‹ Conférences et lecturesChapitre 14 sur 14 · I I -■ I - ■ I ■ IJ I 1 II · texte numérisé non relu

I I -■ I - ■ I ■ IJ I 1 II

cette dette dont il n*a¥ait calcalé Je montant que dq)uis peu de jours ! Juge si je lui ai Tite dit qu'il n'en avait plus, et si j'ai été heureuse! Lui me remerciait, et moi je le remerciais tant de la grande joie qu'il me donnait. Oh ! de lui entendre dire a qu^un énorme poids lui était ôlé ! » c'était doux, je t'assure ! Hais il répétait que c'était trop hardi ; a que sans la maladie il ne l'eût pas fait, mais que a la maladie change. » Et moi de lui répéter que nous n avions qu'un père et que nous étions tous frères. Quand je lui ai dit de bien dormir la nuit, il m'a souri d'une manière qui ayait l'air de me dire qu'il le pourrait maintenant.

« Demain je lui porterai cet argent après ma chère messe de sept heures. Il ne mourra pas cette nuit ; il me tarde de le lui donner; je l'entends tousser. Ma fenêtre est ouverte, et je viens de voir de la lumière chez lui, car c'est sa chambre que je vois d'ici. Je te demande si ce n'est pas Albert qui nous a donné ce logement où nous sommes justement venus nous établir le vingt-neuf juin ! Oh ! quelle douce faveur de Dieu que celte histoire I que de délicieuses réflexions j'ai faites ce soir en travaillant! Après une chose comme cela, je ne sens plus mes peines pendant quelques heures. Je ne sens plus que la foi et 'amour. Oh! douce union fraternelle catholique I Que outo cette scène dans sa chambre hier et aujourdhui

I^ÉCIT D'UNE SŒUR. 561

était douce et paisible ! Un rayon de soleil dokinait sur son lit à travers une jalousie; il a un piano et des fleurs, une petite chambre, blanche et riante. La mort d'un prêtre me parait encore d'un degré plus solennelle. Il a écrit à ses parents aujourd'hui. Oh I qu'ils puissent arriver I »

Mercredii 4 juillet.' • >

« Je le lui ai porté ce matin. Je ne puis te dire ce que j'ai senti en voyant cette joie dans ses yeux, en lui entendant dire encore « qu'un bien grand poids était ôté de dessus son cœur, et qu'il avait pu dormir plusieurs heures cette nuit. » Quand je lui disais que j'étais si heureuse d'avoir été là, il m'a répondu « que c'était lui qui était heureux, qu'il avait été si en peine, qu'il n'avait pas su comment faire, et voilà que Dieu lui avait envoyé un ange pour le secourir... )> Il a dit cela simplement, et moi j'ai pu accepter ce mot plus qu*à l'ordinaire, puisque les anges ne sont que les ministres de Dieu, et qu'ici il semble bien évident que j'ai été ministre de sa volonté. Oh ! quel bien cela fait I Voilà la seconde fois qu'au mois de juillet, j'ai le bonheur de pouvoir assister un prêtre : Tannée dernière, M. L., et celle fois, un poitrinaire! Je désire toujours tant faire plaisir aux poitrinaires, surtout dans leurs derniers moments, et j'avais tant prié Dieu de

ses CO!iFÉa£SCES FfUHÇilSES.

me doDBer une bien bonne œuTre a faire pour Panuiversaire d'Albert !

c Je prends des bénédictions où je pub ; Tautre jour, je m'en suis tait donner une par une Tieille £»iime mourante aussi, et je lui ai entendu dire à peu près le mot. qui a été cité par M. Tabbé : c Souffrir n'est pas pécher! »

D'4Uemâgne, madame de la Ferronnays revint à Lumigny, chez madame de Mun, puis à Boury, et, lorsque toute la famille résolut d'aller passer en Italie l'hiver de 1839, elle reprit avec une sorte de douloureuse ivresse le chemin du beau pays qui Tavait vue si heureuse. D faut lire, dans le Récit iTune scstirj les détails de ce pèleri* nage. Elle voulut revoir toutes les scènes de sa félicité passée, Livourne, Rome, Naples, saluer les pierres, les arbres, les montagnes, les horizons, témoins de son bonheur, non sans pleurer, mais sans se plaindre, avec sa douce sérénité.

« C'est ici, disait-elle, que j'ai été si heureuse, ici que la vie et la terre m'ont semblé trop belles. »

A ces soupirs mélancoliques de la pauvre veuve se mêlent, dans le récit de ce second voyage en Italie, qui est raconté d'une manière admirable, la voix joyeuse de la jeune sœur Olga, contemplant pour la première fois Jes tableaux de la nature, qui ne changent pas, la voix plus grave de sa sœur Pauline, compagne et consolatrice atten-

RÉCIT D'UNE SŒUn. 363

drie ; puis la voix solennelle de l'abbé Gerbet, relevant les âmes gémissantes. Ces sentiments si naturels et si différents, qui s'expriment à la fois devant le mémespectacle, semblent communiquer aux flots, au ciel, aux collines, qui les entendirent, une beauté particulière, comme si les lumières si diverses du matin, du soir et du midi, pouvaient se fondre un instant en une même lumière.

Vh autre, un ami, dans son voyage de noces, n'avait pas négligé de faire le même pèlerinage. A Venise, il s'était agenouillé avec sa jeune femme dans la chambre occupée par Albert. A Pise, n'ayant que quelques heures, il avait bravé la pluie et les ténèbres pour aller, pendant la nuit, revofr la maison qu'il avait habitée avec ses amis. On a reconnu Tâme poétique et fidèle du comte de Mon-^ talembert. Dans tout le récit) l'amitié suit toujours à deux pas Pamour,- et que l'on prenne la route des plaisirs ou le chemin des larmes, on est sûr de les rencontrer Tune après l'autre.

C'est [à ce voyage en Italie que se rattache la page vraiment magnifique, digne d'un Gœthe ou d'un Byron chrétiens, qui sortit quelques années plus tard de la plume, je dirais volontiers de la lyre de madame Albert de la Ferronnays :

« Et maintenant, après tant de douleurs, ma passion

n^«M^»iv^«^i^M^^w0M*>w>wp*«^^^w«^WVi^^^^

pour ce pays est toujours la même^ ou plutôt plus forte, car à présent je sais pourquoi je Taime ; je sais quelle est la source d'où ce délicieux parfum se répand sur TItalie.

a Oh! oui, j'aime et j'aimerai toujours ce pays, dont le peuple croit à une patrie éternelle, à des amis invisibles auxquels il parle dans ses joies et dans ses peines ; ce pays dont presque chaque Ville voit son Dieu réellement présent, exposé continuellement aux yeux d'une foule qui adore ! J'aime ce pays qui a connu toutes les gloires et qui les a toutes rapportées à Dieu; ce pays, dont les habitants ont su atteindre la perfection du beau en toutes choses, et qui cependant connaissent moins que d'autres l'ambition et la fatuité.

« J'aime ce pays, où les âmes et les fleurs répandent plus de parfums qu'ailleurs ; ce pays qui vit naître saint François d'Assise et l'autre doux François, et tant d'autres saints et saintes au cœur brûlant; ce pays, où toutes les fêtés sont religieuses, où l'on rencontre sur son chemin l'habit que portèrent saint Benoit, saint Dominique, saint François, saint Ignace et d'autres dont le nom est écrit avec les leurs au livre de vie ; ce pays, où tant de vies humbles et obscures s'achèvent au fond des villages, comme au fond des cloîtres, par une sainte mort. J'aime ce pays, qui renferme la ville où règne le représentant de

RÉCIT D'UNE SCEUR. 366

Jésus-Christ, ia ville sainte où tant de vertus se sont pratiquées de tout temps et où est venue se fortifier celle de tous les grands bienfaiteurs de Thumanité.

a Oh! j*aime ce pays où le blé et la vigne semblent se presser de croître pour servir au plus sacré des mystères ; ce pays si doux à Tâme, si enchanteur aux yeux, qu'il me semble qu'en mourant on pourrait se dire : « Je vais voir a bien mieux que l'Italie. »

Nous approchons de la tristei année 1842, que Ton pourrait appeler Tannée des départs et des derniers adieux.

Le comte de la Ferronnays ouvre inopinément cette marche funèbre. Il mourut à Rome, le 17 janvier, et moins de trois mois après, sa fille Eugénie, depuis quelque temps souffrante, conduite en Italie par son mari, et, arrivée à Palerme, y succomba le 7 avril, loin de ses enfants et de ses sœurs. L'une d'elles, Olga, tomba malade peu de semaines après, et, transportée à Bruxelles près de sa sœur Pauline, elle rendit à Dieu son âme angéliquc le 10 février suivant.

Comment abréger le récit de ces morts successives? Comment remplacer par des paroles arrangées ces mots, écrits au moment même de Téniotion, et tout palpitants?

5M GONFËRENCES FRANÇAISES.

Comment essayer une réduction de ces empreintes moulées sur le visage même des morts? Je ne puis accepter cette tâche ingrate, et je renvoie aux pages de madame Craven. Peut-être voudra-t-on les fuir, en les supposant trop tristes. On se tromperait beaucoup. La mort des chrétiens est belle, comme leur vie privée. Les vilains moments des autres sont leurs beaux moments; c'est au foyer domestique, ou bien au bord de la tombe, que les chrétiennes surtout sont à leur avantage. Étant donné Tétre le plus faible en face du pas le plus épouvantable, qui saurar fortifier en elle Tâme invisible de telle manière qu'elle triomphe du corps anéanti et qu'elle franchisse ce pas sans broncher? La religion communique cette énergie, et touchée par la foi, la mort n'est plus une porte >qm se ferme sur la lumière de nos regards, elle est une perte qui s'ouvre vers des clartés plus vives. Telle parut la mort à ce noble vieillard dont les dernières prières servirent à convertirun jeune juif; et telle aussi à cette charmante, ardente, aimable et poétique épouse, puis à cette jeune sœur, qui passa dans la vie comme une apparition céleste, si naïve lorsqu'elle écrivait : « J* aimerais mieux être bonne et laide que jolie et méchante^ mais f aimerais mieux être bonne etjolie^ » et si forte,- lorsqu'elle expirait, croisant les bras sur la poitrine, et murmurant : « Je crois^j* aime,) espère^ je me repens! »

Sept ans après la mort d'Albert, son père et ses deux sœurs rayaient rejoint; sa veuve demeurait sur la terre, ou plutôt elle s'avançait, elle montait sur la route du ciel. Ces trois morts provoquèrent une véritable crise dans son âme, comme trois coups de hache coupent les derniers câbles qui retiennent le navire au rivage. Tout à coup, dit sa sœur, elle sembla voir et toucher ce qu'elle n'avait fait que croire auparavant. Elle était arrivée au-dessus de la douleur, elle s'aperçut que Ton ne devait pas donner à Dieu, 4]uand on Taimait, moins que tout. Elle se mit à aimer, oui, à aimer d'un véritable amour le Dieu souverain. C'est le dernier degré sublime de la transformation chrétienne, et ce que Ton peut nommer, avec le poëtc, les ailes de l'âme :

Soyons comme Toiseau posé pour un instant

Sur un rameau trop frêle, Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant,

Sachant qu'il a des ailes.

