CHAPITRE IV
Nouvelles stations créées. — Le Ballay. — Triste mort de Flicotteau. — Sans nouvelles de la cûte. — En vapeur sur l'Alima. — Nouvelles du Gabon. — Arrivée de M. Dufourcq. — Dans le Congo. — A N'Gantchou. — Salué par une ambassade. — Audience solennelle. — Remise du traité. — Arrivée à Brazzaville. — Fidélité et déférence des indigènes. — Mauvais vouloir des agents de Stanley. — Palabre solennel. — Les droits de la France établis.
Cependant M. de Laslours avait reconnu le N'Coni, affluent de TOgôoué, qui pénètre très avant chez les Batékés et permettrait peut-être d'économiser, sur les portages par terre, près de cent kilomètres. A Diélé, nous nous séparâmes. M. de Chavannes, avec quelques hommes, devait fonder la station de Lékéti, point où l'Alima devient réellement navigable pour les vapeurs, et centre commercial avancé des Bafourou. Mon frère devait remonter l'Alima jusqu'à ses sources, puis, après une courte halte au plateau central des Aehicouya, il rejoindrait la rivière en aval, en descendant un de ses affluents, le Lékéti. M. Flicotteau, par N'Gampo, allait chercher un point de raccord entre l'Alima et le N'Coni, reconnu par M. de Lastours; M. Roche menait les travaux de Diélé; quant au quartier- maître mécanicien, Ourset, il travaillait du matin au soir à la mise en place des chaudières dans le canot à vapeur, qu'au prix de rudes fatigues le Dr Ballay avait amenées de la côte. Ce premier vapeur français sur le Congo, je l'appelai le Ballay.
DANS L'OUEST AFKHIAIN
Une triste nouvelle me parvint au moment où moi-même je retournais à Franceville pour compléter nos ravitaillements et assurer autant que possible l'avenir : Flicotteau venait de mourir, tué par un bœuf blessé. C'était un brave compagnon de moins et dont bien des fois j'ai regretté l'activité intelligente et les loyaux services.
À Franceville, je reçus quelques informations intéressantes.
CE PREMIER VAPEUR FRANÇAIS SUR LE CONGO JE L'APPELAI oc LE I3ALLEÏ »
Sous la direction intelligente et ferme de M. de Lastours, tout allait bien; de nouveaux postes avaient été créés, parmi lesquels le poste important de Bôoué, installé par M. Decazes. Mais, de la côte, toujours pas denouvelles ! Ce silence me parut la preuve du manque d'ordre que j'avais pressenti; l'indice delà désorganisation qui se produisait en monabsence. A mou retour sur l'Alima, j'étais fort inquiet à ce sujet, car j'allais être obligé de partir bientôt pour le Congo avec des ravitaillements moins que
considérables, et de continuer à vivre avec cette économie, cette frugalité d'ascète qui constituait le fond de notre existence depuis six mois. Elle nous était imposée par le respect dû aux malades qui n'ont jamais manqué de rien et aux devoirs de l'hospitalité française envers les étrangers nos voisins d'en face.
Deux courriers successifs de M. Ballay me donnèrent de bonnes nouvelles. Il était installé à N'Gantchou et avait été cordialement reçu par Makoko, demeuré fidèle à sa parole, malgré toutes les tentatives et toutes les promesses faites pour l'en détourner. L'insuccès deces tentatives fut sans doute l'origine des bruits qui circulèrent alors en Europe et sur la foi desquels on annonça que Makoko avait été détrôné; sa mort fut annoncée ensuite, puis la mienne, puis celle de mon frère, trois personnages qui ne se portaient pas mal et dont les affaires allaient fort bien.
Le canot à vapeur était prêt, il avait fait ses essais. Notre ravitaillement était transporté et accumulé à Lékéti; nous avions acheté des pirogues; tout fut chargé et je partis. Nous « stoppions » quelques jours dans le bas Alima où je voulais en même temps gagner à nous les populations et choisir l'emplacement d'un poste.
