NÉE DE XA FERRONNATS
L'histoire a ses moments d'orage et ses mauvaises saisons, comme la nature, et ces heures terribles semblent peu favorables aux méditations littéraires, surtout en France, pays où Ton ne sait pas se distraire d'une pas- , sien dominante et penser à deux choses à la fois. Cependant, les événements qui influent sur la vîe n'en modifient pas le fond. Elle est toujours un court espace, inégalement partagé entre le plaisir et la peine, et inévitablement terminé par la mort. Cela n'est pas neuf, mais cela ne change pas. Les livres qui nous parlent avec éloquence et vérité de ces conditions générales de toute vie vien-
* 2 vol., chez Didier.
nent donc toujours à propos ; ce sont les guides du voyage que nous avons tous à faire, et s'ils nous apportent pour la route une provision d'énergie, de foi, d'ardeur, ils sont Jes bienvenus.
L'année 1866 a vu paraître un grand nombre de ces livres consolateurs. Quelques-uns, vraiment admirables, méritent de grossir la collection, déjà fort riche, de cette partie de la littérature française à laquelle convient le nom de littérature intime.
Penchée pendant de longues années sur des manuscrits, comme un sculpteur sur le marbre d'un tombeau, la veuve de Frédéric Ozanam a terminé par deux volumes de lettres très-bien choisies l'édition complète des œuvres de ce jeune professeur*, onze volumes, sortis de la plume d'un homme ardent, poétique, savant, éloquent, vertueux, revus après lui par une femme, et rendus ainsi tout à fait dignes d'être offerts, depuis la première jusqu'à la dernière page, aux esprits mâles et aux regards purs. Un huitième volume, ajouté par M. de Falloux aux œuvres de madame Swetchine', achève de rendre trèsjustement à cette rare intelligence la gloire qu'elle s'était refusée, et qiii se cachait dans plusieurs autres gloires. Parcourez, à la table des matières, la liste des correspon-
* Paris, Lecoffre.
*^Paris, Didier.
dants de madame Swetchine, vous y trouvez les noms de ({ueiques-uns des principaux personnages de la scène contemporaine, Maistre, Lacordaire, Tocqueville, et de quelques-unes des reines de la plus haute société euro-^ péenne. Les uns et les autres sont venus en quelque sorte prendre de la lumière et demander leur chemin auprès de cette femme inconnue, étrangère, isolée, sans influence apparente et sans éclat, qui n'avait elle-même d'appui qu'en Dieu. Ce volume contient précisément les lettres que lui adressa M. de Tocqueville, et, au même moment, les derniers papiers inédits de ce grand écrivain étaient publiés * par les soins de M. Gustave de Beaumont, mort lui-même peu de semaines après, comme s'il eût été dans sa destinée de suivre son ami partout, même au delà de la vie, et de ne lui survivre un instant que pour s'enfermer dans le monument qu'il achevait d'élever à sa mémoire, dont la postérité ne séparera pas la sieiîne. Peu de temps après, le nom de madame Swetchine reparaissait, associé au nom de Lacordaire, dans l'étude attachante que le P. Chocarne a consacrée à la vie religieuse de son illustre maître', étude qui permet aux admirateurs et aux détracteurs de ce grand orateur des foules de pénétrer derrière la clôture des monastères où
* Paris, Michel Lévy.
* Paris, Poussielgue.
il a vécu en pénitent et en serviteur irréprochable du Dieu crucifié. Ge que le disciple a feit pour le maître, un autre maître n'a pas dédaigné de le faire pour un jeune disciple, et, à côté de ce grand portrait de Lacordaire, on aime à pendre le médaillon exquis d'Henry Perreyve, dessiné par le P. Gratry*. Pour continuer cette galerie de nos morts, la fille du comte de la Ferronnays a réuni les souvenirs les plus récents et. les plus intimes de sa famille dans deux volumes tristes et délicieux, et ces deux volumes eux-mêmes ont servi à tirer de Toubli, grâce à une analogie touchante, une vie peu connue, et déjà ancienne, la Vie de mistress Elisabeth Setorij qui fut aux États-Unis la fondatrice des Filles de la Charité '.
Charme incomparable et puissance enchanteresse de la lecture! Lisez, lisez ces livres, laissez-les entrer par vos yeux dans votre intelligence et se faire une place dans votre mémoire, et je vous promets la jouissance la plus pure. Ni le temps ni la mort, ni la paix ni la guerre, ni les affaires ni les plaisirs, n'empêcheront désormais des milliers de lecteurs et Ae lectrices de s'associer aux douleurs et aux œuvres de madame Seton, de vivre dans le noble intérieur des la Ferronnays, de découvrir 1* Amérique avec M. de Tocqueville, d'espérer avec Ozanam, de
* Paris, Douniol.
• Paris, Lecoffre.
RÉqiT D'UNE SŒUR. 505
réfléchir avec madame Swetchine, de contempler dans la cellule d'Henri Lacordaire la pénitence et la gloire, et je suis persuadé que les années grossiront le nombre des âmes appelées à partager de telles amitiés et à vivre dans cette compagnie.
Ma promesse est-elle bien sérieuse? Mon admiration n'est-elle pas suspecte? Est-il bien certain que ces livres, composés de lettres, de notes, de papiers inachevés, que leurs auteurs n'avaient pas destinés au public, trouvent auprès de ce public un accueil empressé? Depuis quand le public, malin et défiant, se laisse-t-il prendre aux enthousiasmes complaisants etcherche-t-il la vérité dans les épitaphes louangeuses?
Le succès, prompt, étendu, prolongé, de tous les livres que j*ai signalés, répond amplement à ces doutes et fait beaucoup «l'honneur à ce grand public sérieux, intelligant et sensible, que l'on a tort de confondre- avec l'auditoire habituel des mauvais théâtres. Cependant, parmi .les lecteurs eux-mêmes dont la curiosité respectueuse en- ' vironne ces livres, il s'agite une question* difficile à résoudre.
Chacun de ces ouvrages, en effet, et surtout le Récit (Tmie Scpur, auquel cette étude sera particulièrement consacrée, soulève la question des limites qui doivent protéger la vie privée contre la littérature.
En recueillant pour elle-même, puis en offrant à quel* ques amis, et en publiant enfin, sur les instances de ces amis, les souvenirs qui composent le Récit d'une Sœur^ l'auteur de ce récit pathétique n'a pas eu la pensée de prêter. des arguments à une thèse controversée par lès critiques. Ah ! vous comprenez bien ce qu'elle a voulu, vous tous qui aimez au delà de la mort I Après les corps, les mémoires tombent en cendres, les derniers restes du souvenir se décomposent et s'effacent sous le marbre glacé de l'oubli. Elle a voulu briser ce marbre, rendre à dés ombres chéries un peu de couleur, de rayonnement et de durée, et puisqu'elle ne pouvait pas ranimer les physionomies -charmantes de ses sœurs disparues, il lui a plu d'étendre au loin la leçon de leurs douleurs,. de creuser et de prolonger le sillon de leurs vertus, de faire parler, briller, germer leurs exemples, de multiplier autour de leurs noms les suffrages d'un attejcidrissement respectueux.
Je le sais, madame Graven, pas plus que M. de Beaumont, pas plus que M. de Falloux, n'a obéi à une ambition littéraire, et pourtant, bon gré mal gré, les livres que nous leur devons viennent se heurter contre celle question inévitable : Convient-il de livrer au publié les détails les. plus ifitimes de la vie des familles?
Beaucoup d'esprits délicats refusent à la littérature rentrée de ce domaine réservé. Je ne me charge pas de combattre leur opinion pour plusieurs motifs, et entre autres, parce que je la crois bonne.
Les littérateurs de profession vont se récrier. Ils savent bien que je ne leur dispute point les biographies, les'Méraoires, les documents, qui peuvent servir de pièces à l'histoire générale. Je ne défends contre eux que la vie tout à fait intime, le secret de la famille, du foyer, de la cellule, et ils réclament à haute voix : « Si vous murez la « vie privée, disent-ils, si vous tirez un rideau épais de- « vaut cette partie sacrée de nos heures que remplissent « tour à tour Tamour, l'amitié, le repos, la prière, le li- « bre abandon, vous nous condamnez aux fictions, aux « romand, au théâtre et à la fable I Si vous ne voulez, « comme Corneille, la Fontaine ou Molière, instruire les a hommes qu'en leur montrant Tinfortune dans de plus « grands qu'eux, le ridicule dans de plus petits, le vice « dans des types imaginaires, vous nous condamnez à ne
«r pleurer qu*aYCc Iphigénie, à ne nous moquer que des (c singes ou des renards, et à ne châtier qu'Harpagon ou c< Argan. Jamais tous ces masques n'exprimeront la face « humaine. Jamais vos décors ne vaudront la nature. »
Je ne discute pas avec les littérateurs, bien qu'ils me cèdent Corneille, la Fontaine et Molière, dont je pourrais me contenter. Ce diable boiteux d'un conte, qui souleyait les toits pour jeter ses regards dans les intérieurs, s'amusait sans doute beaucoup ; mais je m'intéresse moins au plaisir des spectateurs qu'au sort des personnes regardées. La vie privée est-elle donc un spectacle? La littérature n'est pas tout en ce monde, et la vie privée est presque tout. Voyez donc les gens qui vivent uniquement pour ce petit cercle qu'on appelle le monde! Quel apprêt et quelle affectation! Que sera-ce, s'ils croient vivre pour ce cercle bien plus vaste qu'on nomme le public? J'ai peur que l'esprit et la grâce, déjà si rares, ne se transforment en acteurs essayant des costumes et répétant les rôles d'une pièce qui sera jouée ! J'ai peur que la publicité ne gâte l'intimité.