Son amour s'exprima depuis lors, en effet, par de véritables chants, par des accents joyeux, par des paroles célestes, accompagnement de vertus austères. C'est le mi-

... 1 I .'■'pn;rris:':;'v..di' aîû-jm- ;:■:■:. 1,:- ti.ti.ouïLisiiti,. L esl le ■" ^ T:tai ECt «iiqur.tiifis, ses --"îiiiiii- i mil vilii- OUI mes mo- 111-. ifjnii'jrf» miiu'us, pleines de cr!î «'ir-r,'.*, IriiiivhissaUbar- \::it i . i:.j* H planer librement Hidanv^ de ta Ferronnays parut née par son àme an-dessus de ce aTail pas quitté, et bien loin de 3iil en quelque sorte à travers la u. elle De désira plus quesedé- !-?in-e< fltlries, consoler des lar- '-. iHendre ea un mot et dilater u nani.JeT hummes.

i\:i':T~. inca[ialile, en toutes ■^iii"- ir.'jnai.it 3D??i deselais- - r pih'-'.' -^^ reiirer an coûtent, — - -, ir s-vre [laiirreet pour ' ■• ni' r!L aurail empc- - - ■ ..-".iLcelle ,,. , !ï;ureniqiiL'

habits de deuil, affairée, sortant à pied par la pluie avec des paquets sous son bras? Vous croyez qu'elle a paralysé son cœur, qu'elle n'aime plus personne, et que sa •vie machinale se traîne entre la vieille porte noirâtre de la paroisse voisine et une chambre haute dans quelque maison humide et reculée. Cette veuve est une grande dame, portant un des plus beaux noms français, elle va visiter des mourants, leur donner son linge et sa propre nourriture; elle apprend à lire aux petits enfants, et, en revenant, elle prendra la plume, et, de son cœur que vous croyez glacé, s'exhaleront ces mots :

« Oh I ma sœur chérie ! Puis-je te donner de la joie et « du (îourage en t'écrivant!...Que je le voudrais! tu ne « sais pas combien je t'aime, tu ne le sauras que dans <( Téternité où je jouirai de toi, de mon amour pour toi! <c Ici on n'a pas le temps de s'aimer, mais on s'aime cea pendant! Pour ma part, je ne vous ai jamais tous laiit « aimés ! »

Cette dévote a, daïis la journée, visité une autre dévote, une vieille dame russe ; que se sont-elles dit? Vraiment, je recommande leur entretien aux philosophes et aux misanthropes.

« J'ai vu madame Swetchine. Cette délicieuse, excel-

« lente femme m'a dit qu'il ne fallait pas dire du mal de « la vie, qu'elle était bien belle, de plus en plus belle et « intéressante; et cependant cette femme si tendre, si « pieuse, est accablée de douleurs morales et physiques. « Elle m'a dit aussi : raime ce qui esty parce que c'est le « vrai. Je suis née contente / »

c( Plus je vais, plus je veux avoir d'amour dans le cœur, a et rien que de l'amour. »

De tous ses anciens plaisirs, elle ne goûtait plus que la lecture et la musique. Une partie de ses journées se passait à Paris, dans les hôpitaux, où elle entrait ce la tête levée, l'air joyeux, le visage animé, » comme une jeune fille qui part pour une fête,, comme un soldat qui revient Hu combat. Elle finit par louer une petite chambre à Saint-Thomas de Villeneuve, rue de Sèvres, pour vivre plus pauvrement. Déjà ses sœurs, visitant ses armoires, n'y avaient plus rien trouvé. Mais elle ne se dépouillait pas seulement pour les pauvres.

Chrétienne, rien de chrétien ne lui était étranger. Cette noble femme avait une cause, la cause de Dieu. L'égoïsme a peine à se figurer comment une jeune Suédoise, promenée par sa destinée à travers les plaisirs de la fortune et les fêtes du monde, écrasée par un malheur précoce, ""t depuis ensevelie dans le deuil, au fond d'un château de

province, avait pu se transformer et devenir une servante généreuse et presque un soldat de l'Eglise universelle, s'intéressantà la Pologne, à l'Irlande, aux missions lointaines, travaillant au triomphe de la justice, estimant une lâcheté de ne pas défendre des religieux calomniés, applaudissant aux efforts de son ami, le comte de Montalembert, pour la liberté d'enseignement, et, du fond de sa petite chambre, prodiguant son argent et ses prières pour la cause de Dieu.

Ce qu'était devenue cette âme, au moment où la pitié, la tendresse, la justice, la piété y résonnaient à la fois, deux pages admirables vont achever de nous le faire comprendre en nous faisant pénétrer aussi dans le tendre et noble cœur de celle qui a su les écrire :

« Le 31 juillet (1847), veille de mon départ de Boury, nous avons été au cimetière prier, comme nous le faisions ordinairement, sur nos deux chers tombeaux : elle, sur la pierre qui couvre celui d'Albert et sa propre place, à elle-même, préparée depuis douze ans; moi, à genoux près de celui d'Olga. C'était une très-belle* et très-chaude soirée. En sortant du cimetière, nous revînmes lentement et par le plus long. Je ne me souviens plus de ce que nous disions au commencement de cette promenade, si ce n'est que c^était un de ces sujets de conversation auxquels nous

'^^ COSFÉnENCBS FRANÇAISES.

revenions sans cesse ensemble. Par ce beau temps, seule avec moi, et revenant du cimetière, il était bien naturel que, sans être triste, son esprit se tournât vers ce qui le remplissait habituellement. Quant à moi, j'aimais toujours à l'entendre parler de Dieu et de son âme; cela faisait à la mienne un grand bien, et je n'en perdais pas les occasions.

« En sortant dun champ de blé et en arrivant sur la route qui mène au château, je me retournai, ef, regardant le ciel, du côté où le soleil se couchait dans une lueur si belle que ce trisle site en était embelli, je dis : « J'aime le soleil couchant ! - Pas moi, dit Alexandrine « Depuis mes malheurs (expression très-rare dans sa « bouche, et dont je me souviens à cause de cela) depuis « mes malheurs, le coucher du soleil me fait un effet « tnste : il amène la nuit, et je n'aime pas la nuit; «ja-me le matin, j'aime le printemps; ce sont des « choses qui me représentent la réalité de la vie éter- « nelle. La nuit me représente les ténèbres et le pé- « ché; le soir me fait penser que tout finit, et tout « cela est triste; mais le matin et le. printemps " rap- « pellent que tout se réveille et renaît. C'est là ce que « J aime. » Je „e suis pas sûre de chaque parole, mais je suis parfaitement sûre que c'était là exactement le sens de ce qu'elle disait, et je la vois encore regardant ces

lueurs du soir qui nous faisaient une impression si différente.

« Nous continuâmes ainsi notre cheniin, et lorsque nous venions de passer la grille, elle me dit ces mots, en poursuivant un aulre discours que celui que nous avions entamé : « Tiens, jette-toi donc dans la pensée que tout ce « qui nous plaît tant sur terre n'est absolument qu'une « ombre, et que la vérité de tout cela est au ciel. Et ai- « mer, aimer, après tout, n'est-ce pas sur terre ce qu'il y « a de plus doux? Je te demande s'il n'est pas facile de « concevoir qu'aimer l'amour même doit être la perfec- « lion de celte douceur, et. aimer Jésus-Christ, ce n'est « pas autre chose, pourvu que nous sachions l'aimer ab- « solument comme on aime sur terre. Je ne me serais ja- « mais consolée, si je n'avais pas appris que cet amour-là « existe pour Dieu, et celui-là dure toujours. »

« Je répondis à cela plusieurs choses inutiles à rapporter, et nous arrivâmes au banc qui est assez près du château. Il y avait plusieurs personnes sur le perron; je la retins, et nous nous assîmes sur le banc, causant encore. Peu après, elle se leva pour aller cueillir une branche de jasmin le long du mur; elle me la donna, en en gardant un petit brin dans sa main, et resta debout devant moi, continuant la conversation. Je lui avais dit : « Tu es bien « heureuse d'aimer Dieu comme cela ! » Elle me répon-

dît (et ses paroles, son expression, son attitude, demeureront toujours gravées daas ma pensée) : Oh ! Pauline» (( comment veux-tu que je n'aime pas Dieu? Comment « veux-tu que je ne sois pas transportée quand je « pense à lui? Comment veux-tu que j'aie à cela du « mérite, même celui de la foi, quand je pense au mice racle qu'il a fait dans mon âme, quand je sens qu'après c( avoir tant aimé et désiré le bonheur de la terre, l'avoir « eu, l'avoir perdu et avoir été au comble du désespoir, « j'ai aujourd'hui l'âme si transformée et si remplie de « bonheur, que tout ce que j'ai connu ou imaginé n'est « rien, rien du tout, en comparaison!... »

a Surprise de l'entendre parler ainsi, je lui dis: « Mais si l'on remettait là, devant toi, la vie telle que tu' a l'avais rêvée avec Albert, et qu'on te la promît pour de c( longbes années? »

« Elle me répondit sans hésiter : « /^ ne la repren^ « drais pas / »

a Ce fut là notre dernière conversation en ce monde. C'est debout devant ce banc, l'air animé, les yeux au ciel, cette petite fleur de jasmin ji la main, qu'elle m'apparaît toujours, lorsque je cherche à la faire revivre dans ma mémoire telle que la vis, pour ne plus la revoir ici-bas.

« La conversation que je viens de rapporter marquait

RÉCIT D»UNK SŒUR. 375

le terme au delà duquel Alexandrine n'avait plus qu'à mourir. »

Elle mourut, en effet, quelques mois après, le 9 février 1848. Si les anges lAouraient, ils mourraient ainsi. Elle répétait à la mère d'Albert : « Qu'on dise à Pauline que c'est si doux de mourir ! »

Le 14 novembre de la même année, madame de la Ferronnays rejoignait son mari, son fils et ses trois filles, fermant le cortège funèbre, et de cette belle famille, semblable à un adtel resplendissant de flammes que l'on voit successivement s'éteindre, elle ne laissait plus que deux ou trois survivants, unis pour la bénir et pour s'aimer.

A ces tombes d'Albert, d'Alexandrine, d'Olga, d'Eugcnie, de leur père et de leur mère, une seule et même épi* taphe convient; elle résume leur vie, elle est l'abrégé de notre foi, elle est la conclusion, l'explication, la devise de ce livre :

l'amour est plus port que la mortI

On n'attend pas ici des appréciations littéraires.

Ce livre n'est pas une œuvre de littérature, et c*est précisément à cause de cela qu'il charme. Je ne prétends pas exagérer la louange, et je pourrais chercher en vain dans ces deux volumes l'art de la composition, des descriptions, dés effets. Bien que le style de tout Touvrage soit tout à fait remarquable, toujours distingué, plein de traits heureux, animé par des mouvements pathétiques, je conviens volontiers qu'il y a çà et là des longueurs et des imperfections. Il y a trop de personnages principaux, trop de menus détails. Il y a..., mais qu'importe I C'est aux œuvres de Timaginalion qu'on demande des règles et des effets; c'est aux fleurs artificielles que Ton demande la symétrie, l'arrangement, l'apprêt, et un certain petit air roide, soigné, épousseté, que Ton ne demande pas aux fleurs de pleine terre. Ce livre charme par une qualité que le talent littéraire le plus consommé ne saurait atteindre, par la vérité, par le naturel, par la supériorité que la chair a sur le marbre, le teint sur la peinture, le son de la voix sur le caractère imprimé. Chaque mot a été une parole vivante; on croit entendre cei

gracieuses sœurs se parler à voix basse, ouvrir devant nous, avec un battement de cœur, les lettres des sœurs absentes; on voit pleurer leurs yeux et s'ouvrir leurs lèvres. Ces pages, après la mort, ont conservé quelque chose de moite, de chaud, de coloré, une parcelle* de vie. Voilà ce qui ne peut être imité ni surpassé. Les enfants eux-mêmes, auxquels on raconte une histoire, commencent par demander : Est-ce qu'elle est vraie?

