‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur les trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886. Texte publié et coordonnéChapitre 35 sur 89 · TB 0 IS EXP L O B A TI ONS · texte numérisé non relu

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Un mois plus tard nous arrivions sur les bords du Niari, jolie rivière de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mètres de largeur qui va se jeter à l'Océan sous le nom de la rivière de Quillou.

Non loin de sa rive gauche se trouvent les fameuses mines de cuivre et de plomb dont le voisinage nous avait obligé à nous détourner en venant de N'tamo. De là j'aperçus au milieu des montagnes qui encadrent à moitié l'horizon, la coupure qui livre un facile passage pour se rendre à notre station du Congo. Nous étions donc en bonne voie maintenant pour reprendre la reconnaissance de la voie la'plus avantageuse entre N'tamo et l'Atlantique. Pénétrés de l'importance de notre itinéraire, nous continuâmes notre chemin sur la rive gauche du Niari.

La vallée assez large, plate et semée çà et là de petites cultures isolées se prolonge à peu près à l'Ouest entre deux plateaux de nature et de hauteur différentes. L'un, celui du Sud, nous était déjà connu, car nous l'avions suivi pour nous rendre chez Stanley.

Cette vallée du Niari est comme une large entaille au travers d'énormes terrasses parallèles à l'Océan. Mais tandis que le Congo les traverse à la façon d'un escalier le Niari jusqu'à son confluent avec la Cali coule sans un seul rapide sur un sol uni rt fertile dont la population plus dense que celle de la France nous fit partout bon accueil.

Une centaine de kilomètres plus à l'Ouest le Niari incline un peu vers le Nord. Nous nous en écartâmes après avoir traversé son petit affluent, le Nréngé.

Nous commençâmes alors à nous élever vers un plateau. Là, les indigènes avaient bien entendu parler des blancs mais ce n'était pas de nous. L'accueil allait changer complètement.

Déjà nous avions eu plus d'un désagrément lorsqu'un jour deux de mes hommes qui avaient pris une route différente fu-

vent arrêtés et retenus dans un village. Les habitants croyaient ainsi me rendre service tout en faisant une bonne affaire. « Làbas, disaient-ils, en montrant la direction du Congo, le blanc paye quand on lui ramène ses esclaves; pourquoi ne payeraitil pas ici ! » Vous pensez si ces méprises étaient faites pour entretenir Famité entre la population et mes hommes.

Cette scène désagréable aurait pu être oubliée commele reste; mais le lendemain en arrivant, à cinq heures du soir, au village de M'btenga, nous rencontrons des dispositions les plus mauvaises, les plus hostiles à notre égard. On nous refuse de l'eau, du feu et une place pour nous reposer, même hors du village. Tandis que je discutais avec le chef, mes hommes excités de leur côté par les naturels s'échauffaient, l'un deux menacé veut montrer la puissance de nos armes en déchargeant son fusil contre un arbre. Au même moment il reçoit une balle qui lui traverse le poignet, On court au milieu des cris et du cliquetis des armes : c'est un combat clans les plus mauvaises conditions. En vain pour l'arrêter j'arrache à un de mes Sénégalais le fusil qu'il vient d'enlever à un naturel et je le remets au chef. Celui-ci le prend, me vise, me manque. Les balles sifflent de tous côtés et nous comptons six blessés avant de pouvoir nous abriter et battre en retraite.

La situation laissait à désirer. N'ayant aucun espoir d'arrangement il fallait nous retirer au plus vite. Après la marche de la journée et les coups de fusils qui nous avaient servi de souper, nous marchâmes toute la nuit sous une pluie battante dans la direction du Sud. Au jour nousétionsau sommet des montagnes

A nos pieds s'étendait la plaine verdoyante de Lœnia, dont les sources étaient voisines.

Nous descendons et bientôt nous apercevons un groupe de villages Mboco où le minerai de cuivre se ramasse à fleur de [ terre.

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Enfin, de Mboco nous marchons à l'Ouest en coupant la grande corde que la Loundima dessine au Sud et nous venons nous reposer à Rimounda, village bassoundi, situé entre la Loundina et le Loango. Cinq ou six jours de marche à peine nous séparent, soit de Borna sur le Congo, soit de Landana sur la côte de l'Atlantique.

Les Bassoundi ne seraient pas moins intéressants à étudier que les Bacamba, les Baboueudé et les Ballali dont nous venions de traverser le pays. L'étude détaillée de tous ces peuples intéressants sera l'objet de mes travaux ultérieurs.