Or, s'il faut choisir entre le plaisir de la lecture et le bonheur de l'intimité, mon choix est fait. Oui, la vie privée est la vie véritable, elle est Tasile sacré des affections et le refuge de l'âme indépendante. Elle élève au degré de température qui la fait épanouir la plante délicate qui
se nomme le cœm*. Dans la vie privée, il nous semble quelquefois voir au milieu de nos familles Dieu lui-même, et rencontrer ses regards paisibles qui se posent sur nous. L'amour, la piété, Pétude, Tart, la charité, aiment le secret. Nos doutes, nos désirs, nos lettres, nos notes, nos joies, nos abattements, ont besoin du secret. Tous nos trésors, enfin, ne sont des trésors qu'à condition d'être cachés.
Cette lettre que vous écrivez là simplement, au courant du cœur, sur votre petite table que nul ne dérange, et que vous allez sceller de votre devise favorite, petite énigme que vous avez composée pour n'être qu'à moitié devinée, cette lettre, que va-t-elle devenir, si vous pouvez supposer que ce brutal que Ton nomme le public peut regarder par-dessus votre épaule? Adieu le naturel ! La vapeur refroidie n'est qu'une eau insipide, la lettre destinée au public n'est qu'un billet de faire part. Non, Gutenberg n'a pas inventé l'imprimerie pour publier les secrets de la petite poste. Et votre journal! L'usage du journal est déjà très-discutable. Ce petit rapport secret, que tant de personnes prennent la peine inutile de s'adresser tous les soirs, ce miroir de papier, miroir perfide où le possesseur parait si joli et le voisin si laid, que va-t-il devenir, si vous vous dites tout bas qu'il pourra être UD jour publié ? Un feuilleton insupportable, un article
3ft o:>3ns£»xs fujçii^s.
ie BKde, OB K'éÎAa^ àà nnKce et d'affectation. Non, DDB, u tïat protester, et défendre contre la littérature imprimée la littératnre mamiscrite. Ne laissons pas forcer Do^ drc-irs, décacheter nos lettres, Tioler nos retraites, dresser une écfaeiie éi regarder par-dessus le mur qui défend notre jardin, changer en squares le mystère de nos bois, et nos sources ignorées en abreuToirs publics!
Conrenons donc bien haut que la publicité donnée aux détails de la vie intime n^est et ne peut èlre qu'une exception.
A queDes conditions doit-elle être admise?
Le public, à cet égard, ne se trompe pas. Juge, après avoir été complice, il est encore plus sévère qu'il ne s'est montré curieux. Il prête l'oreille aux confidences, et si elles l'ennuient, il les méprise et il s'en moque. Un instinct assez sûr le conduit à des règles raisonnables, que Ton peut réduire à deux. Le public exige que les révélations auxquelles on l'initie soient absolument vraies et exceptionnellement belles. Ce n'est pas assez dire; car dans toutes les œuvres d'art ou de littérature lé public cherche ces deux qualités : la vérité, la beauté. Ici, une vérité particulière, une beauté particulière, semblent requises. Quelle vérité? quelle beauté? ^
Dansée genre de publications intimes^ la littérature a,
RECIT DUNE SŒUn. 311
en quelque sorte, les mêmes lois que l'optique. Oo ne voit bien qu'à un. certain point et sous un certain angle. Or, si vous voulez émouvoir par des souvenirs intimes, ne les publiez qu'après la mort, pas trop loin, pas trop près. Au lendemain, la louange et la douleur étouffent la vérité; après un siècle, la vérité échappe au contrôle. Le public s'amuse, mais il se moque des révélations des vivants. Rien, en ce genre, ne mérite à ses yeux d'être publié que ce qui n'a pas été fait pour l'être. Des écrivains éloquents ont voulu raconter leur propre histoire, depuis leur première goutte de lait jusqu'à leur dernière tasse de tisane, depuis leur première dent jusqu'à leur dernier cteveu ; ils se sont donné mille peines pour intéresser le public et poser devant lui; ils ont perdu leurs frais de toilette, a La mort est Tavénement du vrai, » a dit un poète. Oui, il y a après la mort un certain moment favorable, un certain point juste où apparaît la vérité, et où le public se place instinctivement.
Voulez-vous parler des vivants ou de ceux qui vivaient hier? N'espérez l'intérêt sérieux que des lecteurs qui ne les ont pas connus, qui les voient de loin, comme nous voyons les morts. Confiez-vous hardiment au public et défiez-vous de l'intimité.
Eh quoi I n'est-on pas touché surtout par les souvenirs intimes des personnes que l'on a connues? Pas toujours.
312 GONFÉR£NG£S FRANÇAISES.
A part un petit nombre de lecteurs ou de lectrices au goût délicat et au cœur fidèle, on rencontre tant de voisins qui aiment à rapetisser leurs voisins, même sans les calomnier! L'archevêque, M. de Gosnac, disait de saint François de Sales, qu'il avait connu : a C'était un brave homme, mais il trichait un peu au jeu de cartes. » Les gens du monde accueillent un livre qui parle de leurs familiers comme ils reçoivent une visite. Elle entre, grand tapage de politesse empressée ; elle sort, elle est sortie, petit murmure de critique méchante. Ce livre est bien touchant; mais que nous veut cette famille, avec ses souvenirs, ses notes, ses impressions de voyage? Et moi aussi, j'ai des tantes et des nièces, et des lettres,* et des sentiments, et des souvenirs. « Il y a aussi des colonnes à Marseille, seulement elles ne sont pas Vendôme, » disait un Provençal. Ils connaissent bien ce penchant des . contemporains à la jalousie, au dénigrement poli, à la familiarité peu bienveillante, ces auteurs de Mémoires qui, ayant quelque intérêt à se défier de ceux qui les ont vus, ajournent par testament la publication de leurs manuscrits, et les recommandent à ce juge lointain et apaisé qui se nomme la postérité.
Ce sont des gens d'expérience qui ont conseillé à madame Craven ou à M. de Falloux de ne pas se borner à imprimer des éditions pour quelques amis. Les vieux na-
vigateurs se défient de ces rives étroites, de ces pierres pointues, de ces ondes peu sûres, que Ton trouve dans les courants qui baignent nos demeures; ils aiment mieux se confier au large. Je serais surpris si le Récit d^une Sœur ne gagnait pas aussi à quitter les eaux plus ou moins douces de Tintimité et à affronter la pleine mer delà publicité.
Mais toutes ces précautions seront vaines, et les éditeurs de lettres, de notes, de manuscrits inédits, per> dent leur peine, même lorsqu'ils nous offrent bien réellement le vrai, et au bon moment, si ce vrai est insigni^ Gant, s*il n'est pas beau, s'il ne rayonne pas de cette beauté souveraine qui est la beauté morale.
Nous touchons ici, non plus aux caprices, à la médisance, à la légèreté, aux petits côtés de l'honune, mais aux grands instincts, incontestables et excellents, qui nous portent à n'assurer la durée et à n'accorder l'admiration, à travers les âges, qu'aux œuvres sur lesquelles est tombé un rayon de la beauté morale.
Les plaisirs, les prouesses ou les bons mots des morts, les jolis yeux des mortes, ne nous touchent plus, et il y a quelque chose de repoussant dans les démonstrations d'orgueil ou dans les ricanements qui sortent d'une bière. A travers les détails intimes, on cherche, on pénètre, on regarde le fond des cœurs, le vrai des caractères, le des-
SOUS du masque. Tout cela n'est fixé, tout cela n'est révélé qu'après la mort, et lorsque . l'âme, dépouillée du corps, 'du rang, delà fortune, du nom, n'est plusquW âme.
Si vraiment vous présentez à nos regards fatigués des hontes et des douleurs de la vie quelques âmes supérieures, des types incontestables de la beauté morale, cela suffit. Ne parlons plus de règles littéraires, de genres convenus, de scrupules du monde. Tout est pardonné, tout est permis à la beauté. Ces règles et ces conventions ont pour unique but d'indiquer les conditions ordinaires de sa réalisation artificielle par la plume ou par le pinceau; laissez tomber les règles, quand elle apparaît ellemême dans un être sorti des mains de Dieu.
Il nous reste à nous demander si le Rédt d^une Sœtir nous réserve ce sublime spectacle.
Je le crois fermement.
Comment faire partager ma conviction? Je tremble de rianquer de respect à ceux dont je vais parler, par la liberté, la rapidité, la familiarité, inévitables dans un article auquel le lecteur n'accorde pas l'attention grave qu'un livre impose, et dans lequel il voit une sorte d'intermédiaire banal entre la nécrologie et le feuilleton. Je tretnble de ne pas donner, dans un compte rendu bien froid, réduction aux proportions étroites, pâle crayon, une idée
suffisante d'une œuvre qui est en dehors de toutes les conditions ordinaires de la littérature. Il me semble voir Tauteur de ce Récit ^ le front collé sur la vitre de sa fenêtre, regardant le cortège de ses morts chéris, au moment où il quitte la maison, s'avance dans la rue, et, après avoir traversé les amis^ rencontre le public des indifférents ! J'ai peur d'ajouter quelque chose aux froissements qu'elle a dû surmonter et qui Tattendent encore.,.
Il m'en souvient, dans un des sanctuaires de l'Italie, dans l'enceinte réservée que l'on nomme le trésor, j'ai *vu de beaux tableaux et de saintes reliques couverts par un voile et pieusement gardés par une femme. Elle vit au milieu de ces images, elle ne se sépare jamais de cespr&^ cieux restes, et sans doute, quand elle est seule, elle écarte le rideau, elle s'agenouille et elle prie. Lorsque le trésor s'ouvre devant des inconnus, la gardienne attend en tremblant. S'ils allaient rire! S'ils osaient douter, plaisanter ou médire I Mais la beauté saisit, la sainteté touche les cœurs les moins brûlants. Presque tous les visiteurs s'éloignent tout émus, et au moment où de moins pieux vont sourire et profaner les saintes et belles images, ils se sentent involontairement gagnés par le frisson secret de l'admiration.