J'aimerais à relever quelques détails, et par exemple la description des lieux si variés : Rome, Naples, Paris, Bruxelles, Lisbonne, Odessa, Venise, la casa Margherita et la villa Trecase, le château de Korsen et la maison de Pise, la chapelle du palais ^cton et la chambre de la rue de Madame, Boury, Lumigny. Ce changement continuel de scène jette sur tout le récit, qui aurait pu devenir un peu monotone, beaucoup de pittoresque.

J^aimerais à mettre en lumière, en les crayonnant à part, les personnages qui n'appartiennent pas à la famille, les prêtres d'abord, et pour ne parler que des morts, l'abbé Gerbet, si suave et si énergique, si attentif et si mesuré, consolateur incomparable; le père de Ravignan, le guide des sentiers qui mènent au sommet, l'exemple et l'appui des âmes éprises de la sainteté; le pauvre jeune prêtre qui mourut à Ischl; les prêtres italiens, Mgr Porta, qui maria Albert, ce bon confesseur qui

378 GONFËREKGES FRANÇAISES.

leur dit à Venise : FidateviaDio^ partite, et aussi le père Lacordaire, dont- la grande figure passe au fond de la scène ; admirable choix de xes amis que le Seigneur a consacrés au service des hommes, et qui continuent sa personne au milieu de nous. ,

J'aimerais encore à recueillir, à tirer de l'ombre du récit les acteprs secondaires , les serviteurs, Julien, Constance, les amis des mauvais jours, miss Mac Carthy, qui passa les nuits j)rès d'Albert à Cività-Yecchia; le comte Putbus, toujours prêt à suivre ses amis partout sans rien dire. Il y a ainsi autour de nous des créatures bonnes et obscures, assez semblables aux feuilles, que nul ne distingue de sa voisine, qui remuent toujours à la même place, et tombent près du tronc qui les porte après avoir répandu leur ombre et protégé les fleurs.

J'aimerais encore, j'aimerais surtout à reprendre une à une, et à regarder à part lés physionomies principales, les caractères, les types ; à me demander quel fut le plus noble de ces hommes, la plus belle et la plus pieuse de jcette mère et de ces filles. Mais c'est ici que l'appréciation serait indiscrète, capricieuse, injuste, et d'ailleurs inutile. 11 est temps' de s'élever à de plus hautes pensées. Ce livre n'est pas un album de photographie. L'auteur ne le destine pas à la gloire de sa famille, encore bien moins à sa gloire personnelle ; elle ose le dédier à la gloire de

Dieu, elle le commence et elle le termine par son nom, invoqué dans des termes qui rappellent ces sublimes parole : Sancttim nomen ejuSy fecitmihi magna qui potens est^... exaltavit humiles. J'ai voulu bénir le nom de Celui qui a fait de grandes choses parmi les miens, il les a pris très-humbles et il les a placés très-haut!

L'espérance de l'auteur de ce livre est-elle réalisée? Son oeuvre sert-elle vraiment à glorifier Dieu, le Dieu chrétien?

. Que d'autres critiques, placés à des points de vue divers, apprécient le Rédt d'une sœur à leur manière. Déjà plusieurs l'ont fait avec un touchant respect. Pour nous, pour Tauteur, le but principal est la gloire de la foi chrétienne. J'ose dire que ce but est atteint.

Oui, quiconque a la foi la sentira plus vive et plus chaude après avoir lu ces pages. Et si vous avez le malheur de né pas croire, vous serez ému pourtant, et vous vous direz : a Yoilà des gens qui ont une manière à eux d'aimer, de passer la vie et d'affronter la mort ; ils ont un secret précieux, et je leur envie ce bien qui me manque. » Knfin, si vous vous bornez à considérer une œuvre par son effet extérieur, comme un tableau, vous conviendrez que, selon l'expression employée au commencement de. cette lecture, vous venez de vous arrêter devant des types incontestables de la beauté morale.

Et si VOUS allez plus loin, chrétiens, incrédules, artistes, si vous vous demandez quelle est l'origine de cette beauté, d'où tombe cette lumière, il ne peut venir à vos lèvres qu'une seule et même réponse : ade la religion catholique. »

Si nous parlions de la beauté intellectuelle, du géuie de Pascal ou de Newton, de Dante ou de Bossuet, de Shakspeare ou de Goethe, je conviendrais que le génie est un don infiniment rare, tout personnel, et tlont on ne saurait attribuer la gloire à aucune doctrine spéciale. ,

Mais le propre de la beauté chrétienne est de luire pour tout le monde et sur tout le monde, comme les bonnes gens le disent du soleil, et aussi, comme le soleil, de produire là où tombent ses rayons directs, nonseulement une clarté vive, mais une métamorphose extraordinaire, un mouvement intérieur de la sève, la croissance, l'épanouissement, la fleur.

Pour parler en termes précis, le christianisme exerce un double empire, il agit sur les idées, il agit sur la conduite, et le plus grand aussi bien que le plus petit des hommes est soumis, qu'il le veuille ou non, à la première de ces deux influences, et, dès qu'il le veut, à la seconde. Trouvez-vous cette remarque banale? Dehiandez donc aux philosophes, aux orateurs, aux écrivains, ce qu'ils

en pensent. Demandez-leur s'il suffit de présenter la vérité aux hommes pour que les hommes y adhèrent? Le christianisme a opéré ce double miracle ; faire connaître la vérité, et faire pratiquer la vérité connue.

Comment le nier? Depuis le christianisme, toutes les sociétés qu'il a civilisées possèdent la vraie notion de Dieu et la vraie notion du devoir. L'idéal intellectuel et moral du genre humain est à jamais fixé. Nous portons sans doute ces notions au fond de nos âmes, mais en quel état? Le christianisme ne nous les donne pas, il nous les rend, et l'accord Je plus complet règne désormais entre ce que la raison nous apprend et ce que la religion nous enseigne, grâce à la religion qui délivre, débarrasse, répare la raison obscurcie et captive, comme elle Test encore chez les Chinois ou chez les Indiens. La raison reconnaît rarement ce service de la religion, et la religion ne se plaît pas toujours à constater cet accord avec la raison. Il existe, il domine, il est certain.

Je ne puis m'empêcher de sourire tristement quand je lis dans les œuvres des philosophes, des moraUstes, des romanciers, des auteurs dramatiques, la description de la perfection morale. Ils nous disent tous qu'elle résulte d'un mélange exquis de force et de bonté, d'arJeur et de mesure, qu'elle consiste à se livrer où plutôt à se prêter au plaisir sans folie, à la douleur sans désespoir,

382 CONFÉRENCES ffliNÇAISES.

aux honneurs sans orgueil, à Tamour sans volupté, à se tenir ainsi dans un perpétuel équilibre et comme au centre de gravité de tous les mobiles, qui influent sur les actes humains. Sî ces mêmes écrivains, indifférents ou hostiles au christianisme, nous parlent de Dieu, ou s^il en est question dans le langage ordinaire de tous les hommes, il s'agit toujours d'un Dieu juste et bon, compaûssant et sévère, présent et vigilant, maitre, ami, père, époux et confident die Tâme. Eh I quoi, cet homme parfait que vous décrivez, ne le reconnaissez-vous pas? C'est ce que nous appelons un saint. Ce Dieu que vous définissez si bien, ne le voyez-vous pas, c'est notre Jésus-Christ? Il ne vous est plus donné d'attribuer à la perfection moraie d'autres caractères, il ne vous est plus donné d'imaginer la Divinité sous d'autres traits.

Philosophes, en vous empruntant ces belles notions du devoir et de Dieu, qui sont maintenant comme la mon^» naie courante de tous les esprits, je puis tous demander d^où elles viennent ; je puis vous dire, comme dans TÉvangile : Cvjtis effigies? de qui est l'effigie? De Jésus-Christ. Ne lui refusez donc pas votre tribut. Celui que vous niez dans nos temples ^ nous le retrouTons dans vos écrits. Son nom a disparu de vos lèvres, et son image est demeurée au fond de vos coôurs I ' ' '

Mais cette image désormais ineffaçable, cet idéal uni-

yersel, populaire, lien et flambeau commun de toutes les sociétés chrétiennes, nous ne les voyons pas seulement de loin, à la manière des philosophes, dans une sorte de firmament vaporeux, à quelques millions de lieues de nos têtes. La vertu de la religion, c'est de transformer absolument les âmes. Oui, transformer est le mot. Il s'agit de transformer Tâme humaine de telle façon qu'elle croie fermement ce qui n'est pas évident, qu'elle espère pleinement ce qui n'est pas visible, qu'elle aime ardemment ce qui n'est pas agréable.

Et le miracle de cette transformation s'opère dans un monarque ou dans un berger, dans un orateur ou dans un mendiant, dans une jeune fille ou dans un soldat. H est universel.

Reprenons nos exemples du commencement.

Le fils d'un petitmédecin bourguignon, mal élevé dans une faculté de province, passé petit secrétaire d un avocat, aperçoit tout à coup ce qu^l ne voyait pas la veille ; il est épris d'une secrète beauté, il lui sacrifie tout^ avenir, plaisir, honneurs, fortune ; il se fait prêtre à vingt ans, puis moine, affrontant la privation et le mépris, il meurt, ayant fondé des collèges, des couvents, des conférences, ayant attiré, convaincu, transformé des foules; il dépose dans la terre un corps sans souillure, et dans des livres immortels une flamme qui brâle encore. li

s'appelait Lacordaire, ce petit Bourguignon, yons le trouvez un homme exceptionnel? Que dites-vous de cet étudiant en droit qui s'appelait Henry Perreyve, et qui, pouvant vivre honorable avocat ou juge considéré, s'est con* sumé pour ses semblables, et est mort. à trente ans, pleuré comme un bienfaiteur? Celui-là a été pris dans la jeunesse de nos villes, et il est dans le clergé français des milliers de jeunes gens dont le cœur ressemble au sieo. Le rayon qui l'illumina tombait, loin de Pa^is, sur un pâtre qui se nommait Vénard ^, qui a trouvé doux d'aller mourir sous le bâton, après avoir souffert et chanté les louanges de Jésus-Christ dans une cage de fer. Que ditesvous encore de ce berger de Vendée devenu martyr? Exception! Exception!

Sont-ce encore des exceptions, ces jeunes Lyonnais sans fortune, qui se nommaient Frédéric Ozanam etHippolyte Flandrin, morts avant cinquante ans, ayant uniquement travaillé pour plaire au même maître invisible, arrivant sans ambition à la gloire, et parvenant à travers la dévotion au respect public? Regardez! la même lumière luit dans TÉglise grecque sur une dame russe, mariée de Tautre côté delà frontière allemande à un vieux général peu mystique, et madame Swetchine nous est

* Vie de Théophane Vékard, missionnaire et martyr en Chine, par ion frère, vicaire h Poitiers. — l'oitiers, Oudin.

donnée. Elle luit au fond de là Savoie sur une villageoise qui se nommera la sœur Rosalie.

