea à se replier sur la Virginie, où ils rallièrent les débris encore formidables de leurs armées, dont un. vaillant détachement venait, dans la Louisiane, de se signaler par des actions d'éclat, soùs les ordres du général français Camille de Polignac. Au commencement de 1864,1e président Lincoln appela près de lui le gênérai Grant quMl n'avait jamais vu, et lui confia le commandement en chef de toutes les forces militaires, avec le litre de lieutenant-général, qui n'avait pas été porté depuis Washington, laissant à son ami, à son égal, le général Sherman, la direction des troupes de l'Ouest. Toute Tannée 1863, remplie des succès de Grant dans l'Ouest, avait été signalée par des échecs à peu près partout ail-
leurs, et les deux bombardements épouvantables de Charleston et des forts qui l'entourent, assiégés pendant .quatorze mois par le général Gillmore, n'avaient pu faire tomber aux mains des fédéraux ce berceau de la rébel- * lion, réduit à un monceau de ruines saRs avoir amené son drapeau.
L'année 1864 fut Tannée décisive. C'est alors que Grant conçut le plan extraordinaire d'abandonner Washington, sans se préoccuper des tentatives d'invasion qui privèrent pendant deux jours la capitale de toute communication avec les autres villes, de s'avancer aussi loin que possible dans l'intérieur du pays, au de}à de Richmond, comme un coin dans un arbre, pendant que Macpherson et Sheridan tourneraient autour de lui, que Sherman aurait l'audace de traverser la Géorgie tout entière et de gagner la mer, et que Farragul, avec ses navires cuirassés, prendrait Mobile, Wilmington, et cernerait Richmond, ainsi environnée de toutes parts. Ce plan fut réalisé en douze mois. On crut d'abord que Grant, exposé aux redoutables attaques de l'armée confédérée groupée sous les ordres de Robert Lee, allait succomber et perdre ses forces dans le siège impuissant de Petersburg et dans des batailles indécises. On crut que Sherman et ses soixante mille hommes, dont on n'entendit plus parler pendant six semaines, après l'im-
portante prise d'Atlanta, seraient exterminés dans la traversée de la Géorgie. On crut encore et Ton répéta surtout en Europe que les États-Unis ne pourraient pas, dans la même année, mener à fin une guerre gigantesque et une élection générale.
Lorsqu'on apprit, au commencement' de 1865, que Sherman avait rejoint la flottç de Dahlgreen, et pris Savannah, puis Charleston, où le drapeau fédéral, abattu depuis 1861, avait été rétabli par un régiment d'anciens esclaves, entré le premier dans la ville ; lorsqu'on entendit raconter les prodiges accomplis par Sheridan et par Farragut; lorsqu'on sut enfin que Lincoln, réélu à une immense majorité, venait de prononcer ce message célèbre, la plus belle page peut-être qui ait été écrite par un homme appelé à gouverner les hommes, il y eut dans toute l'Amérique et dans tout le monde civilisé comme un frémissement d'enthousiasme, et nul ne douta plus du triomphe du Nord. ^ la -fin de mars, grâce aux opérations hardies de Sheridan, Grant remportait la bataille des Cinq-Fourches, qui décidait la reddition de Petersburg, et le 7 avril, Robert Lee acceptait la capitulation de Richmond, après avoir assuré la retraite du gouvernement confédéré, pendant que Johnslon se reridait à Sherman et que Mobile capitulait. Lincoln entrait dans Richmond incendiée au milieu de pau-
vres noirs devant lesquels le président découvrait sa tète, hommage que cette race n'avait jamais reçu. L'autorité fédérale était rétablie sur tout le territoire des États-Unis. Quelques jours après, le 24 avril, revenu à Washington, Lincoln tombait frappé d'uYi coup de poignard, auquel le général Grant n'échappa que grâce à son amour pour ses enfants et à son horreur pour les manifestations extérieures. « Il y a si longtemps que je n*ai embrassé mes enfants, et j'en ai assez du shoiv busifiess^ de la besogne (le se montrer, » avait -il dit pour s'excuser de ne pas accompagner au spectacle le président.
Avec la mort de Lincoln, commence dans la vie du général Grant une phase nouvelle, sur laquelle je serai plus bref parce qu'il s'agit d'événements plus connus et plus rapprochés de nous; je voudrais cependant faire bien connaître l'homme, le citoyen, après avoir montré seulement le grand homme de guerre.
Les autographes du général Grant sont encore plus rares que ses paroles. Il pourrait prendre la vieille devise de Jacques Cœur : « Facere, tacere^hive, taire. » Cependant il existe une lettre qui le peint et l'honore au plus haut degré. Le jour même où le général apprit que le sénat et le président venaient de lui conférer le titre de lieutenant général, il écrivit à Sherman: « Tout ce que je suis, je le dois à mes soldats, à mes officiers, et sur-
86 CONFERENCES AMEniCAINES.
tout à VOUS e{ à Macphersofi. » Un homme qui use ainsi de la gloire, et plus tard usera, comme vous l'avez vu, de la victoire, est un grand homme, et nul ne doit lui refuser Testime avec l'admiration .