Voulez-vous voir le bonheur réalisé sur la terre? Il régnait au palais Simonetti, à Rome, à l'ambassade de France, au mois de mai 1830. L'ambassadeur était le comte de ia Ferronnays. Il avait été longtemps ambassadeur en Russie, et son caractère, sa grâce, sa loyauté, avaient triomphé de la hauteur de Fempereur Nicolas, qui le traitait en ami. Il était aussi Tami du roi de France qui, en 1828, l'avait appelé au ministère des affairés étrangères. Beau, brillant, brave, intelligent, il portail dans son cœur^ à son front et dans toute sa personne quelques unes de ces qualités qui font du vrai gentilhomme français, au' milieu de tant d'humains laids et bornés, le plus présentable et le plus accompli des habitants de la terre.
Il srvait épousé la nièce de cette vaillante et (idèle duchesse deTourzel, qui accompagnait à Yarennesle roi et la reine, comme gouvernante de leurs enfants. Trois fils et quatre filles étaient nés de cet heureux mariage. Toute cette famille, comblée de tous les dons de la naissance, du rang, du monde, était reunie à Rome, sous le plus beau ciel de la terre, dans le plus beau mois de l'année, et dans tout Téclat d'une existence enviable.
RÉCIT DÎUNE SŒUB. 317
Quelques semaines après, la révolution de juillet 1830 ayant emporté la monarchie des Bourbons, les la Ferronnays n'étaient point encore malheureux. Dieu ne leur avait pas tout ôté, il ne leur avait pris que la richesse. Le père, par sa fidélité, avait grandi dans le respect public; ses fils et ses filles avaient été préparés par une éducation forte au travail et au sacrifice. Pendant quinze ans, leurs parents avaient traversé les honneurs, mais ils n'avaient pas oublié l'émigration, les épreuves des jours d'exil, et quand ils rencontrèrent la pauvreté, ils la saluèrent comme une ancienne connaissance, aimant d'ailleurs et acceptant tout ce qui arrive, parce que, pour des chrétiens, ce qui arrive ici-bas arrive d'en haut.. Ils se retirèrent près de Naples, à Castellamare, où leur résidence était assez bien l'image de leur vie, une chambre étroite et une vue magnifique, un horizon radieux contemplé d'une demeure exiguë. Un peu plus tard, nous les retrouvons à Chiaja, dans une jolie maison, gais, consolés, ravis, les frères partant pour la vie active, les sœurs s'aimant de toute leur àme, allant cueillir des fleurs 'dans les jardinsdelady Acton, pour les porter le soir au bal, présentées à la cour, tous dépouillés de la fortune sans Têtre d'aucune joie, et goûtant ce plaisir très-particulier que nous trouvons dans les voyages et que nous devrions trouver dans le voyage de la vie, ce plaisir qui consiste à ad-
que rien n'a pu lasser, arrivait en Italie pour y rejoindre MM. de Lamennais et Lacordaire. Os parfirent tous les trois pour Rome au mois de janvier 1832, et rien n'est plus original et plus touchant que cette alliance de ces trois jeunes hommes, arrivant dans la ville éternelle. Le premier cherche la beauté, le second demande la vérité, le troisième va rencontrer Tamour.
A Saint-Pétersbourg, M. de la Ferronnays avait connu la famille du comte d'Alopeus, ministre de Russie à Ber-, lin, dont la fille, Alexandrine, s'était liée avec celle des sœurs d'Albert qui a raconté leur mariage et leur vie. Après la mort de son mari, en 1851 , la comtesse d'Alopeus était venue à Rome, et les jeunes gens se virent pour la première fois le 1" janvier 1832. Il faut lire dans le Récit d'une sœur^ ou plutôt dans V Histoire d^ Alexandrine^ journal qui commence à cette date, l'origine, lesprogrès, • les incidents, et l'épanouissement de cette passion char* mante et pure de mademoiselle Alexandrine d'Alopeus et d'Albert de la Ferronnays, ces conversations qui descendent au fond du cœur^ l'amitié qui se change en un sentiment plus vif, le nom de frère qui ne suffit plus, et enfin ce mot «je vous aime», murmuré sur les marches de Saint-Pierre, par une belle soirée de printemps.
Un voyage à Naples réunit les deux familles au Yomero, dans la jolie villa Trecase.
c( Nous passions la plus grande partie de nos soirées « sur la terrasse. Cela était enchanteur! Ces deux golfes, « ces rivages, ce Vésuve, un ciel toujours étoile, un air « toujours embaumé! et av(jc tout cela s^ aimer ! S'aimer « en osant parler de Dieu*. »
Heures délicieuse^ et innocentes I Qui donc voudrait vous effacer de ce livre? Et qui donc voudrait ne vous avoir pas connues dans sa vie? J'entends quelques voix austères s'effrayer, en pensant que ces pages pourront tomber sous les yeux des jeunes filles. Ce livre, dit-on, n'est pas écrit pour elles. Il est vrai que Ton appelle écrits pour les jeunes filles des livres dans lesquels elles pourraient apprendre à lire à leurs belles poupées. Faut-il donc, parce qu'on est chrétien, baisser les yeux et rougir quand on pronence Tun de ces trois mots sacrés : raison, , liberté, amour? Que serait la vie sans ces trois mots? Laisscz, laissez isans crainte vos filles lire ces pages brûlantes, à condition de les tourner, et d'aller jusqu'au bout, pour apprendre la fragilité de nos désirs, la durée de nos peines, le charme consolateur de nos croyances, et la beauté de la sainte alliance de la tendresse avec la pureté, sous les regards ide Dieu.
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. Dès le mois de novembre, il fallut se séparer. Albert et Alexandrine étaient fiancés, mais à l'un manquait la fortune, l'autre était protestante. On voulait réfléchir, éprouver, gagner du temps. Ils connurent Tabsence, mais non pas l'absence pleine de regrets, l'absence remplie d'espoir. Après trois mois, Albert revint. La même vie de famille recommença, pleine de petites scènes romanesques, naïves, tendres, douces au cœur j elle recommença pour trois nouveaux mois, bien rapides mais bénis, sans nuage et tels qu'il en est bien peu sur la terre. Ils étaient, pour me servir d'une expression devenue vulgaire, au troisième ciel, et en effet, la beauté de la nature, le ravissement d'un amour pur, la présence de Dieu, formaient comme autant de ciels au-dessus de ces jeunes têtes.
c( Le jeudi saint, » écrit Alexandrine, « ma mère me perce mit d'aller avec mes amis aux Ténèbres à la chapelle du c( Palais où la musique était charmante.
a Malgré ma frivolité, cette belle chapelle, ces chant«, « et plus que tout cela- peut-être la douceur de prier près (( démon Albertm'inspirèrent tellement, que je priai avec « un doux recueillement. J'étais contente d'avoir l'air ca- « tholique, M. de la Ferronnays vint nous prendre là et « le retour à pied fut délicieux. Il y avait pleine-lune et le « printemps de Naples se sentait dansTair. Nous entrâmes
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a dans plusieurs églises pour prier devant le saint tom- « beau. Là, Albert et moi, nous nous mettions à genoux, ^ l'un à côté de l'autre sur le pavé de l'église. Je me sou- « viens que ce que j'éprouvai fut d'une douceur inexpri- « mable. Je ne sais plus ce que je demandai à Dieu, mais « je sens que tous deux nous implorions sa protection sur a nous et que nous la goûtions comme assurée.
« Le long de la villa Reale, je marchais avec lui et ses « sœurs; leurs parents fermaient la marche. Nous che- « minions ainsi déjà presque en famille, éclairés par une a lune charmante et par les plus belles étoiles, que nous a regardions avec adoration pour Dieu, remplis d'amour « ou d'amilié les uns pour les autres*. »
Les deux familles se séparèrent le 30 avril. La mère d'Alexandrine emmenait sa fille en Allemagne. Madame de la Ferronnays conduisait ses filles aînées et Albert en France, et leur père allait faire rentrer les plus jeunes au couvent de la Tripité-du-Mont, à Rome. Partant de Naples réunie, la famille devait se séparer à Gività-^Vecchia. Là, Albert se sentit souffrant^ et son père le garda; il le laissa à l'auberge, pendant qu'il allait au port reconduire sa femme et ses filles. Il les embrasse, suit des yeux le
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bateau qui les emporte et devient plus petit, envoie des baisers de loin aux ombres qui s'effacent, regarde encore sans quitter la place, puis, après que la dernière fumée est évanouie et que le cercle de Thorizon s*est fermé, il soupire, et, chargé de ce poids que chacun connaît, de ce poids cruel de l'isolement après les adieux, il revient en silence et tout oppressé à Tauberge, où Fattend un affreux spectacle. Albert est mourant. On le saigne. Une demiminute plus tard, il était mort.