Précisément à la même époque, dans la patrie de Washington, il y avait une fille de médecin, mariée à un négociant et protestante, qui se nommait madame Elisabeth Seton. Son mari était poitrinaire; elle raccompagne en Italie. Le bateau parait suspect; on les emprisonne au lazaret, et voilà ce pauvre moribond couché sur un matelas, dans une chambre carrelée, sans feu ; on passe les aliments par une grille, et nulle compagnie n'est autorisée ; pas d'autre bruit que le battement mélancolique des vagues ou Técho des paroles de quelques soldats grossiers qui parlent une langue étrangère. Mais Jésus-Christ habite avec ces captifs. Avec son aide, mistriss Seton transforme en paradis ce cachot ; quand elle a endormi son malade, elle pleure ou elle prie; quand il veille, elle chante, elle rit, elle cause, elle anime ces froides murailles par son héroïque amabilité. Un peu plus tard, devenue veuve, et veuve fidèle, la voilà qui retourne aux États-Unis, près de ses cinq enfants, et la Providence met sur son chemin cet autre Fénelon qui se nommait M. de Cheverus; elle devient catholique, perd pour sa foi ses biens, et se fait humble maîtresse d'école^ élevant avec ses enfants les enfants des pauvres. Quand ses fils sont élevés, placés, madame Selon se fait sœur de

386 CONFÉRENCES FRAIiÇ AISES.

la charité; elle établit en Aroérique ces filles à qui saint Vincent de Paul a promis pour monastère la maison des malades et la salle d'école^ pour grille la crainte de Dieu, et pour voile la modestie, et la première sœur qui fit profession fut sa propre fille, mourant à dix-sept ans, entre ses bras, en l'appelant deux fois ma très-chère mère, et en mêlant ses premiers vœux à ses derniers soupirs*. Cette gracieuse et infatigable mère ne mourut elle-même que dix ans après, ayant fondé plus de vingt maisons, sans cesser de diriger ses propres enfants vers ce qu'elle appelle dans ses lettres notre chère éternité.

Est-ce encore une exception? Sachez bien que toutes ces exceptions ont été fécondes, que des milliers de créatures les ont suivies et les suivent encore. Le génie n^a pas de lignée, la sainteté porte des moissons renaissantes*

Hais voici du moins une famille prise au milieu du monde, au milieu des cours; elle n*éblouit pas par ses vertus; elle n'est pas comblée de dons extraordinaires. Je conviendrai que les affaires publiques distraient un peu trc p le père, qiii ne parait pas beaucoup veiller sur ses enfants ; que les mariages se préparent dans cette famille par les rencontres du monde ; qu'elle mène à l'étranger une vie de plaisir fort enviable, et en France une vie de

* Vie de madame Seton, p. 335.

RÉCIT D'UNE SŒUn. . 587

château qui n'a rien d'extraordinaire. Us n*ont pas la prétention de valoir mieux que le reste des hommes, et j'entends même s'élever autour du Récit d'une sœur un petit murmure de gens surpris qui se disent : « Ma famille vaut bien cette famille. » Je m'empare de ce petit murmure et j'en conclus que, de l'aveu de tous, cette maison n'est pas privilégiée, cette terre ne porte pas plus de gerbes d'or que les autres. Ëh bien ! depuis le jour où Jésus* Christ a visité cette maison, depuis que la croix a été plantée sur ce sol, tout s'est métamorphosé. On a vu un grand seigneur, un ancien ministre, à soixante ans, incliner son front, frapper sa poitrine et couvrir de toute la majesté d'une vieillesse irréprochable les fautes de la vie des cours. A vingt ans, de jeunes femmes ont traversé le bonheur et le malheur sans défaillir. L'une, dans les premières joies du mariage, écrit simplement : « Je suis heureuse, mais je sens que ce bonheur vient de Dieu, et que, s'il voulait me le retirer, je me soumettrais sans murmure ^ » L'autre, au moment de mourir, a pu dire : (c J'aimerais mieux I . . . mais Jésus expirant n'a pas dit : J'aimerais mieux ! » Et la troisième a pu ajouter, quelques jours avant cette mort angélique : « Tu pleures parce que notre Olga va aller au ciel, et maintenant qu'elle est

* U, page 169.

588 CONFERENCES FRAMÇAl^ES.

presque hors de ce monde, tu voudrais l'y ramener. Dixmoi donc quel bonheur tu as à lui assurer sur terre ! »

Et elles étaient jetines, et elles étaient brillantes, et le bonheur les a trouvées pures, le malheur calmes, la mort tranquilles I

Inclinons-nous devant la foi catholique, et reconnaissons ici son véritable empire. Aucune philosophie, aucun culte ne produisent rien de pareil, en face de ces trois épreuves, le bonheur, le malheur, la mort, qui nous attendent tous. Ce qui m'est dit des institutions secondaires de rÉglise, de son histoire, des effets indirects de son action sur les gouvernements ou sur ses doctrines, me

laisse, je Tavoue, un peu froid. Mais je tombe à ses pieds, quand je la vois changer, oui, changer absolument la face de la terre et le fond des âmes. Elle change la face de la terre, en donnant à toutes chos^ un autre aspect, un sens nouveau et une explication nouvelle. Elle change le fond des âmes, en les élevant si haut^ en les douant de tant d'énergie et d'espérance, que ces pauvres âmes, meurtries, déçues, blessées, au lieu de détester les hommes et d'accuser Dieu, apprennent à bénir Dieu et à servir les hommes. Devant nos yeux ravis, le bonheur et la beauté descendent sur ces créatures ainsi transformées, dans lesquelles chacun de nous peut reconnaître une femme, une mère, un frère, une pauvre fille de village,

RÉÈIT D'UNE SŒUR. 589

un ami chrétien. Le vrai bonheur, la vraie beauté! voilà bien les deux rayons qui se posent sur les fronts que la vertu de Jésus-Christ a touchés !

Nous devons au Récit d'une sœur cette incomparable et ineffaçable vision.

Je voudrais, en descendant de ces hauteurs, noter à la hâte et en finissant, une autre impression née de la lecture de ce beau livre.

On prétend que les sociétés sont représentés exactement par le gouvernement, le théâtre, la littérature, la presse. Tout peupkj dit-on, a le gouvernement qu'il mérite. La littérature est l'image de la société. Ces phrases banales, je les crois presque toujours fausses. Nous ne pouvons guère regardée les sociétés passées que dans ces miroirslà ; Thistoire ne nous en présente pas d'autres. Mais nous vivons au milieu des flots pressés de la société contemporaine, de cette grande société travailleuse^ paisible, courageuse, chrétienne, distribuée en petites familles, qui vit, échange, écrit, prie, gagne, combat, admire, supporte, espère, et j'affirme que cette société, dans toute l'Europe, vaut, depuis cent ans au moins, mieux que la

390 C05FÉREÎÎCES FRANÇAISES.

cour, mieux que le théâtre, mieux que le roman, mieux que la presse.

J affirme que si Ton pouvait comparer les livres de nos ' bibliothèques, et les articles des journaux, pleins les uns et les autres de diatribes x^ontre le mariage, l'État, la religion, la famille, les lois, avec les millions de lettres que la poste distribue tous les jours, si Ton pouvait lire les correspondances des époux, des pères, des mères, des enfants, des amis, on serait charmé autant que surpris par l'immense supériorité des bons sentiments sur les mauvais, du bon sens sur les chimères, du Christian nisme sur les erreurs, des affections honnêtes sur les or dures.

Il y a six mois, Tindignation des spectateurs a jeté à la porte du théâtre une comédie scandaleuse. Il est temps que le p^terre se lève ainsi dans tous les auditoires pour crier et pour siffler les mauvaises pièces. 11 est temps que quelques regards jetés dans le paradis de la littérature intime nous consolent et nous vengent de Tenfer de la littérature publique. On sait que deux ou trois hommes qui veulent la guerre remportent sur des multitudes avides de la paix. De même, deux ou trois impies suffisent pour appeler la calomnie sur la science, qui ne les compte même pas. Deux ou trois âîveilturiéf s dfé la plûfne font à eux seuls plus dé bruit qm tout lé chœur feborîeux des

érudits, des littérateurs sérieux, et même des grands écri* vains honnêtes.

Je suis bien aise que, sans chercher cet à-propos et sous l'inspiration des sentiments les plus purs, une femme du monde, appartenant à une race bien française et bien chrétienne, soit venue en ce moment montrer le monde et l'intérieur des familles à ceux qui ont la prétention de les peindre, je suis bien aise qu'elle soit venue leur dire: « Voilà comment vous nous représentez^ et voilà a comment nous sommes ! Vous prenez vos modèles dans « la rue, et, pour nous vouer au ridicule et à la haine, vous « barbouillez les caricatures sur la porte de nos maisons. « Entrez dans la mienne, vous verrez mon père, ma mère, « mes sœurs, vous connaîtrez mon Dieu ! »

Si ce livre nous protège, après nous avoir émus, qui donc oserait encore adresser à son auteur de petites critiques? Qui donc, parmi ses amis, même après l'avoir suppliée de ne pas publier des récits trop intimes, de ne pas commettre cette action hardie, ne la remercierait pas de l'avoir commise?

PENDANT LE SlÉGE DE PARIS — 1870 — I

La mémoire de la reine Louise, mère du roi Guillaume, est universellement vénérée en Prusse ; ce n'est pas assez dire : son nom et son souvenir sont presque devenus une légende poétique et pieuse. Morte à trente-trois ans, en 1810, au milieu des jours sombres de l'histoire de son pays, précipitée du trône qu'elle avait un instant illuminé des rayons de la beauté, de l'intelligence et de la bonté, elle sut porter héroïquement des malheurs dont elle était en partie responsable, donner dans la défaite et dans Texil l'admirable spectacle de la vertu souriante aux prises avec le malheur ; elle apparaît de loin à sa nation comme l'ange du patriotisme. C'est aussi qu'avant de prêcherl'espérance aux vaincus la reine Louise avait eu le courage

de dire en face la vérité au plus puissant ,des triomphateurs. Après soixante ans, les destins sont retournés. La France avait alors deux fois terrassé la Prusse, et nos chevaux campaient sur les bords sablonneux de la Sprée. Sous un second Napoléon, la France est descendue au fond des abîmes, et l'armée prussienne, commandée par le fils de la reine Louise, campe aux portes de Paris. Il me semble voir la grande ombre de cette femme héroïque se dresser maintenant entre le vainqueur et nous. Sa mère le juge et nous relève. C'est au conquérant, au roi Guillaume qu'elle reproche Tabus de la force, et ses nobles conseils de courage, d'énergie, de confiance, s'adressent à la France.

Les heures de joie ont été bien courtes dans la vie de la reine Louise de Prusse. Son enfance avait été assombrie par la mort prématurée de sa mère, elle n'avait pas trente ans quand son royaume fut bouleversé par l'invasion. Cependant le moment de son mariage, son entrée à la cour du roi Frédéric-Guillaume II, les premières années de son règne, sont comme un intermède brillant, un rayon de soleil entre deux orages qui contraste de la manière la plus saisissante avec le conmaencement et la fin

U REINE LOUISE DE rUUSSE. 595

de sa vie. Sixième fille du duc Frédéric de Mecklembourg- Strelitz et de la princesse Frédérique- Caroline-Louise de Hesse-Darmstadt, ellç n'avait que sept ans en 1782, à la mort de sa mère, et son enfance studieuse auprès de sa grand'mère maternelle ne fut égayée que par les mariages de ses sœurs aînées et par l'amitié de sa sœur Frédérique, plus jeune qu'elle de deux ans. Les deux princesses fîrçnt leur premier pas dans le monde à un bal que le roi Frédéric-Guillaume II donnait à Francfort, où il tenait ses * quartiers d*hiver avec ses deux fils, le prince royal et le prince Louis, dans les premiers mois de 1793, pendant que Louis XVI mourait sur Téchafaud et que la sœur de Tempereur d'Autriche gémissait en prison, entre la bataille de Yalmy et le siège de Mayence.