La mort de Lincoln, au commencement de 1865, plaça Grant dans la situation la plus difficile, chef de Tarmée, populaire, tout-puissant, en face du vice-président André Johnston, homme du Sud, tour à tour emporté jusqu*à pousser des cris de vengeance contre les vaincus, puis opposé à toutes les tentatives des bons citoyens pour reconstruire l'Union, comptant sur sa connivence avec le Sud pour devenir président, menacé d'être interdit par le congrès, et promenant sa verbeuse ambition dans des voyages où le général en chef était obligé de l'accompagner. Ce furent trois années désagréables pendant lesquelles l'homme de guerre se montra homme politique, plein de tact, de déférence et pourtant de fermeté sans prendre parti entre le président et le congrès, ne cessant de défendre l'armée, de soutenir la cause de TUnion, et refusant nettement, quand le président voulut l'envoyer au Mexique, et surtout au moment de l'injuste et impopulaire destitution de Stanton, l'infatigable ministre de la guerre, et de Sheridan, Tun des héros de l'armée. De telles qualités dans la vie civile, avec un tel génie militaire, signalaient Ulysse Grant au choix unanime de ses
m m M * ■ M^l.»^!.-^.»..... ■-■■ — — — — I ■■■■■■ I . ■ I II I .11 I ■■ ■ , ,. , ■ I , , ^^ ^. ^
concitoyens, lorsque Tannée 1868 amena les réunions préparatoires de l'élection présidentielle. Élu à Tunanimité par les consentions de Chicago, il répondit par une simple lettre qui contenait ccjs mots si caractéristiques: « Je tâcherai d'appliquer les lois avec bonne foi et d*être économe. Ayons enfin la paix: Let us havepeace, »
Au mois de mars 1869, l'ancien tanneur de Galena, le capitaine de la guerre du Mexique, le vainqueur de Vicksburg et de Chaltanôoga, le sauveur et le pacificateur de la patrie, entrait à la Maison Blanche, et y prêtait serment sur la même Bible qui avait reçu le serment de George Washington.
Paix, bonne foi, économie, le président a été jusqu'ici fidèle à ces trois promesses. Il a gardé la paix même avec l'Espagne, et il s'est refusé à porter la main sur l'île de Cuba, depuis si longtemps convoitée par l'Amérique et exploitée par l'Espagne. Il a énergiquemeut contribué à la reconstruction de l'Union, maintenant rétablie dans tous les anciens États, et à la protection des anciens esclayes, complètement assimilés désormais à tous les citoyens. Il a voulu que les dettes fussent payées et qu'un grand État sût se libérer comme un honnête homme.
Cinq années seulement sont écoulées depuis la fin de la plus formidable guerre civile que l'histoire ait racontée. L'année est dispersée : plus de 800,000 hommes outre-
pris le ohemin de leur demeure, comme des villageois qui sortent de la messe, sans trouble et sans rumeur. La dette est diminuée de plus de moitié. La production est remontée déjà, même pour le coton, à peu près au chiffre des années qui ont précédé la guerre. La constitution est obéie, et elle n'est plus déshonorée par la servitude. Sans doute, les cœurs ne sont pas désarmés aussi complètement que les bras. Il reste des ruines, des morts, des haines. Mais pourtant, après une guerre dont les proportions avaient dépassé toutes les prévisions, les États-Unis nous donnent le spectacle d'une reconstruction qui va au delà de toutes les espérances. Des milliers de noms célèbres se sont écrits dans l'histoire de ces étonnants événements; il en est deux qui brillent d'un éclat sans égal, les noms d'Abraham Lincoln, le martyr, et d'Ulysse Grant, le vainqueur.
Grant n'a que quarante-huit ans. Petit de taille, d'une figure énergique avec des yeux bleus, soldat peu recherché dans sa tenue, toujours silencieux et ne parlant que quand il a quelque chose à dire, se plaisant mieux avec les chevaux, qui furent toujours sa passion, que dans les cérémonies, il a montré en dix ans des trésors d'audace et de résolution, une vigueur, un sang-froid, un art à ébi'anler les masses armées, une puissance de combinaison, une ténacité dans les revers, une générosité dans la
. LE GENERAL ULYSSE GRANT. 8a
victoire, qui. lui assurent parmi les hommes de guerre de tous les temps* un des premiers rangs. La modestie, la reccnnaissance, la sincérité, la simplicité, l'horreur de Temphasc et de la phrase, ajoutent des traits aimables à ce beau caractère militaire ; on sent un cœur sous Tarmure. On a cherché à lui faire une généalogie. 11 ne se flatte point de remonter au vieux clan écossais des Granl, mais la devise de ce clan lui va bien, car elle se ' compose de ces termes : « Stand fast, stand fit^m^ stand sure^ prompt, ferme, sûr ; » c'est tout son portrait en trois mots.
Je ne voudrais pas terminer Téloge d'un tel soldat ' sans faire mes réserves contre les magnifiques horreurs de la guerre.
Certes, la guerre d'Amérique a été bien grande, grande par les efforts de toute une nation, grande par les résultats, qui ontétérOnion sauvée et l'esclavage aboli. Les crimes, les ruines, les pillages, n'ont, hélas ! pas manqué, mais il faut mettre en regard les admirables vertus déployées pour le service des hôpitaux et des blessés. Il ne faut pas oublier les gigantesques travaux d'armées improvisées qui ne surent pas uniquement combattre, mais établir des chemins de fer, construire des ponts, creuser des canaux. Avant tout, par-dessus tout, il convient d'admirer, j'aime à le répéter sans cesse, une nation
î« COÎÎFÉRENCES AÏÉRICAWES. ^
dans laquelle l'esprit mercantile donna naissance à Fesprit militaire, sans que l'esprit militaire, ait engendré l'esprit despotique.
Mais, après toutes ces réflexions, hâtons-nous de professer tous qu'il n'y a pas de bonne guerre, n'admirons pas la guerre sans la maudire, et pour n'être pas accusé d'une sensibilité affectée, interrogeons la statistique après la poésie.
Il y a en Amérique de grands poètes, et la guerre leur a toujours inspiré des cris d'horreur ou des gémissements. Lisez la belle et mélancolique poésie de Bryant, qui a pour titre le Champ de bataille, ou laissez-moi chercher dans mes souvenirs quelques strophes de ce poète que j'aime, Henry Longfellow, écrites après la mort d'un jeune et brillant officier :