Nous nous traînions alors épuisés de fatigue. Nous arrivâmes enfin à Landana où, le 17 avril 1882, le supérieur de la mission française et la colonie européenne nous ont donné de si nombreuses et de si touchantes marques d'intérêt et d'affection que nous avons oublié une bonne part de nos misères, de nos privations et de nos dangers.

En deux ans et demi, avec les faibles ressources mises à notre disposition, ncus avions, au point de vue géographique, ajouté à nos précédentes conquêtes un territoire aussi étendu que le tiers de la France. Nos itinéraires relevés à l'estime et appuyés sur de nombreuses observations astronomiques présentaient un développement d'environ quatre mille kilomètres. Le calcul de nos observations météorologiques fournissait une quantité considérable d'altitudes.

Les divisions entre les bassins et les grandes voies de communication étaient étudiées, et les collections que nous rapportions ont permis d'avoir une idée générale de la constitution géologique de cette contrée.

Au point de vue humanitaire, la fondation des stations hospitalières de l'Ogôoué et du Congo a nécessité une étude aussi complète que possible du pays, de ses ressources, de son avenir. Leur sécurité dépendait des bonnes dispositions des popu-

DANS I/O 1' EST AFRICAIN j,s;

lations et de leurs chefs. Nous avons rapporté des preuves que toutes ces conditions ont été remplies.

Outre M. Michaud j'avais ramené de là-bas deux de mes compagnons noirs. Ils étaient bien jeunes, mais leur conduite me rappela que « la valeur n'attend pas le nombre des années ».

En terminant ce trop long récit, je dois encore une indication plus précise sur ce que je croyais alors utile d'entreprendre.

Sans doute l'exploitation des bassins de l'Ogôoué et de l'Alima pouvait rapporter des centaines de millions. Mais, la clef du Congo intérieur, c'est-à-dire du réseau fluvial par lequel on drainera toutes les richesses de l'Afrique équatoriale, était N'tamo. Cette clef était dans nos mains. La voie la plus avantageuse de N'tamo à l'Atlantique est celle que nous venions de découvrir.

La voie ferrée à établir dans ces régions devait suivre la vallée du Quillou ou du Niari pour aboutir à notre station du Congo. Il serait le complément de nos travaux.

Qu'on se rappelle les sentiments des populations, leurs intérêts liés aux nôtres, les traités que les chefs avaient signés et que ratifierait la France. Devions-nous les abandonner?

En route nous avions prouvé qu'il est possible de servir les intérêts de sa patrie tout en combattant pour la science et la civilisation.

IDETJXIÈiMIE! FARTIE LETTRES

Haut Ogôoué, en partie au pays des Okanda ■ t partant pour Aduma

Le 5 Mars 1881 MA CHÈRE MÈRE,

J'ai reçu toutes teslettres au Gabon, ayant, en quittant Lainbaréné, donné l'ordre qu'elles m'y fussent gardées.

Je ne m'étais pas trompé dans mes calculs ; si ces lettres m'avaient suivi, jamais elles ne m'auraient trouvé, tandis que je les reçus toutes ensemble lorsque, à l'embouchure du Congo, i'arrivai au Gabon sur le steamer vapeur « Coanzo. » Tu pourras t'imaginer facilement combien je fus heureux d'avoir de bonnes nouvelles.

Excuse-moi de t'avoir écrit si rarement des lettres, qui ressemblaient à des dépèches télégraphiques; j'ai, à la vérité, fort peu écrit mais, d'autre part, ce que j'ai fait etle résultat obtenu ont dépassé tout ce que je pouvais espérer.

Voici, en résumé, le but et les avantages assurés de ce voyage pour lequel je suis parti sans pouvoir même dire adieu.

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J'étais chargé de chercher et de recueillir le meilleur point de l'Ouest de l'Afrique pour rétablissement de deux stations scientifiques et « hospitalières », Tune près du haut Ogôoué et l'autre dans un endroit favorable à un moment d'humanité et de civilisation que la France veut exercer dans la région qui entoure le Gabon etl'Ogôoué, partie du Congo intérieur. Si j'en trouvais l'occasion favorable, je devais commencer l'établisseseinent de Tune ou de ces deux stations et y laisser deux Européens qui m'accompagnaient.