Les deux sœurs causèrent une véritable sensation par leur beauté extraordinaire. Gœthe, qui allait rejoindre le duc de Weimar, les vit toutes les deux, et il écrivait bien des années après : k< L'impression que les deux princesses de Mecklembourg ont produite sur moi a éié telle que je puis seulement les comparer à deux êtres célestes dont l'apparition a laissé dans mon souvenir une trace que le temps n'a pas effacée. » Ce fut aussi l'effet produit par les traits imposants, la taille élevée, le front pur, le beau regard, de la princesse Louise sur le prince royal de Prusse, jusque-là grave et presque insensible, perdant

que le* charme et la grâce plus délicate de la princesse Frédérique séduisaient son frère cadet, le prince Louis. Les deux sœurs furent fiancées aux deux frères le 24 avril 1793 dans l'église de Darmstadt; mais la guerre recula le mariage. Il fallut prendre Mayence, qui résista jusqu'à la fin de juillet, livrer des batailles, traverser rAllemagnCf et ce fut seulement au mois de novembre que le loi de Prusse revint à Berlin. Peu de semaines , après la mort jde l'infortunée Marie-Antoinette, tandis que le sang coulait à Paris et en Vendée, Berlin était' en fête, les deux princes Frédéric-Guillaume et Louis recevaient leurs fiancées sous des arcs de triomphe, au son des fanfares, dans la rue des Tilleuls pavoisée. Des jeunes filles allèrent au-devant du cortège en robes blanches, avec des branches de verdure à la main. On raconte que la plus belle jeune fille offrit à la princesse Louise une couronne de myrte en lui récitant des vers. Cédant à son émotion, la princesse sauta lestement à bas de la voiture, pressa la jeune fille sur son cœur, et lui baisa le front et les lèvres. — Ah! mon Dieu! s'écria la grande-maîtresse du palais, une vieille, raide et impassible comtesse de Vosz, que le prince royal appelait plaisamment la Dame d'Étiquette, que faites-vous? Cela est contraire à tous les usages de la cour! — Eh quoi! répondit la princesse Louise, ne pourrai-je donc plus recommencer? — Les fêles

durèrent plusieurs jours, et la cérémonie du double mariage s'accomplit la veille du jour de Noël de 1793. Aux fêtes de Noël succédèrent les fêtes du carnaval, et l'année 1794 se serait passée tout entière en cérémonies et en réjouissances publiques, si les deux époux n'avaient préféré la vie simple qu^ils trouvèrent à Oranienbourg et surtout dans la petite résidence de Parelz, particulièrement chère au prince royal. L'année 1795 fut encore une année de joie, car ce fut l'année de la naissance du premier fils de la princesse royale ; mais elle eut la douleur de voir mourir en 1796 le jeune mari de sa sœur, puis la veuve du grand Frédéric, âgée de quatre-vingt-deux ans. Le roi Frédéric-Guillaume II, son petit-neveû, la suivit au tombeau à la fin de 1 797, et à vingt et un ans la reine Louise, dans tout Féclat de la beauté, prenait place sur le trône de Prusse avec Frédéric-Guillaume III, à qui elle venait de donner un second fils, le roi actuel, né le 22 mars 1797. ' ,

A peine le deuil royal terminé, les deux souverains partirent pour se présenter à toutes les provinces du royaume. Ce long voyage fut encore un long triomphe. A Stuttgart, en Poméranie, à Cûslrin, à Danlzig, à Kœnigsberg, ce ne furent que revues, banquets, bals, feux de joie. La réception fut magnifique à Varsovie. La reine dansa au bal donné par le comte de Hoym, et pendant la nuit, les

jardins liu palais Leczinski furent illumines de plus de soixante-sept mille lampes ; mais l'enthousiasme, les acclamations, l'allégresse, furent surtout indescriptibles dans les villes et les villages de la Silésie, où la reine Louise reçut partout le nom qu'elle a toujours porté depuis, Landes Mutter^ mère du pays. Le retour à Berlin fut suivi de l'hommage des députations des autres provinces. La naissance de la princesse qui devait devenir l'impératrice de Russie mit le comble au bonheur de ces années enivrantes. Un nouveau voyage à travers le royaume rendit plus générale encore la popularité de la reine, dont le noble visage s'animait en tous lieux dé cet éclat particulier que la joia ajoute à la beauté. Ce fut dans ce voyage qu'elle assista, en 1799, à un tournoi dont elle fut la dame, vrai tournoi de chevaliers précédé de bannières aux couleurs variées, revêtus d'armures étincelantes, dans la cour du château gothique de Fûrstenstein, appartenant au comte de Uochberg. Rien ne vint interrompre cette série de jours heîireux jusqu'à l'année 1801 , qui vit célébrer le centième anniversaire de l'avènement de l'électeur Frédéric P' au rang de roi, et naître le troisième fils de la reine Louise, le prince Charles, père du feld-maréchal Frédéric-Charles.

Des fêtes autour d un trône, des guirlandes sous les pas décrois et des reines en 1793, entre le meurtre de

Louis XVI et celui de Marie-Antoinette, pendant que l'on décrète à Paris le culte de la déesse Raison, en 1795, pendant les dernières séances de la Convention, un tournoi en 17d9, pendant la bataille d'Aboukir, à la dernière année du dix-huitième siècle! On croit rêver en rapprochant ces dates, on se demande si la Prusse fait partie de la même planète que la France, pourquoi la France souffrait pendant que la Prusse était dans la joie; mais les rôles seront bientôt intervertis. Avant de raconter ce brusque changement de scène, pénétrons un moment dans rintérieur de cette cour de Berlin, au milieu de làquelle la reine Louise était descendue, selon l'expression de (joethe, comme une apparition céleste, — cour bizarre, dont les vices et les travers, aussi bien que les qualités sérieuses, aident à comprendre les alternatives incroyables de fortune et de décadence, les brusques soi)bresauts qui, de Rossbach à léna, de Waterloo à Sadowa, ont, depuis un siècle et demi, fait Thistoire incohérente et la croissance extraordinaire de la nation prussienne.

Les quatre rois de Prusse qui se sont succédé depuis 1701 se ressemblent tous par un côté. On pourrait, en jouant sur les mots^ les appeler d'excellents intendants militaires, car ils furent tous habiles intendants et braves militaires, occupés d'amasser de Targent et de former des armées, de laisser à leurs descendants des territoires, des

finances et des régiments. A ces passions dominantes s'ajoutèrent parfois le goât des lettres et des mouvements intermittents de dévotion; mais ce sont là des accidents, des concessions à l'usage du temps, comme Tîntroduction dans leur palais de Tétiquette de Versailles, ou des conversions de vieillard, ornements d'emprunt plus ou moins bien surajoutés aux dispositions foncièrement naturelles, parure de surface qui ne décore pas d'ailleurs également ces quatre rois. Frédéric I^ aimait les lettres, il favorisa Leibnitz. Son fils, Frédéric-Guillaume I^, n'aimait que ses casernes et son trésor. Le grand Frédéric II, on le sait assez, réunissait Tune et T autre passion; mais, encore une fois, le fond est âpre et dur, le dessus est revêtu d*unc couche bien mince de civilisation occidentale, empruntée à Londres ou à Paris. Les Prussiens, pendant tout le cours du dix-huitième siècle, à la cour ou dans les camps, sauf un petit nombre d'exceptions, n'ont vraiment été que des ours dressés aux belles manières de Versailles. Le premier Frédéric avait fait peindre sur le mur d'un de ses palais les dames de la cour, en grand falbalas et déjà en robes en panier, allumant la pipe des généraux en grand uniforme. C'est assez bien l'image de ces soldats superficiellement lettrés qui lisaient les tirades philosophiques de Voltaire et déchiraient sans pitié leur part de la Pologne. Souvent ils n'ont pas même les simples son-

timeuts de la nature. Le père du grand Frédéric, ce roi qui prenait tant de plaisir à composer un régiment d'hommes de six pieds, détestait son fils. Il faut lire Hans les .Mémoires de la sœur bien-aimée de Frédéric, la margrave de Baireuth, comment les deux enfants étaient traités par leur père; ce fut au point qu'avec la complicité de son ami Eatt, le petit-fils du maréchal de Wartensleben, Frédéric voulut s'enfuir en Angleterre. Le prince fut incarcéré dans la forteresse de Gûstrin par ordre du roi, et forcé de se mettre à la fenêtre pour assister à l'exécution de son ami, qui fut torturé, décapité, et dont le corps fut laissé un jour entier à cette place, devant la prison, pendant que le bourreau allait demander au vieux maréchal de payer son salaire. Élevé à une si rude école, Frédéric II ne fut pas plus tendre pour son frère, qui. devait lui succéder, puis, après la mort de celui-ci, pour son neveu, l'indolent et bizarre Frédéric-Guillaume II, qui régnait depuis sept ans lorsque la princesse Louise fit son entrée a la cour.

Frédéric-Guillaume II, grand-père du. roi actuel, était de haute stature et fort gras, du moins à la fin de sa vie. Il avait un assez beau visage; il était simple de manières, comme tous les Hohenzollern, et les habitants de Berlin, qui avaient vu si souvent passer le grand Frédéric avec ses levrettes, connaissaient les gros chiens, compa-

402 GONFÈnENCES FRANÇAISES.

gnons habituels de son neveu. Il était d'ailleurs brave, bon, accessible à l'honneur et à la pitié, dévot, illuminé même à ses heures, plus souvent ami des plaisirs. Marié, puis divorcé, remarié et en même temps bigame, comme l'ancien landgrave de Hesse, en vertu d'une consultation théologique, Frédéric-Guillaume II changea aussi souvent de femmes que de ministres favoris. On sait trop que la politique et les talents militaires de ce roi ne valurent pas beaucoup mieux que sa morale, et Ton comprend quelle joie dut éclater à Berlin, lorsqu'on vit en 1 797 le prince, royal, grave, modeste dans ses mœurs, studieux et bon, monter sur le trône et y conduire la belle et bonne reine Louise. C'était un Louis XVI et une Marie-Antoinette remplaçant le Louis XV taciturne de la Prusse au milieu d'un peuple encore fidèle.