C'est là que cinq jours [tins tard M. de Chavannes me rejoignait avec un courrier important que lui avait remis M. Decazes, arrivé à Diélé le lendemain de mon départ. Ces nouvelles, les premières qui m'arrivaient de la côte, ne confirmèrent que trop mes inquiétudes. Le Ministre de l'instruction publique sachant que je devais demeurer longtemps à l'intérieur, m'avait envoyé un second sur la côte, en nommant M. Dufourcq son délégué direct dans la zone maritime. L'arrivée de M. Dufourcq produisit un certain mécontentement dans un personnel habitué depuis mon départ à en prendre à son aise; nous étions loin de ce bel enthousiasme du début, de ces promesses de vail-
lance, de ces serments de tout supporter sans plaintes. Tout s'était évanoui devant la simple nécessité de renoncer à l'indolence et au bien-être. Les vides furent heureusement comblés, en partie, par un renfort de six Européens que M. Dufourcq avait amenés avec lui. Je dois ajouter ici que plusieurs des anciens restèrent fidèles, malgré tout, et ne dissimulèrent pas le sentiment que leur inspirait la résolution prise parleurs camarades.
En somme, j'aimais mieux qu'il en fût ainsi ; la part du feu était réglée : j'avais derrière moi un homme d'activité qui m'assurait de son dévouement, Je pouvais aller de l'avant, débarrassé d'une inquiétude qui, jusque-là, m'avait poursuivi.
En constituant M. Dufourcq son délégué direct, le Ministère de l'instruction publique m'a enlevé le droit d'en faire l'éloge; je me bornerai donc à dire que M. Dufourcq s'est trouvé entouré de graves difficultés et que, même malade, il trouvait dans son patriotisme l'énergie nécessaire pour résister à tous les découragements et pour se multiplier sans cesse.
Après une nuit passée entière à l'expédition d'un courrier, je rejoignis notre campement général, qui se trouvait quelque peu en amont, tandis que M. de Ghavannes poursuivait sa route sur le Congo, avec cinq pirogues emportant toute notre richesse. Il s'arrêterait à N'Gantchou, près de M. Ballay, et y annoncerait notre prochaine arrivée. De mon côté j'achetai quelques pirogues qui nous étaient encore nécessaires, et nous nous mimes en route, définitivement cette fois. Partout m'accueillirent des démonstrations d'amitié, qui ne laissaient aucun doute suiTheureuse influence exercéepar le passage du docteur Ballay.
À chaque agglomération de villages, toute une population grouillante abandonnant ses occupations, nous entourait des manifestations les plus cordiales.
•ri TROIS EX P LORAT tONS
L'Alima, après s'être infléchi longtemps au Nord-Est puis à l'Est, se dirigeait maintenant de plus en plus bas; la végétation se transformait, les marécages du delta apparurent avec leurs hantes herbes et les Borassus qui en émergent; tout à coup, brusquement, nous débouchions dans le Congo. Magnifique spectacle ! Une immense nappe d'eau touchant le ciel à l'horizon, semée d'innombrables îlots et sur laquelle s'épandait à l'infini une lumière intense qui semblait noyer tous les objets et tous les plans dans une buée tiède et jaunâtre.
Mais passons sur les beautés du site, aussi bien que sur les incidents d'un voyage de quatre jours dans les méandres du Congo. J'avais touché à la station de Bolobo et salué son chef, M. Librecks, un très avenant et très aimable officier de l'armée belge. Le 27 mars, j'arrivai à N'Gantchou. M. Ballay y était parfaitement installé et dans les meilleurs termes avec les chefs environnants, vassaux de Makoko. Je me retrouvais en pays connu. C'est là que, trois ans auparavant, je m'étais embarqué pour aller prendre possession des territoires cédés à X'Couna, que vous connaissez sous le nom de Brazzaville. Tous les chefs et nombre de leurs sujets étaient pour moi de vieilles connaissances. Je fus assailli de visites et me fatiguai à serrer la main de tous ces amis de jadis.