Telles étaient mes instructions, c'était le premier pas que l'on désirait faire dans l'avenir.

Il existe au cœur de l'Afrique une immense voie de communication que les vapeurs peuvent parcourir sur une distance de 5000 kilomètres sûrs et 10000 probables, espaces parcourus par le grand Livingston (Congo) de Urega jusqu'à Stanley-Pool et de ses grands affluents : le M'pama (Alima et Licona), le Quango, l'Ikelemba, le M'burn, l'Aruvimi. Ceci est un fait cons taté et c'est ce point qui servira de pivot et où se soutiendra chaque entreprise humanitaire et scientifique dans la partie la plus riche et la plus peuplée de l'Afrique, la région qui s'étend de l'Ouest de l'Uriga à la côte occidentale et du Nord du Zambèse au Sud du Bimié et de l'Uadat, voilà maintenant le projet :

1 Lancer des bateaux à vapeur sur cette grande voie navigable. 2° Etablir entre un point de cette route navigable intérieure et la côte de l'Atlantique des moyens de transport continus et pratiques, c'est-à-dire mettre en relations constantes et commodes, l'intérieur du Congo avec la côte et avoir sur le fleuve Congo des vapeurs pouvant parcourir en tous sens une étendue de pays qui comprend le quart de l'Afrique.

< 'hoixdcs stations.

La station que je fondai à N'tamo est la base des opérations des vapeurs qui devront tous aborder au Congo.

La station que j'établis au fleuve Passa ('Haut Ogôoué) est le point le plus voisin du Congo intérieur qui peut être mis en communication par eau avec l'Atlantique; la distance de la station Nghimi (Franceville) est de 700 kilomètres.

Communie"/ ion entre Franceville et l'Atlantique.

Tu sais que dans ma première expédition, il me fallut au moins deuxans pour remonter jusqu'au fleuve Passa jusqu'alors inconnu. Le fleuve était alors divisé en trois parties et dans chacune d'elles la navigation appartenait à différents peuples : les Ininga,lesGaloa, les Okanda, les Aduma et les Ossyeba. Ce monopole commercial de navigation existant déjà depuis des siècles n'avait jamais permis à une tribu d'envahir les privilèges de l'autre, de façon que, pour arriver au Haut Ogôoué, il fallait changer trois fois de bateliers et de pirogues; de là, une source inépuisable d'ennuis et de dépenses infinis; de là, la différence énorme de valeur des marchandises au fur et à mesure qu'elles passaient d'une tribu dans l'autre. Chez les Aduma, par exemple, 4 kilogr. de sel suffisaient pour acheter un esclave. A mon arrivée cette dernière fois, je fis prendre une face nouvelle à tout le pays.

Tous les peuples qui ontsu prendre en main une perche ou manier une rame, ont pour la première fois parcouru tout le fleuve des établissements européens de la côte à la station de Franceville. En juillet, Franceville pouvait disposer de sept cent quarante Aduma lesquels, à eux seuls, formaient une caravane de secours et actuellement la station peut, au premier

signal, disposer d'une colonie de mille ou mille cinq cents bateliers qui peuvent armer quatre vingts ou cent pirogues, avec lesquelles une fois que les transports seront organisés (et ils le sont à présent» la station peut recevoir tous les trois mois, de quatre-vingts à cent tonnes de marchandises.

Communication entre Je. station de France ville et N'tamo (Brazzaville).

Entre N'tamo et Franceville il va une distance de 180 milles.

LA STATION DE FRAXCI.MLLi:

Je partis de la station de l'Ogôoué avec vingt-quatre porteurs chargés de marchandises et mes douze hommes ; aucun d'eux ne me fut nécessaire et, cela, dans un pays que nous traversions pour la première fois.

Parla suite, il sera très facile de trouver chez les peuples qui habitent des deux côtés de la route, des porteurs comme dans l'Ogôoué nous avons trouvé des bateliers.

Ces peuplades sont assez nombreuses et pacifiques, et les

chemins pour arriver chez eux n'offrent aucune difficulté naturelle et s'il n'y avait pas quelques obstacles dans mes trois premières étapes, en pourrait parcourir le pays en voiture sans aucune peine ; de plus, le climat y est très sain.

Plus haut, sur les coteaux hauts de 800 mètres, prospère la culture du bananier et du froment.

Actuellement, avec les seuls habitants du pays, on peut faire d'une station à l'autre des trafics d'une certaine importance. La

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