Du moins Frédéric-Guillaume II laissait à ses enfants et à ses héritiers la paix, une paix peu glorieuse (traité de Bâle, 1794), mais qui l'avait dégagé à temps des grandes guerres qui ébranlèrent le reste de l'Europe pendant l€s dernières années du dix-huitième siècle et les premières années du dix-neuvième. La Prusse, on le sait, ne prit aucune part à la seconde coalition contre la ré-

publique française, peut-être à cause de l'influence^ de Sieyès, alors représentant du Directoire à Berlin, plus probablement à cause de la sagesse du nouveau roi. Elle

ne s'engagea pas davantage dans la troisième coalition contre l'Empire en 1804. Dix années de paix dans un pareil moment furent un bienfait inestimable, et pendant ces dix années le roi Frédéric-Guillaume III et la reine Louise goûtèrent un bonheur sans mélange et méritèrent une popularité croissante. Le roi était laborieux, réservé, économe. Il avait coutume de répéter le proverbe an* glais : (( Ayez soin des deniers, les livres auront soin d* elles-mêmes. » On le vit, à la campagne, gronder un serviteur qui mettait du pain blanc sur sa table, et déclarer que le roi, au milieu des paysans, devait manger le même pain qu'eux. 11 s'occupait activement de l'armée, sans avoir cependant de talents militaires, bien qu'il eût pris une part très-honorable à la campagne de France et au siège de Mayence. Il détestait le faste, et sa grande distraction était la vie de famille. Plus ardente, plus active que lui, la reine Louise passait souvent des revues à ses côtés, revêtue de l'uniforme du régiment qui portait son nom. Elle l'accompagnait dans ses voyages continuels, mais elle aimait aussi avant tout son intérieur, la vie simple de Charlottenbourg, les promenades à l'ile des Paons ou dans les bois de Freienwald. Très-pieuse, ainsi que son mari, mais sans aucun mélange d'esprit de secte ou de faux mysticisme, elle aimait les sermons féneloniens de l'évêque Eylert et la lecture de TÉvangile ; ses

autres lectures préférées étaient, avec les poètes allemands, Shakespeare et même Eschyle.

Nulle affectation de pédantisme ne gâtait ces dons si variés. On faisait beaucoup de peine à la reine Louise en la comparant à la femme savante du premier Frédéric, la reine Charlotte; élève et protectrice de Leibnitz, morte en 1705, après avoir dit à l'une de ses dames : « Je vais donc enfin pouvoir connaître la cause première de l'espace et du temps, que M. Leibnitz n'a jamais pu m' expliquer clairement ! » La reine Louise, quoique fort instruite, etpreifant plaisir à causer avec le docteur Gall et d'autres savants, ne se sentait aucun attrait pour la fondatrice de l'Académie des sciences de Berlin, et il lui plaisait au contraire d'être comparée à la bonne et gracieuse Louise-Henriette, princesse d'Orange, femme du grandélecteur de Brandebourg, renommé pour sa bravoure, sa justice et sa foi. La reine Louise avait vingt-huit ans en 1804, et une grande fête donnée à Berlin à l'anniversaire de sa naissance, avec un immense bal masqué, porta au comble Tenthousiasme que la population aimait S lui témoigner. Quand le jour se leva, les dernières harmonies s^évanouirent, et le bal se termina par une magique et entraînante danse des heureSy ronde de douze jeunes filles qui vinrent, avec les poses les plus gracieuses, effeuiller des fleurs sous les pas de la reine. Nul ne

se doutait alors que cette allégorie poétique marquait à peu près la dernière heure de joie qu'elle eût à passer sur la terre. Le moment des catastrophes approchait ; mais l'adversité devait trouver la mère du pays aussi vaillante qu*elle avait été bonne, sympathique et souriante avant l'orage.

Paris peut lire à toutes ses murailles l'histoire des triomphes de Napoléon P sur TAutriche et sur la Prusse (1805-1806). La colonne Vendôme et Tare de triomphe du Carrousel datent de cette époque, et la Seine, à l'entrée et à la sortie de Paris, passe sous deux ponts qui portent les noms d^Austerlitz et d'Iéna ; mais ce n'est pas sur les murailles, c'est dans les esprits qu'il convient de graver Thistoire des profits tirés par la Prusse de nos services ou de nos fautes depuis cent ans. On peut dire que cette nation patiente, hardie et fausse, nous a pris tout ce que nous ne lui avons pas donné. C'est la guerre de la succession d'Espagne qui aura valu à l'électeur de Brandebourg le titre de roi, et son arrière-petit-fils aura conquis le titre d'empereur par suite des difficultés que nous avons soulevées en 1870 à propos de cette même succession d'Espagne, A peine devenus rois, au milieu

406 CONFÉRENCES FRANÇAL-ES.

d'institutions du moyen âge et de mœurs des temps féo* daux, les Hohenzollern ont emprunté à la cotfr de Louis XIY son langage, ses gens d esprit, ses perruques, et, par la révocation de Tédit de Nantes, nous leur avons envoyé des écrivains, des hommes politiques et nos meilleurs artisans. Ds ont dû à notre neutralité coupable leur part dans les dépouilles de la Pologne, et à notre neutralité imbécile, cent ans après, leur part dans les dépouilles du Danemark et du Hanovre. Sans insister sur ces rapprochements, il est impossible de ne pas remarquer combien la politique de la Prusse au moment d'Austeflitz ressemble à la politique de la France au moment de Sadowa, et cela jusque dans les moindres détails. Ces deux nations ne sont pas seulement deux guerrières qui prennent tour à tour une revanche à coups de canon, ce isont deux joueurs qui, tantôt associés, tantôt adversaires, gagnent ou perdent par des combinaisons ou des fautes presque identiques. La France a dû Austerlitz à l'inaction de la Prusse, comme la Prusse a dû Sadowa à Tinaction de la France. L'offre honteuse du Hanovre, après Tentrevue de Napoléon et de M. d'Haugwitz à Schœnbrunn, est le pendant du projet de cession du Luxembourg à la France par M. de Bismark, et la division deTÂUemagne en confédération du Rhin et confédération du Nordn'est que le projet de Napoléon retourné contre nous par la Prusse. Un

dernier trait achève la ressemblance. Il y avait à Berlin iin parti de la cour et de l'armée, composé des vieux compagnons d'armes du grand Frédéric et de la jeune noblesse, honteux de l'inaction militaire de la Prusse, plus honteux de sa politique tortueuse, .pleins d'une confiance ridicule dans la supériorité des armes de la Prusse et d'un noble repentir de ses fautes diplomatiques. La reine Louise était l'àme de ce parti. Depuis Austerlitz, elle sentait blessé jusque dans ses entrailles l'honneur allemand, comme nous avons senti saigner après Sadowa l'honneur français. Le prince Louis et les vieux maréchaux Mollendorf et Ealkreuth, ainsi que le duc de Brunswick, dont la gloire faisait trop oublier l'âge, agitaient l'armée de leur ardeur belliqueuse. La cause de la guerre avait d'ailleurs pour elle des hommes d'État comme Hardenbe'rg et des pamphlétaires comme Gentz, l'opinion publique s'exaltait, la passion de Berlin touchait au délire, les jeunes officiers allaient aiguiser leur sabre à la porte de l'ambassadeur de France. M. d*Haugwitz finit par se rallier à son tour au parti de la guerre, et le roi, faible, affligé, résistant en vain, commit la faute politique de provoquer la France, comme nous avons en 1870 provoqué la Prusse. C'était surtout une faute militaire, car il ne restait à la Prusse, de l'armée du grand Frédéric, que la gloire et la vanité, moins les hommes, moins la stratégie, en face

4<<S CO!^nEKCES FRAIIÇUSBS.

d*pn ennemi qui D'avait jamais été pins grand. L'année 1805 aTait TU ^poléon à Mibn au mois de mai, à Boulogne en août, à Tienne en novembre, à Aasterlitz en décembre. Le prestige des armes et de la gloire du dominateur de TEurope était extraordinaire. Au reste, une partie de Tannée, parfaitement oi^anisée, bien pourvue et commandée, était encore en Allemagne, et elle n*eut qu'à remonter par les passages de la Saale et de TElbe pour déboucher par Salfield sous le maréchal Lannes, culbuter le prince Louis de Prusse, et se poster à quelques journées de Berlin. La victoire d*Iéna détruisit, le i 4 octobre, la monarchie militaire de la Prusse. Napoléon entrait le 25 à Berlin avec Tannée française ; il y signait le 2i novembre les huit fameux articles du blocus continental, et la fin de 1 806 fut employée à prendre les forteresse.*! et à marcher en Pologne contre Tarmée russe, déjà battue à Zurich, vaincue à Austerlitz, vaincue encore à Eylau et à Friediand. Par la paix de Tilsitt (7 juin 1807), la Prusse fut réduite de moitié.'

La France retrQuve, hélas ! dans ces souvenirs glorieux . l*image renversée de ses malheurs présents. Cependant il y a des différences, et elles sont à notre honneur. J'ai déjà rappelé que Tannée prussienne de 1806, forte de 150,000 hommes, était commandée par le vieux duc de Brunswick, âgé de soixante-douze ans, obstiné dans les

vieilles tactiques du grand Frédéric. Quand Napoléon, à léna, vit de la hauteur du Landgrafenberg les premières manœuvres de Tarmée : « Ah ! ces perruques-là ! s'écriat-il, ils se Irompent furieusement. » Les jeunes officiers étaient très-braves, mais presque tous fanfarons, comme ce colonel qui disait à l'évêque Eylert : « C'est une pitié que les héros de Frédéric combattent les Français avec des fusils et des sabres ; des couteaux suffiraient. » L'armée du grand Frédéric, d'après un autre témoin, fut menée au combat avec aussi peu de réflexion ou de savoir militaire qu'mi^ troupe d'écoliers à une révolte de collège. La cour, l'armée, te Corps législatif, les écrivains français, se sont précipités en 1870 dans les mêmes périls avec le même aveuglement; mais du moins la France, menée élourdiment à la guerre, se sera mieux conduite pendant ses désastres que la Prusse de 1806. Stettin capitula devant l'escadron de cavalerie de Lasalle ', Davoust entra sans combat dans Cûstrin, Ney dans Magdebourg, 011 il trouva huit cents pièces de canon ; nulle résistance, rien de semblable à la belle défense de Strasbourg, à celle de Metz, Phalsbourg, Verdun, Toul, Bitche, Montmédy, Châteauduh, Belfort, et surtout à la longue et opiniâtre défense de Paris, cédant à la famine, sans avoir été pris ni par le génie ni par la force. Plus d'un grand homme capitula aussi,' et on vit Jean de Mûller, le grand

. historien de la Suisse, prendre la plume pour flatter le vainqueur en calomniant sa patrie. En France, les tw* teresses se sont défendues, et les âmes n'ont pas capitulé.

Cependant Napoléon rencontra derant lui trois femmes vaillantes : la duchesse de Saxe-Weimar, la princesse de llatzfeldt et la reine Louise. Il fut clément pour les deux premières, mais il ne fut pas doux pour la reine Louise. niesséedans son orgueil national, affligée delà situation faite à la Prusse, pleine de confiance dans l'armée de Fré* déric, entourée de ses sœurs et de ses parents dépouillés de leurs Ëtats, la reine Louise n'avait pu contenir son âme ardente, et elle avait certainement beaucoup contribué à a déclaration de la guerre. Ses historiens ont prétendu qu^elle était alors aux eaux de Pyrmont, et que le roi avait tout préparé sans la prévenir; mais Napoléon ne douta jamais de sa participation. Pendant la nuit qui suivit la victoire d'Iéna, un témoin encore vivant d'iéna et même de Ilohenlinden, le comte Philippe de Ségur, entra dans la chambre où dormait Terapereur pour lui annoncer les derniers résultats de la journée. L'empereur avait le sommeil léger et le réveil très-clair. « Quelles nouvelles? dit-il à son aide de camp. — Sire, nous avons failli prendre la reine de Prusse. — Ah! c*eût été bien fait, repartit Tempereur, car elle est la cause de la

U REIÎSE LOUISK DE PRUSSE. 411

guerre, o M. de Ségur était aussi présent lorsque Napoléon, entrant, quelques jours après, dans la chambre à coucher de la reine, à Charlottenbourg, alla droit à son secrétaire et trouva dans ses lettres intimes la preuve de l'aversion qu'il lui inspirait. De là sa rancune personnelle et les insinuations que Napoléon publia dans les bulletins de la grande armée et dans le journal officiel le Télégraphe, sorte de moniteur français qu'il fit paraître à Berlin peu de temps après son entrée solennelle.