Il faut lire, on ne peut résumer les lettres du père à la mère, du père jeté seul, à l'étranger, dans une auberge, auprès du lit de mort de son enfant.
c( Nous sommes restés dans un doute insupportable
« depuis trois heures du soir jusqu'à sept heures. Enfin, « à sept heures, k transpiration, qui jusqu'alors avait « résisté à toutes les provocations, cette bienheureuse c( transpiration se manifeste et devient prodigieuse. Oh ! '. mon amie, avec quelle bonne foi, avec quelle véritable (( ferveur j'en ai béni le ciel ! Je crois, en vérité, que « j'aurais bu cette sueur bienfaisante qui sauvait notre en- « faut! Comme tout change de nature et d'aspect quand « on soigne un malade qu'on, aime !
a Je ne m'occupe pas encore des embarras dans
« lesquels je pourrai me trouver plus tard. Jai à penser
« à autre chose... Je deviens assez habile dans Tart de « tripoter un malade, de le changer, de le servir, de le « soigner, et puis j^ai un àomesiique. Cette dépense était « indispensable, donc elle était raisonnable.
« Les médecins disent que cette épouvantable crise
«va refaire sa santé. Il est sauvé!... 0 mon Dieu, je « vous remercie, car aujourd'hui- je ne me sens qu'heu- « rcux. Toi qui es bien avec le Ciel, remercie-le de s'être « laissé désarmer, demande-lui defrapper sur moi, mais a d'épargner mes pauvres enfants.. • »
Pendant ce temps, mademoiselle d'Alopéus était arrivée à Rome, revoyant les lieux où elle avait pour la première fois rencontré Albert, et elle y apprit qu'au lieu d'avoir revu la France, il était mourant à Civilà-Vecchia. Désespérée, elle lui écrit, voudrait voler vers lui, ne le peut et quitte Rome pour aller en Allemagne sans l'avoir revu, mais du moins rassurée et sentant qu'elle Taimait encore plus depuis qu elle avait failli le perdre,
« A Viterbe, où nous couchâmes, j'entendis parler de
« la mort d'un jeune homme dont le corps était exposé
« .dans Téglise voisine. Cela melit mal. Je ne pouvais pas
« supporter d'entendre dire quelque chose qui me rap-
« pelait qu'Albert pouvait mourir. »
■ ll»l I I
Toute cette partie du Récit d'une sœur est admirable ; pas une ligne qui n'ait été écrite au milieu des larmes, de rémotion vraie, et qui ne produire un accent inimitable, un élan, un cri naturel, profond, déchirant. Conmie dans une symphonie où se succèdent en s'accordant des harmonies différentes, on contemple, à côté de l'amour, Tamour paternel, on entend les plus beaux sons, tendres et pleins, qui puissent sortir tour à tour du cœur d'une fiancée et de celui d'un père. Un autre accord se mêle à la mélodie, un autre amour à ces tendresses, et, pendant la convalescence d'Albert, transporté à Rome, puisa Castellamare, ce sont les sœurs qui écrivent àJeur sœur future :
EUGÉNIE A ÀLEXANDRINE.
« Je prie pour toi, pour toi [et Pauline, — Pauline et « loi, — pas autre chose. Je ne parle pas d'Albert, Albert « est compris dans toi, c'est une même prière. Dieu Ta <( aimé, Dieu l'a sauvé, Dieu le bénira, et le bénir, c'est « te bénir. Comme j'ai repris avec ardeur ma prière fart voritel Comme elle est de jour en jour plus sincère! Je a conjure le bon Dieu de prendre ma chance de bonheur, « (Je la réunir à la tienne et de vous rendre heureu- « ses. Ce n'est pas pour cela vouloir élre malheureuse;
a cette prière exaucée serait une certitude *de bon- « heur*. »
Et pour qu'aucune Toix ne manque à ce chœur de tous les sentiments' purs, Albert, à peine rétabli, écrit à ses amis Montalembert et Rio des lettres pleines d'énergie et de douce confiance. La sérénité succède à la tempête.
Nous retrouvons les deux familles réunies, en septembr€rl833, à Rome, où la jeune sœur Olga fait sa première communion, puis à Naples, où Albert les attendait, « si c< bien portant que jamais sa santé ne nous avait paru si « raffermie. »
Ce fut la santé d'Alexandrine qui donna alors quelques inquiétudes. Son âme était bouleversée, et elle n'en laissait rien paraître. Pendant le voyage en Allemagne, sa mère n'avait pas manqué de lui représenter la mauvaise santé d'Albert et sa pauvreté, objections sérieuses au projet de leur mariage. Heureusement la santé parut bien rétablie, mais la pauvreté!
Je ne sais ce que diront des parents plus prudents ; pour moi, je suis volontiers de l'avis de M. de la Ferronnays, qui écrivait à sa femme, un an auparavant : « Ils seront « pauvres, mais ils connaîtront quelques jours de véri*
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328 CONFÉRENCES fcmNÇAlSES.
c( table bonheur. Je n ai ni le courage ni la volonté d'y « mettre opposition^ et je pense que tu ne leur seras pas « plus cruelle que moi. »
Et surtout, je n'ai rien à répondre à cette boutade impatiente du journal d'Âlexandrine :
« Que Ton dise à une jeune personne : Ne vous mariez
(( pas avant d'avoir Tassurance que la misère vous épar- (( gnera^ cela est raisonnable et prend sa source dans une « bonté prévoyante ; mais qu'un peu plus ou un peu moins c( d'argent excite la considération ou le dédain, voilà ce (( qui crie veiigeance au ciel. »
Alexandrine était encore bien souffrante, elle était étendue sur un canapé, au crépuscule, tristement, lorsque Eugénie lui dit : « Tu ne sais donc pas? » Puis Pauline vint et lui apprit qu'elle pouvait regarder Albert conune son futur mari. Elle fut guérie : le bonheur est médecin.
Le mariage de M. et de madame Albert de la Perronnays fut devancé par celui de la comtesse d'Alopeus avec le prince Paul Lapoukhyn et précédé encore d*dssez longs mois d'attcnle. Je ne résumerai point les lettres de cette époque; un mot suffirait; il est permis aux amoureux de redire toujours la même chose. Là se placent pourtant deux lettres admirables d'Albert au comte de Montalem-
UECIT D'UNE SŒUK. 321»
bert. Pendant que l'un des amis poursuivait et atteignait enfin le bonheur, l'autre cherchait la vérité à travers des orages plus redoutables.
La révolte funeste de M. de Lamennais allait éclater, et Albert, inutilement, mais noblement inquiet, écrivait à son ami : « Serrons-nous au pied dé la croix, base do c( rÉglise, non pour la saper, mais poUr la chérir et la « défendre. De grâce, mon ami,* fbrce-toi à ne pas te ren- « dre aux instances de M. de Lamennais... Tu sais lebon- « heur qui m'attend au printemps, mais je jure que je « le retarderai volontiers pour voler près de toi, si tu le « veux ! »
' A ces ardentes paroles, son ami répondait : « Il n'y a <c pas un mot de tes lettres qui ne soit d'accord avec ce « que j'ai pensé et voulu... Il n'y a pas même un mot que « je n'aie dit et écrit à M. de Lamennais pour le déterminer a à faire comme moi, à se courber sous la main sévère de « Dieu et à attendre humblement et docilement Taccom- « plissement des volontés d'en haut. »
Convenons que cet amoureux qui offre de sacrifier son bonheur, et cet écrivain qui, à vingt ans, immole sa volonté et soumet sa raison, étaient deux nobles cœurs. Mais hâtons-nous de rendre Albert aux préparatifs de ses . noces qui furent enfin célébrées le 17 avril 1834.
Le soir, une voiture emmenait Albert et Alexandrinc
à'Castellamare. Ils étaient beaux, brillants, heureux, bons, sincères; ils s'aimaient^ «Tous les deux nous « croyions rêver I... » «
Si l'on ne jugeait la vie que par les actes extérieurs, on dirait que ce beau rêve se prolongea longtemps. Toute la famille rejoignit bientôt à Castellamare les nouveaux mariés*
c( Un escalier couvert d'un berceau de vigne et de rosés <( conduisait de la route à la jolie maison, dont le rez-de- « chaussée, occupé par Albert et Alexandrine, s'ouvrait c( par de grandes fenêtres sur le jardin. Charles et Emma « habitaient le premier étage; mes parents, Fernand, c( nies sœurs et moi, le second, et à chaque étage se troua vaiei\,t des terrasses communiquant les unes avec les c( autres par 'des escaliers extérieurs. Outre les repas que c( nous faisions en commun et les lectures qui nous réuc( nissaient, nous étions sans cesse en communication les « uns avec les autres par ces terrasses et toujours char- « mes de tous les prétextes pour nous retrouver, car ja- « mais, je le crois j frères, sœurs, beaux-frères, belles-
RÉCIT D'UNK SŒUh. 331
ce sœurs, n'ont été plus joyeusement, plus cordialement a unis* . »
Celle des^ sœurs qui a peint ce petit tableau, baigné de soleil, ajouta aul)onheur de tous, pendant ce bel été, par son mariage, et sa jeune sçeur, Eugénie, laissant échapper ce cri de son àme enthousiaste et mélancolique, lui disait alors : « Oh I que la vie est jolie ! que sera donc le c( ciel? la mort vaut donc mieux que tout ? »
De Castellamare, ils vont à Sorrente, puis à Rome, puis à Pise, dans tous ces lieux dont le nom seul sonne le bonheur. L'hiver du jeune ménage se passa à Pise, dans la casa Soldaïni, au Lungo FArno, n'^ôTS. Us y furent rejoints par ce fidèle ami, jeune comme eux, intelligent, aimable, épris de toute vérité, insouciant des détails de la vie et dont ils ne se séparaient ni pour lire Dante, ni pour visiter la cathédrale, ni pour commander un chapeau, ni pour aller au bal, ni pour chanter des airs aile-
mands. a Tu peux t'imaginer, écrit Albert à sa sœur, qu'il ne rend pas notre vie moins jolie. C'est si bon, si singu- ' lier, si bien dans nos trois natures de couler nos jours sans obligations de société, dans une parfaite intimité, n'ayaùtpour liens que ceux du cœur! » — « Il est parti,
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53i CONFÉRENCES FRA5ÇA1SKS.