Makoko prévenu de mon arrivée m'avait envoyé saluer par une ambassade. En grande hâte, nous réunissions les présents destinés à récompenser sa loyauté, et une marche de nuit nous conduisit aux abords de sa résidence.
Il serait trop long de décrire en détail la cérémonie de réception et la remise des traités : j'en fais un abrégé sommaire.
Est-il indispensable de dire que le cérémonial n'avait point tout à fait la rigoureuse correction d'étiquette exigée en pareil cas dans nos pays ?
Makoko me reçut avec une pompe peu usitée et des démons-
trations de joie excessives. Tout d'abord, dans une chanson improvisée en mon honneur, et faisant allusion aux faux bruits qui avaient couru sur mon compte, aussi bien en Afrique qu'en Europe, il disait au peuple présent :
« En vérité, en vérité,
» Vous tous, qui êtes là, voyez.
» Voilà celui qu'on disait mort;
» Il est revenu.
» Voilà celui qu'on disait pauvre ;
» Voyez ses présents. »
Et il désignait, en parlant ainsi, un magnifique tapis et un coussin de velours, que nous avions placés sur ses peaux de lion.
Le peuple reprenait en chœur et en manière de refrain : « Ceux qui ont ainsi parlé sont des menteurs. >
Puis, suivant le cérémonial admis, se levant en même temps que moi, et faisant le même nombre de pas, Makoko me donnai! une vigoureuse accolade, ne se lassant pas de sourire à son ancien ami.
Je le priai de faire prévenir ses premiers vassaux, afin que la remise des traités pût se faire en séance solennelle. La cérémonie fut renvoyée au surlendemain.
Au jour dit, tous les chefs et leurs plus notables sujets répondirent à la convocation. Le palabre se tint sous un vélum f de laine rouge, semblable à celui sous lequel avait eu lieu notre première réception. On avait déployé l'appareille plus brillant des grands jours. Et, dans le but de donner plus de solennité à la cérémonie, chacun avait apporté ses dieux lares pour les » prendre à témoin.
C'était un spectacle bien étrange que cette nombreuse réunion, foule compacte accroupie où, dans la bigarrure des
étoffes à couleurs vives, le mouvement d'une lance ou le déplacement d'un fusil faisait passer des éclairs. Çà et là, tranchant sur le reste, quelques pagnes de satin ou de velours qui nous indiquaient que desgénérosités étrangères avaient devancé les nôtres et que tous n'avaient pas eu, comme le grand chef, le courage de refuser.
$ Makoko trônait sur ses peaux de lion, négligemment accoudé sur des coussins, entouré de ses femmes et de ses favoris. En face, à quelques pas de lui, M'pohontaba, l'un de ses premiers vassaux, et les autres chefs assis à terre sur des peaux de léopard, attendaient que le souverain donnât le signal du palabre. Nous étions entre les deux groupes, un peu sur le côté. Makoko, sans se lever, souhaita la bienvenue à tout son monde ; il expliqua en quelques mots le but de la réunion. Puis chaque
• chef, M'pohontaba en tète, vint à genoux protester de sa fidélité à Makoko, seul vrai chef, disaient-ils, seul propriétaire et souverain de tous les territoires Batékés.
Tous se déclarèrent, comme autrefois, heureux et fiers d'être placés sous la protection de notre drapeau et le jurèrent sur les fétiches et par les mânes de leurs pères. A mon tour je rappelai le passé en quelquesmots. Meshommes présentaient les armes, on sonna aux champs et je lis à Makoko la remise des traités au nom de la France.
Procès-verbal de la cérémonie fut dressé et signé, et on se rendit sous le « hall » improvisé où se trouvaient, exposés à l'admiration de tous, les présents destinés à chacun et étiquetés à son nom. Les cris de surprise, les marques de joie, les remerciements, jetèrent leur note bruyante et gaie dans le vaet-vient d'une foule curieuse; puis, chacun emportant ses nouvelles richesses, on se dit gaiement au revoir.