Quel conquérant, quel législateur, quel génie couronné peut être comparé à Napoléon pendant les années 1806 et 1807? Il avait en deux ans distribué entre ses frères et ses lieutenants les principaux trônes de TOccident, fondé l'Université, rétabli les finances, embelli les villes, et, grand dans la paix, plus grand dans la guerre, il venait de terrasser TAutriche, d'écraser la Prusse, de bloquer l'Angleterre, où Pitt mourait désespéré. Vainqueur des Russes à Eylau, reçu en Pologne comme un libérateur, il vivait, au commencement de 1807, dans une espèce de grange du pelit village d'Osterode, envoyant de ce lointain quartier jusqu'à Paris ses ordres pour l'encouragement des manufactures, ses idées sur la réforme de l'éducation, ses décrets pour l'expulsion de madame de Staël, ordres, idées, décrets, obéis comme des lois souveraines. C'était aussi dans une bien petite

Alt CONFÉRENCES FRANÇAIbES.

ville, à Memel, que la reioe Louise de Prusse, après un court séjour à Kœnigsberg, avait conduit ses enfants, et le roi Ty avait rejointe. Ils y retournèrent après Tilsitt, et ce lieu fut témoin de leurs années de détresse. La famille royale habitait une si petite:maison, que le prince royal et le prince Guillaume durent accepter l'hospitalité d'un marchand nommé Argelander. On raconte qu'un vieux memnonite, Abraham Nickell, vint à pied avec sa femme, du fond de la Prusse, pour offrir à la reine 3,000 écus dans une bourse de cuir, et un panier plein de beurre et d'œufs. La reine pleura, et, sans dire un mot, elle prit le chàle qu'elle portait et en couvrit les épaules de la brave femme. Il avait dépendu de la reine de faire accepter par le roi, avant la babille d'Eylau, un armistice séparé ; mais elle avait voulu demeurer fidèle aux Russes, ses alliés. Contente d'avoir obéi à Thonneur, soutenue par sa foi, résignée à la pauvreté, environnée des témoignages les plus touchants de Taffection de son peuple, la reine était descendue cependant au dernier degré dé Tinfortune ; elle ne savait ce que deviendraient ses enfants, et le titre qu'elle portait lui rappelait seulement que le roi n'avait plus ni sujets, ni soldats, ni royaume. Jamais on ne vit en face l'une de l'autre tant de gloire et tant de détresse.

Mais combien la reine vaincue sut se montrer morale-

ment plus grande que le triomphateur ! Il faut lire, à côté des bulletins inconvenants de Napoléon, comparant la reine à Ârmide et se moquant de ses chiffons mêlés aux papiers politiques, les pages nobles et touchantes du journal de la malheureuse reine ; il faut lire surtout les lettres pleines d'une courageuse résignation qu'elle écri« vit à son père, le duc de Mecklembourg, du fond de son exil de Memel.

« Memel, 1807.

« C'est avec Témotion de cœur la plus profonde et des larmes de la plus reconnaissante affectioD que j'ai lu votre lettre du 14 avril... Quelle consolation et quel soutien pour moi au milieu de mes épreuves ! Quand on est aussi tendrement aimé, on' ne peut être complètement malheureux. De nouveaux et d'écrasants fardeaux nous sont imposés encore, et nous sommes à la veille d'être obligés de quitter le royaume. Pensez à ce que cela va être pour moil Malgré tout, au nom de Dieu, je vous en conjure, ne vous méprenez pas sur votre fille. Ce n'est pas la crainte qui m'humilie. Deux raisons fondamentales m'élèvent au-dessus de malheurs si étranges. La première est que nous ne sommes pas le jeu d'un sort aveugle, nous sommes dans les mains de Dieu. La seconde,

c'est que nous tombons avec honneur.

414 GOriFËRENGES FRANÇAISES.

<t Le roi a prouvé au monde qu'il ne désirait que Phon* neur, et qu'il ne méritait pas l'ignominie. Il n'y a pas eu un seul de ses actes où il ait pu faire autrement sans manquer à son caractère et sans trahir son peuple. Ceux-là seulement qui ont Tâme haute comprendront quelle force je trouve dans cette pensée ; mais revenons au fait. Par la perte de la malheureuse bataille de Friedland, Kœnigsberg tombe dans les mains des Français. Nous sommes pressés par l'ennemi, et si le danger approche plus près encore, il me faudra quitter Memel avec mes enfants. Le roi rejoindra l'empereur. Je partirai pour Riga aussitôt qu'un péril imminent m'y contraindra. Dieu me donnera la force de supporter l'heure où il me faudra quitter le royaume. La force me sera nécessaire ; mais je lève mes yeux vers le Tout-Puissant, source de tous les biens, et dont les décrets insondables permettent que le mal s'accomplisse ; ma ferme croyance est qu'il n^ nous enverra rien au delà de ce qu'il nous est possible de supporter. Encore une fois, mon bien-aimé père, nous tombons avec honneur, respectés et aimés d'autres nations, et nous aurons des amis fidèles, parce que nous le méritons. Je ne puis trouver d'expression pour dire combien cette pensée me console. Je supporte tout avec le .calme qu'une conscience tranquille et une ferme soumission peuvent donner. Soyez donc assuré, mon bon père, que je ne puis

être complètement malheureuse, et que d'autres, chargés d'une couronne et de tous les dons de la fortune, ne sont pas en paix comme nous. »

«Memel, 24 juin 1807..

a L'armée a été obligée de se retirer; il y a une suspension d'hostilités et un armistice de quelques semaines. Les nuages se lèvent et se dissipent souvent au moment où ils semblent menaçants. C'est peut-être ce qui arrive en ce moment. Personne ne le désire plus vivement que moi ; mais les désirs sont des désirs, et ils sont sans con* sistance. Tout vient d'en haut I... Ma foi ne faillira pas. Vivre ou mourir dans les voies de la droiture, vivre de pain et de sel, s'il le faut, ne sera jamais pour moi un malheur suprême ; mon malheur est de ne plus espérer. Ceux qui ont été ainsi arrachés de leur paradis terrestre * ont perdu la faculté d'espérer. Si le bonheur peut un jour se lever, ahl personne ne le recevra avec plus de reconnaissance que moi; mais je ne puis l'espérer. Quand le malheur nous écrase, il peut un instant nous embarrasser, mais il ne peut nous humilier tant qu'il n'est pas mérité. Le mal et l'injustice de notre côté m'auraient menée au tombeau ; je ne succomberai pas dans notre disgrâce, car nous pouvons lever le front haut. »

C'est au mois de juin que cette lettre était écrite, et au mois de juillet, après Friedland, les deux empereurs Alexandre et Napoléon, s'eniyrant l'un et l'autre d^ rêves de leur ambition colossale, firent venir à Tilsitt Finfortuné roi Frédéric-Guillaume, et y appelèrent la reinç elle-même, a Ce que cela me coûte, a-t-elle écrit alors dans son journal. Dieu seul le sait. Je ne bais pas cet homme, mais il a fait le malbeur du roi et de la nation. J'admire ses talents, je ne puis soufl*rir son caractère fourbe. Je ne sais comment être polie envers lui; mais il le faut, et je suis faite aux sacrifices. » On connaît tous les détails de la célèbre entrevue de Tilsitt, racontés avec tant d'éloquence par M. Thiers. Les écrivains allemands seuls ont cité une noble réponse de la reine Louise au conquérant : « Comment avez-vous commencé la guerre avec moi, vainqueur de tant de puissantes nations? — . Sire^ la gloire du grand Frédéric nous a fait illusion sur nos forces; elle permettait de se tromper. »

La paix de Tilsitt promit au roi de Prusse la restitution de ses États; mais cette restitution ne fut pas immédiate. Le roi et la reine de Prusse quittèrent cependant Memel, et ils ramenèrent leurs enfants dans le petit château de Hufen, près de Kœnigsberg. La vie de la reine fut toute consacrée à l'étude et à l'éducation de ses six enfants. Ses lectures favorites étaient TÉcriture sainte et

les Psaumes, qu'elle appelait un dlehia dans les larmes, les notices de Suvern sur les grands hommes de l'Allemagne, et aussi les premiers écrits de Pestalozzi sur l'instruction primaire, dont elle encourageait avec ardeur la 4)ropagation. A la fin de l'année 1808, elle accompagna le roi à Saint-Pétersbourg, et ils auraient pu revenir à Berlin, évacué par les troupes françaises, sans la campagne de Wagram. Il fallut passer à Hufen Tété de 1809. C'est à cette date que se rattache upe troisième lettre de la reine Louise à son père, lettre dont les événements qui suivirent, et qui amenèrent la chute de Napoléon, firent en quelque sorte une prophétie. Devant cette leçon adressée aux peuples qui s'abusent avec leur gloire passée, et aussi aux conquérants qui abusent de la victoire présente, la France et le nouvel empereur d'Allemagne ont l'une et l'autre à réfléchir. A nous, peuple pour le moment déchu, la reine déchue prêche la confiance dans l'avenir ; à son fils, victorieux et triomphant, là mère rappelle les retours possibles de la fortune.

d Hufen, 1809.

« Mon bien-aimé père, tout est perdu, si ce n'est pour toujours, au moins pour le présent. Je n'espère plus rien durant ma vie. Je suis à présent résignée et soumise aux volontés de la Providence. Je suis tranquille. Dans le

calme de la résignation, si je n'ai pas le bonheur, je trouve un bien plus grand dans la paix de l'esprit. Il de^ vient plus clair pour moi chaque jour que tout ce qui est arrivé devait être. La Providence voulait amener un uoutel ordre de choses pour renouveler le vieux système^ usé de notre politiquCj qui ne pouvait plus durer. Nous avons dormi sur les lawiers du grand Frédéric, qui avait, comme le héros de son temps, commencé une ère nouvelle ; nous n^ avons pas fait les. progrès que les événements exigeaient de mus, et nous avons été dépassés. Personne ne voit cela plus clairement que le roi. Tout à l'heure j'ai eu une longue conversation avec lui à ce sujet, et il me disait tristement : a Tout ceci doit être changé. « Il faut réformer beaucoup de choses. » Les meilleurs et les plus sages faillissent, çt l'empereur des Français est habile et politique.. Quand même les Russes et les Prus* siens se seraient battus comme des lions et que nous n'aurions pas été conquis, nous aurions été obligés d'abandonner la lutte, et Tennemi serait resté avec tous ses avantages. Nous pouvons apprendre beaucoup de Napoléon. Ce qu'il a fait ne sera pas perdu pour nous. Ce serait un blasphème de dire que Dieu a été avec M; mais en apparence il est un imtrument dans la main du Tout- Puissant pour couper les branches qui n'ont plus de sève, et qui ont grandi et se sont idetitifiées au tronc de lar-

•^e-^K^V' if^

bre. Cerlainement des temps meilleurs viendront. Notre foi dans celui qui est le bien par excellence m'en répond. Le bien seul produit le bien. C'est pourquoi je ne puis croire que l'empereur Napoléon soit ferme et assuré sur son^trône resplendissant. La vérité et la justice seules sont immuables ; il n'est que sage, c'est-à-dire que politique. // n'agit pas d'après les. lois éternelles^ mais selon les circonstances qui s'élèvent devant lui. Aussi son règne est souillé d'injustice. // n^agit pas généreusement envers thumanitéj son but n'est pas légitime. Son ambition désordonnée n'a d'autre fin que son élévation personnelle. Son caractère nous inspire plus d'étonnement que d'admiration. // est aveuglé par la fortune et croit qu'il a le pouvoir de faire tout ce qu'il veut; aussi ne sait4l pas ce que c'est que la modération^ et celui qui ne se modère pas * doit nécessairement perdre son équilibre et tomber. Je crois fermement en Dieu ; je crois qu'il règle les affaires de ce monde par sa sagesse, et je ne retrouve pas cette sagesse dans les abus de la force. Je garde donc l'espérance de temps meilleurs, sortis de nos maux présents. Tous les hommes de cœur ont la même espérance, le même désir, la même attente. Tout ce (jui arrive et tout ce que. nous avons déjà souffert n'est pas un état qui doive durer, mais seulement le sentier qui nous conduira à un état meilleur. Cette résurrection est loin de nous, et

nous ne la verrons probablement pas, et nous pouvons périr en tâchant de l'atteindre.