écrit un peu plus lard Alexandrine, il est parti en pleurant. C'est notre ami pour la vie, et c'est bien doux...; il nous rendait une foule de petits senrices avec tant d'amitié et de bonne bumeur... b Et elle lui écrit à lui-même, en lui racontant tous les menus détails de leur vie depuis son départ : « Ils pâliront bien, ces pauvres petits souvenirs de Pise, devant vos grands intérêts! » Cet ami était le comte de Montalembert, et dans une âme comme la sienne, les grands intérêts, j'en suis sûr, n'ont pas fait pâ-
lir ces pauvres petits souvenirs de Pise. Le soir de la vie, avec ses lourdes ombres, a rendu pour lui plus vives encore les réminiscences de ces belles beures matinales.
De Pise, M. et madame Albert de la Ferronnays s'embarquèrent pour Naples, au mois de mars, et de là, un mois après, pour Malte, en route vers TOrient.
Ce voyage, raconté avec une certaine étendue, fui rempli de petits incidents amusants ou gracieux. Je voudrais citer surtout les promenades de Constantinople, la visite de la jeune fenune au palais du sultan et son entrevue avec une jeune Turque qui lève son voile devant elle, et admire sa jolie taille, avec une pantomime si gentille ; je voudrais raconter les courses, les surprises, les réflexions. Lisez ces mots d'Albert : « Les succès la poursuiverit par- « tout où elle passe. A Smyrne, elle a fait une passion, à « Constantinople trois, dont une réciproque! Enquaran-
a taine, les déclarations pieu valent de tons les côtés. J'en <x suis réduit à la prier de n'encourager que les amu- « sauts. » Lisez encorele récit de rentrevued'Alexandrinc avec sa mère venue au-devant d'elle à Odessa, et aperçue de loin sur le rivage, pendant que la Newa s'arrête et va aborder : « Après avoir été séparée d'elle depuis si longtemps, et par une telle dislance, la voir, l'entendre, voir cette chère belle figure qui me regarde, qui me parle... quel moment de béatitude I » Lisez enfin la description de la demeure du prince Lapoul£hyn,«du magnifique château de Korsen, situé sur un rocher, entouré de cascades, et intérieurement rempli des plus belles statues des galeries d'Italie. Continuez encore, en ne lisant que le»s dates des lettres, le récit du retour par Çracovie et Vienne jusqu'à Venise, où le ménage s'établit pour l'hiver de 1815. Quel bonheur radieux I Voir CastellamarB et Sorrente, Pise et Naples, Malte et Smyrne, Constantinople et Odessa, Korsen, Vienne, Venise, avoir vingt ans et s'aimer! «Le cher (( crépuscule de ma lampe éclairant sa tète chérie I n*est- « ce pas préférable à tout au monde? » écrit Alberto
Rentrant en Italie, Alexandrine était encore remplie d'enthousiasme, la terre était encore, selon son expression, toute rosée^ son âme, comme elle disait aussi, était
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sunny, ensoleillée, et elle s'écriait: « 0 chère Italie! je <c te revois pour la cinquième fois, et toujours avecdé- « lices? »
Et pourtant cette course sous les plus beaux cieux, hélas ! {*cssemblait à la course de l'habitant des mers que le harpon du pêcheur a blessé et qui plonge, se presse, s'agite et s'enfuit, emportant le fer dans sa plaie. La santé d'Albert, la religion d'Alexandrine, voilà les deux poisons cachés de ce riant bonheur.
Je me sens bien embarrassé maintenant dans mon récit; j'ai rencontré des lectrices qui n'aiment pas qu'on parle de l'amour, et je suis exposé à tomber sur des lecteurs qui préfèrent qu'on ne parle pas de la mort. Cependant, généralement, on aime et on meurt, ces deux mots ne sont pas exclus de la langue ni de la terre. Il faut donc continuer, quoique le récit devienne triste.
Dès le dixième jour après son mariage, Albert, en portant un mouchoir à sa bouche, l'avait retiré taché de sang. APise, il était mieux portant, à Constantinople tout à fait bien, mais à Korsen, il faillit mourir. A Venise, il se trouva mieux. Les deux époux allèrent ensemble au Lido.
c( Cette heure fut délicieuse. Seuls, sur cette mer magnifique, feuilletant un livre, où nous trouvâmes ce passage :
N'est-ce pas souffrir que d'aimer pour une vie seulement ? ir as-tu pas senti le goût des étemelles amours? Ahl l'un de nous devait bientôt les connaître, ces éternelles amours ! Une seule inquiétude troublait cette heure si heureuse pour moi. Albert en marchant s'était mouillé les pieds sur le sable humide du Lido ; cela me tourmentait; j'aurais voulu les sécher dans mes mains. — Ce fut là ma dernière promenade dorée sur la terre. »
Pendant que l'épouse était inquiète de la santé de son mari, il tremblait pour un intérêt plus grave. Depuis le commencement de son mariage, ou plutôt depuis le début de son amour, Albert avait été tourmenté dudésir de voir Alexandrine s'agenouiller au même autel, et pratiquer le même culte que lui. Ce désir était un espoir dont la réalisation semblait toute prochaine, au moment où ils sema- , rièrent, et l'on a vu que Dieu était pour ainsi dire le témoin respecté et le secret con6deri.t de tous leurs têteà-tête. Depuis le mariage, un sentiment déUcat et fier les retenait tous les deux en silence et presque en défiance, sur ce grand sujet de la conversion. Albert ne voulait pas que sa tendresse fût une gêne pour la liberté d' Alexandrine, et elle craignait elle-même cette douce influence, ne voulait pas laisser sa raison obéir aux séductions de son cœur, et, redoutant de déplaire à-sa mère, elle avait
,7^ CO)5FÉRENCE5 FRAT:C\ISES.
horrcar surtoat de déplaire à sa conscience, elle voulait se rendre à la conviction, et se roidir contre l'affection. On reconnaît bien là ce caractère si, sincère, si fier, si transparent, dont Albert disait: « Jamais je ne vois en. a elle la moindre affectation. »
il y a, ouprès de Téglise Saint-Jean de I^atran, à Rome, un cloître vraiment délicieux. Quand vous y pénétrez par uit beau jour de printemps, vos yeux sont éblouis du doux éclat des roses de Bengale; leurs masses touffues, occupant tout le centre du cloître, sont éclairées par un cbaud soleil, et les rayons et les ombres se jouent sous des galeries où Tair est plus frais, le jour moins vif et dont les cbarmants arceaux sculptés sont réguliers connue la vertu, capricieux comme la poésie. C'est l'image d'une vie pure et heureuse; on voudrait demeurer toujours là. JÎais, parmi ces rayons d'en haut, ces chefs-d'œuvre immortels et ces fleurs épanouies, trois objets sacrés arrêtent et émeuvent. Yoîci le puits de la Samaritaine et la pierre sur laquelle était assis Jésus, lorsqu'il dit à la jeune épouse : Si tu savais le don de Dieu! Voici la colonne de la flagellation, où coula le sang du plus beau et du plus parfait des hommes! Voici, en sortant, un fragment de la table où il institua la sainte communion. Toute la religion et toute la vie sont dans ces roses mélées.à ces reliques.
C'est ainsi que la santé d'Albert, la religion d'Alexandrine, la continuelle inquiétude silencieuse qui les agite l'un et Tautre/ introduisent au milieu du récit de leur bonheur quelque chose de frissonnant et de tragique. Mais cette inquiétude, en altérant leur joie, grandit incessamment leur âme. Rien de plus beau que les égards d'Albert pour la liberté de sa femme, que ses ardents efforts pour obtenir de Dieu la grâce de sa conversion, pour la mériter surtout, que celte soif douloureuse d'une union plus étroite de leurs prières et de leurs pensées. Privé par sa santé de toute satisfaction d'ambition ou d'amour-propre, privé de se dévouer, comme il l'eût voulu, à sa pairie, à l'Église, aux causes généreuses, on dirait qu'il concentre ses forces sur l'établissement du règne 3e la vérité dans cette seule âme chère, qu'il appelle sans la contraindre, qu'il attire en la respectant.
Rien de plus touchant aussi que les soins d'Alexandrine pour la santé d'Albert. La charmante Suédoise, la gracieuse fille du Nord apparue dans les fêtes de nuit napolitaines, elle se désuavisey elle se désélégantise^ dit-elle dans ses lettres, elle devient une garde-malade, attentive, cachant ses terreurs, acceptant des soins répugnants, enfermée dans une chambre triste, fermant de ses doigts délicats les rideaux d'Albert endormi, pleurant quand il dort et souriant quand il s'éveille. Ingrats ! nous ne con-
naissons pas nos iemmes quand la maladie ne nous a pas visités 1
Dans cette cruelle période, l'espoir est absent, Tépreuvc étend de plus en plus sur ces époux naguère si heureux sa main pesante et glacée. Les pages qui terminent le premier volume du Rédt d*une sœur sont accablantes. Albert, à Venise, devient si malade que sa famille est mandée. Ils arrivent, ils le voient, il est mourant, et pourtant il brûle encore de ce désir de revoir la patrie, qui est la dernière passion des malades. On part en voiture, à petites journées, sans aucun des secours que présentent les voyages actuels ; on part le 10 avril de Venise, on arrive à Paris le H mai, et le 21 , Albert est établi rue de Madame, 15, dans une chambre louée près du Luxembourg. U se trouve un peu mieux et il est plus content, car il est sur la terre de France et entouré de tous les siens.
Cependant, il manque quelqu'un!... Depuis que Pinvasion de cette terrible maladie fait pressentir la mort, le . lecteur éprouve un malaise, et il a peine à se contenir. Nous ne lisons pas là un roman, nous suivons des vivants, nos frères. Ils sont jeunes, ils sont bons, ils sont heureux. Pourquoi donc la mort, la maladie, les angoisses poignantes, la séparation qui approche, toutes les sévérités à la fois, la conversion refusée aux prières d'Albert,
la guérison refusée aux larmes d'Alexandrine? Mon Dieu ! où etés-vous donc? Vous êtes^ l'absent que tout le monde attend ! Il vous a plu d'être le témoin de leurs amours innocentes, d'être Tauleur de- leur union ; vous étiez là pendant qu'ils étaient heureux, et maintenant ils souffrent, ils crient, et vous n'entendez rien I Encore ont^ls eu quelques jours de bonheur complet et toute une jeunesse sans nuage. Mais tant d'autres humains n'ont pas connu le nom ou l'ombre même de la félicité! Vous les avez créés, puis délaissés ; bien plus, vous avez permis qu'ils soient tourmentés, et quand ils crient, pourquoi ne répondez-vous pas? Ce n'était pas la peine de dire par le prophète : « // arrivera qu'avant quils crient, je les aurai exaucés; et lorsquHls parleront encore, je les aurai d^à entendus^. » Vos promesses ajoutent à nos malheurs le supplice de la déception. Mon Dieu! où donc êtes-vous?
Ils avaient le cœur rongé par cette amère tristesse, ces disciples qui s'en allaient un soir sur la route d'Emmaûs, lorsque, rencontrant un inconnu, ils lui dirent : « Ne savez-vous donc pas que nous espérions, avec tous hii hommes, que Dieu, prenant en pitié la misère de ses créatures, viendrait parmi nous, et nous avions cru le posséder
* Ifaïe, page 412.
340 CONFÉRENCES FltANÇMSES.
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en Jésus, mais il est mort ! avec lui Tespérance est morte^ et la terre est plus sombre que si ce secours divin ne lui avait jamais été ^omis. » Ils ne savaient pas que Dieu même était présent, mais caché, éclairant peu à peu leur esprit, demeurant avec eux, lorsqu'enfin, dans le silence de la petite chambre où ces pauvres Juifs, qui représentent si bien notre patience trop tôt lassée et nos tristes abattements, achèvent leur entretien, tout à coup le cœur parle et ils reconnaissent, à la fraction du pain^, ce Dieu sensible ef bon qui se donne à nous, disent encore nos saints livres, en garant et en gage de l'immortalité future.
Ce miracle du petit hameau d'Emmaûs s'opère tous le^ jours, et il fut visible au lit de mort d'Albert de la Ferronays.
Déjà, à Venise, pendant la nuit du 6 mars, Albert dormait oppressé, et Alexandrine, accablée par la pensée de la séparation probable et d'une séparation peut-être éternelle, veillait près du lit: a A cinq heures et demie, je (( vois ses lèvres entièrement pâles ; il me parle avec effort (( et me dit qu'il faut faire venir un confesseur. « En « sommes-nous là? en sommes-nous vraiment là? » m'é- « criai-je ; puis j'ajoutai presqu'à l'instant : <c A présent,
* Cognoverunt eum in fractione partis. Saint Luc, xxnr, 15. — 5a- '~-v»i convivium, in quo futurœ immortalitatis nobis pignus datur.
RÉCiT D'UNE SŒUR. 341
« je suis catholique, » El ces mots prononcés, la fermeté, « sinon le bonheur, rentra dans mon âme K »
Le 14 mars, elle écrivait à sa mère une lettre vraiment sublime et que je voudrais citer tout entière :
c( C'est par amour et par respect pour toi, ma mère, c( que je n'ai pas voulu me faire instruire dans la religion « catholique, de peur de découvrir qu'elle était la vraie, « et alors d'être forcée de l'embrasser... Mais j'éprouve « un désir irrésistible d'appartenir à la même foi que mon (( Albert... A aucun prix pourtant, fût-ce pour adoucir la « mort à mon mari, je ne voudrais agir déloyalement . a vis-à-vis de Dieu... Sois tranquille, je n'agirai pas sans « conviction... Douce mère, permets-moi donc de m'in- (( struire ! et si tu revois ta pauvre fille veuve, ah ! tu sup- « porteras bien qu'elle soit catholique.. . Quand la religion « catholique n'aurait sur la nôtre que l'avantage de prier « pour les niorts, je la préférerais !
« Je me mis à genoux avant de commencer ma lettre, et je demandai à ceux de mes aïeux catholiques qui étaient au ciel de m'aider*. »
De son côté, Albert avait, de sa main mourante, tracé dans son journal ces mots qui fuf ent les derniers :
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2 Page 391.
542 CONFÉRKNCES FRANÇAISES.
ç( Seigneur, autrefois je vous disais nuit et jour: Per- « mettez quelle soit mienne, accordez-moi ce bonheur, « la durée ne dût-el!e être gue d'un jour. Vous m'avez . « écouté, mon Dieu, qu'ai-je à me plaindre? Mon bonheur (( fût indicible, s'il fut court, et maintenant que le reste a de ma demande va s'accomplir (il avait offert sa vie « pour lui obtenir la foi), votre bonté divine permet que ((. tnon ange rentre dans le sein de l'Eglise, me donnant « ainsi l'assurance de la revoir dans peu où nous nous « perdrons dans votre immense amour. »
Le 29 mai 1836, madame de la Ferrorinays, agenouillée devant un autel dressé dans la chambre de son mari, et . sur lequel l'abbé Martin deNoirlieu célébra la messe, prononça sa profession de foi catholique.
Dans la nuit du 5 au 6 juin, elle reçut la première communion à la même messe où Albert reçut la communion dernière. -
L'abbé Gerbet, qui célébra cette messe, en a raconté les émotions dans des pages de la plus rare, de la plus pure éloquence*. Je me contente de ces mots sublimes du journal d'Alexandrine :
<r Albert était au lit, il n avait pas pu rester levé. Je me « mis à genoux près de lui, je pris sâ main, et c*est ainsi
• Madame Craven a eu soin de les reproduire à la 6d du premier volmne.
RÉCIT D'UNE SŒUH. 543
« que commença la messe de Tabbé Gerbet. Je ne savais « où j^étais, ce qui m'arrivail, lorsque, la messe s'avance çant, Albert me fit quitter- sa main, cette main que je « regardais comme si sacrée que, dans le moment le plus u saint de ma vie, je ne croyais pas manquer à Dieu en la « tenant. Albert me la fit quitter en me disant : « Va^ « va, sois tout à Dieu ! »
« L'abbé Gerbet m'adressa quelques paroles avant de « me donner la communion, ensuite il la donna à Albert, (( puis je repris sa main chérie. Je m'attendais à le voir ce mourir cette nuit-là même I »
• Remercions la piété fraternelle qui a conservé cette page tout à fait sacrée. Aucun livre ne contient, aucune littéra- .ture n'a imaginé, aucune autre religion ne peut produire, une scène plus doucement, plus profondément pathétique. Arrivé là, on ne lit plus, on pleure ; c'est vers vous, mon Dieu, que Tâme s'élève, vers vous que nos murmures osaient poursuivre, vers vous qui ne descendiez pas assez vite, et qui, vraiment et réellement, fûtes présent dans cette chambre, marchant pour ainsi dire sur les ondes de la mort, et disant : Ne craignez plus ! Je suis là !
0 mes frères protestants I c'est à vous que cette page me semble dédiée. C'est vous qui avez formé Tâme de cette jeune femme; 'elle vous doit l'habitude de marcher
511 CONFÉRENCES FRANaiSlS.
on -la présence de Dieu; elle tous doit la loyauté, la sincérité parfaite de ses intentions etVardcur qu^elle appor- ' tait à puriGer à chaque instant sa conscience, comme un miroir où doit se reproduire l'image de Dieu. Elle vous a suiTis jusqu*à ce chemin d'Emmaûs où Jésus expliquait aux disciples les pintes Ecritures ; mais, comme ces disciples, elle a laissé le lÎTre, il ne lui a* pas sufB, elle a suivi Dieu jusqu'à la table sainte t Près du lit d'un mourant, au bord de cet abime ouvert de la séparation irréparable, les paroles et les hymnes s'envolent comme des sons inutiles et de stériles discours ; affamée d'espérance et de consolation, Tâme a besoin d'un aliment plus fort, elle a besoin de déchirer le voile et de toucher Dieu ! 0 mes frères protestants I lisez, lisez cette histoire d'une chrétienne qui fut vôtre jusqu'au moment où, tendant* vers le vide ses mains désespérées, elle vint à nous pour être unie dans le Seigneur avec son époux mourant. Lisez les paroles tristes et fortes des jours qui suivirent la scène de la première communion. C'est à vous que je voudrais dédier les récits de cette sublime agonie, accompagnée si tendrement par notre Église jusqu'au dernier soupir et au départ de l'âme qui s'envole.
Le 29 juin 1836, Albert, après deux ans de mariage et à vingt-deux ans, s'en retourna vers Dieu.
«ECIT D U^E SŒUn. 345
N*esl-ce point assez d'émotion? Allons-nous continuer? Et, après de telles scènes, quel nouveau spectacle peut encore nous attacher et nous attendrir? Pourquoi parler ? Ne sommes-nous pas parvenus, comme saint Augustin et sa mère en face de TOcéan, à un de ces rares instants où, tout'd'un coup, en élevant son âme bien Jiaut, puis plus haut encore, en la tendant vers Dieu, on le voit, on le touche, quodam ictu cordis, par un certain élan du cœur ? Recueillons-nous en silence. Ne nous forcez pas de retomber dans le bruit des voix et de la prose, et de reprendre terre.... Mais la vie n'est pas semblable à une pièce de théâtre qui débute et se dénoue suivant des règles établies ; la plus simple histoire vraie est plus compliquée et plus dramatique ; il faut continuer, traverser encore des régions imprévues, et se préparer à des émotions nouvelles. Nous n'avons pas encore entendu tous les sons que la main de Dieu peut tirer d'une âme religieuse.