(c Malgré tout, Dieu est juste. Je trouve consolation, courage, sérénité dans cette pensée et dans les espérances qui sont gravées dans mon âme. Tout en ce monde n'est-il pas transition? Il faut pourtant le traverser. Ayons soin seulement que chaque jour nous trouve mieux préparés que la veille. Voici, mon bien-aimé père, ma profession de foi politique, aussi bien qu'une femme comme moi peut la définir et l'exprimer. Vous y verrez que vous avez une fille résignée dans son adversité, que les principes de foi chrétienne et de crainte de Dieu que vou» lui avez donnés portent à présent leurs fruits, et continueront à le faire jusqu'à son dernier soupir.

« Nos enfants sont nos vrais trésors, et nous les regardons avec une satisfaction complète et une juste espérance. Le prince royal est plein de vivacité et d*espril, qualités remarquables qui sont heureusement cultivées. Il est vrai dans ce qu'il sent et ce qu'il dit. Il lit l'histoire avec intelligence. Il a pour le grand et le beau un attrait remarquable. Ses saillies nous amusent déjà. 11 est tendrement dévoué à sa mère et a le cœur pur. Je l'aime de toute Tardeur de mon âme, et je lui parle souvent des devoirs qu'il aura à remplir lorsqu'il sera roi.

a Notre Guillaume (le roi actuel) sera , si je ne me

trompe, comme son père, simple dans ses habitudes, droit et intelligent. Il lui ressemble beaucoup, mais il ne sera pas si beau... Charles est bon enfant, gai, droit, plein d'intelligence et de talent...

« Les circonstances et les situations forment les

hommes, et il est peut-être heureux pour nos enfants d'avoir connu le malheur dans leur enfance. S'ils avaient été élevés au milieu du luxe et des jouissances, ils auraient pu croire que ces biens leur étaient dus. Ils voient sur le front soucieux de leur père et dans les larmes de leur mère qu'il peut en être autrement. »

On peut compléter cette lettre admirable par cet extrait do journal de la reine : « La postérité ne me placera pas parmi les femmes célèbres; mais on dira de moi : Elle a beaucoup souffert avec patience, elle a donné le jour à des fils dignes d'assurer au pays des jours meilleurs. » Le cachet qu'elle s'était fait graver portait ces quatre mots : Justice^ amour y foiy vérité. Le malheur, Texil, la pauvreté, les avaient aussi gravés dans son âme, et ce n'est pas au bal de Francfort, aux fêtes de Berlin, à la cour et dans la splendeur, c'est dans la petite maison de Memel ou dans le modeste Hufen que la reine Louise fut grande, vraiment reine, et qu'elle prit à jamais possession du cœur de ses

sujets. Deux dates marquent la fin de cette vie agitée :

422 CO!(FÉB£XCES FRA^ÇÀIS^

elle était entrée à Berlin, comme fiancée, le 23 décembre 1 793, et elle y rentra comme reine le 23 décembre 1809.

Elle y fut reçue par son père, elle revit Potsdam, Gbarloltenbourg, Paretz, puis elle vonlot revoir le palais où elle était née, aller passer quelques semaines dans le duché de Mecklembourg. Elle y tomba malade à Hoh^dzieritz, et mourut le 19 juillet 1810, entourée de ses enfants, de son mari, de ses sœurs. Le 23 décembre 1810, le prince Charles accompagnait les restes mortels de sa mère au mausolée de Charlottenbourg. La reine Louise n'avait que trente-quatre ans. Elle mourait sans avoir.vu la cinquième coalition, la campagne de Russie, la coalition de toute l'Europe, Fontainebleau, Waterloo.

On ne s'attend pas à trouver ici le récit de l'entrée des Prussiens dans Paris en 1815, des indignités qu'ils y commirent, et dont le duc de Wellington rougissait. Encore moins ferons-nous le récit de l'invasion de 1870. Ce sont là des dates néfastes que le Français voudrait effacer de son histoire ; mais du moins la triste philosophie des représailles explique la première invasion, 1814 est la rançon de 1806, Waterloo compense léna, et l'on comprend

cette réponse d'un officier de Blûcher à lord James Hay, qui essayait d^ntervenir entre des soldats prussiens et des gendarmes français se battant dans le jardin du Palais- Royal : « Nous avons fait vœu de rendre aux Français ce qu'ils ont fait aux Prussiens. »

Maïs rien ne peut expliquer ni excuser les abus de la force commis en France par la Prusse en 1870. Oubliant tous les services que lui a rendus le second empire, brisant de ses mains cette belle tentative d'équilibre européen qui a donné plus de trente ans de paix au monde, pleine de mépris pour les maximes de morale entre nations qui tendaient à faire entrer la justice dans les rapports politiques, détruisant à plaisir les richesses et les travaux, patrimoine commun des hommes, la Prusse abuse savamment de sa force, sans aucun profit pour la civilisation humaine. Cette guerre, dans ses causes, ses procédés, ses suites, n'aura été qu'une épouvantable inutilité, et comme un de ces fléaux capricieux de la nature qui détruisent en un jour de tempête l'œuvre des siècles. C'est pourquoi toutes les paroles prophétiques et vengeresses que la reine Louise de Prusse a écrites sur Napoléon retombent sur le roi Guillaume. La mère se lève entre nous et son fils pour lui reprocher ses excès de violence. « Cet homme, a-t-elle dit de Napoléon, n'agit pas d'après les lois éternelles de la justice, il satisfait son

42i COMFÉRKNCES FRANÇAISES.

ambition, il n'est pas généreux envers les hommes, il perdra Téquilibre, et la nature reprendra ses droits I x>

La même voix exhorte les yaincus à réfléchir sur les causes de leur détaite. Sans doute les événements de 1870 et même ceux de 1815 sont encore trop près de nous pour que nous puissions les soumettre aux lois de cette perspective, de cet ordre logique entre les causes et les effets dans lequel l'esprit humain a besoin de classer les événements pour leur donner un sens. Cependant nous en savons assez pour nous préserver, dans Tappréciation réfléchie de nos malheurs, de trois systèmes de philosophie de l'histoire faussement décorés des beaux noms de systèmes métaphysique, mystique et politique. Le premier est tout allemand ; il consiste à glorifier le fait accompli, à remplacer par l'évolution fatale des idées autour des événements révolution des] événements autour des idées éternelles, système nuageux qui exclut à la fois ridéal et la liberté, sans lesquels il n'y a aucune responsabilité dans Tacteur, aucun plan dans le drame qui s'appelle l'histoire. 0 clarté de Descartes, solidité de Pascal, majesté de Bossuet, débarrassez-nous à jamais dé ces nuées épaisses qui dérobent à TAllemagne elle-même la gloire pure de son Leibnitz I Le système mystique est cher au roi Guillaume; il se considère volontiers comme l'aide de camp général du Dieu des armées, et il prend pour la

religion deux idées qui sont le contraire de la religion, ridée napoléonienne d'une mission céleste, dévotion commode de tous les conquérants, et Fidée païenne d'un Dieu brutal qui oublierait les malheureux pour favoriser les puissants. Enfin le système politique dispose les vaincus à envier les vainqueurs, à les imiter, à copier leurs institutions militaires ou administratives, banale inclination qui porte à emprunter servilement des lois faites pour d'autres, au risque de contraindre le génie, de fausser l'histoire, d'asservir la nature d'un peuple. La Prusse aussi nous avait copiés : elle avait reçu Voltaire, adopté Maupertuis, écouté M. de Calonne, emprunté les idées et les modes des fugitifs de Tédit de Nantes ou des émigrés de Versailles ; mais elle n'a été grande et forte que le jour où elle a su développer ses propres dons, remplacer Voltaire par Gœthe, Mauperluis par Humboldt, enfanter Stein, Scharnhorst, Schleiermacher, Fichte, Amdt, et vivre de son propre fonds. La reine Louise nous montre la route à suivre, n La liberté morale, disait-elle, nous rendra la liberté politique. Nous nous étions endormis, et laissé corrompre. Travaillons à nous réformer selon la justice, et Dieu bénira nos efforts. La l^çon d*Iéna sera dure, mais précieuse; elle nous a réveillés. »

Ces simples conseils d'une femme valent mieux que tous les] systèmes métaphysiques tant préconisés de nos

jours en Allemagne, ou plutôt, qu'on ne s'y trompe pas, ils se rattachent à la plus vraie métaphysique, celle qui ne voit dans les événements humains que le jeu de Tintelligence et de la liberté, à la plus pure reUgion, celle qui reconnaît Dieu dans la souffrance et ne le cherche pas du côté du succès, enfin à la plus haute politique, celle qui fait dépendre le sort des peuples non de telle où telle formule militaire ou administrative, mais de leur fidélité aux lois éternelles du travail et du devoir. J'ai lu sur une petite maison des bords du Rhin ces trois mots écrits autour de la porte : frisch^ fromm^ freiy actif, pieux, libre. Ces trois mots sont l'honneur et le secret de la puissance d'une grande nation. La reine Louise a dit à Napoléon : Nous nous étions endormis ! La Prusse avait dormi après Frédéric et Rossbach ; la France a dormi du même sommeil sur la gloire de 1789 et sur les lauriers d'Austerlitz. Elle s'est crue deux fois souveraine du monde, par les armes et par les idées, et ne parlait plus sans dé* dain du travail et du devoir, mots assez malsonnants et bien vieux, qu'il nous faut rajeunir. L'Allemagne a travaillé. Son réveil est dû à l'énergique effort de quelques hommes supérieurs aidés par l'effort obscur de chacun, à son poste, dans sa famille et dans sa maison. La guerre actuelle peut être définie la défaite des gens d'esprit qui ne travaillent point par des gens de sens qui travaillent. Le

' châtiment de 1806 a rendu à la Prusse Téuergie perdue; 3a six ans après, la Prusse était en état de lever 20Q,000 '^ ' ' hommes contre nous. Il n'a fallu que huit ans à la France pour passer de Tabime sanglant de 1795. aux victoires, à Tordre, à la paix de 1802, et avant 1820, sous un gouvernement constitutionnel, presque tous les désastres de 1813 étaient réparés. N'oublions pas ces consolants souvenirs, mais n'oublions pas surtout que ces désastres mêmes étaient la suite directe des victoires prodigieuses et stériles de 1806, de Tabus de la force et de la dictature, instruments maudits qui se retournent inévitablement contre leâ hommes qui les ont maniés et contre les peuples qui les ont subis.

Page 1