Nous connaissons la fiancée, l'épouse; nous allons suivre la veuve, la suivre depuis Textréme douleur jusqu'à la consolation, jusqu'à la joie même, jusqu'à l'amour, retrouvé dans la sainteté. Pour parler des veuves, l'heure
n'esl-elle pas tristement opportune, au moment où la guerre creuse la fosse de tant d'êtres heureux de s'appeler, hier encore, du doux nom d'époux?
La seule différence entre la veuve de Tlnde. brûlée avec les cendres de son mari, et la veuve chrétienne, c*est que la veuve chrétienne se consume plus lentement; elle attend la mort au lieu de la chercher, mais, dès le premier jour, une flamme invisible, que rien n'étouffe, brûle invisiblèment sa vie. Les premiers moments sont les plus cruels, ils ne sont pas les plus pesants. Quand on peut dire : hier^ avant-hier, ce n'est qu'une absence, on ne peut pas se figurer que ce soit Fabime de l'irréparable adieu.
ALEXANDRIME A PAULINE.
Boury, 10 juillet 1836.
« Pauline, Pauline, j'aurais pu t'écrire le 29 juin ; j'ai été occupée à autre chose, mais je l'aurais pu I Dieu m'a donné la grâce de pouvoir beaucoup, de pouvoir au delà de ce que j'avais jamais cru pouvoir; car j'ai pu voir le
regard d'Albert s'éteindre, j'ai pu sentir sa main se refroidir pour toujours. Eugénie té l'aura dit, cette grâce, que j'ai tant demandée à Dieu, je l'ai obtenua. Il esLmort appuyé sur mon bras, ma main tenant la sienne, et je ne me suis pas troublée une minute en voyant ses derniers soupirs; et, voyant qu'il était à l'agonie, j'ai demandé à la sœur s'il souffrait encore, et elle m'a dit : Plus I Alors*" je Tai laissé partir sans regret, à ce qu*il me semblait. Seulement, bien tranquillement, je baisais ses yeux toujours si chers, et déjà privés de vue et peut-être de sensation, et j'appelais aussi tout près, tout près, dans son oreille, son nom si aimé : Albert, n'ayant pas d'autre terme plus tendre que ce nom qui disait tout, pour tâcher que, dans ces derniers nuages, dans ce dernier sombre passage qui conduit à la clarté, il entendit ma voix s'éloignant de plus en plus, — ma voix, ainsi que moimême, obligée de. rester aux confins, obligée, pour la première fois, de me séparer de luil Peut-être qu'il m'a entendue comme un son qui s'évanouit peu à peu^ peutêtre qu'il m'a vue comme un objet qui peu à peu dispa*rait dans Tobscurité.
« Oh ! Paulim?, j'ai eu beaucoup de force alors, surnaturelle même ; j*en ai eu encore beaucoup pendant trois jours ; puis elle a commencé à tomber, tomber, et chaque lendemain elle me parait plus tombée que la veille. »
Cette admirable veuve de vingt ans, toujours ardente et toujours si parfaitement naturelle, exprime ici la vérité même des premières sensations. Peu à peu, la douleur s'exaspère, le courage tombe, le désespoir commence; à ce moment même, les premières effusions des amis, qui avaient un peu occupé, distrait,, étourdi la douleur sans la consoler, s'éloignent, se refroidissent, et l'âme est envahie par les ténèbres glacées du silence et de la sofitude. Quelque chose de plus froid encore se glisse jusqu'au fond de cette âme désolée ; si elle se débat contre l'absence de toute consolation, elle a bien plus horreur encore de la consolation, de Taffreuse domination de l'oubli, de la routine, des petites habitudes de la vie commune qui reprennent peu à peu le dessus.
<c Me dire à mon âge que toutes ces douceurs sont finies, cela m épouvante I Et pourtant mon seul repos sera de me sentir entièrement inconsolable ; car j'aurais horreur de moi, si je pouvais encore remettre le pied dans un lieu de fête, ou reprendre à la terre par quoi que ce soit! »
Dieu nous garde de porter un jugement" sur les motifs si graves, si multipliés, si respectables quelquefois, qui conduisent aux secondes noces. Mais conservons cepen-
dant toute notre admiration aux veuvages fidèles. Le veul est bien malheureux; il est pourtant dans la viedeshom- ^ mes une excitation extérieure inçvitable qui allège un peu pour eux le poids du temps. La veuve a tout perdu, elle est plus faible, elle est plus seule, et la langue ne se trompe pas dans ses délicatesses, quand elle réserve je ne sais quel accent plus émouvant au nom de veuve qu'à celui de veuf. On frissonne à la vue d'une femme enveloppée de longs voiles de deuil, et on se découvre devant cette solitaire aux yeux baissés. La veuve fidèle ne regarde plus, elle est toute à l'absent; ce nest«paslui qui est mort, c'est le monde; il a changé d'aspect, il est devenu tout obscur.
(( Les objets de cette malheureuse vie prennent entiè- . « rement la couleur qui règne dans l'âme, » écrit à M. de Montalembert madame de la Ferronnays, et elle ajoute dans son livre secret : « Albert était pour moi la lumière « qui colorait tout... Avec lui, les perles, les bijoux, (( les jolies chambres, les belles vues, m'apparjissaient « être tout cela; maintenant plus rien ne biille... je « n'ai soif que de connaître où il est, de voir s'il est « heuretix, s'il m'aime encore, et de partager tout avec « lui, comme je le lui ai promis sur cette terre devant a Dieu, d
J'arrache à un très-mauyais livre cette belle page:
ft C'est décembre. Un^froid soleil éclaire le givre doot la campagne est blanchie. La maison, naguère bruyante, aujourd'hui silencieuse, frissonne au souffle de l'hiver. La cheminée, qui rayonne du cercle complet de la famille, veuve elle-même, échauffe mal la veuve qui se serre au foyer. Dans un des coins de la chambre, deux sièges attendent et attendront à jamais^: le fauteuil qu'en rentrant il approchait d'elle, où il contait les affaires de la journée, les projeta du lendemain.
« D'elle, que resle-t-il? Une ombre. Ses beaux cheveux, désormais en bandeaux blancs, couvrent à demi sa tempe amaigrie. Elle est toujours élégante, et semble même plus grande, svelte et jeune encore de taille, quand elle passe les yeux baissés dans ses appartements déserts. Du visage charmant, des yeux qui troublaient les cœurs, et qui, pour un cœur fidèle, furent toute la destinée, il lui souvient peu ; elle cache tout ce qu'elle peut en cacher. Mais pourtant deux choses en restent qui feraient Tenvie des jeunes. L'une, c'est l'attribut admirable de pureté que Dieu accorde pour consolation à la femme innocente qui a passé sur la vie sans la toucher... L'autre at' tribut qui pare encore noire veuve, malgré elle, qui même lui donnerait peut-être, sous son deuil et ses voi*
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les noirs, un éclat mystérieux qu'elle n'eut pas dans ses triomphes, c'est son doux, son puissant regard. Oh I que l'œil est la vraie beauté, la beauté fidèle, que le tempes est foiicé de respecter. Mais que dis-je? il y ajoute. Les épreuves et les souffrances ont pu faner tout le reste. Mais au regard, c'est comme au cœur, on s'embellit d'avoir souffert.
a Elle quitte le feu demi-éteint, et, s'approchant de la fenêtre, heureuse de voir finir le jour, elle regarde le deuil de Thiver, les mains jointes sur son cœur, dont elle écoute les voix. Le pôle ne tarde pas beaucoup à briller de vives étoiles. La mort, la vieillesse, l'hiver qui, dans ces nuits lumineuses, aiguise ses flèches piquantes, toutes ces sévérités concentrent au pauvre cœur frissonnant la flamme à jamais vivante.
« Le monde, la jeunesse et le bruit, dit-elle, c'était un demi-sommeil, un rêve trouble, où mon amour n'eut jamais sa lucidité... Aujourd'hui^ toute à toi ^ je veille^! »
Oui, telle est bien la veuve, et telle nous la voyons vivante dans le Rédt cVune Sœur y avec ce regard qui n'a plus l'air de rien chercher, a pauvre violette^ dit saint François de Sales, cachée sous les larges feuilles de son abjection. »
* Michelet, la Mort et lej)euil, p. 360.
Zbl ' CONFERENCES FRANÇAISES.
Mais, dans ces longues heures de silence où elle écoute les voix de son cœur, la veuve chrétienne entend une autre voix, une musique tombe du ciel, et les anges murmurent, ces douces paroles :
« Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
« Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. »
Et ce n'est pas au ciel seulement que les cœurs purs voient Dieu, ils le voient partout sur la terre^ et dans tous les objets, dans toutes les créatures, dans tous les événements, ils le reconnaissent, ils le contemplent. Une clarté inattendue s'introduit peu à peu dans la vie affligée, une clarté qui semble venir d'au delà de la vie; une nouvelle couleur s'étend et s'étale sur le mo/ide, obscurci par la douleur, transfiguré par la foi. L'épreuve n'est pas consolée, elle est comprise, acceptée, portée, et de ce jour commence un miracle. Celle dont Tamour fut blesse cHerche à aimer encore, en attirant des amis à celui qu'elle a perdu, en intéressant à lui les saints qu'elle invoque, les pauvres qu'elle assiste. Le malheur fait aimer les malheureux. Quelques jours avant la mort d'Albert,
Âlcxandrine avait vendu un beau collier de perles, parure de ses jours de bonheur, et elle avait écrit * :
« Perles, symbole de larmes I
« Perles, larmes de la mer,
« Recueillies avec larmes au fond de ses abîmes,
« Portées souvent avec larmes au milieu des plaisirs du monde,
« Quittées aujourd'hui avec larmes dans la plus grande des douleurs terrestres ;
« Allez enfin sécher des larmes, en vous changeant en. pain! »
L'amour des pauvres devint pour cette jeune chrétienne une consolation sublime, amour de Jésus-Christ dans la personne des pauvres, amour des pauvres dans la pensée d'Albert.
Aimer les malheureux quand on est malheureux soimême, ah ! c'est la gloire du cœur humain, c'est un signe exquis de perfection dans notre pauvre nature, mais un signe heureusement commun et facile à rencontrer. K'est-il pas plus rare encore, lorsqu'on souffre, d'aimer les heureux, de ne pas s'impatienter de leurs joies, de s'y
prêter un peu, et, en leur refusant le fond du coeur a jamais ravagé, réservé, fermé, de leur accorder un sourire et une vraie sympalhie? Oui, la douleur jest souvent intrailablc, farouche, froissée de tout ; elle en veut à ceux qui rient, elle écraserait volontiers les roses qui se permettent encore de fleurir. Le Rédt d'une Sœur nous montre la veuve chrétienne au milieu delà vie de famille, parmi déjeunes sœurs et de jeunes frères, souriante, aimable, communiquant sans doute, par sa présence, à toutes J es joie$ de la maison cette teinte de mélancolie qui convient d'ailleurs aux joies de la terre, mais sans les gêner, sans les fuir, sans vouloir y demeurer étrangère. Tout le commencement du second volume du récit de madame Craven est occupé par le tableau de F intérieur de sa famille, réunie tiu château de Boury pendant les années 1836, 1837, 1838, qui suivirent la mort de M. Albert de la Ferronnays. Obligée, par la carrière diplomatique de son mari de changer souvent de résidence, et de passer de Naples à Lisbonne, à Londres, à Carlsruhe, à Bruxelles, madame Craven fut presque toujours séparée de ses parents et de ses«œurs; elle doit, et nous devons, à cette cruelle séparation, les correspondances qui servent aujourd'hui à la consoler et à nous attendrir. Peut-être aussi doit-elle aux privations de sa vie un adoucissement liculier à ses regrets. Si souvent elle a parlé h ses
chers morts à travers la distance, sachant qu*ils Tentendaient, chrétienne, elle. sait bien qu'ils Tentendent encore, et de loin, comme autrefois, elle leur parle, elle n'a pas cessé avec eux ses douces correspondances.
Ce tableau de l'intérieur du château deBoury, composé avec des lettres, ressemble à une conversation où chacun élève la voix à son tour et avec son accent particulier. Les caractères se dessinent, et leur diversité introduit, dans le récit d'une existence un peu uniforme, une variété, tin agrément, un relief, inattendus. Quelle union, quelle étroite affection, quelle simplicité, quelle bonté, quelle gaieté naturelle ! Madame Craven s'arrête avec respect ou avec amour devant le portrait de sa mère, de son père, de sa sœur Eugénie, qui se maria à cette époque à M. le marquis de Hun, de ses sœurs Olga, Albertine, de ses frères et de ses belles-sœurs.
Nous sommes habitués à nous figurer nos grands-pères et nos grand'mères sous des traits infiniment vénérables et avec toute la vertueuse majesté de l'âge le plus mûr. Je ne crois pas calomnier toutefois, sans les connaître, ceux et celles qui avaient vingt ans, il y a cent ans, les habitants, les habitantes de Boury ou de Lumigny, vers 1766, ou même, si l'on veut, vers 1666, ou même, si l'on veut encore, en revenant, vers 1806, en supposant que la vie de ces vénérables ancêtres n'était probablement pas
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si pieuse, si charitable, si simple, si unie, que la vie de leurs descendants. Oui, lorsque Tune de ces charmantes sœurs contemplait avec respect un portrait de famille, en s'inclinant devant l'ancêtre qu'il représentait, je crois qoc si ce vieux chevalier ou cette digne douairière, du séjour de la vérité, avait pu animer son image, le portrait se serait incliné à son tour dans son cadre devant la personne de la petite-fille, et aurait regardé son voisin en murmurant ces mots : <c Que nos descendants sont vertueux I »
Mais je veux passer rapidement sur ce tableau de famille. S'il m'est permis de parler ici du point de vue de l'art, je ne sais pas me détacher du personnage principal du récit, qui, pour moi, est madame Albert de la Ferronnays; je ne sais pas l'effacer derrière d*autres personnages imposants et charmants, dont la seule physionomie mériterait un livre et une toile à part. A un autre point de vue, dont je ne puis me séparer, si je trouve parfaitement légitime que la main délicate d'une sœur soulève ces voiles de l'intimité, je me sens vraiment trop étranger pour y pénétrer sans façon : je touche à trop de vivants. Bien heureux qu'ils passent devant moi, je ne puis leur demander de s'arrêter et.de poser à ma guise I
A travers les mariages, les voyages, les distractions, les mille petits incidents de la vie qui s'envole, nous retrouvons, pendant les années qui suivent la mort de son
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raari bicn-aimé, madame de la Ferrouiiays toujours également aimable et également affligée. Au mois d'octobre 1857, on avait rapporté à Boury les restes d'Alberl, afin de les déposer dans un sépulcre où avaient été ménagées deux places sans séparation.
« Hier, seule avec Julien, à l'aide d'une petite échelle, *« Alexandrine est descendue dans la fosse, qui n'est pas (? très-profonde, afin de toucher et de baiser une dernière « fois le cercueil où est renfermé tout ce qu'elle a aimé. « En faisant cela, elle était à genoux dans sa propre fosse. »
Sur la pierre elle fit graver : Qe que Dieu a W7n, Vhomme ne le séparera pas.
En 1838, elle était allée rejoindre sa mère en Allemagne, et elle passa aux eaux d'Ischl le second anniversaire du 29 juin. C'est de là qu'elle écrivit à sa sœur- ^ Eugénie une lettre dont un seul mot ne peut pas être
retranché :
« « ... J'ai envie de te faire l'histoire bien longue. Hier
donc, l'idée me vient d'aller au jardin (si je n'y avais pas
été, je n'aurais pas été non plus là où j'ai eu le bonheur
d'aller) ; j'admire d'abord les roses, les papillons, etc. , etc. ;
puis, assise dans un petit pavillon pour y lire Bossuet, je
CONKBREMCES FRASÇAISES.
suis étonnée d'entendre sonner les cloches; j'imagine (]Wi\ y a quelque chose à l'églisp, je demande à une servante qui me répond agitée que « c'est )e saint-sacrement A qu'on va chercher pour administrer le jeune prêtre ma- <; lade. » J'avais déjà entendu parler de ce jeune prêtre par maman, et déjà combattu ma timidité pour lui dire que j'avais envie d'aller le voir. Ceci m'y a fait aller tout naturellement. Je me mets à genoux avec tout le monde sous la porte cochère pendant que les prêtres passent, puis je monte aussi et j'assiste à sa réception du saint viatique et de i'estréme-onction I Tous les assistants pleuraient, même le curé. Ensuite je demande la permission de m'approcher du rhalade ; je dis que j'avais vu mon mari ayant la même maladie. — J'étais émue. — Un poitrinaire! et un jeune prêtre mourant! prêtre seulement depuis onze mois, et que je savais s'être fait mal à force -d'étude! Oh ! tout cela me semblant si sacré! Lui avait un paisible sourire. Je lui ai demandé sa bénédiction et me suis mise à genoux près de son lit ; il a eu l'air pénétré, en mettant ses mains froides sur ma tête ! souvenue toute la journée avec douceur. Auvais bien envie d'y retourner, il m'avait dit t bien aise ; heureusement, on est venu me it plus mal, qu'on attendait sa mort d'un utre. Cela m'a donné un prétexte pour y re-
tourner le soir. — OhJ grâce à Dieul maman, heureusement, ne me retient jamais,
a II me demande pardon de ne pas me parler, me dit que cela lui est défendu. Après Tavoir regardé avec pitié et respect, avoir observé cette oppression, hélas! si connue, trouvant cruel d'être assise là sans être bonne à rien, j'allais partir, lorsque la bienheureuse idée me vient de lui dire combien je voudrais pouvoir faire quelque chose pour lui. Alors il me dit doucement : « 11 y au- « rait quelque chose. » Je demande vite quoi; il me répond que, « si je connaissais toutes les circonstances I ... » J'insiste ; il me dit — et j*ai rétrouvé là et plus tard encore cet étrange symptôme de ces maladies, de croire guérir, — que, « quand il sera mieux portant, il me parce lera, » Juge si j'insiste ! Alors il me dit : « Cela ne peut a se dire ici. » Il y avait une garde, je comprends et elle aussi comprend heureusement et sort doucement de la chambre. Je lui dis alors que nous sommes seuls. Il hésite, il dit que c'est par trop hardi. Je m'écrie enfin que je le supplie de me regarder comme une sœur, et de me parler ainsi ; — que nous sommes tous frères. Cela le fit à rinstant parler. Il avait une dette qu'il trouvait immense (elle est de 300 francs!). Il avait étudié, entièrement pauvre, ses livres l'avaient ruiné, et ses parents ont onze enfants! Il était horriblement tourmenté de leur laisser